‹ Stendhal-Beyle;Chapitre 12 sur 74 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

airs républicains, sous l’escorte d’un piquet de garde nationale et de troupes de ligne, se rendaient a l’école centrale. La, les professeurs et les éleves les attendaient, tenant des branches d’arbre et formant trois groupes qui répondaient aux trois sections de létablissement. Quelques jeunes gens portaient sur des brancards ornés de fleurs et de feuillage les prix et les couronnes. Précédé de ces groupes, le cortége se dirigeait vers la salle des fétes. Elle était décorée de festons, de guirlandes, de rameaux de verdure et de dessins d’écoliers. Tout autour, un grand nombre de citoyens et de citoyennes remplissaient les tribunes. Au centre, s’élevait l’autel de la Patrie ot prix et couronnes étaient déposés. Les autorités se plagaient en face de l’autel. Le président de l’administration pronongait un discours qui célébrait la République, les bienfaits de Vinstruction et les avantages des écoles centrales. Apres lui, un professeur prenait la parole. Puis le secrétaire en chef lisait le palmares, le président remettait les prix aux éléves en leur donnant laccolade fraternelle au milieu des applaudissements, et les lauréats, leurs livres dans les mains, la couronne sur la téte, regagnaient l’école avec leurs maitres.

En lan V, A la fin de 1797, Beyle, éléve de la premiere et de la deuxiéme section, obtint la mention honorable de dessin a laclasse des grandes tétes etla mention honorable dans le cours inférieur de mathématiques.

En lan VI, a la fin de 1798, il remporta le premier prix du cours des belles-lettres dans la troisiéme section (1) et l’accessit a la classe de ronde bosse. Colomb dit que Beyle avaitune telle supériorité sur ses camarades qu’aucun d’eux ne voulut subir l’épreuve qui, comme on sait, avait lieu publiquement. Il parut seul devant le jury d’examen et deux heures durant répondit a toutes les questions avec une nettete parfaite.

En l’an VI, ala fin de 1799, dans la division supérieure du cours de mathématiques, neuf éléves furent jugés dignes du premier prix : Beyle, Marcellin Charvet, Jean-Jacques Bret, Casimir Mathicu, Félix Faure, Jacques Miege, Frédéric Giely,

(1) Le livre qui lui fut donné est l’Homere de Bitaubé,

Louis Crozet et Charles Gheminade. Mais, a cause de la précision que Beyle avait mise dans ses réponses et de la facilité avec laquelle il opérait dans ses calculs, le jury lui adjugea, sans recourir a la voie du sort, l’ouvrage destiné a l’éleye qui méritait le premier prix (1). Beyle eut, en outre, comme les années précédentes, une nomination en dessin : le cours de ronde bosse comprenait deux classes, la classe des académies et celle des tétes; Beyle eut le prix d’honneur de la classe des académies.

Son prix de mathématiques fut une de ses grandes joies. I] avait peiné pour l’obtenir. Durant l'année scolaire, il s’enferma dans une chambre de la maison paternelle, la chambre de sa mere : il y avait mis un tableau de toile cirée, et lail s’exercait a démontrer. Il avait sur ce point sa théorie et son systeme de guerre : c’est qu'il faut, pour donner plus de lustre 4 l’examen, témoigner d’abord une légére timidité et la laisser ensuite se dissiper peu a peu; on plait de la sorte a l’examinateur, homme ennuyé, que cette « péripétie » attache et récrée (2). I] vécut ainsi dans une espéce de solitude : il travaillait, dit-il, comme Michel-Ange travaillait 4 la Sixtine. Sa passion des mathématiques l’absorbait tellement qu’il portait les cheyeux longs et qu’il n’allait plus chez le perruquierde peur de perdre une demi-heure. I] lut avidement les Lecons élémentatres de La Caille dans l’édition de ’abbé Marie, mais il n'y trouva rien de nouveau : le livre exposait en d’autres termes ce qu'il savait déja.

Il fit davantage. Il méprisait son professeur Dupuy de Bordes: « C’était, écrit-l, le bourgeois le plus emphatique et le plus paterne quej aie jamais vu, sans l’ombre de l’ombre de talent » , et il assurait en 1804 que Dupuy, savant a Grenoble, serait a Paris une fichue béte et un détestable ennuyeux qu’on laisse-

(1) L’édition latine de V’Introduction & Vanalyse infinitésimale d’Eucen. Charvet, Bret, Mathieu, Faure et Miége tirérent au sort le Traité de calcul intégral et différentiel de Bossvt; Giely, Crozet et Cheminade, la Théorie des fonctions analytiques de Lacnance; Bret et Crozet furent désignés par le sort.

(2) C’est ainsi que dans Rouge et noir lévéque d'Agde harangue le roi avec onction, «sans oublier une petite nuance de trouble fort polie pour Sa Majesté»,

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