‹ Stendhal-Beyle;Chapitre 13 sur 74 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

rait aux laquais. A linsu de son pére et grace aux écus de six francs qu'il recut de sa grand’tante Elisabeth, il prit des legons particuli¢res d’un jeune homme, Gros, bien plus fort en mathématiques que Dupuy. Il ne tarit pas en éloges sur ce Gros ; il le nomme un géométre de haute volée et le qualifie d’incomparable; il juge que Gros avait létoffe d'un Lagrange, et s'il fallait élire un jury composé de quatre grands hommes, il choisirait Gros avec Tracy, Chateaubriand et Franklin. Mais Gros n’ayait envie ni de gloire ni d’argent. Vainement le préfet Fourier lui conseillait de se fixer a Paris et lui faisait entrevoir un siége a l'Institut. Simple, modeste, désintéressé, Gros habitait une petite chambre de Ja rue Saint-Laurent, le quartier Ic plus pauvre de Grenoble, et passait son temps a l'étude ou a la chasse. S’il consentait 4 donner des lecons, c’était a son corps défendant et sans aucune régularité. Un jour qu'il avait durant une heure parlé politique avec Beyle, il refusa d’étre payé. Il avait été l'un des orateurs les plus ardents de la Société populaire, ot il siégeait dans le comité de ‘observation des lois, et il fut méme en l’an II membre du directoire de I’Isere. Jusqu’a la fin de sa vie il demeura fidele a ses convictions politiques. « I] occupa toute mon ame, a dit Stendhal ; je l’adorais et le respectais » , etil le décrit complaisamment : obése, actif pourtant, blond, vétu d'une redingote, portant des cheveux assez longs et tres bouclés. Le souvenir de Gros lui resta toujours présent. Il espére que ses mémoires seront lus par des étres quilaime, pardes étres comme Gros. Il le met en scene dans quelques-uns de ses ouvrages : lorsque l’auteur des Promenades prétend se rendre a Saint-Pierre avec Colomb pour « considérer ce grand monument sous le point de vue mathématique », il emméne M. Gros, le célebre ecole de Grenoble; Julien Sorel ne découvre dans Verriéres qu'un seul honnéte homme, le géometre Gros, qui passe pour jacobin, ct le Gauthier de Lucien Leuwen, l'austére républicain de Nancy, homme le plus sage que Leuwen ait connu, l'arpenteur ao litla Théorie des fonctions de Lagrange cent fois mieux qu'un polytechnicien, c ’est évidemment Gros, le maitre chéri du jeune

Beyle.

Fort des legons de Gros qui lui montrait le pourquoi des choses avec une extréme clarté, « tout hérissé d’x et d’y », Beyle s’était présenté hardimenta l’examen public, et le 16 septembre 1799, jour de la distribution des prix, fut pour lui un jour de triomphe. Le soir, il parcourait gaiement avec ses camarades le bois du Jardin de ville, et, dans son ivresse, il disait A Bigillion qu’en ce moment il pardonnait a tous ses

ennemis.

Apres un pareil succes, Beyle eat été sGrement admis a lEcole polytechnique, et il avait intention de se présenter a examen de l’an VII: Pascal, un de-ses auteurs fayoris, a dit des vocations que chacun prend d’ordinaire ce qu’il a oui estimer, et Beyle avait « oui estimer » l’Ecole polytechnique ou quatorze éleves de l’Ecole centrale de Grenoble étaient entrés lannée précédente (1).

En 1799, les candidats furent interrogés sur l’arithmétique, la théorie des logarithmes, l’algebre jusqu’aux équations du 2° degré, le bindme de Newton, la géométrie, la trigonométrie rectiligne, la construction des quantités algébriques par la ligne droite et le cercle, la statique et le nouveau systeme des poids et mesures. I] y avait quatre examinateurs, et le ministre de lintéricur assigna sa région a chacun: a Langlet, Paris; a Louis Monge, le centre et le sud-ouest ; A Levesque, le nord; a Labbey, lest etle sud-est. Labbey devait venir 4 Grenoble, et son arrivée était fixée au 19 octobre. Il ne vint pas. Fut-ce, comme dit Beyle, parce que les aristocrates attendaient les Russes 4 Grenoble et criaient O rus, quando ego te aspiciam ? Déja des patriotes cisalpins se réfugiaient dans la ville, et plusicurs, réduits 4 l’extréme misére,-chantaient dans les rues pour exciter la pitié publique (2). Mais les envahisseurs étaient loin = encore, et les années suivantes, en 1800 et en 1801, les can-

(1) Nicorer, Discours prononcé dla distribution des prix dulycée de Grenoble, 2 aout 1897, p. 26. Parmi les éléves de Grenoble, on reléve sur le revistre de cole polytechnique les deux Monyal, Sinard, Mitiffiot, Anglés, Camille Périer, Aribert.

(2) Moniteur du 26 octobre 1799.

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