‹ Stendhal-Beyle;Chapitre 15 sur 74 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

mathématiques. Il ne garda de son commerce avec Bezout, Clairaut et La Caille, que l'amour des définitions précises et Yhorreur des a peu pres. Mais il se rappelait avec fierté qu'il avait été « éloquent au tableau». En 1804, il assurait que s'il était ruiné, il pourrait, au bout d’une année de travail, devenir professeur de mathématiques, et en 1805, lorsqu’il songeait a fuir avec Mélanie Guilbert, il disait a Vactrice.qu’il tacherait dans sa retraite d’acquérir de la gloire en mathématiques.

Il n’a jamais parlé qu’avec affection de cette Ecole polytechnique ow il faillit entrer. Ses héros, Octave de Malivert, Lucien Leuwen, Fédor de Miossens, sont éléves de l’Ecole polytechnique. « Quand nous voyons, disait-il, ce titre accolé au nom d’un auteur, nous nous attendons a trouver un ouvrage de mérite. » Dans Rome, Naples et Florence, il exhorte le cardinal Consalvi a nettoyer l’étable d’Augias ou VEtat romain en fondant une Ecole polytechnique, et 1] soutient que Napoléon aurait da donner au royaume d’Italie un institut semblable ou la noblesse ett pris le goat des idées libérales. Il reproche a l’empereur de n’avoir visité qu’apres le retourde Vile d’Elbe cette pépiniére d’excellents officiers, et en 1822 il blame le gouvernement des Bourbons de désorganiser une école 4 quila France doit déja quatre mille cing cents sujets distingués, mauvaises tétes peut-stre, mais excellents esprits, fagonnés par une éducation presque militaire et accoutumés au franc-parler.

LES DARU Beyle malade. — Noel Daru. — Mme Noel Daru. —— Leurs enfants. — Pierre Daru. — Sa carriére. — Son caractére. — Ses relations avec Beyle. —

L’aimable Martial. — Les Rebuffet. — Mme Cardon et son fils Edinond.

Paris, que Beyle avait désiré, le désenchanta. Pas de montagues aux environs; de la boue dans les rues, pas de femme charmante qui fut séduite par sa jeunesse et sa redingote olive aux revers de velours, et, en ce misérable quartier des Invalides o0 il logeait, des filles répugnantes, des « plerreuses » qui se livraient pour deux sous sur les pierres de taille 4 deux cents pas de sa maison. Tout le déconcertait, le déroutait. Il avait cru rencontrer les étres chimériques célébrés par Rousseau. Mais, bien que ses amis de l’Ecole polytechnique agissent avec lai le plus honnétement du monde, ce n’étaient pas des héros de Jean-Jacques. Il tomba dans la mélancolie. N’est-ce pas, écrivait-il plus tard, « un sentimentdoux a la vanité, puisqu il consiste a se dire : Je suis si bon! comment ne puis-je trouver des hommes tels que moi? »

Il fut malade, et un ignorant chirurgien lui prescrivit de noires médecines : trente-cing ans aprés, il se yoit dans une chambrette ou plutétdans une prison assis tristement a coté d’un petit poéle en fer, sa tisane sur le plancher. H quitta le quinconce des Invalides et alla demeurer dans un troisieme étage du passage Sainte-Marie. Menacé d’une hydropisie de poitrine, atteint de délire, il resta trois semaines au lit. Mais il avait apporté de Grenoble une lettre Wintroduction pour un sien cousin et compatriote, Noél Daru, et sa premiere visite dans

Paris — a vrai dire, la premiére qu'il ett faite de sa vie — avait été pour ce parent inconnu. Noél Daru prit soin du jeune Henri et le sauva de l’ennui qui le rongeait ; il lui amena

le -fameux docteur Portal; il installa dans son propre loge-

‘ment, lui donna le vivre et le couvert.

C’était un homme froid, mais souple, habile, laborieux, infatigable. Aprés avoir étudié le droit et conquis le titre d’ayocat, il avait de bonne heure quitté Grenoble, sa patrie, pour chercher fortune, et il eut un instant Vidée de s’établir en Amérique. Le hasard le fit 4 Montpellier premier secrétaire de M. de Saint-Priest, intendant du Languedoc, et son activité, son intelligence, sa probité le rendirent indispensable a celui

qu'il nommait son bienfaiteur. Saint-Priest ne voulait pas

receyoir : Noél Daru tint maison a sa place, et Mme Daru, qui n’aimait pas le monde, présida trois fois par semaine a un diner de trente convives.

L’auteur de la Vie de Henri Brulard représente Noél Daru comme un personnage sévere et imposant qui, malgré son ton mesuré, maleré ses périphrases et ses fagons diplomatiques, faisait trembler sa femme et ses enfants. I] avait la taille haute, le nez grand et le regard louche. Lorsqu’il eut pris sa retraite, il habita Versailles, puis Paris, ot il acheta la maison qu'il habitait dans la rue de Lille, au coin de la rue de Bellechasse. Mais il ne traversa pas la Révolution sans encombre. Il fut arrété en 1794 et gardé a vue pendant six mois. Beyle le qualifie de vieux bourgeois despote et ennuyé (1).

La femme de Noél Daru, une demoiselle Suzanne Périés, était une petite vieille toute ratatinéc, d’ailleurs digne et fort polie, qu’il avait épousée pour sa dot. Beyle la jugea d’abord

(1) Né en 1729, mort a Versailles le 30 juin 180%; il avait été mis a la retraite en 1786 lorsque Ballainvilliers succéda A Saint-Priest, et il touchait en 1789 deux pensions qui formaient un total de %,200 livres; il fut capitoul de Tou-

- louse et portait volontiers ce titre. C’est au mois d’avril 179% qu'il a été arrété

& Versailles, en méme temps que son fils Pierre Daru a Rennes, sur la réquisition du comité de surveillance révolutionnaire de Montpellier; il fut relaché en octobre.

favorablement : il trouve en 1805 qu’elle l’accable de bontés et en 1808 qu’elle lui témoigne confiance et amitié. Mais apres l'avoir longtemps observée, ilassure qu'elle est seche et froide ; elle ne rit jamais avec ses filles et ne les a jamais caressées; elle a toutes les idées étroites d’une bourgeoise de petite ville qui passe sa vie dans les pratiques de la religion; elle est complétement privée du feu céleste, pleine de la prudence la plus égoiste, inaccessible aux émotions généreuses.

Les Daru avaient onze enfants. On cite parmi les filles Mme Cambon, qui mourut quelques mois aprés l’arrivée de Beyle; Mme de Baure, mariée au Béarnais Faget de Baure, qui fut député sous |’Empire et rapporteur du Conseil du contentieux de la maison de l’empereur; Mme Le Brun, femme économe qui fit longtemps sa cuisine sans avoir de domestique (1). La fille de Mme Le Brun devait épouser le général de Brossard, et Beyle se rappelait encore en 1835 cette petite Pulchérie, vétue d’une robe d’indienne rouge et jouant avec Noél Daru dans le salon de la rue de Lille; « elle devint, dit-il, fort impérieuse, grosse comme un tonneau, et mena son mari a la baguette. »

Les fils de Noél Daru étaient Pierre, celui qu'on peut appeler le grand Daru, et Martial.

Pierre avait été l'un des plus brillants et des plus solides éléves du college des oratoriens A Tournon, et il trayaillait a Montpellier dans les bureaux de Ilintendant Saint-Priest lorsque son pére acquit pour lui en 1784, au prix de cent mille livres, des héritiers du sieur Marmier, la charge de commissaire provincial des guerres en Languedoc. « Il ade Pesprit, écri-. vait Saint-Priest, et il s’est adonné avec beaucoup d’application aux mathématiques ainsi qu’a l'étude des langues, et j'ai

(1) M.Le Brun avait exercé des fonctions judiciaires et mourut juge a la cour d’appel de Paris; sa veuve sollicita pour elle et ses trois enfants une pension de l’empereur; un décret du 12 décembre 1814 lui accorda une pension de

2,000 francs.

tout lieu de croire que ce sera un sujet distingué. » En achevant son droit 4 l’université, Pierre exerca les fonctions de commissaire des guerres auprés du commissaire-ordonnateur de Montpellier, M. de Causan. Enyoyé en 1785 dans le département du Vivarais et-Velay, ou il remplaca le commissaire Farconet, et en 1787 dans le département de Béziers, ou il suppléa le commissaire Marantin, il s’acquitta parfaitement de ces deux missions. Réformé en 1788 a la nouvelle constitution du corps des commissaires des guerres, il obtint un brevet d’éléve et remplit les taches difficiles qui lui furent confiées, d’abord dans la division de l’Aunis, puis dans la division de Languedoc et Roussillon, avec tant de distinction et une si profonde connaissance des détails civils et militaires qu'il fut nommé commissaire ordinaire des guerres en 1791 et commissaire-ordonnateur en 1792.

Employé au département de Brest, puis dans la 13° division a Rennes, il servit sous les ordres de l’intégre et vigilant Petiet, dont il devint lami. « Presque tout ce que j’ai pu faire de bien, disait-il, tout ce que j’ai pu acquérir de lumiéres, je l’a1 du au citoyen Petiet. » Il était ordonnateur a Varmée des cétes de Brest et de Cherbourg lorsqu’il eut une grave mésaventure. Une lettre qu'il écrivait 4 un ami fut ouverte par le comité réyolutionnaire de Montpellier. Il devait accompagner le corps expéditionnaire qui s ‘embarquerait a Saint-Malo, et il demandait & son correspondant une prompte réponse, « attendu, ajoutait-il, que nous sommes sur le point de parkin pour faire une visite 4 nos amis les Anglais. » La phrase n’était qu'une ironie. Le comité révolutionnaire de Montpellier la prit au sérieux. I] dénonga Daru, qui fut arrété par le comité de surveillance de Rennes et suspendu par le comité de salut public. Mais Petiet intervint; il déclara que la dénonciation était absurde et qu’il fallait rendre a l’armée un fonctionnaire « infiniment utile », et le comité de salut public décida que Daru serait remis en liberté et réintégré sans délai.

Durant son inaction forcée, Pierre Daru avait fait des vers ; il traduisait Horace ; il composait une Epitre a mon sans-

culotte, — le sans-culotte qui le surveillait; — et cette Epitre

prouve et son talent et sa tranquillité d’esprit. Il suppose qu'il s’entretient avec ce Brutus illettré et qu'il lui demande lequel des deux est le plus heureux, le plus libre : :

Qui de nous deux est libre? Est-ce toi, je te prie? Toi qui, dés le matin, contraint de t’éyeiller, Te léves en baillant pour me voir travailler?

’ Pierre ne cesse dés lors de s’élever. Envoyé a l’armée de Mayence pour vérifier la gestion des corps et arréter leur comptabilité, puis 4 l'armée d’Helvétie pour diriger spécialement l’administration des subsistances, des transports et des hépitaux, commissaire-ordonnateur en chef de l’armée commandée par Masséna, appelé a Paris pour travailler avec la commission législative des Cing-Cents au perfectionnement du code militaire, il remplaca Petiet en janvier 1800 dans les fonctions de chef de la I* division du département de la guerre = « Vos talents, lui écrivait le ministre, vos qualités personnelles, votre attachement aux intéréts dela chose publique et l’amitié qui vous lie au citoyen Petiet ont déterminé mon choix. » Inspecteur aux revues a l’armée d’Italie, c’est Daru qui assure apres Marengo l’exécution de la convention d’Alexandrie, comme il sera plus tard commissaire pour l’exécution de la paix de Presbourg, de la convention de Konigsberg et du traité de Tilsit. Secrétaire général du ministére de la guerre en 1801, membre du Tribunat en 1802, président de la commission du code militaire, conseiller d’Etat et intendant général des pays conquis dans la campagne d’Autriche, intendant général de la Grande Armée en octobre 1806 et administrateur des territoires occupés, intendant général de l’'armée d’Allemagne en mars 1809, ministre secrétaire d’Etat en avril 1811, Pierre * Daru fut, de la fin de 1813 jusqu’a la chute de l’Empire, directeur, et pendant les Cent-Jours ministre de l’administration de la guerre.

Beyle a tracé le portrait assez exact et trés détaillé de Pierre Daru. ines .

Selon Beyle, Daru a ame froide, nullement sensible, nulle

Cr ae, e is

ment expansive. I] manque de caractére; il s’est laissé mener par ses parents, et son frere, sa femme, un familier lui fera signer une lettre contraire a ses principes ; il signera, non sans colére, et en criant qu’on lui force la main, mais il: signera. Prudent, semblable a sa mére par sa sagesse et son: sens rassis, il n’a ni souplesse ni ruse. Il a raison de:protester de son honnéteté, de son horreur de tout ce qui sent l’artifice et la cabale, car il n’est ni fin ni adroit, et ne sait pas débrouiller une intrigue. Malgré ses apparences de vivacité, il comprend les choses avec peine. I] a constamment de l’humeur, et pour des riens il se fache tout rouge : chargé par le ministre Petiet de donner audience aux solliciteurs, il a été tellement excédé de leurs mauvaises raisons qu’il brusque désormais et accueille avec des mouvements de fureur les trente ou quarante personnes qu'il recoit quotidiennement pour affaires de service.

Il traite de méme ses commis. Quel supplice d’écrire de dix heures du matin a une heure aprés minuit sous le regard de ce Daru continuellement irrité et qui fait des yeux de sanglier! Que de dureté! Quel volcan d’injures! « II faut, s’écriait-il en 1808, mener les jeunes gens par des verges de fer, et c’est le seul moyen d’obtenir des résultats. » Aussi, dit Beyle, était-ce une partie de plaisir lorsqu’il ne se fachait que deux ou trois fois le jour. .

Et pourtant, dans la société, lorsqu’on cause des arts et de la poésie, ce terrible Daru déploie une politesse recherchée et maniérée; il approche un fauteuil au premier venu! II était fait, remarque Beyle, pour étre de l'Académie des inscriplions, pour étre un de ces savants qui parlent volontiers de ce que tout le monde ne sait pas. L’« empereur » de sa classe et le phénix des éleves de Tournon, le plus distingué des membres d’un cénacle poétique de Montpellier, habitué aux petites jouissances de vanité littéraire, il avait dans sa jeunesse heancoup d'urbanité; nulle sombre mélancolie, nulle misanthropie, nul goat de la solitude : sans son pére, il ett été surement homme de lettres. I] entra dans I’administration, rédigea des rapports, mit son amour-propre a bien. éerire, et

le métier que Noé] Daru lui avait imposé ne tarda pas a lui plaire.

Beyle loue le nombre, la rapidité, la vigueur de ses cone naisons, son expérience et sa science d’avocat consultant, sa puissance de travail. En 1793, Daru, revétu de son uniforme, aidait les soldats 4 charger du pain sur des fourgons. En 1800, il retournait certains soirs 4 son bureau, et au diner il arrivait en retard avec les yeux rouges et «la physionomie du beeuf » . ll croyait que rien n’est impossible au labeur persévérant, et Beyle lentendit répéter que celui-la est médiocre qui trouve des objections a tout.

Stendhal estime moins le littérateur, et peut-étre devait-il un plus chaud hommage a l’administrateur qui, sous l’énorme fardeau de ses fonctions officielles, avait le temps de composer une estimable traduction d’Horace, de correspondre avec Andrieux, Picard, Alexandre Duval, et, comme disait son maitre de Tournon, le Pere Lefebvre, de courtiser Minerve aprés avoir contenté Pallas. Il se moque, par exemple, de la Cléopédie, qui n’est qu'une bourgeoise platitude, et des sociétés dont Daru présidait les niaises séances, lui reproche de n’avoir pas d’idées nouvelles, de ne connaitre que «La Harpe, Rousseau et les principes vulgaires ». Il raille le projet qu’avait Daru, au retour d’une excursion a Morgarten et 4 Sempach, de faire une histoire de la Suisse. Daru ayait-il dans ces lieux célébres versé les larmes d’admiration de Vhomme libre? Non; il n’ayait eu qu’une émotion littéraire ; il songeait au beau chapitre qu’il ferait, aux détails dont il se souvenait avec un plaisir Gay Seco ese! Bref, selon Beyle, Daru n’avait pas d’esprit et n’est qu’un trayailleur.

Mais, n’en déplaise 4 Beyle, Daru versifiait mieux que lui:

s'il manque a Daru le relief del’ expression, sil n’a pas la rime.

toujours exacte et une forme chatiée, al fut l'un des premiers parmi les lettrés et les littérateurs de Empire, et si l’'auteur de l’fistotre de Bretagne n’a pas, suivant le mot d’un critique, cucilli dans la forét celtique le rameau d’or de la légende, Yauteur de l’'Histocre de Venise a fait une ceuvre intéressante, remarquable tant par l'ensemble. solide du récit que par la

netteté du style et la fermeté du jugement. N’en déplaise a Beyle, quand il aurait manqué d’esprit en société, quand il aurait eu l’air d’un courtisan de Louis XIV en parlant du bal des maréchaux, Daru fut un puissant organisateur, et le nom de ce grand pourvoyeur d’armées est attaché désormais a celui de Napoléon. Pierre Daru, a dit l’empereur, était’ un lion pour le travail, et il personnifie en lui l’'idéal de l’administrateur.

Au commencement, de 1800, Daru emmena Beyle a son bureau du ministere de la guerre, et, pour l’occuper, lui donna des lettres 4 copier. Mais Beyle avait peur de Daru. Il devait étre quelques années sous ses ordres. « Je l’admirais, dit-il, mais il me faisait frémir, et jamais je n’ai pu m’accoutumer a lui. » Tant quwil fut lauxiliaire de Daru, il l’évita, et il rapporte qu il cherchait le plus possible & étre séparé de cet éternel grondeur, de ce bourru fieffé, fat-ce par une porte a demi fermée. II fit une bévue dés sa premiére copie; il éerivit cela par deux I : cella. Daru s’étonna qu'un bon humaniste, un prix de littérature commit de pareilles fautes, et Beyle n’osa lui répondre comme 4 sa sceur Pauline que lorthographe est la divinité des sots, ou, comme le Ludovie de la Chartreuse 4 Fabrice, que l’orthographe ne fait pas le génie. Mais la mauvaise impression ne s’effaga pas :‘Daru signait sans observation les lettres rédigées par Barthomeuf et d’autres; il signait 4 peine la moitié des lettres minutées par Beyle. Dans la campagne de 1809, il ne parlait que tres rarement a son cousin, et chaque fois pour le tancer et le traiter d’étourdi; Beyle se crut négligé, disgracié, et on litdans son Journal de cette époque : « Jamais M. Daru ne m’aimera; il y a quelque chose dans nos caracteres qui se repousse. » Daru n’ayait pas deviné le futur Stendhal. Sous la Restauration, il trouva chez le libraire Delaunay un volume de Beyle qui cotitait quarante francs parce que l’édition était épuisée. Il ne cacha pas sa surprise : « Comment, quarante francs! » — « Oui, répondit le libraire, et par grace. » Daru leva les yeux au cicl : « Est-il possible? Cet enfant, ignorant comme une

carpe! »

Beyle « admira » sur le tard la bonté de Pierre Daru, et en plusieurs endroits de ses Souvenirs il le nomme son bienfaiteur. Un jour de septembre 1829, il était au café de Rouen, au coin de la rue du Rempart, lorsqu’il lut dans le journal que le comte Daru était mort : il sauta dans un cabriolet, il courut a hotel Daru, il vit un laquais pleurant, et pleura, lui aussi, a chaudes larmes. « Je me trouvais bien ingrat; je mis le comble & mon ingratitude en partant le soir pour I'Italie, Javangai méme mon départ, mais je serais mort de douleur en entrant dans la maison (1). »

Le frere cadet de Pierre, Martial, n’avait nil’intelligence de son ainé, ni son vaste savoir, ni son obstination dans le labeur, et il n’est pas arrivé aussi haut. II aimait le jeu et perdait en une nuit avec désinvolture une trentaine de louis. Beyle dit méme qu'il n’était ni béte ni génie, qu'il n’avait ni téte ni esprit. Mais, quoique médiocre, c’était un homme d’excellent ton, tres brillant, simulantla passion avec aisance et, de l’aveu de Stendhal, réalisant presquel'idéal du monde parisien. Habile séducteur, il eut, rapporte son cousin, vingt-deux maitresses, et des plus jolies, ce qu’il y avait de mieux dans l’endroit ot il se trouvait, et ce fut Beyle qui, lorsque Martial se maria, brala les portraits, les cheveux et les lettres de ces vingt-deux belles. I avait été l’amant de la Duchesnois, et il fréquentait assidiment les coulisses, assistait aux répétitions, débitait des anecdotes sur les comédiens, racontait que Mme Fleury voulait remplacer a la fin d’un vers tigre par barbare, et que Saint-Fal disait la trépied. Bon d’ailleurs et bienveillant, il ne pouvait faire de mala qui que ce fat. Il accueillit Beyle en 1800 avec une cordialité charmante; il lui parla sur un ton

(1) Cf, Sarvre-Beuve, Causeries du lundi, IX, 413-472; les Souvenirs d’égotisme, 19 et 91; le Journal de Stendhal et la Vie de Henri Brulard, passim; C. Srrviensxr, Revue blanche des 4% et 15 octobre 1897. Pierre Daru était né 4 Montpellier le 42 janvier 1767; il mourut le 5 septembre 1829 dans sa terre de Bécheville et fut inhumé le 11; les obséques eurent lieu en Véglise de Saint- Thomas-d’Aquin, sa paroisse, et son hotel était bien, comme dit Beyle, rue de Grenelle-Saint-Germain, n° 81.

plaisant; il le dégourdit, le déniaisa; il le mena dans la loge de Clotilde, une actrice de l’Opéra, qui s’habilla et se déshabilla sans géne aucune deyant notre provincial ébloui; il devint son compagnon de plaisirs et son mentor dans la science de la vie. «Je lui dois, assure auteur des Souvenirs d’égotisme, le peu que je sais dans l’art de me conduire avec les femmes. » En 1804 et en 1805 Beyle court les théatres avec Martial, et lorsqu‘il prend des legons de La Rive et de Dugazon pour chasser les derniers restes du parler trainard de son pays, le cadet des Daru est de moitié avec lui. Les deux amis passent ensemble leurs journées; ils vont le 19 septembre 1804 chez La Rive a Montlignon dans la forét de Montmorency. Ils ont mémes gouts et mémes fagons : ce sont des jeunes gens ala mode, agréables, irrévérencieux, polissons. Beyle garda la plus vive affection a Martial. Il aspirait en 1806.au bonheur de lui étre attaché et désirait le rejoindre pour acquérir quelques-unes de ces qualités qu le rendaient Vidole de ses entours: « Vous savez pour combien de millions de raisons j’aimerais mieux copier des revues dans votre bureau qu'une place de six mille francs a deux cents lieues. » I] le rejoint, et il note avec joie dans son Journal que son intimité croit avec Martial; il le nomme Vaimable, adorable Martial. Un jour, pendant la campagne de 1809, tous deux font route dans la méme voiture troisheures durant, et Martial pense tout haut devantson cousin, lui teémoigne une confiance entiére, lui promet de l’avancement. En 1814, Beyle s’indigne lorsqu’on lui parle de Martial avec défayeur : « Me dire du mal de Martial, 4 moi!» II le cite volontiers dans ses ouvrages; il le mentionne dans Rome, Naples et Florence comme un des hommes « les plus propres a faire chérir le nom francais », et en un passage des Promenades dans Rome ilrappelle que le palais de Monte-Cavallo a été admirablement restauré d’aprés les ordres de Martial. Plus tard, il regrette de n’avoir pas exprimé sa gratitude a Martial avec assez de chaleur et d’effusion de cceur. Le brave gargon était tres vaniteux, fier de son titre de baron, un des Dangeau de la courimpériale, et Beyle ménageait avec soin son amour-propre; mais, écrit Stendhal en 1835, « Martial a toujours éte parfait pour moi,

et ce que je lui disais par usage du monde et par amitié, jyaurais da le dire par amitié passionnée et par reconnaissance (1) ».

Beyle avait d’autres cousins également apparentés aux Daru, les Rebuffet.

Jean-Baptiste Rebuffet était un Méridional remuant, énergique, souple, capable de s’accommoder a tout et a tous. Beyle le regarde comme un négociant de grand mérite, comme un homme de caractére. II avait loué pour sa femme et sa fille au fond de la cour le premier étage de lhabitation des Daru. Chaque jour il venait y passer un quart d’heure. [1 vivait le reste du temps dans sa maison de commerce rue Saint-Denis avec une demoiselle Barberen dont il avait fait a la fois son associée et sa maitresse (2).

Rebuffet et sa femme recurent Beyle avec empressement. Mme Rebuffet était jolie et tres bonne; mais elle avait peu d'idées, et Beyle gottait médiocrement sa conversation stérile. La fille des Rebuffet, Adélaide ou, comme on la nommait, Adele, n’avait encore que douze ans, et Beyle ne la courtisa que

plus tard.

Outre les Rebuffet et les Daru, Beyle connut alors Mme Cardon et son fils Edmond, qui demeuraient dans la rue de Lille, en face des Daru.

Mme Cardon, née Deloyen, personne adroite et intrigante, tante de Mme Campan (3), veuye d’un major de la place d’Arras,

(1) Martial Daru,né le 2 juillet 1774 4 Montpellier, aide-commissaire des guerres en 1792, commissaire des guerres en 1795, sous-inspecteur aux revues (28 février 1800), intendant & Brunswick (44 juillet 1807), Inspecteur aux revues (10 octobre 1808), intendant des biens de la couronne dans les départements du Tibre et de Trasiméne (2 mars 4811), baron de Empire (3 février 1813), intendant militaire du cadre auxiliaire (4 octobre 1820-1% octobre 1822), mort le 18 juillet 1827. Il avait épousé Charlotte-Xaviére de Froidefond du Chatenet. Le Journal de Stendhal le nomme tantdt Martial, tant6t Pacé.

(2) Ce Rebuffet, qualifié dentrepreneur, s’associe & Antoine Gevaudan pour faire pendant neuf mois du 1° nivdse VIII au 4° vendémiaire suivant tous les transports de la guerre dans l’intérieur de la Republique.

(3) La mére de Mme Campan était une demoiselle Cardon.

avait été femme de chambre de Marie-Antoinette, et avant l'événement de Varennes elle fit le voyage de Belgique avec une malle qui contenait le trousseau de la reine. Beyle raconte qu’on lut dans son salon les Mémoires de Mme Gampan, dont le texte différait beaucoup de I « homélie naive » qui parut en 1823, et il rapporte les curieux propos de Mme Cardon, que Versailles était la cour du roi Pétaud et que Marie-Antoinette, bonne, bornée, pleine de hauteur, tres galante, se moquait fort de louvrier serrurier nommé Louis XVI, si dissemblable de son aimable frére le comte d’Artois.

Le salon de Mme Cardon était gai. Beyle y vit les nieces de Mme Campan et petites-nieces de Mme Cardon, les demoiselles Auguié qui devaient épouser, l'une le maréchal Ney, lautre le baron de Broc, la troisieme M. Pannelier (1). II déploya, dit-il, son amabilité de 1800 avec elles, et peut-étre le jugerent-elles un étrange animal. .

Edmond Cardon deyint son ami. C’était un grand gargon, mince, trés bien élevé, parfait de ton, une admirable poupée, assure Beyle, un étre élégant, noble, charmant. Jl animait par son entrain les charades déguisées qu’on jouait chez sa mere. Il shabillait en femme pour raccrocher dans la rue, a vingt pas de la maison, le grave Picrre Daru, qui rentrait au logis en s’étonnant que le quartier fat infesté de filles et qu’une créature qui détachait ses jupons l’eit poursuivi jusque dans lesealier. La maladie de Beyle lui avait fait perdre tous ses cheveux, et il portait une perruque; Ic facétieux Cardon la jeta dans une soirée sur la corniche d’une porte.

Le bel Edmond n’avait pas d’emploi, et Beyle dit que les démarches importunes de sa mére aupres de Pierre Daru auraient impatienté l’homme le plus flegmatique. I ne se souvient pas que Mme Campan dirigeait a Saint-Germain en Laye une institution ou la fille et la niéce de Joséphine, Hor-

(1) Le pére de ces demoiselles, Pierre-César Auguié, avait été receveur général des finances avant 1789, et il était alors administrateur général des postes. Sa femme, Adélaide-Henriette Genet, sceur de Mme Campan et femme de chambre de Marie-Antoinette, devint folle 4 la nouvelle de l’exécution de la reine et se

. jeta par la fenétre; elle mourut sur le coup.

tense et Emilie de Beauharnais, terminaient leurs études. La femme du premier consu! connaissait donc Mme Cardon, et ce fut elle, et non Daru, qui fit nommer Edmond d’abord éléve

commissaire des guerres, puis, en avril 1800, adjoint aux com- —

missaires des guerres (1).

(1) Voir a Vappendice une note sur Cardon, avec une lettre inédite de

Joséphine.

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