CHAPITRE III AU 6° DRAGONS
Beyle et Mazoier. — Départ pour I’Italie. — Genéve. — Le capitaine Burelvillers. — Lausanne. — Le Saint-Bernard. —- Le fort de Bard. — Novare. — Milan. — Au temps de M. Petiet. — Alexandre et Augustin Petiet. — Duel. — Joinville, Marigner et Mazeau. — La Pietragrua. — Démarches de Pierre Daru en faveur de Beyle. — Brevet provisoire de sous-lieutenant (23 septembre 1800). — Brevet provisoire de sous-lieutenant au 6° dragons (23 octobre 1800). — Confirmation du brevet par le ministre. — Faux certificats. — Campagne du Mincio. — Combat de Castelfranco (44 janvier 1804). — Beyle aide de camp du général Michaud (1* février-19 septembre 4801). — Garnisons. — Départ pour Grenoble. — Influence de |’Italie sur
- Beyle. — Beyle a Paris (45 avril 1802). — Sa démission (20 septembre 1802).
— Colére des Daru. — Souvenirs du 6* dragons. — Le maréchal des logis Larose. — Le colonel Le Baron. — Le capitaine Henriet. — Le lieutenant Robert. — Macon et Teulié. — « Officier de cayalerie. »
Beyle crut un instant qu'il aurait la méme aubaine que Cardon, et Martial lui promettait le charmant uniforme d’adjoint. Puisque Pierre Daru avait du crédit, puisqu’il était homme a obtenir des exceptions, ne pouvait-il enlever la nomi- ‘nation de son cousin, puis le pousser, le stimuler, le faire travailler ferme? Il n’en fut rien. Beyle n’avait pas, comme Cardon, une mére intrigante, et il n’était aux yeux de Pierre Daru qu’un échappé de college. Aussi ne put-il s’empécher de soupirer profondément lorsqu’il vit Edmond revétu de Vhabit bleu de ciel aux parements écarlates.
Il resta donc avec Pierre Daru, copiant des piéces dans son salon doré au ministére de la guerre, et quand ce terrible homme s’absentait, escarmouchant avec son camarade Ma-
zoier (1). Le classique Mazoier qualifiait Shakespeare de barbare. *
(4) Ce Mazoier (né le 4* octobre 1775 4 Lyon, mort le 9 janvier 1841 a
Beyle le portait aux nues : rien de plus beau, disait-il, que la naiveté d’Imogeéne dans Cymbeline, et, s'attendrissantjusqu’aux larmes, 1] ajoutait que Shakespeare était le plus grand poete de tous les temps. :
Mais Pierre Daru n’oubliait pas son parent. Aprés avoir, comme chef de la premiére division, travaillé durant Phiver de 1799 a la réorganisation des bureaux, aprés avoir expédié les ordres du ministre aux généraux destinés A cette armée de réserve qui devait franchir le Saint-Bernard et vaincre a Marengo, il avait suivi Berthier et Bonaparte en Lombardie comme inspecteur en chef aux revues. II invita Beyle 4a le rejoindre.
Le 7 mai, Beyle, fou de joie, s’éloignait de Paris. Le 18, il étaita Genéve ot s’amassaient tous les approvisionnements de bouche et de guerre. Daru y avait laissé un cheval malade. Beyle attendit que la béte fat guérie et l’enfourcha pour passer les Alpes. Bien qu'il eat mis des éperons, 11 montaii pour la premiére fois de sa vie, et il se plaint plus tard qu'on enseigne aux enfants qu equus signifie cheval sans leur apprendre ce que c’est qu’un cheval. L’animal fit des siennes. Il était suisse pourtant, et raisonnable comme un Suisse, une « vraie rosse ». Mais il n’avait pas quitté lécurie depuis plusieurs jours, et il était blessé par l’énorme portemanteau qui le chargeait. Il s’emballa et se jeta de laroute vers le lac dans un champ planté de mais. Beyle mourait de peur; il regardait les epaules du cheval, et les trois pieds qui le séparaient de terre lui semblaient un précipice sans fond. Par bonheur, le commissaire des guerres Lambert avait recommandé Beyle au capitaine Burelvillers, et Burelvillers, qui de loin voyait Beyle galoper
Toulouse) était, auteur; il avait fait au Lycée un cours de littérature et donna= en 1800 une tragédie de Thésée. Quartier-maitre adjoint 4 Pétat-major de l'armée des Pyrénées orientales, il était entré le 2 septembre 1799, peu de jours avant Beyle, au ministére de la guerre comme simple commis. I] avanca peu a peu; premier commis et sous-chef de bureau en 1802, chef de bureau. en 1812, il obtenait en 181% le titre de commissaire des guerres, en 1815, pour avoir refusé de servir pendant. les Cent-Jours, le titre de chef de division honoraire, en 1817 le titre de sous-intendant; lorsqu’il eut sa retraite en 1830, il touchait un traitement de douze mille francs.
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au hasard, dépécha son brosseur au secours de l’imprudent. Au bout d’un quart d’heure, le domestique arréta le cheval et le calma.
Stendhal décrit ce czpitaine Burelvillers comme un homme grand et maigre, de cheveux blonds, de mine narquoise, friponne et nullement engageante. Il le montre armé d'un sabre droit et immensément long, vétu d’un habit bleu aux boutons et aux épaulettes d’argent, et il ajoute que ce Burelvillers appartenait sans doute a la grosse cavalerie, qu'il avait peutétre été chassé d’un régiment et qu'il tachait de se raccrocher a un autre. Cette fois, sa mémoire ne l’a guere trompé. Capitaine au 3° cayalerie, Burelvillers avait, disait-on, des moyens militaires qu’il employait avec beaucoup d’aptitude et d’intelligence; mais il était mauvais coucheur : le général inspecteur Beaurevoir déclarait qu'il ne pouvait plus servir au régiment, et le colonel Préval se plaignait des scenes facheuses qu'il ne cessait de provoquer. Burelvillers finit par annoncer qu il ne youlait plus rester au 3° cavalerie, et il sollicita une lettre de passe pour un autre régiment, en menagant, s'il ne la recevait pas, de donner sa démission. Le ministre le prit au mot; il accepta la démission pure et simple de Burelvillers : cet officier, mandait-il 4 Préval, causait dans son corps des dissensions continuelles et y avait jeté un tel esprit de désunion qu'il était impossible de l’admettre ailleurs (1).
Burelvillers raconta sans doute ses déboires 4 son compagnon, et peut-étre Beyle a-t-il, par la suite, entendu parler de ce capitaine si peu commode. Quoi qu'il en soit, Burelvillers fit bon accueil au blanc-bec que Lambert l’avait prié de protéger. Il l'accompagna comme un gouverneur accompagne un jeune prince; il répondit a ses questions ayec complaisance , il fut son premier maitre d’équitation.
«De Genéve, dit Beyle dans la Chartreuse lorsqu’il retrace
(4) Burelvillers avait été chargé le 34 mars 1794, sur la recommandation de Saint-Just et de Duroy, de surveiller, en qualité dinspecteur au traitement de cinq mille livres, l’administration des dépots genéraux de cavalerie et de dra~
ons établis 4 Colmar et & Phalsbourg. Sa démission de capitaine fut acceptéce
ie 1% octobre 1801.
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les étapes de Fabrice, de Geneve pour aller en Italie on passe -
par Lausanne. » De méme que Fabrice, il euta Lausanne une querelle qui faillit tourner a mal: il se facha contre le municipal qui distribuait les billets de logement, etil mit la main a son sabre. Burelvillers le retint en lui remontrant qu’il était tard et qu’il serait difficile de trouver un gite dans une ville encombrée. Le lendemain, le capitaine interrogea notre Dauphinois sur sa fagon de tirer des armes. Beyle avoua sa compléte ignorance. « Qu’auriez-vous fait, lui demanda Burelvillers, si cethomme s’était avisé de sortir avec vous ? — J’aurais foncé sur lui. » Tous les soirs, a la halte, Burelvillers donna dés lors 4 Beyle quelques principes d’estocade.
Il gravit le Saint-Bernard avec de grandes précautions et de petits périls. A plusieurs reprises, sur l’étroite route couverte de neige, son cheval fit mine de choir. Mais il resta gai. Des groupes de soldats générent parfois ou suspendirent sa marche. Ges hommes n’étaient pas des héros comme il l’aurait cru; ils étaient égoistes et ils juraient de colére parce qu ils étaient a pied et que Beyle était a cheval. Il eut sans doute le méme serrement de cceur que son Fabrice, accueilli par des ricanements et pleurant ses réves évanouis, comprenant la chimére des nobles amitiés que le Tasse et ’Arioste ont chantées. N’importe! Il croyait faire campagne. Comme toute Varmée, il s’arréta quelques instants au couvent du Saint-Bernard, but ses deux verres de vin et mangea sa ration de pain de seigle et de fromage. La descente fut plus longue et plus malaisée que la montée. II allait bride en main, et a un certain endroit il ne tint les courroies qu’avec deux doigts pour ne pas étre entrainé dans le précipice sila béte y tombait. Des hauteurs d’Albaredo les piéces francaises, hissées A dos d’homme, battaient le chateau de Bard. Le bruit de l’artillerie qui retentissait dans la vallée au milieu des rochers émut profondément Beyle. Il recut alors le baptéme du feu. Burelvillers lui demande soudain s'il a peur : Beyle, qui ne fut jamais capon, s’avance har-
diment a portée du fort et s’expose plusieurs minutes a son |
canon.
L’enchantement commeneait, et une nouvelle vie s ouvrait
Oe ple ow
& lui. Il entendit au théatre de Novare le Matrimonio segreto de Cimarosa, qu'il a nommé le grand maitre des émotions du: coeur, etil eut des « jouissances d’ange», les premiéres que lui donnait la musique. De Novare a Milan il gouta le bonheur le plus vif, le plus fou. Le paysage le ravit. Ce n’étaient que des arbres et des tiges de mais en tel nombre qu'on ne voyait pas. a cent pas devant soi. Mais c’était l'Italie, c’était la Lombardie, c’était Milan. ‘ parr! ‘
Un des premiers Frangais qu’il rencontra lorsqu’il entra dans Milan par une belle matinée du mois de juin, fut Martial, son cher Martial, vétu de la redingote bleue et coiffé du chapeau brodé des sous-inspecteurs aux revues.. Beyle prit aussitét congé du capitaine Burelvillers et suivit Martial a la casa d’Adda, se récriant, ‘s’extasiant sur tout, sur les domestiques qui détachaient son portemanteau et emmenaient son cheval, sur la maison, la cour, l’escalier, le salon, sur les cételettes panées qui lui furent servies, et qu'il trouva si bonnes que ce plat lui rappela Milan durant plusieurs années. Le nom de la casa d’Adda lui resta sacré, et Milan fut pour lui le plus beau leu de la terre et sa patrie d’adoption, la ville ou il revint tant qu il put, ou il désira vieillir et mourir, ow il eut ses plus grands plaisirs et ses plus grandes peines. Il aima de Milan jusqu’a Pedeur de fumier particuliére a ses rues. La tasse de café ala créme qu'il prenait 4 Milan lui semblait supérieure a tout ce qu’on boit a Paris. Il voulut qu’on écrivit sur sa tombe : Beyle Milanese (1). En 1804, a Paris, dans le cabinet de Martial Daru, il-évitait de lever les yeux vers une estampe qui représentait dans le lointain le dome de Milan : ce souvenir trop tendre lui faisait mal.
On a prétendu qu'il assista le 14 juin 1800 a la bataille de Marengo en amateur, et lui-méme parlait volontiers de ce coup de tonnerre qui réveilla Italie. Mais il n’a jamais dit expressément qu'il étaita Marengo. « On fit, rapporte une de ses auto-
(4) Le texte de Pépitaphe date de 1820 (cf, SrrytensKt, Souvenirs d’égotisme, 61, et Journal, 475), ~~ °° ,
notices, l’expédition’ ‘de Marengo, Beyle y fut. » Ces mots signifient-ils qu'il était présent d-l’action? S’il avait été témoin de laffaire, aurait-il écrit dans son Journal a la date du 27 septembre 1801 : « A trois lieues de Voghera, je vis le fameux champ de la bataille de Marengo; on y voit quelques arbres coupés et beaucoup d’os d’hommes et de chevaux; j’y passai treize mois et quinze jours apres le jour de la bataille. » Evidemment, lorsqu’il traga ces lignes, il venait & Marengo pour la premiere fois. 3
Beyle ne fit méme pas la campagne de Marengo. II n’appartenait 4 aucun corps. Passer les Alpes avec l’armée, voir de loin le fort de Bard, applaudir de Milan a la victoire de Marengo, ce n’est pas faire campagne.
Il fut quelque temps, pour nous servir de son expression, employé de M. Daru; il copiait ou portait des pieces, et c’est ainsi qu’il aurait vu Bonaparte une semaine aprés Marengo dans une loge de la Scala pour lui rendre compte de mesures relatives 4 l’occupation de la citadelle d’Arona.
Claude Petiet, ancien ordonnateur en chef des armées, ancien ministre de la guerre, puis conseiller d’Etat et inspecteur en chef aux revues, détaché récemment pour surveiller le service des subsistances et des hépitaux, venait d’étre nommé ministre extraordinaire du gouvernement francais dans la Cisalpine. II était chargé de toutes les relations avec la République ;. c’était sous son autorité qu’un trésorier francais percevait les contributions; il convoquait et présidait la consulta qui préparait la réorganisation du pays. Plus tard, Beyle, parlant de cette premiere période milanaise de son existence, disait : «Au temps de M. Petiet. » Il fut présenté a Petiet par les Daru; il connut Mme Petiet et ses deux fils Alexandre et Augustin, qu'il devait revoir & Paris.
Alexandre Petiet, leutenant d’artillerie et attaché a l’étatmajor de l’armée de réserve, puis aide de camp de Masséna, de Brune et de Marmont, eut en 1806 son brevet de capitaine. Mais dés 1803 il était entré comme auditeur a la section de la guerre du conseil d’Etat, et il appartint désormais au corps de lintendance. Inspecteur des batiments et du mobilier de la -
couronne, intendant de la liste civile en Toscane, baron de Empire, il termina sa carri¢re comme directeur des subsistances militaires a Paris (1).
Augustin Petict, éleve commissaire des guerres, avait obtenu | lune des trente-cing places d’adjoint créées par le premier consul avant la campagne de Marengo. Mais il n’avait eu ce liire que pour rejoindre son pere en Lombardie. Il fut bientét, ainsi que Beyle, nommé sous-licutenant de cavalerie. I] devait étre aide de camp de Soult, et devenir en 1813 baron del’ £mpire, major de hussards, chef d’escadron des lanciers rouges, adjudant-commandant chef de l’état-major de la division Piré, en 1818 colonel, et a la fin de 1830 général de brigade (2).
Mais il n’y avait pas de sympathie entre Beyle et les deux freres Petiet. Ileut un duel avec Augustin pour les beaux yeux d'une dame Martin, et recut au pied un léger coup de sabre, une insignifiante éraflure.
Beyle vécut surtout dans la société de Martial Daru et de quelques commissaires des guerres, fort braves gens, instruits, spirituels, gaillards, qu il rencontra plusieurs fois au cours de sa vie : Joinville, Marigner, Mazeau.
Louis Joinville suivit la méme carri¢re pendant quarante années sans interruption, sans congé, et il se piquait d’avoir conquis tous ses grades dans les camps. Commissaire des guerres en 1793, adjoint a Pierre Daru en 1809, sous-inspecteur aux reyues en 1802, baron de |’Empire, il fut de 1805 4 1814 attaché constamment au quartier général de la Grande Armée, et de 1807 a 1814 nommeé commissaire-ordonnateur en chef a ouverture de chaque campagne. Placé en 1817 a la téte du corps de l’intendance, il dirigea jusqu’a 1831 l’administration de la I division au ministére de la guerre. Ses
talents, disait Soult, l’avaient fait distinguer de l’empereur, et
Joinville rapportait volontiers ce mot de Napoléon : « Vous étes aussi utile que ceux qui ont les premiers grades de
(L) Alexandre Petict, né & Rennes le 26 février 1782, mort & Paris le 9 no-
vembre 1835, dans l’exercice de ses fonctions. (2) Augustin, dit Auguste Petict, né 4 Rennes le 19 juillet 1784, maréchal de 1830, retraité le 30 mai 1848, mort le 4° aott 1858.
camp le 13 decembre
larmée. » Beyle aimait Joinville ou Louis, comme il l’appelle familiérement; il le nomme le bon Joinville, et il se reproche d’avoir un jour, en un acces de folie, provoqué cet excellent homme.
Marigner, commissaire des guerres depuis le comméncement de la Révolution, alors sous-inspecteur aux revues, inspecteur aux revues en 1812, était, disait Daru, « un homme d’un caractére élevé, d'un esprit rare, d’une capacité qui ne serait point au-dessous des fonctions les plus difficiles » . Beyle estimait infiniment Marigner. Dans la campagne de 1809, il lut avec lui Uno d’Alfieri. I trouvait que Marigner s’exprimait de la meilleure grace du monde; il louait son esprit : c’était, selon lui, le méme esprit que celui de Matta dans les Mémoires de Grammont, un esprit naturel « inventé 4 chaque instant par un caractére aimable sur toutes les circonstances de la conversation » (1). om
Comme Marigner, Mazeau mérita les éloges de Petiet, de Daru, de Villemanzy, de Gouvion Saint-Cyr, qui vantérent a Penvi son expérience, son exactitude et son activité. Il avait Pame seche et peu accessible a l’enthousiasme; les arts le touchaient peu, et Beyle le comparait & son oncle Romain Gagnon. C’était un bon vivant au gros nez et au visage plein qui faisait volontiers de graveleuses plaisanteries. En 1801, dans une excursion sur les bords du lac de Garde, une nuit que des dames étaient venues le réveiller dans son lit, il quitta sa chemise et, prenant un flambeau, leur rendit leur visite en cet état de nudité (2).
(1) Augustin-André Marigner de la Creuzardiére, fils d’un premier commis du trésor royal, clerc de notaire avant la Réyolution, membre des Jacobins de Paris, commissaire des guerres a l’armée des Ardennes, d l’armée des cdtes de Brest sous les ordres de Petiet qui loue son zéle et ses services distingués, & l’armée de Sambre-et-Meuse, a celle de. Naples, A celle. du Danube (ou Daru qui lemploya vanta son expérience et son irréprochable moralité), sous-inspecteur aux revues a l’armée d’Espagne et A celle d’Allemagne, inspecteur — aux revues dans la campagne de 1812, prend sa retraite en mai 1813, a Page de quarante-sept ans.
(2) Henri-Constant Mazeau de la Tanniére, fils du directeur de la recette générale des finances de Bretagne, né 4 Nantes le 2 janvier 1775, grenadier dans la légion nantaise, dragon ‘aw 10° régiment pendant cing mois en 1794,
Tt
- Malgré la difference d’age, ces joyeux compagnons firent le.
meilleur accueil au cousin des Daru. Ils ’emmenérent dans.
ces bals si gais qui s’étaient apres Marengo organisés a la casa Tanzi. Le jeune homme les enviait. Ils étaient heureux, ils avaient de jolies et spirituelles maitresses, et il essaya de les
imiter. Il raconte qu'il avait apporté de Paris son innocence:
et qu'il se délivra de ce trésor a Milan, il ne sait plus avec qui; ne dit-il pas dans Amour que, lorsqu’on a soif, on ne doit pas étre difficile sur la nature du breuvage que le hasard nous présente?
Comme nagueére, a Paris, il souhaitait vainement de rencontrer une femme qui connaitrait son ame et qui ett une ame semblable-a la sienne, une ame de poéte. II aurait voulu que Martial ou un autre eit pitié de lui, le secourtt d’un charitable conseil, le mit dans les bras de la charmante créature qu’il réyait. Ses amis s occupaient de tout autres soins, et ils avaient raison. Beyle n’eut alors que de vulgaires amours. Une nuit de juin 1801, a Brescia, avec plusieurs bons drilles, 11 donna Vassaut a un lupanar et il chanta ce nocturne exploit en vers aussi mauyais qu’obscénes (1). Il n’a donc pas passé ces deux
années 1800 et 1801, comme il l’a prétendu, en vains soupirs:
et en élans impuissants. Ainsi fit en Italie Tallemant des
Réaux qu'une passion romanesque et des intentions de tris-:
tesse n’empéchérent pas de se divertir, « tant c’est belle chose
que jeunesse ». Mais timide, gauche, embarrassé, manquant |
encore de l’usage du monde, dénué d’argent, assez mal fagoté et portant un habit quelquefois décousu par-ci par-la, fier en
méme temps, il eut des acces de mélancolie et de langueur..
Une Milanaise l’avait séduit : Angela, fille du marechand:
Borone et femme du médecin Pietragrua, la superbe et majestueuse Angela, maitresse de Joinville, qu'elle aimait follement.
employé a l’état-major général des armées de l'Ouest et de Sambre-et- Meuse, commis principal, puis sous-chef au ministére de la guerre en 1797 et en 1798, commissaire des guerres en 1799, commissaire-ordonnateur en 1808, cGommissaire-ordonnateur en chef de l’armée de Portugal en 1841, intendant militaire dans le cadre auxiliaire sous la Restauration, retraite en 1827, mort le 26 janvier 1829. ee
(1) Henri Corpirr, Stendhal et ses amis, 70.
Beyle n’osa la courtiser. Elle ne se douta pas de la « divine illusion » qu'elle produisait.
Il fallait pourtant avoir un emploi. Beyle, désespérant d’appartenir au Commissariat des guerres, el certain de recevoir bientét par le crédit de Pierre Daru un brevet de souslieutenant, résolut de suivre la carriére des armes.
Brune était alors a la téte de ’armée d’[talie (1), et il avait pour chef d’état-major Oudinot, 4 qui Daru recommanda Beyle. A la priere d’Oudinot, Brune enyoya le 23 septembre 1800 a Beyle un brevet provisoire de sous-licutenant. Ce brevet ne mentionnait, et pour cause, ni les services ni les actions et blessures de Beyle : le général lus donnait ce grade « en récompense de sa bonne conduite et de ses talents » .
Trois semaines plus tard, le 16 octobre, Oudinot transmettait a Daru le brevet provisoire de Beyle, en se disant heureux d’avoir trouvé celle occasion d’étre agréable au « citoyen inspecteur», etle lendemain, par une seconde lettre, il informait Daru que Beyle était attaché a Vetat-major, et devait étre inscrit sur le tableau des officiers de état-major a la suite des sous-lieutenants.
Restait la confirmation du ministre. Daru écrivit a Durosnel, chef du bureau de la cavalerie au département de la guerre. Les expressions dont il se sert prouvent quil avait pour son jeune cousin une réelle bienveillance, et qu il savait appuyer et pousser les gens auxquels il s’intéressait. I] rappelle que Beyle a trayaillé et « griffonné » avec lui. Il assure que Beyle, «emporte par son courage sur les traces du premier consul au dela des Alpes », mérite une sous-lieutenance; il ajoute que sa recommandation n’est pas une recommanidation banale comme tant d’autres, qu'il désire vivement la nomination de Beyle, et quil ne veut pas en demeurer 1a, qu'il compte revenir a la charge dans quelques mois, et obtenir davantage pour son protege. « Je charge Martial, concluait-il, de vous tourmenter jusqu’a ce que l'affaire soit finie, et, sil le faut, je
(4) Depuis le 13 aotit 1800,
lal | At et ee aan eye Care ie cet “ -
vous enverrai pour vous séduire la Vénus de Médicis que Mazeau est chargé d’enlever. »
Mais sur ces entrefaites une place avait vaqué dans le 6* régiment de dragons a Lodi. Le sous-lieutenant Millot demandait sa retraite pour cause de blessures. Le 23 octobre, Davout, qui commandait en chef la cavalerie de l’armée, nommait Beyle sous-lieutenant au 6° régiment de dragons.
Le 15 novembre, Daru enyoyait 4 Durosnel le brevet provisoire que Beyle avait recu de Davout, et le priait instamment de faire confirmer son cousin dans son emploi : il appelait Durosnel son cher et ancien collaborateur, l’assurait de son affection, lui demandait pour le jeune sous-lieutenant « quelque bienveillance et un peu d’amitié » .
La nomination fut confirmée tres tard, le 24 juin 1801, mais elle datait du 23 octobre 1800, et sur le compte qu’avait rendu Durosnel, le ministre déclarait que Beyle, attaché a l’état-major de Brune, avait montré de I’intelligence, une bonne conduite, des connaissances.
Il fallait lui expédier le brevet définitif. Le 1 juillet 1801, le bureau des troupes et légions a cheval réclamait a Beyle, outre son acte de naissance, les picces qui prouyaient ses services antérieurs. De services antérieurs, Beyle n’en avait pas. Mais, grace a Daru, ses précautions étaient prises. Par deux certificats dressés a -Lodi le 29 octobre 1800, trois jours avant sa nomination, le chef de brigade ou colonel Le Baron et le conseil d’administration du 6° dragons avaient attesté que Beyle était entré au corps comme enrolé volontaire le 25 juillet; qu il faisait partie d'un détachement qui stationnait a Sarreguemines; que, sur le rapport du chef de ce détachement, qui louait la conduite et les connaissances du jeune soldat, le chef de brigade avait donné lordre de le faire recevoir brigadier et maréchal des logis; mais qu’avant la réception de cet ordre, Beyle avait quitté le détachement et rejoint le régiment. Le nouveau sous-lieutenant envoya ces deux certificats au ministre et recut son brevet.
Ultérieurement, en 1818 et en 1819, il écrivit aux bureaux de la guerre qu'il avait été dragon dés le mois d’avril 1800
avant Marengo, mais que les registres du 6° régiment étaient mal tenus, et qu'il ne fut inscrit qu’a la fin de septembre. Les -contréles- portent, en effet, qu'il entra le 23 septembre au corps comme dragon; mais, parce qu il n’avait pas antérieurement servi, parce qu’il n’avait été ni soldat, ni brigadier, ni maréchal des logis, il fut inscrit a la date de son brevet provisoire de sous-lieutenant. Aussi, lorsque les bureaux lui répondirent quil ne comptait au 6° dragons que depuis le 1™ yendémiaire an IX, et non, selon son dire, depuis le milieu de l'an VIN, Beyle ne protesta pas. Pourtant, en 1828, quand il voulut grossir ses services pour grossir sa pension, il prétendit que Berthier lui ayait promis la premiere place vacante dans la cavalerie, qu’en conséquence il avait rejoint le 6° dragons qui venait d’Allemagne avec le général Moncey quelques jours avant Marengo, et qu'il avait été simple dragon jusqu’a ce que le sous-lieutenant Millot eat pris sa retraite. Mais les documents témoignent contre lui, et ils démontrent que ce révolutionnaire, ce haisseur des priviléges a été nommé d’emblée sous-lieutenant, parce qu'il était cousin de Pierre Daru.
Le sous-lieutenant Beyle, dont le régiment tenait garnison a Lodi, eut Voccasion d’étudier sur les lieux la campagne de 1796. Il parcourut avee un enthousiasme juvénile presque tous les champs de bataille. Ses guides étaient des soldats de Bonaparte, de jeunes Italiens émerveillés de la eloire du vainqueur d’Arcole, et dans les hourgades, dans les villes, sur les murs sillonnés par les balles, apparaissait encore la trace évidente des combats.
Bientot, il vit la guerre; s'il ne fit pas la campagne de Marengo, il fit en décembre 1800 et en janvier 1801 la campagne du Mincio, ot Brune Commanda l’armée et prouva, selon le mot de Beyle, quil manquait de toutes les qualités d’un général en chef.
fla dit qu’un certificat du eénéral Michaud témoignait qu'il avait marché vaillamment sur deux canons. Les deux certificats que Michaud lui délivra ne mentionnent pas ces deux piéces d’artillerie qu'il aurait affrontées. Mais l'un d’eux atteste que
Beyle a donné dans le cours de la campagne, et notamment au combat en avant de Castelfranco, des preuves d’intrépidité. .
Le général Michaud était un trés bon soldat et un trés brave homme dont Beyle a gardé la mémoire. Ancien chasseur a” cheyal, lieutenant-colonel d’un bataillon de volontaires, il avait eu, comme tant d’autres, un avancement prodigieux au commencement de la guerre de la Révolution : général de brigade en mai 1793 et général de division au mois de septembre suivant, il était dans les premiers jours de 1794 général en chef de l'armée du Rhin. Employé a l’armée d'Ttalie en 1800, il avait commandé I’aile droite, puis la réserve, puis, lorsque Delmas tomba malade, l’avant-garde, et ce fut lui qui, le 14 janvier 1801, enleva Castelfranco. L’éducation lui avait manqué, et Beyle regretta de n’avoir pas rencontre dés 1801, au lieu du général Michaud, un grand seigneur comme M. de Sainte-Aulaire, qui leat dressé, qui lui eat aiguisé esprit et poli les maniéres.
Un armistice fut conclu quatre jours aprés Castelfranco. Le général Michaud eut alors & remplacer un de ses aides de camp : sur les rapports avantageux qu’on lui fit, ou plutot sur la recommandation de Daru, il choisit Beyle (1).
Michaud, qui commandait la 3° division des troupes de la Cisalpine, habita successivement a Vérone, a Bergame, a Brescia, et entreprit de longues promenades dans la région. Beyle connut et aima de plus en plus la Lombardie. Lorsqu il citait plus tard le vers de Regnard :
Savez-vous bien, monsieur, que j’étais dans Crémone?
il remarquait que Grémone est une erande villasse ou Von meurt d’ennui et de chaleur. Toutefois, la Lombardie était a ses yeux ce quil y a de plus beau au monde. Brescia lui plaisait infiniment. Le pays de Bergame lui semblait le plus joli quil eat jamais vu. ll se disait le plus heureux des
(1) La nomination est du 4: février 1801 ou 12 pluvidse, et Beyle quitta Mi- Jan pour Vérone le 2 ventdse ou 21 février. ;
56 STEN DHAL-BEYLE
hommes. Parfois, il faisait une fugue a Milan, assistait aux représentations de la Scala, saluait cette Pietragrua dont al était féru, et au bout d’une semaine regagnait allégrement son poste. Mais le ministre prescrivit que tous les aides de camp sous-lieutenants rentreraient a. leur corps. Le 19 septembre, Beyle quittait Brescia pour rejoindre son régiment. Le général Michaud lui donna le plus beau des certificats : il ne pouvait que se louer de la maniére délicate et distinguée dont Beyle avait servi, ct il saisissait cette occasion de témoigner a son aide de camp non seulement sa satisfaction, mais son estime
et son amitié.
Attaché au 2° escadron et a la 8° compagnic du régiment,
Beyle tint garnison a Bra, puis a Saluces, puis a Savigliano. Bientot il sennuya; il eut des accés de fiévre; il accepta le congé que lui offrait son colonel, et au mois de janvier 1802, il était A Grenoble.
Il ne devait revoir l’Italie qu’en 1811. Mais elle était dorénavant sa terre promise, le seul pays ot le bonheur existait pour lui, le seul ot il souhaitait de couler ses jours. Il ne s’étonnait pas que des Frangais fissent la folie de démissionner et de vivre pauvres 4 Milan plutot que de s’éloigner de leurs affections. Lui aussi aimait la race italienne. Il emportait avec lui le souvenir de femmes charmantes, non seulement de la Pietragrua, mais de la comtesse Gerardi qui captiva Claude Petiet et qui joignait aux plus beaux yeux du monde la gaielé la plus douce et la simplicité la plus réelle : c’est elle qui, dans un fragment de TAmour, explique avec verve le mot de « cristallisation », et dans la Vie de Rossini, elle conte aux hétes de sa loge une histoire, celle de Stradella et d’Hortensia, qui peint les moeurs et le gouvernement de Venise. Il n’oublias plus ces Italiens qui cherchaient si mollement, si voluptueusement la félicité, qui connaissaient si bien l’art de jouir, l’arte di godere, ces officiers de la légion italique si pleins de grace, les fréres de Mme Gerardi, ces Lechi dont la superbe figure lui inspirait tant d’enthousiasme.
Il avait pris en Lombardie le gout de la musique, et il a dit que le théatre de la Scala, oa il entendit les Virtuost de Mayr
et les opéras de Cimarosa, était au premier rang parmi les choses qui formérent sa jeunesse.
Il avait enfin, plus qwil ne s’en doutait, puisé sur le sol italien la haine de toutes les tyrannies, et il revenait républicain, passionné pour la liberté. I] avait vu les joyeux transports des habitants délivrés du baton autrichien, affranchis du joug qui, pendant les treize mois, les tredict mes7, avait pesé sur eux, exprimant leur gratitude aux Frangais avec effusion: «Figurezvous, s écriait-il plus tard, un peuple amoureux fou! » I] avait lu les bulletins ardents de Bonaparte, ses ordres du jour, ses proclamations. Le jeune victoricux disait que «la bravoure des phalanges républicaines assurait a jamais le triomphe de l'égalité et de toutes les idées libérales (1) ». I flétrissait les horreurs commises a Milan par les agents de l’'empereur. II rappelait avec indignation le grand mathématicien Fontana gémissant sous le poids des chaines, tous ceux qui siégeaient dans les municipalités et les administrations départementales, tous les membres du corps législatif jetés dans des cachots, les nobles allant sculs au casino de Milan, les privilégiés semblant s’indemniser des trois ans d’égalité qu’ils avaient soufferts sous la République cisalpine par des procédés arrogants ct des vexations incessantes. Beyle était a Brescia lorsque la ville célébra la rentrée des patriotes que lAutriche avait déportés aux bouches du Cattaro, et la paleur de ces malhcureux, leurs yeux hagards, leur corps amaigri faisaient un étrange contraste avec l’allégresse qui les entourait.
C’est encore en Italie qu'il a pris son irréligion. Son séjour dahs la Lombardie acheva ce que l’enseignement de l’Ecole centrale et les entretiens du géometre Gros avaient commence. I] se conyainquit que les prétres avaient « gaté» I'Italic, et c'est de ses années de régiment que date son athéisme.
Apres avoir passé trois mois a Grenoble, Beyle gagna
(1) Remarquer ce mot « idées libérales » prononcé en 1800 par Bonaparte (du reste, employé par lui dans sa proclamation du 419 brumaire), et que Beyle luiméme ne croyait pas si ancien, puisqu'il disait en 1829: « Ce sentiment profond de la justice que l’on désigne en ce moment par le nom d’idées libérales... »
Paris (1) et donna sa démission de sous-lieutenant. Vainement le général Michaud, qu’il vit 4 Fontainebleau en juin 1802 et qui chassa plusieurs jours avec lui, tenta de le dissuader, promit de le reprendre comme aide de camp et de l’emmener dans le Nord en tournée d’inspection. Beyle ne démordit pas de sa résolution.
Il l’a plus tard expliquée tres diversement. [1] dit ou insinue tantot quiil suivit 4 Paris une femme qu'il aimait sans ayertir le ministre de la guerre, et que le ministre se facha; tantot qu’une sérieuse maladie et des blessures le mettaient hors d'état de servir, quwil avait eu la poitrine écrasée par son cheval tué; tantét qu'il se retira parce qu’on était en paix, et qu il n’y avait pas de guerre en perspective; tantot qu'il faut trop se baisser dans l’armée pour arriver aux premiers postes, les seuls ow les actions sont en vue. Que d’excuses et de tristes défaites! Et ne prouvent-elles pas que Beyle sentait qu'il avait tort?: Sans doute, il s’était»amouraché de Victorine Mounier, — mais Victorine avait quitté Grenoble pour Rennes et non pour Paris. Sans doute, il avait eu la fiévre et reeu d’Augustin Petiet un coup de sabre, — mais ni fievre ni blessure n’avaient eu la moindre gravité. En réalité, Beyle (il en fait ’aveu dans la Vie de Henri Brulard) était ennuyé a l’excés de ses camarades. A un diner de corps a Savigliano, quelques jours avant son départ, il se plaint de l’extréme froideur des convives, ainsi que de la platitude du capitaine Frére (2), et en 1832 il se rappelait encore le dégotit que la femme du capitaine Henriet lui avait inspiré par la liberté de ses propos :« J’adore, éerivait-il, ce genre de conversation en italien; il m’a fait horreur dans la bouche de Mme Henriet. »
Il avait assez du métier de soldat. Vivre libre a Paris et y jouir de tous les plaisirs, y continuer son éducation, et a force
(1) Il part le 3 avril de Grenoble et arrive \ Paris le 45 avril 1802.
(2) Ce Frére, ancien aide de camp de Beysser et de Canclaux, lieutenant au régiment depuis 1797, n’a pas dépasvé le grade de capitaine. Le général Roget, qui commandait 4 Metz, le priten 1809, sur sa demande, pour aide de camp; mais l’rére avait quitté le régiment parce qu'il était infirme, usé¢, stir de ne plus avancer, wIl n’écrit pas, mandait-Roget au ministre en mars 1810, et,
nayant pas a me louer de sa conduite, je prie Votre Excellence de Jui acoorder sa retraite. »
de persévérance devenir un grand et vrai poéte, conquérir la gloire littéraire, tel était son but. Son pére, qui ne voyait dans état militaire que libertinage et impiété, lui promettait une pension annuelle de trois mille francs..
Beyle enyoya donc de Paris sa démission au régiment. Illa -donna sans énoncer de motifs et la data de Savigliano le 20 juillet 1802. Elle fut acceptée le 8 aodt par le conseil d’administration, et le 20 septembre par le ministre de la guerre (1).
Les Daru furent irrités. Etait-ce la peine d’avoir fait obtenir a Beyle une sous-lieutenance? Quoi! ils l’avaient mis en selle, ils allaient demander pour lui du galon, ct l’écervelé démissionnait! Pierre Daru et sa jeune femme Alexandrine déclaréerent que Beyle était une mauvaise téte (2).
Si Beyle était resté dans l’armée, il serait devenu certainement colonel et peut-étre général, comme son cousin germain Oronce Gagnon (3). Il était déja le huitiéme des seize souslieutenants du régiment sur le tableau d’ancienneté, et il n’avait pas seulement le précieux appul des Daru : bien qu’il ett les nerfs délicats et la peau sensible d’une femme, bien qu'il ne pat tenir son sabre deux heures durant sans avoir la main pleine d’ampoules, il possédait les qualités du militaire, l’endurance, la brayoure, et il assure que la témérité la plus périlleuse était pour hw un yéritable plaisir.
Il adora plus tard ce qu'il avait bralé, et ces deux années de régiment lui parurent la période héroique de sa vie. Ge 6° dragons qu il avait joycusement quitté, il le revendiqua, il le glorifia. Dans la Vie de Henri Brulard, 11 rapporte qu'il aimait tendrement dés lenfance ces beaux dragons qui passaient sur la place Grenette pour se rendre a l’armée d’Italic, et dans Rouge et noir, Julien Sorel, qui les voit revenir de Lombardie et attacher leurs chevaux a la fenétre erillée de la maison paternelle, admire ces soldats revétus d’un grand
(1) Il est donc porté sur les contréles comme démissionnaire au 20 septem-
bre 1802 ou 3° jour complémentaire de l’an X. (2) Daru yenait d’épouser le 4¢* juin Alexandrine-Thérés
Paris le 6 janvier 1815). hare (3) Cf. a lV'appendice la notice sur Oronce Gagnon
e Nardot (morte a
manteau blanc et coiffés d’un casque aux longs crins noirs.
C’est surtout dans la Chartreuse de Parme qu'il a semé des réminiscences de sa carriére militaire. Aprés la déroute de Waterloo, Fabrice apergoit a l’entrée du pont de la Sainte un vieil officier de cavalerie et trois de ses hommes, tous quatre démontés, blessés, silencieux, navrés de douleur, semblables ‘a des génies enchantés. L’officier, qui porte le bras en écharpe, a la moustache blanche et lair le plus honnéte qui soit. II ordonne a Fabrice, au nom de l’honneur, de rester en vedette et de barrer le passage a tous les dragons, chasseurs et hussards qui viendront. Fabrice, conquis dés le premier mot, demande un ordre écrit, et l'un des trois hommes, maréchal des logis, trace quelques lignes sur une feuille de son calepin.
Ces braves gens auxquels Fabrice s’associe appartiennent au 6° dragons. Le maréchal des logis se nomme Larose, tout comme un maréchal des logis que Beyle connut au régiment, et le vieil officier s’appelle le colonel Le Baron, tout comme le colonel de 1800.
Le nom de Larose s’était gravé dans la mémoire de Beyle. Laurent Canuet, dit Larose, passait sous le Consulat pour le héros du 6° dragons. On racontait qu'il avait en 1796, pres de Fribourg cn Brisgau, fait de sa main onze prisonniers; qu’a Marengo, il avait reeu neuf coups de sabre; que dans la campagne du Mincio, il était entré le premier dans le village de Pozzolo sous un feu violent de mousqueterie et avait tué sept Autrichiens qui résistaient. Promu sous-lieutenant de la compagme d’élite au mois de novembre 1891, noté par le général Inspecteur Canclaux comme un homme trés brave, plein de zele et d’activité, Larose obtint en 1803 un sabre dhonneur et en 1804 la croix d’officier. Prisonnier & Wischau en 18055 lieutenant en 1806, blessé de quatre coups de sabre et de deux coups de lance au combat de Biezun en Pologne et de nouveau prisoanier, capitaine en 1808, il était couvert de cicatrices lorsqw il eut sa retraite en 1809 (1).
(1) I était né 4 Ryes, dans le Calvados, le 13 mai 1772, et alla vivre dans son village natal.
Quant a Le Baron, capitaine aux volontaires du Finistére, aide de camp du général La Bourdonnaye en Belgique et en Bretagne, aide de camp des représentants Blad et Tallien a Yexpédition de Quiberon, il s’était distingué dans la guerre des chouans od il avait un instant commandé l’arrondissement d’Ancenis, et il se vantait.d’avoir assisté aux pourparlers entre Hoche et Sombreuil. Au passage du Mincio, a la téte des sapeurs et d'un escadron du régiment, il avait franchi le pont et fourni une charge si vigoureuse qu'elle décida du succes de la journée. I] fut tué au combat de Hoff (1).
Quelques lignes plus loin, dans cet épisode de la Chartreuse, Beyle introduit des hussards fugitifs qui veulent passer le pont malgré Fabrice et lordré de Le Baron. Le vieux colonel accourt ct saisit par la bride le cheval d’un des hussards : « Arréte, dit-il, je te connais, tu es de la compagnie du capitaine Henrict. — Le capitaine Henriet, répond le hussard, a été tué hier. » Cet Henrict etait capitaine de la compagnie @élite lorsque Beyle servait au 6° dragons. I] avait fait toutes les canpagnes de la Révolution; a Austerlitz, son cheval fut tué sous lui; a Eylau,oa il eut le bras cassé, il commandait le régiment, il était major quand il prit sa retraite avant Waterloo le Lt juin 1815.
Un autre personnaye que Beyle a mis en scene dans la Chartreuse de Pern e ainsi que dans la Vie de Napolvon est le lieutenant Robert. Il raconte que Robert, un des plus beaux officiers de 'armée, logea chez une marquise de Milan en 1796; qu’au diner ou la dame Vinyita, le pauvre gargon nvavait que des empeignes bien cirées etattachées par des ficelles noircies avec de l’enere, mais pas de semelles; qu’il donna néanmoins un écu de six franes, le seul argent qu'il edt, aux laquais en magnifique livrée qui le servaient a table. Plus tard, le lieutenant Robert devient le général comte d’A..., et Fabrice, le fils de la marquise, le voit a Waterloo passer au galop, grand, mince, la figure seche et Voeil terrible. Ce Robert a été, lui
(1) Jacques Le Baron, né a Br st le 27 juin 1759, tué a Hoff le 6 fevrier 1807 ; sa veuve recnt une pension de 800 francs, et son fils ainé, déja boursier au lycée de Bourges, fut aduis \Vécole militaire de Fontainebleau.
aussi, officier au 6° dragons. Il n’était pas lieutenant en 1796
ni méme en 1800; il ne combattit pas 4 Waterloo, pas plus:
que Le Baron, Larose et Henriet; il ne fut ni général ni comte. Mais il précédait.immédiatement Beyle sur le tableau d’ancienneté des sous-lieutenants, et il méritait d’étre remarqué pour sa fiére mine et'sa bravoure. Jusqu’au dernier jour de sa, carriere, ses inspecteurs et ses chefs. le notent comme un bel homme de guerre, et ils. louent unanimement sa jolie tournure militaire, sa physionomie agréable et fraiche, son. pbysique: avantageux, sa forte constitution, sa robuste santé. Il fut blessé; plusieurs fois : il recut a Austerlitz un coup de sabre a la main gauche, au passage de la Piave un coup de feu a la jambe, a’ Krasnoé une balle sur le nez, et il eut son cheval tué sous lui ; a la Bérésina, 4 Hanau et a Troyes. Il avait dix-neuf ang lors-: quil fut nommé sous-heutenant au 6° dragons pour l’intrépidité qu’il avait déployée dans un engagement au pont du Var. Lieutenant en 1805, capitaine et aide de camp du général Poinsot en 1809, il entre en 1811 aux dragons de la vieille
garde et il est chef d’escadron au retour des Bourbons. Durant.
les Gent-Jours, il a la chance de remplacer son pére, capitaine de gendarmerie a Bar-le-Duc, et de la sorte, quoique renfermé dans Verdun avec sa compagnie, il ne sert pas ostensiblement. Yusurpateur. Qu’aurait dit Beyle s'il avait su que son héros était devenu gendarme et affichait le plus profond déyvouement pour Louis XVIII, que. ce fut Robert qui saisit dans un’ village de la Meuse les papiers du conyentionnel Courtois et, qui porta le fameux testament de Marie-Antoinette a Paris! Robert était colonel a Niort lorsqu’il prit sa retraite (1
Les souvenirs. de la ‘campagne du Mincio ne s’effacérent. jamais de la mémoire de‘Beyle. Dans le récit de Waterloo, quand la bonne ‘vivandiére. du 6°. léger procure un. cheval a Fabrice, un soldat. annonce que le colonel du régiment vient d’étre tué. Ce colonel s'appelle Macon. C'est ainsi que se nommait en 1800 le clef de la.6: demi-brigade d’infanterie léegere,, Macon, plus tard général et sous-gouverneur des Tuileries. IIL
(1) Voir a l’appendice la notice de ce-~personnages
oh)
s’était fait remarquer 4 Marengo, oi son régiment, qui n’avait plus une seule cartouche, arréta !ennemi par une charge a la baionnette, et au passage du Mincio, dans la journée du 25 décembre 1800, il avait soutenu victorieusement trois attaques des Autrichiens. et notamment vers sept heures du soir, 2 demi-portée de pistolet, un furieux assaut des grenadiers hongrois (1).
Au méme endroit de la Chartreuse, Fabrice dit qu'il est beau-frére d’un capitaine, et lorsque le maréchal des logis auquel il s’adresse demande le nom de ce capitaine, il répond au hasard Meunier, et l’autre entend Teulié. Or, Teulié, Milanais de naissance malgré son nom frangais, employé depuis a la Grande Armée comme général de division et mort devant Colberg, avait été, lorsque Beyle était en Lombardie, chef d’état-major de la légion italique et ministre de la guerre de la République cisalpine. « Milan, a écrit Stendhal, comparait Paradisi a Talleyrand, Dandolo a Chaptal et Teulié a Desaix (2).» L’officier de cavalerie resta le type favori de Beyle. Quand il publie son ouvrage Rome, Naples et Florence sous le pseudonyme de M. de Stendhal, il se qualifie d’officier de cavaleric. Il prétend avoir recueilli certaines anecdotes de l’Amour lorsqu il étaitala téte de ses dragons dans les bois de la Sesia. Pour dire qu'un amantne peut toujours songer a la bien-aimée, ilremarque qu'un officier, galopant dans la plaine avec son escadron et ordonnant une fausse manceuvre en un instant de distraction, sera mis aux arréts ; pour dire qu'un amant peut a la guerre ct au fort du danger penser a sa maitresse, il représente un officier qui releve une grand’garde sous le feu de l’ennemi, tout en ajoutant une nouvelle perfection a l'image de son amante. Il croyait ”
(1) Macon mourut a Leipzig en 1806.
(2) Teulié est cité dans l’Amour, p. 273. Beyle donne donc 4 ses personnages le nom de gens qu'il a connus, Un des amants de la belle Pietranera s’appelle Scotti, et Stendhal, par négligence, le qualifie tant6t de colonel, tantdt de genéral ; c'est le Génois Scotti qu’il rencontre en 1811 dans son voyage de Paris 3 Milan (Journal, p. 37%), et il le mentionne encore dans 1|’Amour (préf., p- xvi). Dans la Chartreuse de Parme, il n’hésite pas 4 nommer Bubna, cet «homme d’esprit et de coeur » ; le comte Prina, qu’il qualifie, comme avait fait Napoléon, d’homme d'un grand mérite; le peintre Hayez et le médecin Rasori.
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— qu'il faut oser écrire, qu'il faut avoir le courage de prendre du
papier : « Ne songeons pas aux critiques, s’écriait-il en 1825; un jeune officier de dragons, chargeant avec sa compagnie, ‘ne songe pas a l’hopital et aux blessures! » En 1838, il soutenait — que la véritable franchise existe parmi les jeunes officiers de cavalerie qui sont braves comme leur épée et qui se moquent — de tout ce qui leur arrive. +4
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