VIE D’ARTISTE
Séjour a Paris. — Amis et camarades : Crozet, Mante, Felix Faure, Barral, Mounier, Tencin. — Acteurs et auteurs. — Ambitions de Beyle. — Sa comédie de Letellier, — Ses jugements d’alors sur Corneille, Racine, Voltaire et Shakespeare. — Gout de la simplicité et de énergie. — Psychologie. — Idées sur la religion. Hobbes, Condillac, Helvétius, Cabanis, Tracy. — Républicanisme. — Plutarque et Alfieri. — Sentiments hostiles envers Bonaparte. — Détresse momentanée. — Plaisirs mondains. — Amours, — Adéle Rebuffet. — Victorine Mounier. — Louason ou Mélanie Guilbert. — Beyle 4 Grenoble (mai 1805). —.Séjour a Marseille avec Mélanie. —
Départ de Mélanie pour Paris (mars 1806). — Démarche de Beyle auprés des Daru. — Son retour A Paris (10 juillet 1806). — Berlin. — Adjoint provisoire aux commissaires des guerres (29 octobre 1806). — Adjoint titulaire
(11 juillet 1807).
Beyle devait rester & Paris jusqu’au mois de mai 1805, d’abord au sixieme étage d’une maison de la rue d’Angiviller, en face de la colonnade du Louvre et des galeries « qui ont vu le grand siecle » , — puis, apres un séjour de sept mois a Grenoble (1), 4 hotel Ménars, dans la rue de la Loi, vis-a-vis la rue Ménars. La vie quil mena fut, selon le mot du grand-pere Gagnon, une vie d’artste.
I] trouvait 4 Paris de nombreux amis : Martial Daru, dont il fut, comme auparavant, le compagnon de plaisirs, le beau Gardon, et des Dauphinois, pour la plupart camarades de l’Ecole centrale, Crozet, Mante, Félix Faure, Louis de Barral,
Mounier, Tencin (2).
(A) Du 24% juillet 1803 au 20 mars 1804.
(2) Pour ce chapitre et les suivants, voir surtout le Journal de Stendhal publié par Stryienski, les lettres données par le méme érudit a la-suite des Souvenirs d’égotisme, et les Lettres intimes parues en 189%. che “a
Crozet, éléve de l’Ecole polytechnique, plus tard inspecteur divisionnaire des ponts et chaussées et maire de Grenoble, avait du talent, du gotat, et, disait Beyle, il eat été supérieur s'il avait habité Paris : la province l’engourdit trop tét. Il fut le collaborateur de Beyle, son critique, son mentor. I] l’aidait en 1817 8 composer |’ Histoire de la peinture en Italie; il rédigeait en 1838 pour les Mémozres d'un touriste l’épisode de Napoléon a Laffrey ; il corrigeait les épreuves de Beyle; il le connaissait a fond, intus et in cute, et il assurait qu'il était le seul avec qui Beyle n’ett jamais joué la comédie.
Mante, polytechnicien, lui aussi, donna sa démission au sortir de lécole. Peut-étre Beyle le préférait-il 4 Crozet. Il juge Mante sensible, simple, naturel en toutes choses, char- -mant. I] le nomme un ami fidéle et solide. Avec Mante seul, il parle sérieusement et sans plaisanter. Ils convinrent un jour de s’associer : ils iraient s'initier aux affaires A Marseille, a Bordeaux, 4 Nantes, a Anvers; puis, grace a l’argent que Chérubin Beyle avancerait a son fils, ils fonderaient en 1807 une maison de banque, la maison Mante, Beyle et Ci, et gagneraient chacun six mille francs de rentes.
Félix Faure, par la suite pair de France et premier président de la cour de Grenoble, partagea dans la rue d’Angiviller cette chambre ot Beyle philosophait a perte de yue sur la moindre bagatelle. Il était mélancolique, malheureux par essence, assez semblable au Valorbe de Delphine, et Beyle lui reprochait d’avoir « funesté par une tristesse contagieuse cette époque de sa vie ». Mais il fut le confident de Beyle, qui, d’Italie, de Russie, s’entretenait avec lui dans des lettres familiéres : «Je te regrette bien depuis quelques jours» , lui écrivait Beyle durant la campagne de 1809, et il disait en 1813 que les
excés de sa sensibilité seraient inintelligibles a tout autre qu’a
Faure.
Louis de Barral, alors officier, fit avec Beyle plusieurs parties : il avait une mauvaise téte, mais le coeur aimable. Edouard Mounier, le futur secrétaire de Napoléon et pair de France, avait quitté Grenoble en 1802 pour suivre a Rennes son pére le constituant, préfet d'Ille-et-Vilaine. De Paris, Beyle
lui envoya de longues et chaleureuses lettres. Les deux amisse revirent en 1805 lorsque Jean-Joseph Mounier fut appelé au Conseil d’Etat. Mais leur affection s’était refroidie, et Beyle jugea qu’Edouard était presque impertinent, trés peu sensible, roide, sec, digne de faire fortune a la cour.
Tencin, ignorant et vaniteux, pronait d’Alembert parce que
d’Alembert était fils de Mme de Tencin, et il demandait si
d’Alembert et Diderot vivaient dans le méme temps. Afin de ne pas penser, il faisait des exercices d’écriture et de mécanique. Beyle l’étudiait et le flattait pour mieux I’étudier : « Tencin, disait-il, me montre ce qu’est homme du monde. »
Avec ses amis, et surtout avec Martial Daru et Crozet, Beyle fréquenta les théatres et leurs coulisses. Il connut de pres ou de loin les acteurs et les actrices de l’époque : Talma, quiserait parfait s'il déclamait « par masse » ; Lafond, élégant et dénué de chaleur; la Duchesnois, dont il s’engoua d’abord et qu'il finit par trouver trés froide et trés peu originale; la « divine » Mars.
Il vit des poétes, des auteurs dramatiques : l’abbé Delille, qui, dans une société du Marais, disait des vers apres boire ; Millevove, grand jeune homme aux yeux armés de lunettes et aux saluts ridicules; Chazet; Dusausoir; Lemazurier; le fécond Maisonneuve, qui mérita les éloges de Grimm et qui racontait de graveleuses anecdotes sur Marmontel ; Luce de Lancival, ala jambe de bois, gentil d’ailleurs, faiseur de bons mots, capable de mettre un calembour dans une tragédie.
Ambitieux comme onl'esta vingt ans et plein d’une confiance excessive dans ses forces, Beyle comptait surpasser tous ces écrivains, et dans les commencements de son séjour il manifestait naivement le désir de méler et d’unir dans son style la puissance de Pascal, le charme de La Fontaine, la douceur de Fénelon, la phrase simple et large de Bossuet. I voulait acquérir la réputation du plus grand poéte frangais, étudier les auteurs les plus remarquables pour s’approprier ce qu ils avaient de meilleur, chercher dans les ceuvres des vieux ages la grace
de la langue. Il apprenaitle grec et transcrivait les déclinaisons.
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I] apprenait l'anglais avec un franciscain irlandais. I] apprenait Vitalien. Son beau zéle se ralentit bientot. Il ne tarda pas a renoncer au grec, et il ne fit que peu de progrés en anglais. Mais il se disait par maniére d’excuse que Shakespeare ne savait rien, et qu'il faut sentir et non savoir, qu il faut éprouver toutes les émotions, les plus fortes comme les plus douces, la terreur que cause un revenant et le bruit d’un vent léger dans le feuillage.
Son grand dessein, son « bonheur », c’était d’étre poéte comique, et il croyait avoir du génie pour le métier de Moliére. En 1794, dans la maison de Claix, il était tombé sur un exemplaire de Destouches, et cet auteur qu'il qualifie ultérieurement de benét, qui lui semble trainant et lui inspire une antipathie profonde, l’avait enchanté : «Ce fut Destouches, dit-il, qui me jeta dans l’art dramatique. » En 1801, dans ses garnisons de Lombardie, il songe que la curiosité serait la matiére d’une Jolie comédie. Dans une nuit d’insomnie, a Paris, en 1804, il esquisse le plan d’une comédie en cing actes, le Courtisan. Il projette méme soit un opéra de Don Carlos, soit des tragédies comme Ulysse, Ariodant, soit — en 1820 — un drame romantique dontle titre ett été la Comtesse de Savoie. Maisil revenait toujours a la comédie. L’Etranger en Italie, le Quiproguo, Selmours, ou L’homme qui les veut tous contenter, le Meénage a la mode, Letellier, tels furent les sujets qu'il médita de traiter (1). En 1799, sinon ea 1800, trés peu de temps aprés son arrivée a Paris, il s’était rendu chez le vieux Cailhava pour lui acheter un exemplaire de l’Art de la comédie, qu il ne trouvait dans aucune librairie. Durant son second séjour a Paris et plus tard
(1) Son dernier essai en ce genre fut sans doute la Gloire et la bosse, ou Le pas est glissant, « comédie par un homme de mauyais ton », qu'il compose en 1826 et qwil n’achéve pas (cf. la reyue l Ermitage, juin 18938, et la note de Stryienski). Le héros est un jeune homme qui débute dans la carriére des lettres. Plein du plaisir d’écrire et de Venthousiasme du beau, il néglige le monde; puis, lorsqu’il se yoit népligé 4 son tour, lorsqu’il remarque que ses Ouyrages ne sont pas lus, il se fait journaliste et se livre 4 l'intrigue. I] épouse la fille bossue et hargneuse de M. B. (Bertin, propriétaire des Débats) et finit par toutes les bassesses du plus plat «vaudevilliste ». Cf. sur ces essais et projets dramatiques de Stendhal les pages 109 & 148 de I’étude de Henri Conpigr, Stendhal et ses
amis.
encore, tant pour étre célebre que pour avoir ses entrées au théatre et toucher des droits d’auteur, il se propose d’attraper la vis comica, et non seulement de peindre vigoureusement les passions, mais de représenter des caractéres durables qui ne cesseront jamais d’exister. :
Letellier, qu'il intitula d’abord les Deux Hommes, puis le Bon Parti, est la seule comédie qu'il ait sérieusement ébauchée. Il se jura souvent de la terminer, et en 1812, en 1813, méme en 1816, méme dans la campagne de Russie, méme 4 Moscou, pendant deux jours, il reprit Letedlier pour y travailler. Maleré ses efforts et ses belles résolutions, la piece ne fut jamais achevée. Il avait eu l’idée malencontreuse de l’écrire en vers Or, il ne possédait ni le talent ni le mécanisme de la versification. I] rimait péniblement; il suait sang et eau pour forger quatre alexandrins en huit heures; encore étaient-ils mauvais, et parfois ils avaient treize pieds. Il a dit qu’il manqua de loisirs, et que dans le tourbillon qui l’emporta, il n’eut pas le temps nécessaire pour composer sa comédie. Mais |’étincelle faisait défaut. I] finit par reconnaitre que la Muse ne I’avait pas doué, que sa comédie ne contenait pas le moindre mot pour rire, et qu'il savait toujours, dans sa paresse et son inhabileté, inventer des prétextes pour ne pas mettre la main a Vouvrage.
Pourtant, la peine que lui coata Letellier ne fut pas stérile. Il se passionna pour le théatre; il vit sur les scenes de Paris la plupart des pieces gottées du public; il les jugea, et déja germaient en lui les idées qu'il développa par la suite.
Il met. Corneille au-dessus de tout; il le proclame original et sublime; il exalte sa « maniére ferme et grande »: étudier Corneille, sic itur ad astra. On ne se lasse pas, dit-il, du Menteur, et il désespére de faire jamais quelque chose de plus fort que la réprimande de Géronte a Dorante. Il loue de méme Rodogune : le cinquiéme acte rachéte toutes les fautes de la piéce, et Shakespeare n’a rien de plus beau. De méme Nicoméde : malgré des longueurs et bie. que les spectateurs n’éprouvent pas assez d’anxiété, tout y est grand, et cos nos poétes, Corneille seul avait assez de noblesse dans l’Ame pour
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exécuter cette tragédie. Pompée le ravit. Mais il remarque dans Rodogune une fausse délicatesse et en des endroits du Cid, ou la passion ordonnait de ne dire qu’un mot, des tirades. .
Il juge Racine avec sévérité. Des 1804 et 1805, il le place bien, au-dessous de Corneille, et il assure que Racine a, comme Boileau, une teinte de pédanterie; qu'il y a dans ses piéces, ainsi que dans celles de Voltaire, un« bavardage éternel », et dix vers la ot il faut deux mots; qu'il y a dans Andromaque des « histoires de charmes, de feux, de pouvoirs de vos yeux » qui sentent les romans de La Calprenéde; que Mithridate n offre qu'une plate intrigue; que les caractéres de cette tragédie, excepté Monime « dont la couleur générale est la pudeur », sont communs et insignifiants; que Mithridate est tout plein d’une fausse grandeur et joue le rdle de Cassandre; qu Iphigénie et Britannicus sont trés ennuyeux; que Racine a su peindre dans Phédre le délire de la passion, mais qu'il ne cesse de gater cette peinture par des vers descriptifs; que son Athalie a « peu de conséquence dans les idées »; bref, qu'il est « béte».
Voltaire est traité plus rigoureusement encore : il ne doit sa réputation de grand poéte qu’a la cabale; il est aussi médiocre qu’élégant, et ses héros, sans nul relief, ont l’air de dire qu'ils vont faire une belle action ou prononcer une belle parole.
Beyle trouve déja que le défaut essentiel de la scéne francaise, c'est d’étre« pauvre d’action ». Il ne doute pas que notre tragédie, telle qu'elle est, ne change un jour, et il souhaite quelle renonce a la mythologie grecque qui fait punir des crimes par d'autres crimes, et qui sera profondément ridicule dans deux siécles.
Des 1804, Shakespeare l’emporte dans son cceur sur les Francais. Selon lui, les personnages de notre théatre débitent trop de maximes morales; ils n’entrent pas assez dans le détail, n’osent pas nommer leur chambre ou parler de ce qui les entoure, et, comme s'il avait lu Lessing et comparait le spectre du pere de Hamlet au spectre de Ninus, il écrit que nous nous mettons enticrement a la place des héros de Shakespeare, que nous frémissons avec eux de l'apparition d’un fantome, mais
que « lauteur francais nous glace et nous laisse toute notre raison pour juger des moyens qu'il emploie ». Dés 1804, il se demande si les beautés de Corneille égalent celles de Shakespeare, et il pense qu'il ne manque au tragique anglais, si naturel, si passionné, si vigoureux, que l'art de distribuer les scenes, la scenegiatura d’Alfieri et le « faire » de Corneille pour atteindre la perfection. I] s’indigne que Ducis ait dans son Macbeth gaté la superbe piece de Shakespeare, et il déclare ; que l’adaptation francaise ne vaut pas une pipe de tabac (1). Bientot, il ne jure que par Shakespeare : « Mon ardeur pour lui croit tous les jours, cet homme n’ennuie jamais, et il est l'image de la nature, le manuel qui me convient », et il loue sa large maniére de peindre, sa verve pareille au fleuve débordé.
Tout Beyle se dessine dans ces années de 1802 4 1806. C'est alors qu'il apprend le prix de la clarté, de la netteté, de la précision. II s’efforce d’étre aisé, de quitter son « esprit substantiel qui fatigue et a lair pesant et pédant ». Il s’exhorte a se souyenir du procés de Moreau et de ces débats ot le langage, dépourvu d’élégance et de correction, vivant néanmoins et passionné, était toujours intelligible, ou celui qui parlait avait enyie d’étre compris. Savoir se borner, tondre son style au lieu de le friser, ne pas sacrifier les accessoires au principal, tel est le but qu/il se propose.
Son gout se forme. Il déteste l’enflure de Gaston et Bayard de du Belloy; ces héros monarchiques, dit-il énergiquement, lui « tordent la peau ». I] regarde l’'Homme des champs comme un « pauyre ouyrage » , et range Vabbé Delille parmi les « amants tartufes de Ja nature». I] méprise Esménard, qui « tient état de grand homme », et les piéces des contemporains, le Trésor d’Andrieux, les Questionneurs de La Tresne, l’Entrevue de Vigée, PAmant soupconneux de Chazet, le Tyran domestique de Duval, Hector de Lancival, o1 Paris trouve de beaux endroits, lui semblent plates et mortellement ennuyeuses.
(1) Il dira de méme en 181% (Vie de Haydn, 178) que le Macbeth et le Hamlet de Ducis ressemblent autant aux piéces de Shakespeare qua celles de Lope de
Vega.
Hl préconise déja l’énergie : sans énergie, pas de génic, et i] rappelle la-dessus le mot cru de Danton et de Bonaparte. Luiméme se pique d’étre énergique, de hair vigoureusement 'hypocrisie, de « pénétrer les faux honnétes gens » et de « dire ce qu'il voit dans leur ame ».
Des cette époque, il arréte son jugement sur les Frangais : « Ghez cette nation, écrit-il en 1804, ]a vanité régne, et sur cent personnes, quatre-vingt-dix-huit n’ont pas d’autre passion; c’est la passion universelle. »
Et de cette vanité frangaise, il donne un frappant exemple en assurant qu'il possede déja la connaissance approfondie des passions. Mais son esprit d’observation s’aiguise par l’attention qu il préte aux actes de ses entours et aux siens propres, par leffort qu'il fait pour percer et mettre a jour les dispositions intimes des gens qui l’environnent, par le soin qu'il prend de noter chaque soir dans son Journal ce qu'il nomme les vibrations de son ame et la bataille de ses sentiments. Aussi ses amis l’appelaient-ils le Philosophe. Il étudie les sources du comique, et, lorsqu’il rit, remargque avec une minutieuse exactitude ce qui se passe en lui. Il s’amuse avec Crozet a décrire le caractére de ses camarades de I’Ecole centrale. II prie sa sceur de tracer le portrait des jeunes filles qu'elle connait a Grenoble : « Des détails sur tes compagnes, des faits, des faits! » et il lengage a dresser la liste de toutes les passions, en joignant a chaque nom les traits qu'elle a vus ou lus ou entendus. La science de Vhomme est pour lui la plus belle qui soit. « Je me sens fait, dit-il en 1804, pour connaitre les caracteres, c’est ma manie. ,
Il s’6tait entiérement transformé, et l'étude des philosophes du xvi’ siécle avait changé ses idées, comme elle change dans Armance les idées d’Octave de Malivert. I] approuve la fermeté de Jean-Joseph Mounier qui résiste dans I’Ille-et-Vilaine aux empiétements de lévéque de Rennes, et il écrit a Edouard que la cause de la philosophie, défendue par le plus grand des Dauphinois, «fait bouillir son sang dans ses veines» . I] applaudit ala chute du Pierre le Grand de Carrion-Nisas, non seulement
parce que la piéce est pitoyable, mais parce que l’auteur, membre du Tribunat, a été.« complétement ridicule et méme odieux » en proposant de confier l'enseignement aux prétres et aux moines. Il jure de ne rien croire désormais sans examen, et il traite de butor Phomme qui croit parce que son voisin lui conseille de croire. « Mirabeau, dit-il a cette époque, a déyeloppé ce que je pense sur le christianisme. » Comme Mirabeau, il pense que la religion n’est qu’ « un simple intérét de conscience entre Dieu et ‘homme »; qu'elle ne doit pas intervenir dans le gouvernement, puisque le gouvernement « n’est institué que pour les affaires de ce monde » ; qu'il faut regretter Yinfluence qu'elle exerce sur les esprits; que le peuple, possédé par lidée de l'autre vie, repousse toute réforme religieuse, et que la moindre innovation lui semble menacer son bonheur futur, le rend frénétique, le rend capable de « déchirer les victimes que lui indiqueront les prétres ». Le 3 aoat 1806, il est recu franc-macon.
Hobbes, Condillac, Helvétius, Cabanis, Tracy sont les seules autorités qu'il invoque, et il leur resta fidéle jusqu’au dernier jour.
Il enyoie a sa sceur la Logique de Condillac : ce petit livre lui « donnera plus d’idées que toutes les bibliotheques du monde » , lui apprendra l’art de raisonner, lui débrouillera les points les plus malaisés de la grammaire et les calculs les plus difficiles de Valgebre, et il la prie de réfléchir a cette grande verité, que nos idées nous viennent par nos sens.
Helvétius lui parait d’abord méprisable en certaines partes, et décourageant d’un bout a l'autre. Mais il revient de cette opinion : Helvétius, dit-il bientot, lui ouvre la porte de l'homme 4 deux battants, lui découvre les motifs véritables des actions humaines. Sans doute l’auteur de lEsprit a commis mainte erreur; il emprunte nombre de ses idées; il nie l’influence des climats; il eut la maladresse d’appeler « intérét » le principe de nos actes, au lieu de lui donner le joli nom de« plaisir », et, quoique simple et honnéte, il fut méprisé par des gens affectés et musqués comme Suard et Marmontel, parce qu'il avait la faiblesse de vouloir étre 4 la mode. Mais c’est le plus grand
philosophe qu’aient eu les Frangais : « I] aide a apercevoir la fausseté des trois quarts des choses que les charlatans de Paris appellent vraies. » .
Le style vague de Cabanis le désole. Mais Vouvrage sur les Rapports du physique et du moral, plein du génie d’Hippocrate, c’est-a-dire de faits et de conséquences bien déduites des faits, est sa « Bible» ; ille cite dans l Amour, dans | Histoire de la peinture en Italie, et il se vante en 1829 d’étre un philosophe de Vécole de Cabanis.
Il admire Tracy, et il dirait volontiers a tout venant : « Avezvous lu Tracy?» Il juge « excellente» sa maniére de raisonner, et il lit les cent douze premiéres pages de 1’Idéologie avec la plus grande satisfaction et aussi facilement qu’un roman : Tracy jette en lui « mille germes de pensées nouvelles » . Nosce te ipsum, « Connais-toi toi-méme », ce précepte de la Greéce et de Tracy, Beyle le regarde comme le « chemin du bonheur ». Tracy lui démontre que nos erreurs résultent presque toujours de imperfection de nos souvenirs. Il lui prouve Vutilité de la logique, lui inspire l'amour de la logique, et depuis lors Beyle, qui manque souvent de logique, répéte qu'il faut de la logique, que la logique est Vhabitude de raisonner juste et de her ses idées. Pour arriver a la vérité, pour ne pas dévier du «sentier accoutumé» sous empire de l’émotion, pour ne pas se livrer a ces désirs contradictoires d’ow naissent la plupart de nos désappointements et de nos malheurs, il faut consulter et méditer Tracy. Il lisait encore 'Idéologite 4 Milan en 1814. Lorsque Tracy publia son Traité de la volonté, il le declara sublime. Quand parut le Commentaire sur [Esprit des lois, et bien que Tracy n’eit pas le style de Montesquieu, Beyle l'accueillit avec enthousiasme; ce Commentaire, c’était son credo politique, c’était sa profession de foi. Tracy, écrit-il a la fin de 1821, est «le plus grand de nos philosophes ou, pour mieux dire, le seul philosophe que nous ayons »,
Il feuillette méme a l'époque de sa « vie d’artiste » le traité de Maine de Biran sur Phabitude et la premiere partie du livre de Lancelin, Introduction a Uanalyse des sciences, ow il lit curieu-
sement les pages qui concernent la génération des facultés intellectuelles (1)...
Beyle est done un des disciples de Vidéologie : « Locke, lisons-nous dans une de ses lettres a sa sceur, a trouvé cette science, Condillac a commencé a lui donner un corps, Tracy l’a portée a la perfection actuelle. » ae
Mais il est idéologue a d'autres égards. Comme les idéologues, il n’aimait pas Bonaparte, ne voulait pas de dictature et ne désespérait pas de la Révolution. « Je suis, dit-il en 1803, beaucoup plus citoyen que sujet, et je brale de marcher sur les traces de cette génération de grands hommes qui, constructeurs de la Révolution, ont été dévorés par leur propre ouvrage. » La lecture de Plutarque et des tragédies d’Alfieri | Paffermit dans son républicanisme.
Il appelait plus tard l’auteur des Vies paralléles un rhéteur, un prétre spirituel et hypocrite; mais le Plutarque d’Amyot lui semble alors le livre par excellence : « qui le lit bien trouve que tous les autres n’en sont que des copies. » Il éprouve en le lisant sous le Consulat les émotions que les jeunes Francais éprouvaient a la veille de la Réyolution; comme eux, il s enthousiasme par les héros de l’antiquité, pour Brutus, qu'il proclame le plus grand des hommes et qu'il voudrait célébrer dans une tragédie, pour ceux qui, ainsi que Brutus et Timoléon, « se sont rapprochés le plus de la divinité ».
Les tragédies d’Alfieri font sur lui autant d’effet que les biographies de Plutarque; elles lui inspirent la haine de la tyrannie et l'amour de la liberté. Timoléon réfutant son frére Timophane qui vante la monarchie et aspire a la royauté lui
(1) Sur Lancelin (comme sur Cabanis et Tracy), voir Picaver, les Idéologues, 42%, Cf. sur Condillac, Lettres intimes, 2, 7; sur Helvétius, Letires intimes, 96, 104; Journal, 23; Corresp., 1, 181; Hist. de la peinture, 208 ; Amour, 251; Vie de Napoléon, XXXIII; sur Cabanis, Souv, d’égotisme, 48 ; Corresp., 11, 82; Hist. de la peinture, 169; sur Tracy, Journal, 107-4110, 142; Lettres intimes, 1382, 328; Corresp., 1, 9%, 97, 130, 173, 181; Hist. de la peinture, 243; sur Maine de Biran, Journal, 154; sur Lancelin, Lettres
intimes, 84, etc.
parait annoncer une « grande vérité », la méme vérité que le Cinna de Corneille tragant aux conjurés le-tableau des proscriptions et leur proposant de frapper Auguste : « Voila quels sont les rois! »
Ul est hostile au premier consul, et, si discret qu'il soit dans son Journal, il laisse percer ses sentiments.
Au sortir d’une lecture d’Alfieri, il a dit 4 Mante en regardant les Tuileries : « Ce chateau me pese sur les épaules (1)! ”
Il reproche 4 Bonaparte d’ayoir traité sans ménagement des hommes éclairés, d’ayoir violenté Volney qui s’opposait au rétablissement de la religion : « Bonaparte dit a Volney que le peuple francais lui demandait la religion, qu’il croyait devoir
a son bonheur de la lui rendre. — Mais si vous écoutez io
peuple, il vous demandera aussi un Bourbon. — La-dessus, Bonaparte se mit dans une colére épouvantable, appela ses gens, le fit mettre dehors, lui donna méme des coups de pied, ace qu'on dit, et lui défendit de revenir. Le pauvre Volney, qui a une santé trés faible, fit une maladie. Mais, dés qu'il fut rétabli, il s’occupa a faire un grand rapport la-dessus au Sénat. On le sut, et on lui dit de cesser ou qu'il serait assassiné; depuis lors, il ne sort guére. Si cela est vrai, voila pour un futur Tacite (2)! »
Chaque fois qu'il rencontre Napoléon, il examine avec attention et le dépeint trés froidement, et sans la moindre marque d’admiration. Le 14 juillet 1804, lempereur passe assez prés de Beyle; il monte un beau cheval blanc; il porte lYuniforme de colonel de sa garde avec des aiguillettes, il salue beaucoup et sourit, mais, dit Beyle, c’est un sourire de théatre,; le sourire de l’acteur Picard, ce sourire « ot l’on montre les dents et ou les yeux ne sourient pas (3) », é
Un autre jour, aprés l’avoir longtemps considéré de profil,
(1) Stendhal, Napoléon, par Jean pe Mitty, 4897, p. 193. Cf, sur Plutarque, Lettres intimes, 19, 99, 148 ; Journal, 21,65; Promenades dans Rome, J, 190. et sur Alfieri, Lettres intimes, 6.
(2) Journal, 120.
(3) Id., 102,
il assure que l’empereur a le front et le nez pour ainsi dire paralléles, et, par suite, Ja mine assez basse!
Il note complaisamment que la croix de la Légion d’honneur recoit mauyais accueil, et que, pour s’en moquer, les jeunes gens portent des ceillets rouges a la boutonniére, qu’on crie trés légérement Vive Lempereur! sur le passage du souverain, et qu’on crie encore moins Vive Pimpératrice! qu’a la représentation gratuite du Théatre-Francais le nouveau César n’a pas été applaudi, que les spectateurs saisissent avec empressement les allusions ou « applications » défavorables a Napoléon, que ces vers de Cinna ont soulevé les bravos :
. et le nom d’empereur, Cachant celui de roi, ne fait pas moins d’horreur.
Le jour du couronnement, a la vue du cortége impérial, « la religion, dit-il, vient sacrer la tyrannie au nom du bonheur des hommes; c’est l’alliance de tous les charlatans », et il rentre chez lui pour se rincer la bouche en lisant un peu d’Alfieri. Lorsqu’il apprend de Martial Daru que Napoléon accompagne le pape a Milan, il juge que c’est « renouveler la farce de Lyon», que l’empereur se fera sacrer roi des Lombards comme il se fit 4 Lyon nommer par la Consulta président de la République italienne.
L’exécution du duc d’Enghien et le procés de Moreau excitent Vindignation de Beyle. Il écrit dans son Journal que Bonaparte a fait assasstner le duc et reste depuis quatre jours a la Malmaison dans un profond spleen (1).
Est-il vrai, comme il I’a prétendu plus tard, que Mante l’ait « engagé dans une sorte de conspiration » qui avait pour but de sauver le vainqueur de Hohenlinden ou de Vinvestir du pouvoir? En tout cas, il aimait Moreau, qu'il avait connu chez le général Michaud a Fontainebleau. I] remarque que le public du théatre est « avide d’applications en faveur de Moreau »,
(41) Journal, 172; cf. pour ce qui précéde et ce qui suit, id., 50, 52, 59, 63, 71, 86, 99, 14%, 172-173, 472.
et, quand il apprend le départ du général pour l’Amérique, que les Etats-Unis auront yu dans le méme siécle Washington, Kosciusko ect Moreau. Il reproduit volontiers le récit d’un voyageur qui revient d’Espagne : le gouverneur de Cadix logeant l’exilé, les enfants criant Vive Moreau! les Francais de Barcelone lui donnant a diner.
Evidemment, a cette Epoque, il avait cette « fibre républicaine que les Dauphinois ont au fond du cceur »; il accusait Bonaparte de « voler a la France la liberté », et il frémissait de colére lorsqu’un ami lui révelait que le donjon de Vincennes se remplissait de prisonniers : « la terreur est si forte que ceux mémes qui en sortent n’osent pas dire quils y ont été. »
Mais, ainsi qu'il s’exprime, il revenait toujours de ces grands objets a lui-méme, et parfois ce n’était pas sans tristesse. Généreux, prodigue, prenant des lecons de déclamation aun louis le cachet, vétu avec recherche, il fut par instants dans le besoin. Chérubin iui avait promis une pension mensuelle de deux cent quarante francs et Vhabillement; il ne donna que deux cents francs et ne fournit pas de costume; il ne concevait pas qu’on pit dépenser dix louis en quatre semaines. Au lieu d’envoyer l'argent a jour fixe, il lenvoyait irrégulicrement, et Henri Beyle dut emprunter A gros intéréts, dut refuser un acompte a son tailleur. A certains moments, il n’avail pas un liard en poche. Il refusa un soir de diner chez les Daru, parce qu'il n’ayait que vingt-six sous, et ne pourrait — payer le fiacre qui raménerait les dames Rebuffet. Un instant, en décembre 1804, par un froid de dix degrés, il fut sans feu, sans lumiére, sans habit, et il avait des bottes percées. Il maudit de tout son cceur le pére dénaturé qui le laissait dans cette « misére » et cet « affreux abandon »; il l’accusa d’abréger sa vie. Mais quoi! le bonhomme ne pensait plus qu’a s’arrondir, et il était de ces gens qui se fachent lorsqu’il faut payer. « En Dauphiné, lit-on dans les Mémoires d'un touriste, avarice des peres est terrible envers les enfants. »
Heureusement, Beyle est jeune, pétulant, étourdi, prompt a