CHAPITRE IV ne
faire des folies. C’est alors qu’il monte derriére une voiture la livrée sur le dos, alors qu’il prend dans une bibliotheque un livre ou des amants ont coutume de cacher leurs lettres. Il se dit bient6t qu'il est absolument impossible de travailler et d’aller dans le monde, que ce sont la « jouissances contradictoires », que, sil ne cherche pas a se divertir, il prendra Vhabitude de la sauvagerie et deviendra maussade pour le reste de sa vie. Beyle renonce donc au travail, du moins au travail méthodique et régulier, au travail obstiné, acharné; il se jette 4 corps perdu dans les plaisirs.
C’était un gaillard de forte taille, sans grace aucune, et ses amis le nommaient a I’Ecole centrale la tour ambulante, et en Italie, le Chinois ou le grand Egyptien. Lui-méme se plaignait de n’étre pas beau, et il a souvent regretté de ne pas avoir la figure du général Debelle ou du lieutenant Robert. Mais il aimait a citer le vers
Des personnes d’esprit sont-elles jamais laides ?
« Tu es laid, lui disait son oncle Gagnon, mais tu as de la physionomie. » Ilavait la jeunesse et avec elle ces agréments de la vie, ceux-la seuls, écrivait-il plus tard, qui sont en possession de plaire toujours. I] avait un air de vigueur, des cheveux trés frisés, des yeux parlants dont le feu faisait peur. Mazeau le comparait a un lion.
Il n’épargna rien pour rehausser sa bonne mine par I’éclat de la toilette. Beyle s'est constamment pique d’étre un dandy. Il est donc bien mis, parfaitement mis. II porte un habit bronzecannelle, un triple jabot, une cravate élégante, une culotte et des bas de soie. Lui-méme s’adresse ce compliment, qu'il a le maintien noble et les meilleures facons, qu'il parle agréablement et sur le ton de la politesse la plus aisée, qu’a la promenade des Tuileries ou au jardin du Luxembourg, ou dans ses visites de l’aprés-midi, il est brillant, pimpant, superbe, plein de distinction. Il court les salons; il a ses entrées chez le comte Marescalchi qui donne de si belles fétes dans sa maison des Champs-Elysées; il devient si mondain qu'il souhaite d’étre présenté au marquis de Lucchesini, ambassadeur de Prusse.
&0 STEN DHAL-BEYLE
Il est toujours amoureux, et, s'il ne l’est pas, assure qu'il ne vaut rien. Ses amis lui disent qu’il est tout passion, tout salpétre ; qu'il a dans les veines, non du sang, mais du vif-argent. Aussi est-ce chose impossible. d’énumerer les passionnettes ct les passions qu’il eut alors.
Il avait aimé a Grenoble en 1802 une jeune fille au char-
mant sourire. Mais la coquette se divertit a le tourmenter; elle ne lui souriait un jour que pour le fuir le lendemain; il voulut écrire; elle lui rendit son poulet avec mépris, et de ce violent amour il ne lui resta pour gage qu’un morceau de gant. .
A Paris, peu de temps aprés son arrivée, il courtisa la femme d’un banquier millionnaire et jaloux. Il enyoya cing lettres 4 sa belle; elle déchira la premiére, refusa les trois autres et lut la cinquiéme. Penché sur le dos de sa bergere, il la faisait rire en lui débitant des plaisanteries ou en fabriquant un petit homme avee le bout de son mouchoir, et elle voulut lui obtenir une place de sous-licutenant dans les chasseurs de . la garde consulaire. fl Vabandonna pour une niece ravissante qu’elle avait. La petite aimait Beyle; elle Vembrassait de tout son cceur quand s’offrait Poecasion, et ses billets, maleré les fautes d’orthographe, étaient assez tendres. Mais niente piu, rien de plus, et Beyle partit bientot pour Grenoble.
A son retour, au printemps de 1804, il aime de tous cotés. Il aime a la fois une certaine Charlotte, Victorine Mounier, Adele Rebuffet, Louason, d’autres encore. Il se dit qu'il serait possible, qu’il serait amusant d’avoir celle-ci, d’avoir celle-la. Il se promet d’attaquer toutes les femmes qu il rencontrera. Les jeunes gens, dit le comte Mosca dans la Chartreuse de Parme, « veulent avoir toutes les femmes, puis le lendemain ils n’y pensent plus ».
Beyle se croit, d’ailleurs, trés adroit, et il s’engage « dans les intrigues du monde jusqu’au cou »; il simagine qu'il manoeuvre en maitre et quil est un véritable roué, quil déploie une finesse incroyable, quil fait en se jouant des choses qui sont« le chef-d’ceuvre de l’habileté » .
Parmi les femmes qui l’attirent alors, Adéle Rebuffet, Vic-
torime Mounier et Louason méritent seules une mention.
Il s’était épris d’Adéle Rebuffet dés 1802, et il se souvint longtemps de l’émotion délicieuse qu il avait ressentie iorsqu’a Frascati, & un feu d’artifice, au moment de Yexplosion, la jeune fille s’appuya sur lui : deux ans aprés, l'image d’Adéle inclinée sur son épaule lui faisait oublier ses chagrins et lui rendait du courage; cet instant avait été le plus heureux de sa vie. Adéle ne paya pas de retour son cousin Beyle. A la fin dun grand déjeuner, elle lui avoue qu’elle aime Cardon. Pourtant, elle le cajole; elle lui offre une méche de ses cheveux; elle lui permet un apres-midi, dans une heure de tétea-téte, des privautés singuliéres. Le 25 aot 1806, il la mene avec sa mere au Jardin des Plantes, lui donne a diner, l’entretient hbrement de toutes choses, et la jeune personne, qui ne demeure pas en reste, lui conseille de ne pas prendre mauyais ton, de ne pas fréquenter de petites actrices, de ne voir que les principales, Georges et Duchesnois; mais parfois la conversation languit; il y a chez Adeéle « disette didées ». Et vraiment, elle a l’ame seche, vaniteuse, et, malgré ses protestations de désintéressement, avide d'argent et de jouissances : elle sait trop qu'elle a vingt mille livres de rentes. Un soir de février 1805, a sa toilette, « l’affaire la plus importante d’une jolie femme, celle ot elle est elleeméme », Beyle observe curieusement Adele : éclairée par la vive lumiere d’un quinquet, elle se coiffe, et lui, posté derriére le miroir, entiérement dans l’ombre, n’apercoit sur la figure de sa parente que « sécheresse, absence de passions douces et méme cruaule » . Il devina bientot qu’elle avait, ainsi que sa mére, jeté son dévolu sur Alexandre Petiet, et que cet Alexandre, que Martial Daru qualifiait de « béta », passait pour un grand homme aux yeux des dames Rebuffet parce qu il était riche, fils de Claude Petiet et commissaire des guerres. Et cependant, avant de partir pour la Prusse, Beyle fut ému, attendri ; son amour pour Adéle se réveilla. « Voila bien, s’écriait-il, mon ancienne
bétise (1)! »
(1) Adélaide-Baptistine Rebuffet, fille de Jean-Baptiste Rebuffet (qui meum
Victorine Mounier était la sceurd’Edouard et la fille du constituant; Beyle Vadorait, elle aussi, et un instant il n’aime qu’elle et la gloire. Il lacherche des yeux au théatre ; ilse proméne a minuit sous sa fenétre; il lui écrit, sans qu'elle daigne lui répondre, des lettres ardentes. Un jour, il la rencontre; il est gai, il tient une actrice sous le bras, et il se rengorge, s'imagine que Victorine désespérée ne manquera pas au prochain entretien de lui étre favorable !
Son plus brilant amour fut la petite Louason, de son vrai nom Mélanie Guilbert, qui se destinait au théatre et qu'il connut chez l’acteur Dugazon, son maitre de déclamation. Il voulait, en s’attachant 4 Louason, se guérir de sa violente passion pour Victorine, et il tomba de fievre en chaud mal. Peu a peu il s’enflamme pour Mélanie. Au fond, elle était facile et accueil- - lante. Elle avait été la maitresse de l’acteur Lafond, du journaliste Hoché, du poéete Saint-Victor, de Martial Daru qui, unjour chez Dugazon, en présence de Beyle, pendant qu’elle joue Monime, l’embrasse famili¢rement et de sa cravache luidonne de petits coups d’amitié. Mais Beyle laconsidére comme la plus honnéte des femmes. Elle a pour intime amie une Mme Mortier quil tient tres justement pour une basse catin qui singe le bon ton : il ne pense pas que qui se ressemble se rassemble. S’il la voit mélancolique, il assure qu'elle a ’ame trop sensible pour sa position : il ignore qu'elle a besoin d'argent. Elle s’arréte avec lui devant les magasins de modes, elle remarque avec quel art les Parisiens étalent leur marchandise, elle regarde de beaux bonnets, entre dans la boutique pour les essayer : Beyle ne devine pas qu'elle désire un cadeau. I] rencontre chez elle Blanc, Chateauneuf, Wagner, et le voila jaloux, soupconnant que ces hommes sont des entreteneurs, voyant avec une rage
vers 180%) et de Magdelaine Paul, était née le 23 octobre 1788 3 Marseille. Elle épousa le 16 février 1808 Alexandre Petiet et lui donna quatre enfants, deux fils et deux filles : Napoléon-Félix Petiet (né a Pise le 5 décembre 1809, éléve de l’Keole polytechnique en 1829, général de brigade en 1868, mort au Vésinet le 34 décembre 187%); Jules-Alexandre Petiet (né en 1848, qui fut chef de V’exploitation et ingénieur du matériel des chemins de fer du Nord);
Eugénie-Auguste Petiet; Anne-Louise Petiet. Elle mourut le 12 octobre 1864 a Saint-Bris, dans l’Yonne.
froide Mélanie sourire divinement de sa colére contenue et de sa politesse contrainte. Puis, se tranquillisant, il s’avise avec candeur qu ils ont quelque affaire avec elle, que Blanc, par exemple, qui connait le théatre, donne des lecons a Vapprentie comédienne et luiraisonne ses roles. Et qu importe? Quand elle serait une fille commune, le parfait a-t-iljamais existé? N’est-ce pas la pire de toutes les duperies que de ne pas aimer de peur d’étre trompé? Une Mélanie ne vaut-elle pas mieux que les femmes dites honnétes auxquelles l’hypocrisie est indispensable (1)? Aimer une femme du monde, n’est-ce pas perdre du temps, n’est-ce pas se donner un «vernis d’infériorité » ?
1] veut done avoir Mélanie. Il trace des plans de campagne, écrit 8 l'avance ce qu'il fera, ce qu'il dira : afficher une tristesse tendre ou un sombre désespoir, faire soudainement éclater des larmes, prendre des airs de fatuité. Beyle subit ainsi la contagion de ce qu’on nommait déja le cabotinage; il débite a Mélanie des propos galants qui sont du pur Fleury, et il pourrait presque indiquer la piéce d’ou il tire chaque geste. Pour la piquer un peu, il feint de posséder une autre Mélanie et — chose vraiment indélicate etimpardonnable — il lui assure qu’il aeu Victorine. Mais sa princesse, commeil l’appelle, luiimpose par Vesprit, par les fagons, par une « figure céleste ». Loin d’elle, ila de laudace et jure de tout oser; pres d’elle, il est timide et nigaud. Vexé contre lui-méme, honteux d’étre si peu hardi, il allegue qu’il l’aime trop pour ne pas la respecter. Bref, quoiqu’elle lui tienne la dragée haute, il ne peut pluss’arracher delle; il faut qu'il se livre au plaisir de la voir, de l’adorer, et, selon le caprice de la dame, les jours sont pour lui ou les plus heureux ou les plus malheureux de la vie. Par maniére d’excuse, il se dit qu'il scrute et analyse ce cceur intéressant, qu'elle lui est utile, qu’elle le forme, quelle a tant d’esprit, tant de talent comique qu'il profite infiniment dans son commerce, qu'elle le corrige, lui change le caractére. Et lorsqu’il s’interroge avec franchise, lorsqu’il s’épanche dans ses lettres & sa
(1) Il dira de méme en 1819, lorsqu’il aime Mathilde: « Les femmes honnétes
aussi Coquines que les coquines. »
sceur, il s'avoue que Mélanie le mene et l’entraine comme s’i! était un enfant. ,
Le roman se noue, et il a de gracieux épisodes. Un jour, pendant que Mélanie se fait friser, Beyle souffle le feu, et lorsqu’elle commence 4a raconter son histoire, il s’assied 4 cété d’elle ; il la regarde, il l’écoute la main dans la main. Un aprésmidi, au sortir d’une legon de Dugazon, les deux amis ont faim; ils mangent avec délices des pommes de terre que la femme de chambre a fait cuire, et une chaise placée entre eux leur sert de table. Une autre fois, Mélanie en papillotes range dans l’armoire le linge que sa domestique a repassé ; Beyle survient, la prend par le bras, et tous deux, devisant, se proménent ainsi de long en large. Insensiblement. s’établit une tendre familiarité. On s’embrasse, on s’appelle par son prénom; mais Louason ne s’abandonne pas : tantot elle semble savourer les baisers de Henri; tantét elle l’écarte, le repousse, en lui disant avec force : « Pas le plus petit! »
Il finit par lui proposer de vivre a la campagne, d’habiter en un coin solitaire avec elle et une fille qu’elle a et qu il se charge d’éduquer. Mélanie était trop sensée pour accepter cette offre imprudente. Au mois de mai 1805, elle se rendit a Marseille ot des amis — elle en avait tant! — l’avaient fait engager au théatre. Beyle ’accompagna jusqu’a Lyon. De la, il gagna Grenoble.
Ce séjour de Beyle dans sa ville natale fut de courte durée. Il eut de graves conversations avec sa sceur Pauline. Mais Grenoble lui parut sombre, stupide, et ses parents l’ennuyérent. Il résolut de rejoindre Mélanie. Ne disait-il pas au mois de mars précédent qu il irait pour l'amour d’elle a Marseille, et prendrait le nom d’un cousin qu'elle avait a Versailles? Il savait quelle plaisait au public marseillais et qu'elle était protégée par le préfet Thibaudeau. Beyle fut jaloux. Il trouva de la froideur dans les lettres de l’actrice, il se plaignit de leur briéveté, et lorsqu’elle lui manda qu'elle était souffrante, fatiguée , courtisée par Thibaudeau, il n’hésita plus. Mante était alors a Marseille et travaillait a la banque. Beyle voulut suivre avec son ami la « carriére commercante ». Par l’intermédiaire de
lépicier Reybaud qui tenait boutique dans la maison du grand-pére Gagnon, il entra comme employé chez le négociant marseillais Meunier, et de son comptoir il marquait 4 Colomb que le commerce était sa véritable vocation.
Mélanie futenfin sienne. Elle était, a-t-il dit, supérieurement faite, et il jouit du plaisir de la voir se baigner dans l’Huveaune, a l’ombre des grands arbres. «Je suis, écrivait-il A sa sceur, tendrement aimé d’une femme que j'adore avec fureur. » II rédigea son testament et donna tout ce qu il possédaita Mélanie ; illa recommandait a Pauline s’il venait a mourir; il assurait méme que la fille de Mélanie était sa fille a lui, Henri Beyle!
Au mois de février 1806, le théatre de Marseille ferma ses portes, et dans la premiére quinzaine de mars Mélanie regagna Paris. Mais elle avait épuisé toutes ses ressources, elle vendait chaque jour quelqu'une des bagatelles qui lui restaient, et Blanc, devenu directeur général des douanes du roi Joseph, lappelait 4 Naples, lui proposait un superbe engagement (1). Elle somma Beyle de prendre une résolution. Voulait-il s’attacher a elle pour jamais, lui consacrer sa vie, ou I’aimait-il comme un jeune homme qui ne songe pas a l'avenir et ne cherche qu’a passer le temps de la fagon la plus agréable?
Beyle écrivit qu'il aimait toujours Mélanie, qu'il la reverrait bientét et qu'il serait aise de la revoir. Mais peu importaient a Mélanie protestations et caresses : elle exigeait une réponse nette et catégorique. Beyle ne fit pas cette réponse; il revit Mélanie, ill’aima, la posséda de nouveau; Mélanie ne partit pas pour Naples, et elle eut, aprés tant d’aventures, la chance inouie d’épouser un Russe, M. de Baskov.
L’amant de Louason était resté quelques semaines a Marseille aprés le départ de sa maitresse. Mais il se dégottait du commerce. Le pays lui semblait sec et laid, plein de poussiére, planté d’arbres poudrés a blanc, bien inférieur au Dauphine. Les amis de Grenoble qu'il avait retrouvés lui déplaisaient, et une Mme Tivollier, qui le voyait d’abord d’un ceil favorable,
(1) Ce Blanc est donc le pére de Louis et de Charles Blanc.
lui battait froid depuis qu’elle savait sa liaison avec Mélanie. Sur une lettre de l’oncle Gagnon et d’aprés le conseil de Mante, il revyint 4 Grenoble dans les derniers jours de mai 1806.
Il se résignait derechef 4 demander une place a ses cousins: Daru. « Ilme faut, avouait-il, un emploi ot l’esprit travaille et qui tende a l’avancement. » Le 15 mai, a Marseille, en roulant des projets d’ayenir, n’avait-il pas dit qu’en quelque trou qu'il fat confiné par la volonté de Pierre Daru, il irait dés son arrivée se présenter au préfet et au receveur général? En 1804, apres un entretien de son oncle Gagnon avec Eugene de Beauharnais, n’avait-il pas eu durant deux heures des « illusions d’ambition » ? Au mois d’avril de la méme année, n’avait-il pas désiré de reprendre l'état militaire, celui de tous les états qui ennuyait le moins?
Une démarche tentée en 1805 n’aboutit pas : Alexandrine Daru, la jeune femme de Pierre, déclara nettement quelle et son mari ne feraient jamais rien pour une mauvaise téte. Mais en 1806 le docteur Gagnon plaida la cause de son pettfils auprés de Pierre Daru avec autant d’habileté que de chaleur. II allégua que les inconséquences de Henri étaient de son age, que le jeune: homme n’ayait abandonné le métier de soldat que pour obéir a sa famille. « Je me suis chargé de tout, mandait-il a Henri Beyle, j'ai vanté ton exactitude a suivre ton plan et tes études depuis deux ans; jal assuré que tu avais acquis beaucoup de maturité, et je me suis rendu caution de ta constance et de tes suceés (1). »
Chérubin Beyle se Joignit au grand-pére Gagnon. L’idée que Henri était employé de commerce humiliait profondément Pavocat : il ne voulait rien faire pour un fils qui remuait des barriques d’eau-de-vie, mais il promettait de tout faire pour un fils dont il lirait le nom dans les journaux. Les deux Beyle se rapprochérent, et Henri reconnut que les choses tourneraient bien mieux si son pere avait plus de franchise.
Lui-méme écriyit, non au terrible Pierre, mais a l’aimable Martial : il était un peu mari, pret a travailler dix heures par
(41) Srrvrensxt, U’Enfance de Beyle, 20.
= a ? an x , jour; qu’on le mit a l’épreuve pendant deux ans, et l’on verrait!
La réponse des Daru fut favorable : Beyle n’avait qu’a venir.
I vint. Il passa par Lyon et Macon. A travers la plate et crayeuse Champagne, dans une patache dont les cahots le firent horriblement souffrir, il alla voir Crozet & Plancy-sur- Aube. Le 10 juillet 1806, il était a Paris. Il avait obtenu de son pére une pension mensuelle de trois cents francs : « Une lettre de mon grand-papa, disait-il, a décidé l’affaire; il m’a planté; il faut que mon pere m/’arrose. »
Les Daru le recurent avec bienveillance : Pierre eut l’air tres amical; Martial fut, comme toujours, charmant. Mais les semaines s’écoulaient, et Beyle n’avait pas d'emploi. « Je me sens, lisons-nous dans son Journal a la date du 10 septembre 1806, je me sens malheureux par le manque d'un état. » Allait-il rester bourgeois de Paris? Lui donnerait-on, a son vif regret, une place dans les droits réunis? Par bonheur, la Prusse se déclara contre Napoléon. Beyle vit Paris s’animer du bruit des armes et s’enfiévrer d’une belliqueuse ardeur; la garde témoignait hautement son enthousiasme les chasseurs malades a l’Ecole militaire sautaient par les fenétres. Tout le monde partait. Pourquoi ne partait-il pas? Pourquoi n’était-il pas adjoint aux commissaires des guerres? I] s’enhardit; il pria Martial de l'emmener, et Martial, apres avoir pris l’avis du grand Pierre, engagea son cousin a le suivre en Allemagne. Beyle suivit Martial; mais, pour l’instant, il n’avait pas de titre, pas de caractére; c’était, selon son expression, le revers de la médaille.
Il n’assista pas le 14 octobre, comme il le prétend (1), ala victoire d’Iéna, puisqu’il se trouvait encore le 17 a Paris, et il écrit d’ailleurs au mois de novembre qu'il n’a vu d’autre champ de bataille que celui de Naumbourg. Mais le 27 octobre
(1) «J’ai servi, écrit-il audacieusement au ministre de la guerre le 3 juillet 1828, comme adjoint aux commissaires des guerres la veille et le jour de la bataille d’Iéna », et dans sa notice de 1837, « Beyle, dit-il, vit la bataille
d'Iéna.»
il vit entrée triomphale de Napoléon a Berlin. Ce spectacle le « frappa beaucoup »; ce fut un des moments de sa carriére ou il connut a la fois ’enthousiasme et le bonheur : « Napoléon, a-t-il dit, avait pris le grand uniforme de général de division. I] marchait 4 vingt pas en avant des soldats; la foule silencieuse n’était qu’a deux pas de son cheval; on pouvait lui tirer des coups de fusil de toutes les fenétres. »
Il courut Berlin et les environs. Le paysage de Potsdam lui parut charmant, et les iles de la Havel, considérées de Sans- Souci, lui semblérent « tout ce qu‘il y a de plus noblement gracieux dans le Nord ». Mais il s’étonna que Berlin fat au milieu d’une mer de sable : «Il faut, s’écriait-il, avoir le diable au corps pour mettre 1a une ville! »
Le 29 octobre, il était désigné par Pierre Daru pour un emploi d’adjoint provisoire aux commissaires des guerres. La nomination fut confirmée le 16 décembre suivant par le ministre de l’administration de la guerre, Dejean : « Beyle, avait écrit Daru a Dejean, a déja Vhonneur d’étre connu de Votre Excellence, et mérite son intérét et sa bienveillance. » Prés de sept mois plus tard, le 11 juillet 1807, par décret rendu au camp impérial de Konigsberg, Beyle devenait adjoint titulaire.
GHAPITRE V