EN ALLEMAGNE
Arrivée 4 Brunswick (13 novembre 1806). — Excursions et voyages. — M. de Beyle. — Minna de Griesheim. — Une prétendue prouesse. — « Et moi aussi, j'ai eu le feu sacré! » — Jugements sur le pays et les gens. — Départ .
de Brunswick (fin de 1808). — Ordre de se rendre & Strasbourg (28 mars 1809). — Ingolstadt. — Landshut. — Neumarkt. — Alt-Oettingen. — Burehausen. — Lombach. — Ebersberg. — Enns. — Mélk. — Saint-Pélten. — Le canon de Wagram. — Vienne. — Mission en Hongrie. — Lintz. — Demande d’un emploi en Espagne.
Beyle devait se rendre sans délai a Brunswick et prendre le service de la place. Il arriva dans cette ville le 13 novembre 1806, et, bien qu'elle fat hors d’étape et qu'elle n’appartint A aucun des arrondissements de l’armée, il eut, a certains instants, une besogne tres considérable. Il fallait envoyer ordres sur ordres, écrire lettres sur lettres, expédier des convois de toute espéce, faire en deux heures un travail qui demandait une demi-journée, rédiger de longs procés-verbaux, vérifier une comptabilité de plusieurs millions disséminée dans un gros registre; il fallait aller de cété et d’autre, tantot a Halberstadt, tantét 4 Bamberg, tantot a Berlin, et il dut par deux fois courir 4 Paris au ministére de la guerre (1).
Pourtant, il sut trouver des loisirs. Ses supérieurs étaient Vintendant, son cousin et ami Martial Daru (2), et l’ordonna-
(1) Une fois a la fin de 1806 (il grimpe le 30 décembre par un vent de tempéte sur le clocher en filigrane de Strasbourg, plus haut que les cloches, et son voyage dure trois semaines); une autre fois, le 25 décembre 1807, il part de Brunswick pour revenir avant le 13 janvier 1808.
(2) Martial Daru, alors sous-inspecteur aux revues, faisait fonction d’intendant de province; il leva sur le pays une contribution de guerre et y laissa
teur La Saulsaye (1), homme aimable, qui jouait presque tous les soirs au piquet avec son adjoint, et lui contait des anecdotes sur des littérateurs qu'il avait connus, sur Collé, sur Crébillon fils, sur Rulhiere. Aussi put-il, soit 4 Brunswick, dans le logis qu il occupait pres de l’église Saint-Egidius, soit a Richemont, sous les frais ombrages du jardin anglais que la duchesse de Brunswick avait planté récemment a la place d’une horrible bruyere, ou dans la chambre qu'il avait louée en ce charmant endroit, se livrer a des lectures, s’abandonner aux réflexions que lui inspiraient Shakespeare, Bolingbroke et Goldoni. Il put satisfaire son gott pour la bonne musique. «J’ai, dit-il, adoré la musique, et avec le plus grand bonheur pour moi, de 1806 a 1810 en Allemagne. » Il eut méme lidée d’apprendre le piano.
Il visita le pays. Il chassa le cerf dans les montagnes de Elm, et passa deux jours agréables dans celles du Harz. I fit un superbe voyage au Brocken. I] descendit au fond de la mine Dorothée, et malgré l’odeur de soufre charbonné qui lui répugnait, et bien que sa main etit Aa tout moment elissé sur la boue qui couvrait les échelles, il jugea le spectacle curieux. Dans la derniére semaine d’octobre 1807, a l’insu de son intendant et de son ordonnateur, par la lande de Lunebourg aux immenses prairies entourées de clotures et coupées de bois et de ruisseaux, par Harbourg ot il s’embarqua sur l'Elbe, il poussa jusqu’a Hambourg, jusqu’a Altona, ow il ne manqua pas d’aller chez Rainville, cet ancien aide de camp de Dumouriez, qui tenait un hotel et joignait au métier d’espion celui de restaurateur.
Il eut de vives jouissances d’amour-propre. II était un personnage. Les Allemands lui disaient monsetgneur, et des Frangais monsieur l'intendant. Les généraux lui rendaient visite. Il recevait des sollicitations, grondait ses secrétaires, assistait a des diners de cérémonie.
pourtant un renom de bonnes manieéres et d’affabilité, Cf. E. Hevsincer, Denkw. aus der neueren braunschw. Geschichte, 20.
(4) La Saulsaye, ancien secrétaire du duc d’Aiguillon, né & Bordeaux le 18 février 1743, mort 4 Munich le 5 janvier 1809.
Pour imposer a la population, il prit la particule. I semoquait naguére d’une société de l’ancien régime qu'il fréquentait au Marais et qui l’appelait monsieur de Beyle. Mais les Allemands ont le respect de l’aristocratie, et Zimmermann assure qu’on demande d’un inconnu, en Hollande s'il a de argent, en Angleterre quel homme c’est, et en Allemagne s'il est de la noblesse. Beyle signa désormais de Beyle, et il fit venir de Grenoble un cachet aux armes de son pere : d'argent au chevron de gueules, accompagné de trois roses de méme, au chef de gueules chargé de trois étoiles d'argent. « Ces bétises-la, disait-il, ont un grand prix en Allemagne; c’est la planche qui aide beaucoup d’honnétes gens a franchir les préjugés qui les séparent de moi. »
M. de Beyle conta fleurette 4 une blonde et gracieuse jeune fille, Minna ou Minette de Griesheim, dont le pere, le généralmajor de Griesheim, était avant la guerre commandant de la ville (1). Cette passion eut des péripéties. Minette dédaigna d’abord M. de Beyle; il fit semblant de la quitter pour une autre, et Minette, étonnée, désappointée, malheureuse, se hata de se réconcilier avec lui. Mais que d’activité, que de talent il dut déployer pour obtenir de cette Allemande un serrement de main! C’est qu’un jouvenceau du pays courtisait Minette depuis quatre années dans l’intention de l’épouser, et M. de Beyle n’avait pas ces sérieuses visées : il youlait se distraire, s’amuser; il voulait étre aimé de Minette, sans lui nuire aupreés du futur mari, et il confessait 4 l’avance que le lendemain du jour ow il serait assuré de Vamour de la noble demoiselle, il la trouverait presque insupportable.
On rapporte qu'il s'est, en cette période brunswickoise de son existence, signalé par un acte de grand courage. Il avait dans une petite ville la garde d’un hopital et d’un dépot d’approvisionnements ; la garnison frangaise s’éloigne; unc
(1) C’est a cette famille de Griesheim qu’appartient un autre général-major du méme nom, plus connu que le pére de Minette, Charles-Gustave-Jules de Griesheim, gouverneur de Coblentz et d’Ehrenbreitstein; sa mére, une demoiselle de Sartorius, était de Brunswick, (Militer-Wochenblatt, Beilage, janvier
insurrection éclate aussitdt, le tocsin sonne, la population veut massacrer les malades et piller les magasins; Beyle court a 'hopital, il met les impotents ensembuscade aux fenétres qu'il fait matelasser, il.arme tout le monde, convalescents, fiévreux, blessés, et a la téte de cette troupe opere une sortie victorieuse; a la premiére décharge, la foule des émeutiers se dissipe.
Il est étrange que cet incident de la vie de Beyle soit resté inconnu a sonamiColomb. Il est plus étrange encore que cette insurrection, si légére qu’elle soit, n’ait laissé nulle trace dans l'histoire du temps. Quelle est cette petite ville? Pourquoi la garnison l’avait-elle quittée? Pourquoi Beyle, soit dans ses requetes au ministre de la guerre, soit dans ses Mémoires, n’at-il jamais parlé de cette action d’éclat? Pourquoi les biographes ont-ils répété l'anecdote sans la contréler?
Ul suffit pourtant de lire une de ses lettres A sa sceur pour savoir la vérité : Beyle y raconte avec calme et surun ton plaisant cette prétendue prouesse. Un soir du moisde septembre 1808, a Brunswick, par un magnifique clair de lune, un soldat francais tue un pékin. La foule s'amasse, sirrite; le « tuant », comme dit Beyle, est malmené, et il n’a que le temps de gagner Vhopital que le peuple assiége et attaque. A cet instant, Beyle passe dans la rue. Il entend crier : Maudit Francazs! et de tous cotés les poings s’abattent sur son chapeau d’uniforme. Mais voici que retentit un coup de fusil : les gens qui remplissaient la rue s’épouvantent; les uns se jettent sur le sol, les autres se collent au mur des maisons. Beyle reste seul debout. I] voit a ses pieds une belle fille de dix-huit ans ; il lui tate innocemmentle bras qu’elle a trés beau et bien fait; il la reléve preusement, dans la crainte qu'elle n’ait la jambe cassée; il la porte contre un mur, tout en pensant au Sganarelle de Moliére qui passe la main sur le sein de Clélie évanouie; il la met par terre; elle le regarde, lui fait une jolie révérence et prend la fuite. Cependant les soldats sortent de Vhépital; leur décharge a balayé la rue; les mutins ont disparu. « Je me rappelle cette aventure, écrit Beyle, a cause du superbe coloris qui éclairait la scéne; la Lumiere était pure comme les yeux de Mlle de B...
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Mlle de B... est une grande personne de dix-sept ans quia autant d’attraits que ses aieux de titres. Elle a de grands yeux d'un bleu foncé se détachant surle plus beau blane du monde, des yeux qui, parleur éclat et leur pureté, percent au fond de lame; c’est quelque chose d’immateériel que ces yeux-la; c’est une ame toute nue (I). »
Il rappelait plus tard dans une conversation avec Mérimée le souvenir de cette soirée de septembre 1808: « Et moi aussi, j avais le feu sacré! On m/ayait envoyé a Brunswick pour lever une imposition extraordinaire de cinq millions; j’en ai fait entrer sept, et j’al1 manqué d’étre assommé par la canaille qui s'insurgea, exaspérée par l’excés de mon zéle. Mais l’empereur demanda quel était l’auditeur qui avait fait cela et dit : « C’est bien. » Tous les stendhaliens connaissent cette belle tirade. Par malheur, Beyle était alors simple adjoint aux commissaires des guerres, et non pas auditeur; il faisait le service de la place, et ce fut Martial Daru, V’intendant, qui leva la contribution, et sans grandes difficultés. Beyle fut sans doute un certain soir menacé par une émeute; mais, de son propre témoignage, l’assassinat d’un habitant de Ja ville par un soldat frangais avait causé la bagarre. L’exces de son zele — et il n’a guére commis de ces sortes d’exces —ne lui a done valu ni
(1) L’anecdote a été racontée pour la premiere fois par Aug. Bussiéne, Revue des Deux Mondes, 15 janvier 1843, p. 266. Cf. Lettres intimes, 215. Mais la date de la lettre est fausse, et l’on doit lire 1808 au lieu de 1807. Cette échauffourée se produit le 4% et le 5 septembre. Le brigadier de gendarmerie Lefévre se dispute au foyer du théatre avec des Brunswickois. Au sortir du spectacle, il court prendre son sabre, revient i la rencontre des bourgeois et tue sur la place le maitre vitrier Lietge. Meurtri de coups de baton, il est arrété par la garde. Le commandant de la gendarmerie le fait délivrer. Mais le peuple menace de se porter 4 son logement, et lorsque Lefevre est, pour sa sureté, transféré dans une voiture a Vhépital, la multitude furieuse lui lance des pierres. Une premiere fois l’attroupement se dissipe. Une seconde fois la foule assaille I’hdpital; un détachement du 2° de ligne, qu'il faut renforcer, marche sur les mutins et tire; un bourgeois est blessé, et une vieille femme tuée, (Elle eut, dit Beyle, « l’avantage d'avoir les mains percées comme notre Sauveur, de plus le ventre, et d’aller sur-le-champ éprouver l'effet de sa miséricorde » .) Cf. Ducasse, Les freres de Napoleon, 1, 233, et Kieinscumipr, Geschichte des Kinigreichs Westfalen, 133.
la colére de la canaille brunswickoise, ni l’approbation de Napoléon. :
Les jugements de Beyle sur le pays et les habitants sont curieux, quoique superficiels (1). Le pays, triste et plat, ne lui sourit guére. Le temps varie continuellement, et durant sept mois de l'année la boue rend les chemins impraticables. L’hiver a sans doute un charme touchant : le Nord revét alors la sombre parure quilui sied, et Paspect d'une église gothique remue lame lorsque la neige couvre son toit et les arbres décrépits qui l’environnent. Mais pas de printemps, pas d’air velouté, pas de douces soirées au dehors. Des stations ou il faut attendre deux heures avant de partir; un maitre de poste qui fume sa pipe avec une tranquillité désespérante, tandis que le voyageur jure et tempéte; des postillons qui vont avec une telle lenteur qu il yvaut mieux réquisitionner les chevaux des paysans. Un régime qui « bétifie» et donnerait du flegme aux plus emportés; un vin infame; les fraises mémes, allemandes, c’est-a-dire belles, mais grosses et sans parfum. Des maisons incommodes, trop de petites fenétres, un poéle qui chauffe a tout rompre, un plancher qu’on lave et saupoudre de sable, et, par suite, une odeur détestable.
Pas de graces ni chez homme ni chez la femme. L’Allemand est grand, gros, gras; ila le teint beau, les joues colorées, les yeux bleus, les cheveux blonds, l’allure indolente et lourde, la démarche raide et lente, l'ensemble des traits barbare, ignoble. S’il est professeur, bourgmestre ou conseiller, il est « fagoté a faire plaisir ». L’officier a lair ridicule ou stupide. Le soldat est la gaucherie méme. Quelle différence entre l’Allemand toujours empétré comme une recrue, et le Frangais léger, aisé, élégant! Pourtant les danses allemandes sont rapides, deux fois plus rapides que les danses francaises; mais elles aussi manquent de erace.
L’Allemande a de belles cuisses, de beaux seins, de beaux
(1) Voir surtout, outre les Lettres intimes, le Voyage & Brunswick publié dans Stendhal, Napoléon, par Jean pe Mirry, 1897.
bras, de beaux cheveux, le tour du visage aimable, une fraicheur admirable de teint. Mais Beyle ne décerne cet éloge qu’aux bourgeoises et aux servantes. Les dames de la noblesse ne sont le plus souvent que des « batons vétus » , et elles médisent volontiers du prochain. Celles qu'il voit a Brunswick
~ Jouent amérement la robe de leurs amies et les calomnient en
paraissant les plaindre. Cependant quelques-unes, comme Minna et sa rivale, sont jolies; elles ont une adorable simplicité; elles finissent toutefois par ne plusinspirer que del’ennui, et leur sécheresse a guéri Beyle de ses folies romanesques.
Il n'est jamais revenu de ses impressions de Brunswick. Il dira dans Amour que les Allemandes sont des statues, des masses 4 peine organisées. « Avant leur mariage, elles sont fort agréables, lestes comme des gazelles, et un ceil vif et tendre qui comprend toujours les allusions de l’amour. C’est qu’elles sont a la chasse d’un mari. Ce mari trouvé, elles ne sont plus exactement que des faiseuses d’enfants, en perpétuelle adoration devant le faiseur. »
Un des personnages des Entretiens du P. Bouhours dit que le bel-esprit ne s’accommode pas avec le tempérament grossier des peuples du Nord, et Rivarol contait que les bourgeois de Hambourg se mettaient a quatre pour comprendre un de ses bons mots. Beyle, lui aussi, refuse Vesprit aux Allemands. Il assure qu ils ne comprennent une saillie qu’au bout d’un quart dheure, et qu’on fait plus de plaisanteries 4 Paris durant une seule soirée que dans toute Allemagne en un mois.
Mais il reconnait et prone leurs qualités. L’homme d’outre- Rhin est respectueux, au contraire de l’Anglais qui est hard: : c'est que l'un boit de la biére, et l'autre, du porter. Ila une dignité paisible et pleine de force. Il n’a pas de vanité dans la conversation : c’est un bonhomme qui ne voit pas plus loin que ce qu’on dit, et il ne manifeste que les sentiments quila dans V'instant. S’il n’a pas la pudeur de lattendrissement, il a de lame; il a l’enthousiasme, non pas ardent et impétueux, mais doux; il a ce tendre sérieux d’une pensée qui se perd dans le ciel; il a la bonne foi, la fidélité, la bonte. « Il est difficile, écrit Beyle un jour, d’étre simple, sincere, bon, en un mot
parfaitement allemand ayec une Francaise » , et aprés le combat d’Ebersberg, lorsqu’il apercoit sur le pont un Allemand étendu mort, « courage, bonté, fidélité allemande étaient peints sur sa figure, qui n’exprimait qu'un peu de mélancolie » .
Enfin, l’Allemand est consciencieux; il s’applique asa tache avec un soin calme etassidu. Beyle loue la patience inaltérable des ouvriers du Harz, et dans |’ Histoire de la peinture il déclare que s'il avait rencontré quelque graveurallemand bien attentif et scrupuleux, il aurait joint a son texte des estampes qui rendraient sensible la maniére de chaque grand peintre.
Telle est aux yeux de Beyle la nation allemande : elle aime la vie contemplative et imaginative; elle jouit volontiers du bonheur domestique; elle est laborieuse, un peu lente 4 comprendre, réveuse, sentimentale, dénuée d’énergie et de caractere, bien qu’elle meure d’envie d’en avoir.
I] quitta Brunswick a la fin de 1808, et apreés un séjour de quatre mois a Paris repartit pour l’Allemagne a la suite de Pierre Daru. Gomme en 1806, Daru était, selon le mot de Berthier, le ministre de l’armée, et il deyait fixer et lever les contributions de guerre, déterminer les lignes des magasins et des dépéts, tracer les routes d’arrivage et d’évacuation, former les parcs et les hdpitaux, distribuer les fonds de la solde, organiser le personnel et le matériel des services administratifs, surveiller et régir les pays conquis, exploiier les ressources qu ils fournissaient, preparer les moyens que l’empereur combinerait pour obtenir la victoire (1).
Vingt-huit commissaires des guerres de tout grade eurent ordre de se rendre a Strasbourg pour se mettre a la disposition de Daru. L’adjoint titulaire Beyle était du nombre (2).
Il déplut aussitét a ses compagnons. Malin commeil se vante de l’étre, il disait sans doute de ces bons mots qui lui valaient force coups de poing dans son enfance, et & Vienne il faillit
(1) Sasxr, Campagne de 1809, II, 48.
(2) Ordre du 28 mars 1809. Beyle toucha 2314 fr. 55 pour frais de poste de Paris a Strasbourg. Par une lettre du 2% novembre 4808, Daru l’avait recommandé pour le grade de commissaire des guerres.
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avoir un duel avec Raindre, le futur général, alors chef d’escadron d’artillerie. Mais, en outre, il sentait un « mur d’airain» entre ses pensées et le cerveau de ceux qui l’entouraient. Il ne pouvait souffrir leur parlage continuel, leur « flux de paroles plates et communes », leurs « puérilités », et il restait dédai-
- gneusement silencieux. II les regardait évidemment comme il
regardait en 1800 le bon Barthomeuf que Daru avait fait nommer adjoint aux commissaires des guerres. « Barthomeuf, écrit-il avec superbe, avait le génie et la figure d’un garcon épicier, et, excepté les auteurs latins qu il savait comme il savait le Réglement sur la solde, était incapable de dire un mot sur les rapports de la littérature avec la nature de !homme. »
Il faut ajouter que plusieurs de ces commissaires des guerres n’étaient pas des plus aimables. Beyleatracé le portrait du plus marquant d’entre eux, Fromentin de Saint-Charles, « homme grand et bien fait, mais de mine intrigante et fausse », qui ne pensait qu’a capter la faveur de Daru. II reconnait que Fromentin avait de l’esprit, causait sans cesse, plaisantait sur tout; mais cette gaieté était forcée, et sans nulle géne Fromentin prenait table, chaise, voiture, cheyaux, 4 ses camarades, qu'il traitait comme des enfants.
Le 3 avril 1809, Beyle montait au clocher de Strasbourg et visitait la cathédrale, dont il admirait le « vénérable gris noir». Quelques jours plus tard, il était au milieu de l’armée victorieuse, a Ingolstadt. Partout des fourgons, des canons, des soldats qui chantaient en allant au combat, d'autres qui revenaient blessés et tristes, des curés, un bruit infernal, et, ce que Beyle jugeait extraordinaire, une troupe de comédiens qui donnait intrépidement une représentation. Le travail de Daru et de ses bureaux fut énorme; pendant trois jours, Beyle ne se coucha pas (1).
Aprés Ingolstadt, Landshut. La, Beyle aida son collégue, Florian de Froidefonds, 4 dresser un hdpital; il soutint des malades qui descendaient de charrette ; la nuit, de peur des
(1) Cf. Journal de Stendhal publié par Stryienski, 335-349, et Lettres
intimes, 256-265.
ennemis qui couraient encore les environs, il dormit tout habillé, mais il fut réveillé par le rale d’un officier qui se mourait dans la chambre voisine.
Apres Landshut, Neumarkt, Alt-OKttingen, Burghausen. Le terrain offrait le désordre étrange de la guerre : de la paille semée dans la campagne et des débris de toute sorte, casquettes, souliers, vestes, des roues et des brancards, les petits carrés de papier qui recouvraient les paquets de cartouches; au loin, parmi des flots de poussiére s’acheminait un conyoi @artillerie qui tenait le milieu de la route; des voitures et des fourgons de bagages se trainaient sur les cétés, et par instants des officiers sortaient ou se penchaient au dehors en jurant quwils feraient mettre les conducteurs au cachot; deux rangs de cuirassiers se glissaient a travers les véhicules, soit au pas, soit au trot, ou bien les contournaient en sautant dans les champs voisins. Beyle avait quitté Landshut a deux heures de l'aprés-midi; il n’atteignit Neumarkt, a six lieues de 1a, que vers dix heures du soir, et il courut jusqu’a deux heures de la nuit pour faire le logement. Aussi, 4 deux heures, pendant qu il taillait des tranches dans une cuisse de bceuf avec un couteau de poche, il tomba, saisi de sommeil, au bas de la
table, et il s'endormit incontinent sans prendre la peine de’
chasser un gros chien qui vint se coucher sur ses pieds. Eyeillé au bout d’une heure par son domestique, il déchirait ses tranches de bceuf cuites et réties, lorsqu’il vit par une fente du volet le jour naissant. Il se leva. Un quart d’heure apres, arrivait Daru, qui l’envoyait derechef faire le logement a Alt-OEttingen. Beyle se remit en chemin a quatre heures et demie. A la mairie d’Alt-OEttingen, dans une sale petite chambre, il rencontra deux généraux de la garde. On cria, on jura, on menaga. Enfin, il obtint pour Daru lauberge du village. Quant a lui, il alla s’installer chez une comtesse, mére de six enfants, dans une grande maison ou la poste de l’armée s'était établie sous lescorte de soixante grenadiers. Grace a Beyle, il n’y eut pas de tapage. Mais, la nuit suivante, il fallut partir pour Burghausen. Il réussit sous une pluie battante a trouver des chevaux, des guides, et apres avoir chanté, dansé,
conté des histoires, fait le diable a quatre, il prit congé de la comtesse et de sa fille ainée Rosine. Au matin, il était a Burghausen, sur la Salza; les Autrichiens avaient bralé le pont, et sous les yeux de Beyle qui considérait avec intérét ce « travail pittoresque », la riviére, trés rapide, emportait les belles pieces de bois sur lesquelles les Francais voulaient la franchir.
Apres Burghausen, Lombach et Ebersberg. Au sortir de Lombach, ow il avait dormi sur une chaise chez le commandant de la place, Beyle apercut un incendie dont Paspect le frappa vivement: laflamme ne se montrait pas, mais une colonne de fumée qui s’élevait au-dessus de Lombach était pleine de lumiére, et cette lumiére brillante éclairait les toits de quelques édifices, la route, les coteaux qui dominent l’endroit, les maisonnettes situées sur la pente, et il put compter les troncs des pins qui garnissaient le sommet de la colline. A Ebersberg, il eut mal au coeur. Le pont de la Traun était jonché de cadavres d’ hommes et de chevaux; la ville briélait; dans les rues gisaient des corps défigurés, presque entiérement consumés, et tellement noirs qu’ils n’avaient plus forme humaine; la voiture de Beyle passa sur eux, et il vit les entrailles jaillir sous les roues; pour se distraire de cet affreux spectacle, il se mit a parler, et on lui crut désormais un cceur de fer. '
Aprés Ebersberg, Enns. Les trente auxiliaires de Daru, la plume a la main, s’assirent dans la vaste et triste chambre de la mairie; bientét ils n’eurent plus rien a faire; les uns fumerent; les autres, comme Beyle, bavardérent.
Apres Enns, Mélk et le rocher sur lequel se dresse la célébre abbaye. De cette hauteur, Beyle admira le panorama qui se déroulait devant lui : «immense Danube et ses grandes iles ».
Aprés Molk, Saint-Pélten. La, sur lordre de Daru, toujours plein de bile et de mauvaise humeur, Beyle écrivit des lettres et passa deux heures et demie a les porter dans le vil. lage. Mais la veille, par un doux soir de printemps, pendant que Vhorizon s’empourprait de nouveaux incendies, il e était baigné dans la Traisen, bordée d’arbres qui bourgeonnaient.
Il ne fut ni 4 Essling, cette bataille que Vempereur gagna
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« tout juste», ni a Wagram. Pourtant, il a raconté dans la Vie de Henri Brulard et dans la Vie de Napoléon qu'il avait vu Napoléon a Wagram, qu'il avait vu dans cette méme journée le prince’ Borghese, colonel du 4° régiment de cuirassiers, et qu il se trouvait le 6 juillet 1809 pres d’une piéce d’artilleric avec.un autre colonel de ses amis: la canonnade était intense, les boulets tombaient autour de lui, les herbes prenaient feu ; un mot exagéré du colonel : « C’est une bataille de géants » , lui gata l’effet que produisait cette scéne terrible; «l’impression de grandeur fut irrémédiablement enlevée pour toute la journée. » Hélas! sa correspondance le trahit. Il avait alors ce que ses chers Italiens nomment le mal francais. I] entendit le lointain tonnerre des canons; mais, tandis que Francais et Autrichiens se battaient 4 Wagram, Beyle était 4 Vienne, étendu sur une chaise longue, accablé par la fiévre et la migraine.
Vienne lui parut une ville trés agréable. Le théatre de la Porte de Carinthie était excellent et donnait des ballets a l’italienne. A Vienne comme a Venise, la douce volupté régnait dans les cceurs, et la musique remplissait les loisirs de l’aristo-
cratie. I] rencontrait une jolie femme a chaque pas, et il louait ~
le teint superbe des Viennoises, jugeait qu’elles mélaient un peu d’adresse et de coquetterie a l’air naturel et quelquefois languissant des Allemandes du Nord.
Il fit plusieurs excursions dans les environs de Vienne, et il prétend qu'il eut une mission en Honegrie. A l’en croire, cette mission était diplomatique, et en 1830, lorsqu’il sollicitait un emploi du ministre des affaires étrangéres, en 1833, lorsqu’il demandait la croix, il assurait avec aplomb que Napoléon voulait donner la Hongrie a l’archiduc Charles, et que lui, Beyle, tint la plume dans cette occurrence délicate et la plus singuliére de l’époque (1). Comme si Daru eit proposé son étourdi de cousin, un simple adjoint aux commissaires des’ guerres, pour une négociation de cette importance! Beyle alla sans doute chercher ou demander des vivres en Hongrie, et il ne poussa pas loin. Il vit les jardins et le chateau de Laxenbourg,
(1) Fances, Stendhal diplomate, 225 et 275.