‹ Stendhal-Beyle;Chapitre 2 sur 74 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

sans occupation, on s’amuse a faire ses idées, on a le malheur d’étre original. »

Beyle a certains traits de ce caractére dauphinois : esprit, finesse, profondeur, originalité. Ilaremarqué que Lesdiguiéres ne fut jamais dupe; que c’est absolument contre la nature des Dauphinois d’étre dupe; que, méme en fléchissant le genou devant la plus triomphante des hypocrisies, ils ne peuvent s’empécher d’encourir sa haine en montrant par quelque détail imprudent quils ne sont pas sa dupe. C’est ainsi qu'il tacha de n’étre jamais dupe; c’est ainsi que l’ironie apparaissait, quoi qu'il fit pour la cacher, dans le coin droit de sa bouche.

Il a raconté son enfance et une partie de sa jeunesse jusqu’a la dix-septieme année dans la Vie de Henri Brulard (1). Mais son biographe ne doit puiser a cette source qu’avec précaution. La Vie de Henri Brulard renferme plus de poésie que de vérité, plus de fiction que de réalité. Elle date de 1835 et de 1836. De son aveu, Beyle y a mis une foule de choses qu il voit nettement sous le régne de Louis-Philippe et qu'il ne voyait pas sous la Révolution, ou, selon ses propres termes, quil yoyait d’en bas comme un enfant, qu'il ne sentait que confusément. II croit qu’elles ont du se passer ainsi, et il les découvre, dit-il, en y pensant. Beaucoup sont donc imaginées, inventées, et, pour parler comme lui, la plupart de ses raisonnements sont bien avancés pour l’age qu’il avait alors.

Il convient avec bonne grace qu’il se rappelle peu de faits : il ne sait plus si son grand-pere est mort en 1807 ou en 1813, etil n/a plus souvenance de sa physionomie; il a oublié la couleur dun des uniformes qu'il a portés; il confond les deux freres Petiet l’un avecl’autre. Mais a-t-il au moins «de la véracité en ce qui touche ses sentiments » ?*Peut-on croire, par exemple, quil ait, dés l’age de quatre ans, concu de l’horreur pour la religion?

Il termine ainsi, et trés ridiculement, une notice nécrolo-

(1) Publiée en 1890 par Casimir STRYIENSKI.

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gique sur lui-méme: « Il était amoureux de sa mere, qu’1l peau 4 sept ans. » Parce que sa mére lui semblait belle, parce qu'il lembrassait volontiers, la baisait naivement sur la gorge, il assure dans la Vie de Henri Brulard qu'elle a été son premier amour; il la revoit sautant avec la légéreté d’une biche pardessus le matelas oil couchait : « J’étais, dit-il, aussi criminel que possible, j’aimais ses charmantes faveurs! » Il y a la non seulement profanation, non seulement manque de gout, mais manque de vérité : si précoce qu’ait été Beyle, et bien quiledt déja « un tempérament de feu », il n’était pas amoureux de sa mere, et s'il eut alors quelque inclination, ce fut plutét pour cette petite fille, une Lavalette ou une Saint-Vallier, qu’il rencontra dans le salon de Mme de Valserre et dont il voit encore la figure et les beaux bras en 1835.

Il dit aussi qu’en janvier 1793, a l’age de dix ans, il espérait que Louis XVI serait exécuté : pendant que sa famille se désolait et se désespérait, il était transporté de joie; il regardait le rol comme un traitre; il avait les opinions « parfaitement et fonci¢rement républicaines ». Il se trompe etil nous trompe : il étaitalors royaliste etle resta longtemps. Ne lit-on pas dans son Journal, a la date du 6 juin 1803, quele Cid lui plaisait en 1799 parce que, « élevé dans une famille pleine de Vhonneur monarchique, il n’était que bon sujet d’um monarque »? S’il avait été républicain, aurait-il avec Colomb, Mante et d’autres camarades de I’Ecole centrale, tiré par une nuit noire un coup de pistolet surlarbre de la Fraternité qui portait Pinscription : Haine a la royauté ?

Le 26 juin 1794, chez son grand-pére, dans le salon, il expliquaitayec son maitre Durand les Bucoliques de Virgile lorsqu’il entendit des cris d’allégresse qui saluaient la mort des prétres Revenaz et Guillabert décapités sur la place Grenette. Mais le Beyle qui prétend que le supplice de ces deux malheureux lui causait du plaisir, est-ce le Beyle de 1794? N’est-ce pas le Stendhal qui'se délectait a terrifier ses amis de la Restauration en leur exposant sa politique jacobine?

Est-il vrai qu’a quatorze ans il ait aimé les mathématiques parce qu’elles n’admettent pas I'hypocrisie et le vague, ses

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