‹ Stendhal-Beyle;Chapitre 3 sur 74 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

« deux bétes d’aversion » ? C’est encore Stendhal qui parle ainsi,

-etnon léléve de l’Ecole centrale.

Est-l vrai que, dégouté de sa ville natale et désireux d’en sortir, il ait eu cette idée que les mathématiques lui donne-

-raient le moyen de quitter Grenoble? S’il l’a eue, certes, cette

idée est une «idée de génie ». Maisil nel’eut pas : il étudia les mathématiques parce qu’elles lui plaisaient par leur nouveauté, parce qu’elles étaient la seule matiére qu'il n’etut pas apprise a la maison.

Est-il vrai qu’il détesta Racine de bonne heure, et qu’en 1800 il le considérait comme un adroit courtisan incapable de sentir et de voir le beau véritable? Sa correspondance et son Journal prouyent qu'il avait dans sa jeunesse la superstition littéraire du dix-septiéme siécle. I] recommande en 1802 asa sceur Pauline de lire sans cesse les ceuvres de Racine. I] projette en 1803 de former son gout d’apres Racine, et c’est un des quatre auteurs qu'il emporte a la campagne. En 1804, il loue passionnément Bajazet : «jamais tragédie ne l’a peut-étre $1 constamment intéressé; Racine a une vérité élégante qui charme; ce nest pas le dessin de Michel-Ange; c’est la fraicheur de Rubens », et lorsqu’il range les pieces classiques par ordre de

-mérite, il donne la troisiéme place 4 Andromaque et la qua-

trieme a Phédre, apres Cinna et le Cid.

Enfin, n’a-t-il pas trop assombri la période grenobloise de sa jeunesse, et ne l’a-t-il pas fait, soit a dessein, soit inconsciemment, pour mettre en une plus belle lumicre la période milanaise? Il eut pourtant nombre d’heureux moments : il eut de bons camarades et de fidéles amis, Colomb, Mante, Crozet, Félix Faure, et c’est a peine s'il les mentionne. Pas un mot de Crozet; presque rien sur Colomb, son cousin et compagnon, auquel il écrivaiten 1817: « Je t’ai reconnu dés nos jeux d’enfance une certaine force dans le caractere. »

On croirait d’apres la Vie de Henrv Brulard que Henri Beyle méprisait et abhorrait son pére Chérubin dés le bas age. Mais Chérubin était-il si despotique? Lorsque la grive que l'enfant nourrissait fut écrasée dans l’embrasure d’une porte, il accusa Chérubin de l’avoir tuée, et Chérubin prit la peine de se dis-

culper « indirectement et en termes délicats ». Ce n’était donc pas un si méchant et si vilain personnage, etla correspondance de Henri Beyle ainsi que son Journal démontrent qu’il affectionnait son pere, le tenait pour homme de talent et homme de bon conseil. Il raconte qu’il lui fit ses adieux au Jardin de Ville et qu’il le trouva bien laid; mais il ajoute que Chérubin pleurait, et nous savons par un témoignage postérieur qu il dut lui promettre alors de ne pas se marier avant trente ans : lentretien du pére et du fils fut, par suite, empreint d’une sérieuse tendresse. En 1803, il recoit de Chérubin une lettre quil qualifie de charmante, et la méme année, lorsqu’il écrit qu’on ne peut trop aimer de « tels parents » , lorsqu’il jouit a Yavance du bonheur qu’auront ses « bons parents » s'il compose un ouvrage qui lui vaut quelque gloire, il parle non seulement de son grand-pére, mais de celui qu’il nomme son papa. C’est en 1804, pendant un séjour a Grenoble, que se refroidit son affection : « Ma famille m’aime, dit-il, mais point de cet amour divin que je m’étais figuré de Paris; ce n’est pas la famille qu’on pourrait souhaiter; ils n’ont cessé jusqu’a la fin du repas de grogner et de se lamenter. » C’est en 1805 qu'il se prend a détester son pére, qu'il le renie, lappelle son « batard » , un barbare, un Tartufe avare.

A-t-il exécré tellement cette tante Séraphie qu'il peint sous des couleurs si noires? En 1808, dans une lettre a sa sceur, il parle sans colére de ce tyranen jupons etde « tous les maux que lui fit souffrir cette pauvre tatan Séraphie ». La pauvre tatan! 1] lui en voulait moins en 1808 qu’en 1835 (1).

Ine faut done pas avoir dans la Vie de Henri Brulard une entiére créance. En 1808, Beyle rappelait a sa sceur Pauline qu il l’avait battue dans la cuisine de Claix, qu'il se réfugia dans le petit cabinet de livres et que son pere furieux lui ceria : ° « Vilain enfant, je te mangerai! » En 1835, Beyle se souvint de ce trait, mais il le dénatura : « Donne-moi, aurait-il dit a son pere, donne-moi cing sous par jour, et laisse-moi vivre comme.

(1) Remarquons que Raillane, le «tyran » de la Vie de Henri Brulard, est simplement, dans une lettre de l’an XI, le «sot» Raillane.

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