‹ Stendhal-Beyle;Chapitre 22 sur 74 · CHAPITRE VI WW · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI WW

boulets, mise en piéces par les soldats, la conduit au clocher de Saint-Etienne, la conduit chez M. et Mme Otto qui le prennent pour l’époux. L’intimité s’accroit dans de nombreux téte-a-téte. Beyle est aimable, empressé; il se pique, s’enflamme; il ne pense plus qu’a la comtesse Palfy : c’est « ce qu'il aime le mieux et a quoi il serait le plus fier de plaire »; c’est le seul objet qui « fait son destin ». Un instant, il craint de lui inspirer mépris et ennui; il croit qu'elle le trompe, et une journée entiére, le 6 aout, il se ronge de douleur et de jalousie, de la’ jalousie « la plus noire et la plus humiliante ». Il a beau regarder le charmant jardin du palais Auersperg, la nature ne le touche pas; c’est le verre d’eau sucrée que boirait Vhomme dont la bouche est pleine d’eau-forte, et s'il voit une hirondelle qui vole entre les arbres, il envie le sort de cet oiseau « exempt de passion ». Mais Elvire revient a lui, et le dernier jour, avant qu'elle s’éloigne de Vienne, il joue avec ses gants, et en les rendant il lui baise la main; lorsqu’il l'accompagne a la yoiture, il lui serre le bras; quand elle part et lui dit : « Adieu, mon cher Beyle », il lembrasse avec ame. En somme, pendant son séjour a Vienne, Elvire a pris de Beyle une meilleure idée; en certaines circonstances il a eu de la bravoure, de la fermeté. Aussi elle lui a fait toutes les avances qu’elle pouyait faire ; elle lui a donné publiquement des preuves d'une préfeérence marquée; de méchantes langues assurent déja qu'elle n/a plus rien a lui refuser.

Lui s’éprend de plus en plus. Dans Vannée 1810, lorsqu ‘il est envoyé a Lyon, il s’afflige de son départ, et c’est la comtesse

'Palfy, dit-il, qui cause cette affliction. Il se proméne avec elle

aux environs de Paris. A Ermenonville, lorsqu’elle se couche fatiguée sur un lit, tous deux plaisantent gaiement de la situation, et Beyle, se rappelant plus tard cet incident, se reproche de n’avoir pas profité d’une occasion ou sa timidité était presque vaincue et « ou ame d’Elvire tendrement émue paraissait ne plus songer aux régles sévéres de sa con-

- duite ».

Mais Beyle, qui se compare assez justement au Chérubin de Beaumarchais, hésite encore a se déclarer. Seuls, les deux

personnages sont silencieux et froids; il faut la présence d’un

tiers pour les enhardir, et c’est dans le monde qu ils n’ont plus de contrainte; c'est la que leurs yeux parlent, 1a quils se disent par des regards expressifs ce qu’ils n’osent se dire de bouche.

Enfin au mois de mai 1811, Beyle, persuadé qu’il est aimé et que l’amour rapproche les distances, qu'un amant est nécessaire au bonheur de la dame, qu’un autre prendra la place qu'il balance a prendre, qu'il se blamera toute sa vie d’avoir reculé, Beyle se prononce. Attaque, se dit-il, attaque, attaque! Vainement Elvire essaye de vaincre sa passion ou plutét son désir; vainement elle s’entoure de ses enfants comme d’un rempart; elle succombe.

Mais dés 1805, Beyle rangeait la comtesse Palfy dans la classe des femmes « cultivées et séches ». Illa trouve dénuée d’esprit : elle n’avait pas, 4 son gré, assez de sentiment et de délicatesse, assez de brio, assez de cette mélancolie légere qui lui plaisait; elle prenait trop souvent l’air satisfait d’une bourgeoise qui se carre; elle mettait trop de prix a ces « bétises d’ambition qui, une fois qu’on les a, ne signifient plus rien ». Bref, ce n’était pas la femme qu’il cherchait et qu il ne rencontra jamais, une femme qui eat une grande ame. D’ailleurs, Beyle, disciple d’Helvétius, ne croyait pas a la constance : « Mon genie, disait-il alors, n’est pas amoureux longtemps », et il jugeait que les femmes sont semblables aux romans : « ils

intéressent jusqu’au dénouement, et, deux jours aprés, on ¢

s étonne d’avoir pu étre intéressé par des choses si communes. »

Il s’avisa soudain que le mari conceyait des soup¢ons. Il] '

résolut de voyager, d’aller 4 Romeet a Naples. L’Italie n’avait:

pas cessé de fasciner son imagination. En 1807, 4 Brunswick, quand il lisait les comédies de Goldoni, elles le charmaient tant par leur naturel que parla peinture des mceurs du pays cisalpin. En 1809, pres d’Augsbourg, lorsqu’il apercevait les Alpes dans le lointain, il éprouvait un moment de bonheur, parce que ces montagnes étaient pour lui l’Italie, et A Vienne il projetait d’économiser soixante louis pour se rendre apres la paix dans la Péninsule. “

Il obtint aisément un congé de M. de Champagny. Le 28 aout, il faisait ses adieux a Elvire. Le lendemain, il partait; son ami

Félix Faure et Angelina Bareyter l'accompagnérent 4 la diligence (1).

~ (4) Cf. le Journal, passim, et Srrvtensxt, Consultation pour Banti (Revue blanche du 1* octobre 1897).

MOSCOU ~ Arrivée 4 Milan (7 septembre 1814). — La Pietragrua. — Victwire du 24 septembre. — Florence, Rome, Naples. — Mme Livia d’Ancéne. — Varése. — Retour a Paris (27 décembre 1811).— Guerre de Russie. — Beyle chargé de porter a Vilna le portefeuille des ministres. — Départ de Paris (23 juillet 1812). — Arrivee a l’armée (14 aodt), — Smolensk. — Incendie de Moscou. — Retraite. — Courage de Beyle. — Défaillance. — De Koenigsberg 4 Paris (14% décembre 1812-34 janvier 1813). — Causes du désastre. — Malheurs

d’ambition. — Déceptions. — Campagne de Saxe. — Départ de Paris (49 avril). — Bischoffswerda. — Bautzen. — L’échauffourée de Niedermarkersdorf (24 mai). — Entretien de Beyle avec Napoléon a Goerlitz (25 mai). — Beyle intendant a Sagan. — La fiévre nerveuse. — Congé. —

Beyle 4 Milan (7 septembre), — Retour (fin novembre).

Le 7 septembre 1811, a sept heures du soir, Beyle se retrouvait sur le pavé de Milan comme onze années auparavant. II courut aussitéta la Scala, et lorsqu’il toucha le seuil du théatre, il fut sur le point de fondre en larmes et de défaillir.

Mais il désirait surtout revoir cette Angela Pietragrua qwil aimait en 1800. Il se souvenait de sa noble figure. Chaque fois qu'il rencontrait dans une ceuvre italienne un beau role de femme, il le prétait involontairement a la Pietragrua, et c’est ainsi qu’en lisant la Punizione nel precipizio de Gozzi, il mettait dans la bouche de sa Milanaise les émouvantes paroles de la reine Elvire a son fils.

Il lui rendit visite le lendemain. La Pietragrua avait peu changé : moins de grace voluptueuse, mais plus de majesté, plus d@esvrit Elle ne le reconnut pas. « Je suis, lui dit-il, Beyle, Yami ae Joinville. » — « Ah! s’écria-t-elle, c’est le Chinois, quello é il Chinese (1)! »

(4) Illa nomme dans le Journal la comtesse Simonetta; le nom lui a été

Elle avait, selon usage, un cavalier servant, selgneur vénitien attaché au vice-roi, et Beyle fut avec cet homme d’une ‘ politesse prévenante. Mais notre auditeur voulait inscrire la Pietragrua sur sa liste : depuis 1802, elle avait de son propre aveu fait bien des folies; que lui coaitait une folie de plus ?

Rien d’aussi amusant que les manéges de Beyle et ses appréts de conquéte. Il explique a Angela les fonctions qu'il exerce a la cour impériale, et il avoue quiila «donné dela chose une idée embellie» . Pour se rajeunir et peur n’avoir plus les mains derriére le dos, a la papa, il achéte une canne qu'il agite et fait tournoyer une douzaine de fois; il marche en se dandinant; il prend ainsi, comme il dit, l’air d’un homme du grand monde, d@unhommea femmes. II finit par débiter une déclaration qu’il entreméle des réminiscences de 1800 : Angela s’étonne que Beyle ait conseryé si longtemps la mémoire de mille petits détails, elle s’émeut, elle pleure, elle le tutoie, l’embrasse. Quelques jours s’écoulent. La veille de son départ, il passe devant les fenétres de la dame ; elle l’appelle; il monte, il joue le malheur et le désespoir, il triomphe. Le soir, il remarquequ il avait le méme pantalon lorsqu’il livra bataille a la comtesse Palfy, et il écrit sur ses bretelles la date de sa nouvelle victoire : 21 septembre 1811, 11 heures 1/2 du matin. C’est le cas de dire avec lui: « Comme il entre de Vorgueil dans.!’amour! »

L’image de la Pietragrua le poursuivit, l’obséda dans le reste du voyage. A Bologne, 4 Florence, 4 Rome, a Naples, il pensait tendrement a elle sept ou huit fois parjour, Il eut pourtant une aventure : il fit en route la connaissance d’une Mme Livia. Elle habitait Ancone, ou elle s’ennuyait profondément. Il poussa jusqu’a cette petite ville; il logea chez le pére de Livia; il alla voir avecelle au théatre un opéra de Caruso ; il la mena promener sur le bord de la mer; le 20 octobre, il reprenait le chemin de Milan. II grillait, disait-il, de retourner a Milan, et pour la Pictragrua il quittait Naples et Rome avec joie!

Il apprit 4 Milan qu’Angela était dans ‘un village prés de +

fourni sans doute par le président de Brosses, qui connut 4 Milan une comtesse ere ; :

de Simonetta «fameuse en France par la bonne réception qu’elle a faite aux

Fran¢ais pendant la guerre».

Varese. Il gagna Varese dans une voiture ou il lut-Ossian pour la premiére fois, et, a cheval, par de- beaux coteaux, monta jusqu’a la Madonna del Monte. Ce fut la qu’il revit Angela Pietragrua, et dans son trouble il oublia toutes les jolies choses qu'il projetait de lui dire lorsqu’il courait la poste et qui lu semblaient si tendres qu'il en avait lalarme a I’ceil. Elle revint a Milan avec lui. Il l’aimait éperdument. Un soir, dans la rue, a la lumiére des boutiques, il admira l’éclat pénétrant de ses yeux qui lisaient jusqu’au fond de lame et la beauté surnaturelle de son visage; elle avait l’air terrible d’une sibylle, et elle lui confessa que ses amies lui disaient qu’a certains instants elle faisait peur.

Beyle dut rentrer 4 Paris au mois de décembre (1). II n’avait pas eu les jouissances qu'il révait. Pas d’amis, pas de société, de mauvais chemins; de méchantes. auberges, une foule de petits ennuis causés par une « civilisation moins avancée », tel fut son premier voyage a travers I’Italie. Mais l'amour de la signora Pietragrua dominait et absorbait tout. Beyle, quittant Italie pour Paris, croyait quitter un bal charmant ou brillent mille bougies, ou regne une odeur suave, ou toutes les femmes mises avec grace ont dans les yeux le feu du plaisir, et il lui semblait qu’au sortir de ce lieu de délices, il errait, trébuchait dans la boue par un brouillard épais et tombait dans un trou a fumier.

Six mois se passérent. Beyle menait le méme train qu’auparavant. Mais il consacrait plus de temps a l'étude, et les lectures qu'il fit, son Letellier dont il composa quelques scénes, lui donnérent dans la premiére moitié de 1812 des « plaisirs purs et souvent ravissants » .

La guerre entre la France et la Russie éclata. Elle ne le surprit pas. Selon lui, Napoléon et Alexandre la désiraicnt lun et l'autre : Napoléon, parce qu'il savait que son fils ne serait ni un grand homme ni un souverain despotique, ct que la Russie, dont les forces croissaient rapidement, deviendrait pour cet. enfant un dangereux adversaire; Alexandre,

(4) Il rentre le 27 décembre 1814.

CUAPITRE VII ma

parce qu'il avait depuis 1807 organisé et outillé son armée.

Inspecteur du mobilier de la couronne, Beyle ne devait prendre aucune part a la campagne. Mais il avait envie de voir Ja Russie et de se plonger dans cet « océan de barbarie ». Il voulait, comme il disait, vivre, sentir la vie, avoir des sensa-

tions fortes, et c’était une « sensation forte » de s’enfoncer en Moscoyie a la suite des Parthes, de connaitre ces Russes a peine plus civilisés que les Turcs et trés inférieurs aux Tures par la mauvaise foi (1). Comme auditeur au Conseil d’Etat, il obtint de Champagny, non sans beaucoup de difficultés, une mission au quarter général : il fut chargé de porter a Vilna le portefeuille des ministres.

Il alla, en grand uniforme et en dentelles, prendre a Saint- Cloud les ordres de l'impératrice Marie-Louise qui l’honora d'un entretien de plusieurs minutes, et durant deux heures, dans une piéce inhabitée du palais, il attendit que la comtesse de Montesquiou lui fit voir le roi de Rome. Le 23 juillet au soir, il partait dans une petite caleche viennoise chargée de mille paquets.

Il dit dans l’Histoire de la peinture en Italie qu'il assistait au passage du Niémen; qu'il vit cette innombrable armée composée de tant de nations traverser le fleuve en chantant; que, malegré cet imposant spectacle, il douta du succés; qu'il connaissait le génie hasardeux de Napoléon et « apercevait un sombre ayenir au fond des plaines sans fin de la Russie» ; qu'il youlut se distraire de ces tristes pensées et tacha de deviner, comme faisait Cabanis, dans les figures des soldats leur caractere et leur tempérament. Mais il dit aussi qu il ne faut croire personne sur parole, et ici encore il ne faut pas croire Henri Beyle. Le passage du Niémen eut leu le 24 juin, et ce fut le 14 aout que notre auditeur rejoignit l’armée pres de Krasnoé.

Comme en 1809, il suivit son cousin, l’intendant général Daru. II se retrouva parmi les commissaires des guerres. Mais en Russie de méme qu’en Autriche, ceux qu'il nomme ses freres et ses compagnons de combat lennuient, et leur pré-

(1) Journal, 467; De Vamour, 280; Corr.,; 1, 303.

sence lui coupe bras et jambes; il les qualifie de petites ames.

Il vit la prise de Smolensk. Apres avoir vaillamment défendu les faubourgs et les ouvrages de la place sur la rive gauche du Dniéper, les Russes mirent le feu a la ville sur la rive droite. La maison ou Daru avait établi son quartier général, environnée par les flammes des maisons voisines, couverte déja de charbons ardents, aurait été la proie de l’incendie si des grenadiers de la garde n’avaient percé le toit en six endroits, et, placés dans ces ouvertures comme dans des chaires, écarté les étincelles 4 coups de perche. Trois fois le feu prit, et trois fois il fut éteint. Daru et les siens, assis dans la cour sur des bottes de paille, indiquaient par leurs cris aux grenadiers les points les plus menacés. Mais ils étaient si las quils finirent par céder au sommeil, et, 4 minuit, lorsqu’on leur apporta le diner et bien qu’a jeun depuis dix heures du matin, ils s’endormirent la fourchette a la main.

Beyle n’assista pas a la bataille de la Moskowa. Mais il entra dans Moscou avec l’armée. La ville ’enchanta. I] la nommait un des plus beaux temples de la volupté. Partout des palais comme Paris n’en a pas, des stucs de la couleur la plus fraiche, des tableaux, des statues, des livres magnifiquement reliés, des meubles d’Angleterre, de superbes psychés, des lits charmants, des canapés aux mille formes ingénieuses, pas de chambre ow l’on ne put s’asseoir de quatre ou cing facons différentes, une commodité parfaite jointe a la plus brillante élégance.

Il crut que l’armée passerait l’hiver 4 Moscou, et il espérait que l’empereur offrirait des concerts et des bals a ses officiers. Mais le lendemain Vincendie éclatait partout, et Beyle comprit aussit6t qu’on ne pourrait l’éteindre : « Rostopchine faisait saps cesse mettre le feu de nouveau; on l’aurait arrété a droite, on l’aurait retrouvé a gauche en vingt endroits. » Beyle et ses compagnons furent en cing jours chassés de cinq palais, et le cinquiéme jour, de guerre lasse, ils sortirent de Moscou, non, comme il dit, sans éprouver les inconyénients de la grandeur. Leurs dix-sept voitures s’engagérent dans une rue qui semblait sire; mais le feu allait plus vite qu’eux; les chevaux s'effrayérent lorsqu ils se virent entre deux rangées de flammes,

et l'on eut une peine extréme a faire demi-tour. Beyle marchait a pied, bien qu'il fat harassé; il surveillait ses domestiques qui s’étaient enivrés de vin blanc, et sa voiture chargée de tout ce qu'ils avaient pillé. On bivouaqua au clair de lune en face de la ville. L’incendie, écrit Beyle, formait une immense pyramide de feu et de fumée, qui, comme les priéres des fidéles, avait sa base sur la terre et son sommet au ciel; mais, pour jouir de ce spectacle, il eat fallu étre seul ou entouré de gens d’esprit, et « ce quia gaté pour moi la campagne de Russie, c’est de l’avoir faite avec des gens qui auraient rapetissé le Colisée et la mer de Naples » .

L’armée rentra dans Moscou le 20 septembre, et Beyle alla loger a l’Ecole de médecine avec deux de ses collegues, deux auditeurs au Conseil d’Etat, Busche et Bergognié, venus comme lui et aprés lui de Paris avec le portefeuille des ministres. L’aspect de la ville était affreux. Elle n’offrait plus au regard qu'un amas de ruines noires et puantes ou erraient quelques chiens, et o& quelques malheureuses femmes cherchaient un peu de nourriture. Il est donc inexact, comme Beyle l’a prétendu cing ans apres dans |’ Histoire de la peinture, qu il n’y avait plus dans Moscou ni femme ni vieillard, que les habitants avaient totalement disparu, et lorsqu’il ajoute que son premier soin fut de parcourir au galop les principales rues, et qu il se fit plusieurs fois conduire a travers les quartiers incendiés par un moujik, le plus vif de ses cochers, auquel il donne le nom brillant et impossible d’Arthémisoy, 11 brode comme faisait l’oncle Gagnon. Mais on peut croire qu'il pénétra dans la maison de campagne de Rostopchine, qu'il vit avec un sentiment de respect mélé de tristesse le désordre de la bibliothéque, qu il ramassa parmi les livres un manuscrit sur l’existence de Dieu et un volume de Chesterfield. On peut croire aussi que, dans une revue, au Kremlin, Napoléon lui adressa la parole pour la premiére fois.

Le 16 octobre commenga la retraite. Beyle a dit assez justement qu’elle compta deux périodes : dans la premiere, jusqu’au passage de la Bérésina, on mourait de faim, et le froid était encore supportable; dans la seconde, apres Studzianka, on

trouvait de quoi vivre dans les villages polonais, mais il gelait a pierre fendre. :

Il se signala dans la premiere partie de la retraite. L’intendant général Mathieu Dumas l’avait chargé d’assurer la subsistance de larmée sur une partie de la route entre Orcha et Borisov. Beyle, accompagné d’une escorte et muni d’une somme de trois millions de roubles, s’acquitta de sa mission : il fit faire des distributions de pain «infiniment précieuses a cause des circonstances » , etau quartier général de Bobr, le 23 novembre, Daru le félicita au nom de l’empereur (1). __

Dans ces cruelles circonstances, Daru donnait Pexemple du sang-froid. Le soir qui précéda le passage de la Bérésina, il briala tous ses papiers, méme les plus secrets. « La journée de demain, disait-il 4 Dedem, décidera de notre sort: peut-étre ne reverrai-je jamais nila France, nima femme, ni mes enfants ; le destin du comte Piper m’attend; jirai mourir en Sibérie. » Mais au milieu de ces tristes réflexions, il gardait son calme et son activité d’autrefois (2).

Beyle déploya presque la méme fermeté d’ame. Daru écrivait qu'il s’était tres bien montré (3), et un jour que son cousin se présentait rasé et habillé avec quelque recherche : « Vous avez fait votre barbe, dit Daru a Beyle ; vous étes un homme de cceur (4). » Bergognié, collégue et ami de Beyle, a raconté qu'il lui devait la vie : a la veille de la catastrophe, Beyle, prévoyant l’encombrement des ponts de la Bérésina, entraina de force Bergognié, Vobligea de faire quelques centaines de pas qui le menérent sur l’autre rive (5).

Il s’est vanté d’avoir pris cette déroute de Russie comme un

(1) Mais Beyle est seul a temoigner du fait (Journal, 467, et appendice de ce livre, lettre du 10 aout 1818; Corr., II, 118; Fancxs, Stendhal diplomate, 225, lettre du 4 décembre 1833 au duc de Broglie). I] prétend méme dans une lettre du 27 octobre 1832 que Daru le proposa pour la croix : « J’ai déja été propose pour la croix par M. le comte Daru, il y a vingt ans, pour ma conduite

a Bobr dans la retraite de Russie; l’empereur répondit qu'il ne donnait point de croix dans ces moments-l&. »

(2) Devem, Mémoires, 287,

(3) Vie de Henri Brulard, 249,

(4) Cet acte de cranerie n'est rapporté que par Mérimée. (5) Raconté & Mérimée par Bergognié (Corr., I, p. XXI).

verre de limonade, et il assurait qu'il n’avait jamais cru durant ces dix semaines qu'il y eat la de quoi pleurer, qu’a cette armée impériale on ne convenait méme pas qu’on fat en retraite, qu’on prétendait opérer un mouvement de flanc. Sa

correspondance prouve qu'il eut, comme ses compagnons, des

heures d’abattement et de désespoir. Un moment vint ot son énergie s’épuisa. Le 4 décembre, le froid déja terrible redoublait de rigueur. Tous les liens de la discipline se rompirent. Le danger, dit Beyle, fut trop grand pour qu’on eit pitié de personne. II était 4 Malodeczno dans sa voiture avec l’auditeur Busche, lorsqu’il se sentit défaillir. Sa résolution fut arrétée sur-le-champ : il fallait prendre les devants et coate que coite préecéder l’armée. I] fit quatre lieues en trois heures, trouva par bonheur trois chevaux a la poste suivante, traversa Vilna le 7 décembre, atteignit Gumbinnen, ot il recouvra peu a peu ses forces physiques, puis Koenigsberg. A Vilna, il avait vu les soldats boucher les trous du mur de l’hépital avec des monceaux de cadavres gelés!

Est-il vrai que pres de Keenigsberg, comme il se sauvait des Cosaques en passant le Frische Haff, la glace se soit rompue sous le traineau qu’il occupait avec le commissaire des guerres Balthazar Marchand? I] est possible que la glace se rompit sous le traineau; mais il est certain que les Cosaques ne le poursuivaient pas; ils étaient loin encore, aux trousses de l’arri¢regarde, et Beyle avait sur eux une avance de plusieurs jours.

Quoi qu'il en soit, il était dés le 14 décembre 4 Keenigsberg et réabordait, comme il dit, au monde civilisé. Un de ses premiers soins fut d’aller au théatre et d’assister 4 une représentation de la Clémence de Titus, qu’il trouva «tres bien montée » . Le 30, en un traineau d’acajou, il partit pour Dantzig. Il y resta jusqu’au 8 janvier, et de la, par Stargard, gagna Berlin, ou il remarqua la haine croissante contre la France. Il quitta Berlin le 23 janvier et par Brunswick, Cassel, Francfort et Mayence, arriva le 31 a Paris, « blasé pour toujours sur les

plaisirs de la neige (1) ».

(1) Henri Conpier, Stendhal et ses amis, 37-38. Cf. Vie de Mozart, 266.

« Nous sommes, avait-il écrit de Mayence a Félix Faure, nous sommes horribles, d’une saleté repoussante, et a genoux devant des pommes de terre. » Plus tard, il racontait a Mérimée quwil ne se rappelait plus comment il avait mangé ni ce qu'il avait mangé pendant la retraite, si ce n’est un morceau de suif dont il se souvenait avec délices et qu'il paya vingt francs a un de ces juifs de Pologne, «la plus abominable race de univers » .

Il avait tout perdu. Mais il regrettait particulierement le journal qu'il tenait 4 Brunswick en 1806 et en 1807, un tome des Faceéties de Voltaire quil avait enlevé dans un palais de Moscou et feuilleté quelque fois le soir a la lueur d’un feu de bivouac, le volume de Chesterfield qu'il avait pris dans la villa de Rostopchine et couvert de notes dans le trajet de Moscou a Smolensk, — ce qui ne l’empécha pas de dater d’Orcha et de Vilna plusieurs pensées qu’il a mises dans l’Amour.

Quelles étaient les causes du désastre? Tantét il dit que Napoléon ne prévit pas les dangers de lexpédition parce que c'est un ridicule pour les Francais de prévoir le péril; que l'armée aurait été sauvée par un Daun ou par un Washington; qu'il fallait, pour la tirer d’embarras, non pas du génie, mais un peu de cet esprit d’ordre si commun dans les armées autrichiennes et si rare chez un peuple sanguin. Tantot, et plus sérieusement, il montre que Napoléon eut tort de s’enfourner dans le nord avec la certitude d’étre abandonné de la Turquie et de la Suéde. Selon Beyle, l’empereur aurait da ressusciter de bonne foi le royaume de Pologne, et pour rétablir ce redoutable boulevard, écouter, non pas le duc de Bassano et cet arlequin d’abbé de Pradt, gens polis, aimables et courts de vue, mais Kosciusko, qu'il eat mandé pres de lui, faire appel aux passions et aux intéréts de la noblesse, réveiller par elle le patriousme des classes inférieures. Napoléon fut, il est vrai, arrété par incendie de Moscou, et enexécutant ce « bralement héroique », ajoute Beyle, Rostopchine fut un Romain et non un scélérat; son action était digne de 'homme qu’elle visait; quelle différence entre ce Rostopchine et le bourgmestre de Vienne qui venait 4 Schcenbrunn offrir ses hommages a l’empereur, et avec respect! Toutefois, Napoléon aurait da quitter

CHUAPITRE VII 123

Moscou dés le 1’ octobre au lieu de négocicr inulilement. Méme quinze jours aprés, sa situation n’était pas désespérée; au 15 octobre, disait Beyle, il avait trois partis a prendre : 1° reculer sur Smolensk pour occuper la ligne du Dniéper et réorganiser la Pologne ; 2° passer l’hiver 4 Moscou en vivant de ce qu il avait trouvé dans les caves et en sacrifiant les chevaux, qu'il ett fait saler, puis, au printemps, marcher sur Pétersbourg; 3° se diriger aussit6t par la droite sur Pétersbourg, et ce dernier parti, conclut Beyle, était le meiileur. Mais l’armée francaise n’avait plus l’énergie de 1794, et ses riches maréchaux, ses élégants généraux, sortis de la cour, auraient frémi a cette seule proposition. Napoléon recula sur Smolensk. Malheureusement, les Frangais faisaient retraite, et ils n’avaient plus la discipline nécessaire dans une retraite. Il fallait les préparer au départ en les lestant d’une bonne nourriture pendant une semaine, leur donner a chacun deux peaux de mouton, un fer a cheval, vingt clous a glace et quatre biscuits, leur annoncer quwils auraient 4 parcourir trois 4 quatre lieues par jour et que toute insubordination serait immédiatement punie de mort. Napoléon, quin’était plus le Bonaparte d’Egypte, fitle contraire. Il mena les troupes 4 Smolensk par la route qu’elles avaient déja prise et qu’elles trouvérent déyastée ; il n’osa fusiller personne ni parler de discipline; l’'armée fut précédée de trente mille fuyards qui gaspillerent tout sur leur passage, et ceux qui suivaient et qui restaient fidéles au drapeaw refuserent de « faire un métier de niais » : il n’y eut plus sous les armes que

les héros et les nigauds.

Beyle pensait, au retour de Russie, « boire les plaisirs de Paris avec l’avidité du cerf qui se désaltére ». Mais la secousse avait été forte : de méme qu’au Largay de sa Mina de Wangel ce grand événement lui avait montré le coeur humain tel qu’l est. Il crut un instant qu'il avait perdu toutes ses passions; il se sentait froid et comme mort. Pourtant, peu a peu, il se remit, se reprit a la vie. Il redevint l’infatigable amoureux quil était naguere, et les noms d’Angelina, de Mélanie, d’Elvire reparaissent dans son Journal,

ee

Mais Elvire ne l’aimait plus; elle le regardait sans tendresse, le traitait avec froideur. Elle lui avait dit qu’elle savait beaucoup de choses sur son compte. Sans doute elle youlait parler de la liaison de Beyle avec l’actrice de l’Opera Buffa, Angelina Bareyter. Sans doute elle l’accusait de légéreté, lui reprochait d’aimer faiblement et non uniquement et sans réserye. Sans doute aussi Beyle lui répondait qu’il n’était pas homme 4 s’occuper d'une seule femme. I] eut évidemment des torts. Elvire, qui venait de perdre un enfant, était triste, mélancolique, et Beyle, égoiste et brusque, ne sut pas trouver ces égards et ces paroles qui consolent. En 1826, une maitresse délaissée, amie de la comtesse Palfy, Mme C..., lui rappelait ses mauvais procédés envers Elvire : « Puis-je exiger mieux que votre pauvre Elvire qui vous a tant aimée? Dés qu’elle a été dans le chagrin, vous l’avez abandonnée! Et vraiment, si je vous connaissais davantage, j’aurais bien plus d’exemples pareils a vous citer! »

A cette amoureuse disgrace s'ajoutérent des « malheurs d’ambition ». Beyle comptait obtenir par son mérite, par son ancienneté, surtout par le crédit d’Elvire, une des dix-sept préfectures données au mois de mars 1813. Il. ne fut pas nommeé, et deux auditeurs au Conseil d’Etat, deux de ses amis qui, comme lui, avaient fait la campagne de Russie, qui logeaient avec lui a l’Ecole de médecine aprés l’incendie de Moscou, ses deux « acolytes » , Bergognié (1) et Busche (2), eurent, l'un la

(1) Alexandre-Martin-René Bergognié, fils d’un président & la cour d’ Agen, né le 44 novembre 178% i Agen, auditeur en décembre 1809, envoyé aux armées d’Espagne pour inspecter les hopitaux (aout 1810-février 1811), membre dune commission d’enquéte A V’armée de Catalogne (24% janvier 1814), chargé de porter le portefeuille des ministres 4 Moscou ov il arrive le 16 septembre, quitte le quartier général le 9 décembre pour «aller activer les approvisionnements d’Elbing »; nommé préfet du Jura sur la recommandation de Daru ae 1813) et de la Haute-Loire sur la recommandation de Réal (6 avril

(2) Antoine Busche, né A Paris le 25 janvier 1776, éléve de I’Ecole polytechnique et de l’Ecole des mines, conscrit au 12° hussards a la fin de Van VI, ingénieur 4 bord de la corvette le Naturaliste, auditeur en janvier 1810, intendant des biens de la couronne en Hollande, chargé le 6 aout 1842 de porter a Moscou le portefeuille des ministres, préfet des Deux-Sévres (13 avril 1813),

préfecture du Jura, l’autre celle des Deux-Sévres. ll avoue qu il était un peu humilié, qwil avait l’ame un peu mordue de chagrin; il perdait « un rang. politique », perdait l’occasion d’observer la société « de haut » et d’exercer son ame inactive. Jl fit néanmoins. bonne figure; il se doutait qu’Elvire voulait mater sa fierté, voir comment il ayalerait la pilule. Apres tout, était-ce si grande chose que d’étre préfet? Passe encore d’aller 4 Parme ou dans un des quatorze départements italiens. Mais se confiner dans un trou comme Niort ou Lonsle-Saunier!

Beyle eut alors déceptions sur déceptions. Il comptait étre nommé maitre des requétes et, grace a cette promotion, devenir par la suite, de méme que Martial Daru et Alexandre Petiet, intendant de la couronne a Florence ou 4 Rome. II comptait avoir la croix bleue, la croix de l’ordre de la Réunion: il avait vu récemment en Italie « que les croix sont bonnes en voyage ». Il comptait avoir le titre de baron, et il voulait que son pére lui fit don de la maison a deux étages de la place Grenette qui constituerait un majorat. Mais Chérubin Beyle lui posa des conditions léonines : Henri aurait payé toutes les impositions, payé 4 Chérubin une somme de 45,000 francs, payé a M. de Salvaing, qui possédait un des étages, 1,200 francs de rente viagére, et aprés la mort de M. de Salvaing 600 francs de rente a une Mme Ginet; il aurait laissé a Chérubin et au Salvaing la jouissance de la maison leur vie durant! Henri ne pouvait se plier a de pareilles exigences. Il tenta d’exciter la vanité paternelle. Pourquoi Chérubin ne demanderait-il pas la baronnie pour lui-méme? Le «batard» resta sourd a ces insinuations.

Enfin, pour comble d’infortune, a Vinstant ow Beyle commencait avec l’ardeur du néophyte ses études sur l'histoire de la peinture italienne, au milieu d’avril, il recut l’ordre de se rendre 4 la Grande Armée. «Je vais, s’écriait-il, devenir barbare et mort pour les arts! » Il partit le 19 avril; il était, dit-il, enragé.

maintenu sous la premiére Restauration et sous les Cent-Jours, remplacé sous la seconde Restauration (15 juillet 1815).

‘Tl fit commodément dans une bonne caléche une partie de la campagne de Saxe. Le 18 mai, il traversait Bischoffswerda totalement détruit par le feu. Le lendemain, il était au bivouac devant Bautzen. Le surlendemain, du haut d’un tertre, il comtemplait une bataille, la seule a laquelle il ait assisté : il ne vit distinctement que les coups de canon et remarqua que de loin on prend trés bien une haie pour un carré d’infanterie.

Que ne s’est-il contenté de cette remarque! Mais il a dit

-. que l’armée de 1813 était livrée a Vindiscipline, et qu'il vit

dans cette campagne 22 Cosaques, dont le plus agé n’avait pas vinet ans et deux ans de service, mettre en désordre et en fuite un convoi de 500 Frangais ou se trouvaient cing généraux. Il conta cette aventure a Mérimée, qui la reproduisit 4 son tour dans sa premiere notice sur Henri Beyle. Selon Mérimée, Stendhal fut témoin involontaire de la déroute d’une brigade entiere chargée impunément par cing Cosaques, et il vit courir 2,000 hommes dont cing généraux reconnaissables a leurs chapeaux brodés. Il courut comme les autres, mais mal, n’ayant qu'un pied chaussé et portant une botte a la main. Dans tout ce corps frangais il n'y eut que deux héros qui tinrent téte aux Cosaques : un gendarme nommé Menneyal et:un conserit qui tua le cheval du gendarme en voulant tirer sur les Cosaques. On chercha le gendarme pour lui donner la croix; mais il se cachait, et il nia d’abord qu’il fut présent a l’affaire : il croyait que rien n’était si mauvais que d’étre remarqué dans une déroute, et il craignait d’étre fusillé (1).

Cette échauffourée a été démesurément grossie par Beyle et par son biographe. Le 24 mai 1813, a quatre heures du matin, les équipages du grand quartier général, composés de 80 véhicules, parmi lesquels les fourgons du trésor, les voitures de Daru et du général Monthion, le caisson du gémie topographique, partaient de Reichenbach pour Goerlitz sous l’eséorte de 110 soldats du 2° bataillon d’infanterie légére westphalien commandés par le chef de bataillon baron de Lepel, et de 21 gendarmes conduits par le lieutenant Vendengeon. 25 fan-

(1) Jean pe Murry, Napoléon, 49; Ménimkx, Henri Beyle, 14-45,

tassins marchaient en téte de la colonne; 50 autres formaient la haie a droite et a gauche; le reste cheminait a la hauteur de la voiture du général Monthion, la quinziéme dans le rang. Quant aux gendarmes, 6 étaient en avant, 10 sur les flancs, 5 a la queue des équipages. On s’était engagé dans la grande rue de Niedermarkersdorf et dans le chemin creux qui méne ace village. Soudain un chef de bataillon, qui un quart d’heure auparavant avait, avec six chasseurs a cheval du 19° régiment, croisé la file des voitures dans la direction de Reichenbach, revint au grand trot sur ses pas en assurant que l’ennemi s’approchait, et, en effet, au méme instant, a cent pas des gendarmes d’arriére-garde, parurent 20 a 30 Cosaques. Le gendarme Antoine alla porter la nouvelle au lieutenant Vendengeon, qu'il trouva vers le milieu de la colonne, et courut, ainsi que l’officier, a la téte du convoi en appelant 4 laide et en criant : Halte! Aux armes! Voici les Cosaques! Il y eut un moment de confusion et de complet désarroi. Les eendarmes, braves, résolus, ne pouvaient se dégager de l’enchevétrement des voitures. Les Westphaliens, tous conscrits, hésitaient a se battre. Enfin, ils gravirent les talus de la route, et Lepel mit en bataille le gros de son détachement sur le point le plus avantageux du plateau. De son coté, le vaguemestre général Margerin ralliait une quarantaine d’hommes et marchait avec eux vers la queue du convoi, lorsque Lepel V’arréta et lui ordonna de rester a l’entrée du chemin creux pour protéger les quinze premieres voitures, celles du trésor, du bureau topographique, de Daru, de Monthion, les seules qu'il eat mission expresse de défendre. Par bonheur, tout était déja terminé. Les quatre gendarmes de l’arriére-garde, Menneval, Bastien et les brigadiers Malpas et Lenaerts, avaient d’abord reculé de trente pas, et les Cosaques, arrivant a toute bride, profiterent de ce mouvement de retraite pour emmener trois yoitures et blesser un secrétaire de Daru. Mais bient6t les eendarmes, suivis des chasseurs et appuyés de loin par deux compagnies de tirailleurs de la garde qui stationnaient dans le village et servaient d’escorte au cercueil du grand maréchal Duroc, firent une charge vigoureuse. Les pillards: lachérent

les voitures et gagnerent le bois voisin. Menneval abattit l’un d’eux d’un coup de carabine, et un canonnier, prenant un des chasseurs pour un Cosaque, tira sur lui et tua son cheyal. Au bout d’une demi-heure, le conyoi reprit la route de Goerlitz.

Telle fut alerte du 24 mai. Elle n’avait duré que quelques minutes, et elle ne se fit pas produite sila troupe avait été disposée autrement : il suffisait de placer une trentaine de fantassins a l’arriére-garde.

Le soir méme, le chef de bataillon Lepel, le vaguemestre général Margerin, le lieutenant Vendengeon et tous les gendarmes furent arrétés a Goerlitz, et dés le lendemain ils comparurent devant une commission extraordinaire. Les Juges opinérent que l’escorte n’avait pas fait son devoir ense tenant sur la défensive au lieu de pousser aussitét sur l’assaillant ala voix du vaguemestre général Margerin et du lieutenant Vendengeon. Mais elle se trouvait enfournée dans un ravin, et les voitures s étaient tellement serrées et entassées qu’elles interceptaient le passage. Le seul coupable semblait étre le chef de bataillon Lepel : il avait eu tort de concentrer ses forces autour des quinze premieres voitures et de ne placer a la queue du convoi que cing gendarmes sans soutien d’infanterie; il fut destitué. Margerin et Vendengeon furent acquittés, et lacommission félicita Margerin d’avoir donné des preuves de sang-froid et de valeur. Les gendarmes furent mis en liberté : les uns n’avaient pu venir a temps; les autres, ceux de l'arriére-garde, Lenaerts, Malpas, Bastien, Menneyal, avaient agi de leur mieux. Menneval fut décoré (1).

L’assertion de Beyle sur l’affaire du 24 mai est donc injuste etinexacte. On ne saurait juger notre armée de 1813 d’aprés ce mince épisode. Il n’y avait dans le convoi ni 5 eénéraux, ni 500 Francais. Dans une déclaration qu'il rédigea le soir méme au quartier général de Goerlitz (2), Beyle dit qu'il a été frappe du petit nombre des soldats, et sil ajoute que « ces soldats avaient l’air troublé et mettaient peu d’activité a leurs mouve-

(4) Décret du 28 mai 1813.

(2) Voir cette déclaration 4 l’appendice.

ments», il oublie que c’étaient des Westphaliens de nouvelle levée. Il reconnait d’ailleurs qu'il était dans une voiture a la téte du convoi et qu’il n’a rien vu d'important! Il n’a donc pas apercu les Cosaques, et, dés lors, comment put-il observer quwils avaient a peine vingt ans Mage et deux ans de service?

Les récits qu il fit plus tard a ses amis ont été dénaturés par Méerimée. Ils renferment évidemment une part de vérité. Mérimée dit avec raison qu’un Frangais a tué le cheval d’un autre Francais, en voulant tirer sur un Cosaque, et que Menneval s'est conduit en héros. Mais Beyle ne se sauva pas une botte ala main, et Mérimée exagére singuliérement les choses ; selon lui, 5 Cosaques ont mis en fuite 2,000 Frang¢ais, toute une brigade, et deux hommes, un conscrit et le gendarme Menneyal, ont seuls résisté! I] parait avoir douté plus tard de l’anecdote : il ne la pas recueillie dans sa seconde notice sur Henri Beyle.

C’est 4 ce moment de la vie de Beyle, vers le 24 mai, qu'il faut placer son entretien avec Napoléon. En 1817, Beyle dédiait a Vexilé de Sainte-Hélene |’ Histoire de la peinture en Italie, et dans un projet de dédicace, 11 signait « le soldat que vous prites ala boutonniére a Goerlitz ». Plus tard, dans la Vie de Napoléon, il assure que l’empereur l’honora d’une longue conversation pendant la campagne de 1813. Est-ce vrai? On pourrait objecter a Beyle qu'il n’était pas soldat, et quil n’a jamais rapporté le moindre détail de l’entretien. On pourrait hu opposer son propre témoignage : « Napoléon, lit-on dans sa Vie de Henri Brulard, ne parlait pas a des fous de mon espéce. » Mais il mentionne dans sa correspondance cette circonstance mémorable: « Il y a huit jours, écrit-il de Glogau le 9 juin, que j’ai eu une longue conversation avec Sa Majesté », et cette conversation roula sans doute sur l’affaire du 24 mai, sur la surprise de Niedermarkersdorf. « Beyle, a dit Mérimée, fut chargé de raconter cette panique a l’empereur, qui l’écoutait avec une fureur concentrée en faisant tourner une de ces machines en fer qui servent a fixer les persiennes (1). »

(1) Cf. A Vappendice !a tettre du 9 juin 1813, que M. Stryienski nous a com-

muniqueée.

Un armistice fut conclu le 4 juin. Napoléon distribua ses troupes par arrondissements et décida qu'il y aurait dans chaque arrondissement un auditeur chargé de subvenir a tous les besoins du militaire. Beyle, envoyé dans le pays de Sagan, en Silésie, fut intendant de la division du général Latour- Maubourg. :

Il partit aussit6t pour son « gouvernement » . La route se fit sans ennui. Chaque jour, dit-il, le billet de logement lui donnait entrée a une comédie différente : « J’aime a tomber ainsi au milieu de sept a huit personnes; le lendemain, quand je pars, je suis déja aimé et hai, et j’ai eu la vue de deux ou trois caractéres différents.» A Sagan, le général Latour-Maubourg — qu'il nomme le plus honnéte et le plus borné des généraux — lui fit bon accueil. « Je regne, mandait-il le 15 juin a sa sceur, et, comme tous les rois, je baille un peu. »

Pour bailler le moins possible et pour chasser l’ennu1, il travailla. Sa besogne était considérable. Il n’avait d'autres secrétaires que des indigenes qui ne sayaient pas l’orthographe ; il dut écrire de sa main toutes les piéces et usa huit pouces d’épaisseur de papier grand in-folio; il recevait quotidiennement quarante visites, dont chacune exigeait une décision, un Our OU UN NON.

Mais la fievre nerveuse sévissait 4 Sagan, et depuis plusieurs mois avait emporté dans la ville quatre cents personnes. Beyle Vattrapa. Il eut le délire et de trés vives douleurs de téte. Nombre d’officiers l’entourérent de soins. « Tous ces militaires, dit-il, nouvelles connaissances d’un mois, se sont parfaitement conduits; franchise, générosité, attentions, un million de fois mieux que s’ils eussent été des gens de lettres ou telle autre classe de la société. » Et il les traitait naguere d’étres grossiers et de manches a sabre!

Il était trop malade pour continuer ses fonctions. L’intendant général envoya un intérimaire a Sagan, et Beyle partit pour Dresde, ou il croyait se remettre dans la solitude et les jouissances des arts. Il y arriva — le 28 juillet — tout juste pour voir le Matrimonio segreto. Mais la fievre le reprit de plus belle. 1 tomba dans une extréme faiblesse, la plus grande

qu il ett éprouvée de sa vie, et il résolut d’aller se guérir sous un autre climat, de passer le temps de sa convalescence en Italie.

Quelques semaines auparavant, il avait prié le comte Daru de lui faire obtenir une intendance dans la Péninsule et de le proposer dés la premiére vacance qui se produirait 4 Florence ou a Rome : s'il était désigné pour I’Italie, disait-il, il ne désirerait rien, pas méme la préfecture de Rouen. Le pays qu’il nommait mia cara Italia était toujours son pays de prédilection. Il fréquentait volontiers des Italiens, et il s’était en 1811 hé d’une intime amitié avec le baron Widmann, capitaine d’une compagnie de gardes d’honneur, qui caressait l’espoir de devenir, sur la recommandation de Beyle et par le crédit de Daru, sénateur du royaume d’Italie (1). En 1812, 4 Smolensk, il traitait avec un vif plaisir des affaires particuliéres qui concernaient Italie : elles occupaient son imagination autant quun roman. Au milieu des plaines de Russie, il se eroyait enfoncé dans la boue, et l’Italie lui apparaissait au loin comme une colline délicieuse d’ou il planerait au-dessus des marais, écrivant, lisant, écoutant la musique de Cimarosa et aimant Angela Pietragrua.

Le 7 septembre, il était de nouveau a Milan. [1 revit la Pictragrua; il l’accompagna par les rues de la ville et au théatre de la Scala; il courut avec elle dans les jardins de Monza, et sil n’eut pas livresse de 1811, il crut trouver dans cet amour plus d’intimité, plus de confiance et de naturel. Angela lui sembla plus belle que jamais, et il la regardait comme une femme remarquable, tout a fait supérieure, qui saisissait avec sagacité les finesses de la conversation. Elle avait un fils de quinze ans qui servait dans l’armée italienne et deyait aller a Lyon. Beyle pria sa sceur Pauline de procurer a ce jouvenceau quelque agrément en France, de lui donner une somme de

(1) Le baron Louis Widmann, colonel commandant la garde d’honneur du vice-roi & Venise, fut nommé le 19 septembre 1806 capitaine commandant la cinquiéme compagnie des gardes d’honneur ou compagnie de Venise; il fit la campagne de 1809 en Allemagne, ainsi que celle de 1812 en Russie, et mourut dans la retraite de Moscou; il avait épousé une Foscarini.

deux a trois cents francs, de lui ouvrir l’accés de la société lyonnaise, de le traiter comme s'1l était le fils de Henri Beyle.

Il fallut regagner la France 4 la fin du mois de novembre. Beyle sut se consoler. Angelina Bareyter, l’actrice des Bouffes, était restée son amie, et il lui conta son voyage, son séjour a Milan et ses promenades au jardin public d’ou I’on voyait au loin des montagnes neigeuses de l’effet le plus romanesque, ses réveries sur le lac de Come, une fugue qu'il avait faite a Venise, l’aspect que présente cette ville du haut de la tour de Saint-Marc, et le spectacle qu'elle lui offrit au clair de lune un soir qu'il s’était attardé sur le quai des Esclavons. Mais pendant qu’il folatrait avec Angelina ou qu'il dissertait sérieusement avec Golomb sur les théories de Guillaume Schlegel, pendant qu'il notait aux représentations de Moliére les endroits qui provoquent le rire, la France était envahie, et dans la lutte quelle soutint en 1814, il joua, contre son attente, un bout

de role.

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