CHAPITRE IX Lol
jacobin et bonapartiste tout ensemble. II glorifia la Révolution et ses victorieuses armées : « Rendez-moi, s’écriait-il, les chevaux du Carrousel! » et apres avoir entendu le Tancréde de Rossini : « Jurons de nous venger un jour et d’aller reprendre ces tableaux, ces statues, ces monuments que nos immortelles pomichcwides avaient conquis a Tolentino et qui nous furent si facilement enleyés, quand les oripeaux monarchiques nous eurent énervés! » I] déclara que le spectacle de Paris en proie aux Bourbons et a leurs partisans le « suffoquait de mépris » , qu'il ne pouvait digérer en voyant « dans la bouse de vache ce quil avait vu si beau a Berlin et a Schcenbrunn ». I] exalta Napoléon. Il s’‘indigna que le vaincu de Waterloo fit, malgré son appel a la générosité si vantée du peuple britannique, confiné sur un rocher ou ses gedliers le faisaient périr « par des moyens indirects et en évitant l’odieux du poison». Que de tourments et de vexations basses! Quel assassinat 4 coups d’épingle! Et il souhaitait a l’ Angleterre une révolution: «Les pontons de Sainte-Héléne seraient vengés! : »
Bien quil dise dans Rome, Naples et Florence que le principe de la légimité garantit maintenant le bonheur des peuples, bien qu'il prie les lecteurs de |’ Histocre de la peinture de ne pas le prendre pour un coquin de libéral, c’est done un libéral décidé. Il revient de sa répugnance pour Voltaire. Il avait en 1804 vilipendé l’auteur du Szécle de Louis XIV; il Vaccusait de jalousie et d’envie, il lui reprochait de n’avoir jamais manqué l’occasion de nuire aux grands hommes, il ne pouyait le souffrir. Désormais, il le regarde comme le législateur et l’apotre de la France, comme son Martin Luther. A vrai dire, dans la premiére édition de Rome, Naples et Florence, hypocritement, et par trop de prudence, il fait l’éloge de Louis XVIII, affirme que l'année 1816 marque I’ « éducation de la France » , que la nation doit au génie ferme du roi la loi des élections et que, grace A cette loi, elle« s’avance au galop vers le bon sens anglais », Méme, par instants, dans sa correspondance intime, lorsqu’il essaye d’étre impartial, il sent que la France a un gouvernement, des finances et une armée. Il reconnait que la presse, naguére « enchainée par le despotisme de la gloire »,
jouit d’une demi-liberté. Il loue Villéle et Corbiére, ces betes -noires du libéralisme : « Villéle a l’esprit cauteleux, et tout le monde lui en yeut; pour moi, je V'aime comme bon financier - et anti-Russe »; Corbiére a la téte étroite, la vue courte, la mine d’un chat faché; c’est l’'antipode de l’éloquence, et toutefois il ne manque ni de sens, ni de sagacité. Mais que de mesures odieuses a prises la dynastie restaurée! Stendhal ne se borne pas a se moquer de la fatuité des voltigeurs de |’émigration « toujours grogneurs et souvent méchants », ou de la maladresse d’un ministere qui refuse a la ville de Laon le buste du maréchal Sérurier et lui envoie la statue de Gabrielle d’Estrées. Il juge la terreur de 1815 plus cruelle que celle de 1793, et flétrit les cours prévétales fusillant de pauvres diables qui ne méritaient au plus qu’un an de prison. II qualifie. de « coquinerie » l’arrestation du colonel Caron. Il blame lexpédition d’Espagne et regrette que la France « éte un peu de liberté a un pays voisin », que l’armée francaise aille saisir le général Riego « pour le laisser pendre par le roi Ferdinand » . Il applaudit aux paroles du député Manuel et a sa résistance, a ce « trait de courage », a cet « acte magnanime » qui« occupe en France tous les esprits» . Il s’éléve contre la loi du sacrilége, qui « fait horreur ». Pourquoi les Bourbons s'appuient-ils sur les nobles et les prétres, ces « grands ennemis de toute civilisation »? Quels sont leurs plus fougueux partisans, sinon les plus fanatiques et les plus ignorants d’entre les nobles, les hobereaux du Midi, les eentillatres répandus dans la campagne de Lyon a Toulouse, et de Toulouse a Nice? La Congrégation ne traduit-elle pas devant la police correctionnelle, avec -lapprobation de la bonne compagnie, tout ce qui vaut par esprit? Les jésuites n’enseignent-ils pas lhypocrisie, et n’estelle pas pratiquée a leur profit? Ils sont, dit-il en 1824, les maitres de la France, et l'année suivante j] assure que si Paris jouit d’un gouvernement modéré, la province commence a subir la tyrannie des évéques. Il ne croit pas que les Villéle, les de Serre, les Pasquier aient été des hommes d’Etat, et il pretend que Louis XVIII choisissait pour ministres des gens aimables comme l’abbé de Montesquiou, et non des gens rai-
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sonnables : la France avait une charte, mais cette charte ressemblait a la Bible, ou le plus habile ne peut trouver un mot
ni de la messe ni du pape: «Un roi qui gagnerait deux batailles
€n personne persuaderait bien vite aux Francais que son gouvernement, quel qu’il soit, est dans la Charte. »
Selon Beyle, Louis XVIII est un tartufe ; il se complait dans la société de personnages a l’ame basse, auxquels il aime areprocher finement leur bassesse; c’est toujours ce comte de Provence, qui, lorsqu’il sut la pendaison de son fidéle Favras, dit a un de ses gentilshommes : « Faites-nous servir. » Beyle écrit méme que Louis XVIII était homme a s’avouer qu il était infame, et a rire de son infamie; mais, le mot laché, Beyle se reprend, et il reconnait que ce terme infamie est trop fort. Il rencontrait souvent le roi aux Tuileries en 1821 : «Ce gros Louis XVIII aux yeux de beeuf était trainé lentement par six gros chevaux; il me faisait horreur Lyte
Il ménage encore moins Charles X. Un vieux libertin usé par une jeunesse qui ne fut pas exempte de lachetés et de friponneries, méprisant tout ce qui n’est pas noblesse de cour, souffrant les exces du clergé, fidéle a la Charte parce quila peur, mais résolu a se déclarer contre elle dés qu'il pourra, voila comment Beyle juge Charles X en 1827.
Il a plus d’indulgence pour les autres Bourbons. La duchesse d’Angouléme, la Dauphine, étroite et obstinée, déplore qu'il faille toujours recourir au tiers état, parce que la noblesse manque d’esprit et de courage. Mais le duc d’Angouléme, le Dauphin, celui que les ultras appelent a l’avance Louis XIX, est, malgré son incroyable ignorance, raisonnable, loyal, sincerement pieux, centre droit, destiné a étre un souverain simple et honnéte, un- roi dans le genre allemand, qui supprimera toutes les folles dépenses et n’usera de rigueur qu’envers les braconniers qui gatent ses chasses.
Enfin, Beyle aime a la folie la duchesse de Berry, et l’on comprend qu’il soit séduit par la grace de la « petite princesse », par la vivacité de ses reparties, par la liberté de son
(1) Souvenirs d’égotisme, 28 et 57. |
allure; elle avait de cet impréyu qu'il adorait, et il admire en 1832 la « courageuse entreprise » de cette jeune femme et son «héroisme » d’autant plus singulier qu'elle a « regu la plate éducation des cours » ; voila ce que le comte d’Artois aurait di faire en 1794!
Attaché, comme il s’exprime, au parti populaire, Beyle resta done en Italie et refusa, apres la seconde Restauration, de demander une place aux Bourbons. II] n’était qu'un « chien de libéral» , et il serait toujours Aaissant, c’est-a-dire malheureux. Saurait-il d’ailleurs exposer sa requéte? Irait-il, en bas de soic, faire antichambre? Avait-il encore lajambe fine qui convient a un solliciteur? Surtout avait-il un sir protecteur ? «J’ai réussi, avouait-il, quand j’avais un cousin ministre!» Des lors, pourquoi quitter l’Italie? Il vivait sous un climat enchanteur. L’existence, fort peu cotteuse, était néanmoins «tout ce qu'il y avait de plus noble et de plus splendide », et quelle joie d’entendre de la musique de sept heures a minuit !
I restait Milanais. Rome était trop papale pour lui agréer, et a Florence les femmes sont laides et les hommes ont quelque chose de sec et de correct qui rappelle la France. Seule la Lombardie, la riche et verdoyante Lombardie, qu'il nommait le plus beau pays du monde, l’attirait, le fixait. I] la parcourut de ‘nouveau. On le voit en 1818 a Varése, puis 4 Tremezzina, dans une villa des bords du lac de Come. Il y dépensait quotidiennement huit francs, etil avait une chambre délicieuse séparée du lac par une route ou passaient sans cesse les hotes des environs. La société qui l’entourait était trés gaie, et il n’avait besoin ni de parler, ni de briller; il fit un jour dix-huit parties de billard « sans dire la valeur de dix lignes ».
Milan était son quartier général, Milan oa le plaisir semblait Punique affaire. Nul ne prétait attention aux actes de ses voisins. Pas d’envie comme en France. Ces bons Milanais n’existaient que pour manger, faire l'amour et aller au théatre.
Beyle les imitait. En 1817, en 1818, trois fois par semaine, de onze heures du soir a deux heures du matin, il se rendait chez Héléne Vigand, l’aimable, la folle, la divine Nina, éléve de
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Rossini et la plus belle voix de I'Italie : elle chantait tantét sept a huit airs, tantét quinze a vinet, et il assure que les trésors de la lampe merveilleuse n’auraient pas payé les délices qu’il goutait. Il pouvait venir en bottes! Il pouyait se taire! Il pouvait s’étendre sur un canapé! II n’avait qu’a se laisser charmer. Presque tous les soirs il allait a la Scala. C’était un des pre-
-miers théatres du monde tant par les beautés de son architec-
ture que par la richesse et la variété de la mise en scene. C’était le salon de Milan, l’endroit ot la bonne compagnie se réunissait, oui les gens se donnaient rendez-vous.
Beyle y noua des relations avec Mer Louis de Breme. Ancien aumonier du roi d’Italie et fils d’un ministre de l’intérieur, grand et maigre, triste, malade de la poitrine, semblable a une statue de marbre blanc, parfait gentilhomme, maisaltier, Louis de Breme était un admirateur passionné de Mme de Staél et ’'un des chefs du romantisme. Chaque soir, quinze a vingt hommes distingués venaient le saluer dans sa loge, et ce fut la que Beyle fit la connaissance de Monti, de Silvio Pellico, de Confalonieri et de Berchet. Mais il dita Louis de Breme que le livre de Mme de Staél sur la Révolution francaise fourmillait derreurs : Bremerompit avec lui.
Ce fut dans la loge de M. de Breme que Beyle vit pour la premiére fois Byron. Ileut avec lui durant]’année 1816 quelques entretiens, etpeut-étre appréciait-il moins le poéte que ‘homme au profil d’ange et a lair doux, l'homme exécré par ses compatriotes comme l’original de Lovelace «et un bien autre Lovelace que le fat de Richardson » , homme qui, lorsqu’il entrait dans un salon, yoyait toutes les femmes en sortir, l'homme qui, lorsqu il adressait dans un bal a une miss une phrase insignifiante et absolument décente, recevait le lendemain le défi d’un colonel anglais, « comme si le souffle de ce monstre souillait une beauté pale et froide » .
Avait-il cependant, pour parler comme lui, outre le bonheur de l’art et dela société, le bonheur des femmes? Il avait en 1814 retrouvé la Pietragrua, qu’il aimait toujours. Mais ellele trahis-
sait indignement. Son mari était un bonhomme: elle persuada
Beyle qu'il avait concu la plus violente jalousie, qu'il ne bougeait d’auprés d’elle, qu'il étaitune sangsue, que la présence de Beyle la compromettait, la perdait horriblement. Déja en 1811 et en 1813 elle l’avait éloigné sous le méme prétexte, et Beyle ayait eu des soupcons. Déja en aout 1814 elle l’avait envoyé a Génes. Au mois de janvier 1815 elle le priait de faire un tour a Grenoble. Quoiqu’elle eat déclaré qu'un vainqueur de Moscou ne devait pas craindre le froid, Beyle n’alla que jusqu’a Turin. Lorsqu’il revint, elle obligea de se cacher dans les environs de Milan. Une fois la semaine Beyle venait a la ville en prenant Winfinies précautions et, de nuit, entrait chez la dame. La femme de chambre, qu’il payait bien, lui révéla qu’il était trompé, que Mme Pietragrua avait chaque jour un amant différent. I] haussa les épaules. Cette fille lui montra par le trou de la serrure ce qu’il refusait de croire. Le tableau lui parut d’abord si singulier qu'il éclata de rire. Au bout de quelque temps il sentit son malheur. II s’était contenté de persifler la Pietragrua. Mais elle essaya de le fléchir; elle se mit a genoux pour lui demander grace; elle le suivit dans cette attitude tout le long d@’une grande galerie. Jamais elle n’avait été si charmante, jamais elle n’avait eu l’air si passionné. Il fut inexorable : « Il est impossible 4 un homme, dit-il dans l’Amour, de pardonner une infidélite. » L’aventure le brisa. I] ne pensait plus, il vivait dans une sorte de torpeur et d’apathie. Un peu plus tard, ileut la bizarre curiosité de connaitre tous les détails de son infortune; il les apprit avec douleur, et pourtant il avait comme un affreux plaisir 4 se représenter sa maitresse dans les bras d’autrui. «C’était une coquine, écrivait-il ultérieurement, une catin, mais une catin sublime, a l’italienne, a la Lucréce Borgia (1). »
Mathilde Dembowski, née Viscontini, remplaga la Pietragrua dans le coeur de Beyle. C’est la femme qu'il a le plus fidele-
(1) La rupture eut lieu sans doute en décembre 1815, et la tentative de réconciliation en juillet 1816 (Henri Corpier, Stendhal et ses amis, 51). La Pietragrua chanta depuis au théatre, comme contralto, sous le nom de Boroni, son nom de jeune fille, ct Beyle, par l’intermédiaire de Mareste, recommanda son mari pour une place de courrier (Corr., I, 59).
ment aimée, et il rapporte qu'elle a absolument occupé sa vic de 1818 a 1824, Elle avait épousé le Polonais Dembowski, -tadjudant commandant et chef d’état-major de la division itas lienne en 1810, puis général de brigade dans l’armée du prince ‘, Eugéne. Belle, spirituelle, instruite, elle avait pour amis Foscolo, Confalonieri et les hommes les plus distingués de ~ Milan. En un passage de ses Promenades dans Rome, Stendhal a représente sous les traits d’une jeune et trés diserte marchesina, lui met dans la bouche un discours d’une éloquence admirable sur le dévouement sincere et entier que certaincs femmes ont pour Dieu ou pour leur amant, et c’est elle encore qu il décrit sans doute dans Rome, Naples et Florence comme un des types de la beauté lombarde, calme et sereine avec une expression de finesse, mélant je ne sais quoi de tendre asa noble grayité, semblant réver 4 un bonheur qu'elle n’a pas, respirant une pureté religieuse et angélique, remplissant ceux qui la voient de ravissement et de respect. Elle avait du courage et du sang-froid: interrogée par Salvotti sur les carbonari, elle répondit avec adresse et sans compromettre personne (1). Beyle ne fut que son patito et ne put étre son cavalier servant. Elle avait, dit-il, les sentiments espagnols. Mais il Vidolatra. Loin d’elle, il se rappelle les moindres choses qu'elle a dites, et il lui demande quelques lignes « si précieuses, si consolantes pour un coeur au désespoir». Il a besoin, ila soif de la voir, d’étre aimé d’elle.
(1) Voir A. p’Ancona, Spigolature nell’ archivio della polizia austriaca di Milano (Nuova Antologia, 16 janvier et 16 février 1899, p. 20), et, en ce qui concerne le général Jean Dembowski, la notice de l’appendice. Dés le 7 aout 1806, lorsqu’il demandait le droit de bourgeoisie italienne, Dembowski écrivait qu'il désirait « demeurer constamment au service du royaume ow il avait so petite fortune et au moment de se marier avec une habitante de ce pays». Le 27 juin 1807, il demandait au ministre de la guerre la permission de contracter mariage avec Mlle Mathilde Viscontini, « jeune personne trés bien élevée, appartenant 4 une famille respectable», et le méme jour le vice-roi accordait la demande présentee par le ministre Caffarelli et approuvait le mariage de Dembowski « colla donzella Viscontini di ottima nascita ed educazione e pro-
- yveduta di una dote di 150 mila lire» . Deux fils naquirent de cette union, et en : x juin 181% Dembowski rappelait parmi ses titres «Vattaccamento suo con una Os donna italiana della famiglia Viscontini ». et '« essere padre di due figli nati in -* Italia e Italiani » (archives de Milan).
Au mois de juin 1819, Mathilde se rendit 4 Volterre. Beyle la suivit dans cette ville et osa. l’aborder. Elle se facha, et, malegré les explications de l’amoureux, elle finit par lui rétorquer un vers de Racine qu'il lui citait naguére:
Trop d’espace sépare Andromaque et Pyrrhus.
I] se plaignit, s’excusa de nouveau. « Heureux le coeur qui est échauffé par la lumiere tranquille, prudente, toujours égale d’une faible lampe! De celui-la on dit qu'il aime, et il ne commet pas d’inconvenances nuisibles a lui et aux autres. Mais le coeur qui est embrasé des flammes d’un volcan ne peut plaire 4 ce qu’il adore, fait des folies, manque a la délicatesse et se consume lui-méme. Je suis bien malheureux. »
Lorsque Mathilde était 4 Milan, elle passait ses soirées chez sa cousine, la riche Traversi, et cette femme haissait Beyle qui n’avait pas voulu lui étre présenté. Apres avoir accompagné Mathilde jusqu’a la porte de Mme Traversi, il finissait sa journée dans le salon de la comtesse K.... Mme Traversi persuada Mathilde que c’était se déshonorer que de prendre pour amant un homme qui ne la quittait que pour aller chez une fille.
Vainement Beyle représentait A Mathilde qu'elle ne devait pas écouter la Traversi, que cette Traversi avait eu dix intrigues connues et non pas toujours les unes aprés les autres, quelle était enragée contre lui. Vainement il assurait Mathilde qu'elle avait beau porter une robe d’une éclatante blancheur, que le public la voyait vétue de noir, que tout Milan lui donnait généreusement chaque année un nouvel amant parce que e’était la régle, qu’elle fuyait le bonheur, le seul et immense bonheur qui lui restait, qu'elle sacrifiait !amour a Vamitié, et parce que l’amitié lui offrait les jouissances du luxe. Elle demeurait froide, insensible.
Beyle ne tenait plus dans son appartement ou ses gravures, ses meubles semblaient lui reprocher la félicité qu'il avait révée en leur présence. La nuit, il allait sous les fenétres de
So ae
Mathilde et il éprouvait un tremblement de cceur lorsque les .
rideaux s’agitaient un instant, comme si la main de son idole
les avait entr’ouverts. Dans une petite ville, loin de celle qu’habitait Mathilde, il se trouvait soudain tout timide et frissonnant: a chaque détour de rue, il frémissait de rencontrer une amie intime de Mathilde et qu il ne connaissait pas. Une fois, il lui fit ’éloge pompeux d’un vieux savant; elle se moqua de lui; il n’eut pas la force de lui dire que cet homme était assez fortuné pour la voir tous les jours. Méme lorsqu’il apercevait Vodieuse Traversi qu'il a nommeée son seul ennemi, il ne pouvait la hair dans ce moment parce qu'il pensait qu’elle venait d’approcher de Mathilde.
Pour mériter Mathilde, il refusa d’étre l’amant de la comtesse K... et de la Nina. Un soir qu’Hélene Vigand descendait avec sa cour d’admirateurs et de soupirants l’escalier de sa maison, elle laissa passer tout le monde et dita Beyle: « On raconte que vous étes amoureux de moi. » — «On se trompe», répondit-il d’un ton calme, sans méme lui baiser la main, et depuis la Vigan ne le salua plus.
Mathilde voulut lui faire croire qu’un autre était plus heu-. reux que lui, et durant une visite de Beyle elle fixa ses beaux yeux sur ce prétendu rival. Beyle eut un instant d’amertume, mais il devina le calcul, et sa passion était si vive qu’il avait enyie de proposer au personnage un duel a mort : mettre deux billets dans un chapeau et tirer soit l'un étre aimé delle, soit Vautre mourir aussitét; il aurait en se jouant sacrifié sa vie. A diverses reprises il eut l’idée de se briler la cervelle, et comme l}Octave d’Armance, il dessinait un pistolet ala marge de ses manuscrits.
De Mathilde il accepta tout. Sous prétexte qu'il avait manqué de délicatesse, et sans s’expliquer davantage sur ce point, elle lui déclara subitement, ainsi que la Sanseverina 4 Mosca apres l'incarcération de Fabrice, qu’elle ne le recevrait que deux fois par mois. Il se soumit; mais ces visites si rares et si désirées étaient comme un acces de folie, et il fallut toute la vigueur
de son caractére pour que sa déraison ne partt pas au dehors.
Sa vie se composa désormais de quinzaines qui prenaient la couleur de la soirée qu'il avait passée chez Mathilde. I] dut pourtant quitter sa chére Italie et faire en France
quelques voyages, mettre plusieurs fois, 4 son grand chagrin, les montagnes entre Mathilde et lui (1).
En 1819, le 22 juillet, a Bologne, il trouvait neuf lettres qui lui apprenaient la mort de son pére. JI fallait aller a Grenoble. Beyle comptait toucher prés de cent mille francs et vivre avec sept mille frances de rente. Mais le « batard » laissait des dettes infinies; l'amour de la batisse avait remplacé chez lui l’amour de lagriculture; il avait vendu la maison de la rue des Vieux- Jésuites ou était né son fils, et fait construire une rue nouvelle qu'il avait obtenu de nommer rue Dauphine. Beyle n’eut pour sa part qu'une trentaine de mille francs. La politique le consola de sa pauvreté. Le décés de Chérubin qui payait. pres de cing cents francs d’impéts le rendait électeur. I] yota pour lévéeque Grégoire, qui fut élu maleré les efforts du préfet ; e’était, dit Beyle, «le plus honnéte homme de France et le seul qui pdt encore sauver la religion » .
II fit une pointe a Paris et revint A Milan au mois d’octobre. Hors Mathilde, tout lui était indifférent. Mais les rigueurs de Mme Dembowski le désespéraient. Elle le traitait comme un importun : un soir qu’il remarquait qu'il était minuit ; «Ah! tant mieux, lui avait-elle répondu, tant mieux qu'il soit minuit!» et Beyle s’était retiré sur-le-champ.
ll résolut d’abandonner Milan pour toujours. On a prétendu qu’en avril 1821 Vadministration autrichienne le crut affilié aux carbonari, qu’elle le pria de s'éloigner des Etats de Sa Majesté Impériale et Royale, et quil profita de l'avis dés le lendemain. Le bruit courut a Paris qu il s’était compromis parce qu'il avait engagé des amis de Milan a se joindre aux révolutionnaires de Turin, et lui-méme a insinué qu'il connais-
(1) Les documents de notre appendice et les lettres de Beyle fournissent des dates. En 1816, il revient 4 Grenoble le 31 mars pour vendre une maison et repart att mois de juin. En 1817, il arrive 4 Grenoble le 13 avril surtout a cause de la mort de son beau-frére Périer-Lagrange, et repart au milieu d’octobre | avec sa sceur Pauline qui reste quelques mois 4 Milan avec lui. En 1818, il vient a Grenoble au mois d’avril 4 cause d’un procés et d’une maladie de ga sceur. En 1819, aprés la mort de son pére, il passe le mois d’aout d Grenoble, fait un
tour A Paris-en septembre et rentre 4 Milan le 22 octobre. Il ne parait pas ‘ avoir quitté I’Italie en 1820.
sait les conjurés, qu il refusa de participer a leur secret, qu'il se contenta de leur assurer qu'il les seconderait dans l’occasion.
Mais il aimait son repos, ses aises, et il pensait qu il fallait dans un état despotique user de prudence et distribuer force
coups de chapeau pour «se faire un joli bien-étre ». Quand on
lui parlait politique dans les loges de la Scala, il se dépéchait, selon son expression, de fermer les oreilles. Il avait le respect etla peur de la police. « Elle peut tout sur moi, disait-il, par exemple me faire partir dans deux heures.» Et il ajoutait que les menées politiques se découvrent aisément, que si le complot échouait, la vanité nationale ne manquerait pas de rejeter la faute sur un étranger.
Il ne détestait pas le gouvernement autrichien. II lui reprochait d’établir des juges allemands et d’appliquer aux Lombards les mémes lois qu’aux riverains du Danube, a des singes malins et méchants les mémes ordonnances qu’a des anons et a des oies. Mais ce gouvernement, conduit par des hommes du plus grand talent, lui paraissait si lent, si doux, si humain, si juste qu’on n’avait pas, selon lui, a se plaindre. Ce gouvernement, plus spirituel que le gouvernement francais, tenait les prétres de court. Grace a lui, le pays regorgeait d’or. Grace a lui, Milan était une riche république adonnée aux arts et a la volupté. «Au fond, concluait Stendhal, on est bien, des voeux vagues, rien de plus.» Et il traitait les Milanais et les Vénitiens de ventrus qui ne se souciaient guére d'une réyolution.
Ces sentiments de Beyle n’échappérent pas sans doute a l’ceil pergant des patriotes. Ils finirent par se défier de lui. En 1820, la nouvelle se répandit 4 Milan quil était un agent secret des Bourbons. Certaines personnes ne le saluaient plus. D’autres l’accueillaient froidement, D’autres, sans croire a la calomnie, ne la démentaient que du bout des lévres. « Voila, s’écriait-il, le plus grand malheur qui pit m/arriver, voila le coup le plus sensible que j’aie eu dans ma vie!» Il parvint a détromper plusieurs de ses connaissances. Mais qui sait si Mathilde, ardente patriote, ne le suspectait pas, ou du moins ne l’accusait pas, non sans raison, de tiédeur et de scepticisme?
Beyle était done « malheureux de toutes facons». Il se prit 4 détester ses chers Italiens; il les taxa de méchanceté, de méfiance. Vinrent les arrestations des carbonari. II s’alarma peut-étre. «La veille des assassinats, écrivait-il deux années auparavant, je filerai.» Il fila. Au mois de juin 1821, il fit ses adieux a Mathilde. « Quand reviendrez-yous? lui dit-elle. — Jamais, j’espere. »
Il prit la route de Paris. Mais le souvenir de Mathilde le poursuivit longtemps. Il lui semblait, lorsquwil sortit de Milan, qu'il y laissait la vie. Il était comme stupide, et il alla de Milan a Céme, craignant a toute heure de rebrousser chemin, tachant de ne pas regarder en lui-méme et, pour s étourdir, causant ~ avec les postillons du prix des vins. Il passa le Gothard a cheval dans lespoir d’une chute qui « Vécorcherait 4 fond et le distrairait ». A Altorf, lorsqw’il vit une mauvaise statue de Guillaume Tell, il songea mélancoliquement a ce que deviennent les belles choses aux yeux des hommes grossiers : « Telle était, se dit-il, Mathilde dans le salon de Mme Traversi. » A Langres, il-trouva que la ville était située comme Volterre, ou i! avait fait «un de ses exploits les plus hardis dans sa guerre contre Mathilde ». A Paris, il n’eut plus qu'un but : n’étre pas deviné, ne pas révéler sa passion, cette passion malheureuse pour une femme qu'il n’avait pas eue, et c’est pourquoi il vint a avoir de lesprit et acquit l’art de paraitre gai. Mais souvent sa pensée errait au loin, la-bas, en Lombardie, sur la place Belgiojoso, et il eut parfois des velléités de regagner Milan. Lorsqu’il sut que Mathilde était morte, elle fut pour lu «comme un fantéme tendre, profondément triste, et qui par son apparition le disposait aux idées bonnes, justes, indulgentes (1) ».
Beyle se fixa désormais a Paris. Il y trouva de nombreux amis : le baron de Mareste, Lolot, Poitevin, Lingay, Golomb, Barral, Mérimée, Di Fiore, Corner, les deux Edwards.
(1) Mathilde mourut en 1825. Sur la passion de Beyle pour cette femme, voir la Corresp., 1, 100, 128; les Souvenirs d’égotisme, 3,5, 16, 25, 121, et surtout ‘VP Amour, 29) 54, 75-81, 98.
Le baron Louis-Adolphe de Mareste, officier dans la légion du Midi, puis fonctionnaire des droits réunis et pourvu, grace a son cousin d’Argout, d’un traitement de douze mille francs a la fin de Empire, secrétaire général de la préfecture du Doubs sous la premiére Restauration, était instruit, sagace, pénétrant. C’est lui qui soutenait ce spirituel paradoxe, que le mauvais gout mene au crime. Beyle, qui le connaissait depuis 1815 et correspondait assidament avec lui, le vit deux fois par jour pendant sept ans. Petit, rablé, myope, avare, égoiste, infatué de sa noblesse, il avait pris a Turin, ow il fut élevé ala méme académie qu’Alfieri, cette « profonde méchanceté piémontaise qui n’est que la méfiance du sort et des hommes » . I] était chef du bureau des passeports a la préfecture de police, et ses appointements, les donations de sa mére, la dot de sa femme lui faisaient vingt-deux mille livres de rente. Aussi avaiteil peur de perdre ce qu'il possédait, et il méprisait avec Beyle les Bourbons qu'il seryait et qu'il accusait de maladresse.
Lolot, aimable, beau, dénué d’esprit et d’instruction, était Yun des principaux propriétaires de la’cristallerie de Baccarat et dépensait par an yingt mille francs en filles.
Poitevin, ou le personnage que Beyle nomme ainsi dans ses Souvenirs d’égotisme, officier en demi-solde, décoré dans la campagne de 1815, et, comme Lolot, dépourvu d’esprit et. d'imagination, parlait des femmes avec une rare compétence, passait deux heures et demie 4a s’attifer, et donna d’utiles conseils 4 Beyle sur la toilette.
Lingay — ou Maisonnette — petit, maigre, laid, payait d’un billet de cing cents francs chacun de ses rendez-vous avec une jolie cafetiere. Mais il était brave et dévoué a ses amis. Fils d’une cabaretiere du quartier latin, boursier du Lycée impérial, éleve de Lancival et camarade de Villemain qu'il tutoyait, pro-. fesseur au lycée Charlemagne en 1813, lauréat de l’académie de Besancon, secrétaire du préfet comte de Scey, puis de Decazes, il devait étre le « teinturier » des cabinets. Secrétaire général de la présidence du conseil en 1831, ce fut lui qui, pour cinquante mille francs par an, rédigea les discours du tréne ct la plupart des harangues des ministres, notamment
celles du maréchal Soult que les feuilles d’opposition se plaisaient 4 nommer le maréchal Lingay. Il ouvrit parfois d’excellents avis qui ne furent pas écoutés; aussi déclamait-il :
Prés de chaque ministre ov I’on m’a vu descendre, Je fus une Cassandre 4 cété d’un Cassandre.
On rapporte qu'il écrivit sous la dictée de Louis X VIII des articles contre le pavillon Marsan, et qu’a force de fouiller les archives de la police et d’en tirerdes documents, il avait fait une collection de petits papiers qui le rendait trés redoutable. Ilremplaca quelque temps Emile de Girardin a la direction de la Presse, et Balzac Vappelle le plus fécond des journalistes de l’époque (1).
Romain Colomb, contréleur principal des droits réunis a Genéve sous l’Empire, puis directeur des contributions indirectes 4 Montbrison et chef du bureau de la comptabilité aux messageries royales, était le cousin et le condisciple de Beyle, son compagnon et confident durant l’invasion de 1814; excellent homme, pleinde modestie et d’abnégation, qui plus d’une fois ouyrit sa bourse a Beyle, qui copia et recopia de sa main une grande partie de l’ceuvre de Stendhal et la publia non sans retouches prudhommesques (2), qui composa sur l’auteur de Rouge et noir une notice décousue, inexacte en certains endroits, mais fort utile et précieuse. ;
Le vicomte Louis de Barral était, lui aussi, un ancien ami de Beyle (3). Il avait perdu tout ce qu il avait et il receyait de son pére le premier jour de chaque mois une pension de cing cents francs. Des le lendemain, il n’avait plus un sou : sit6t sorui de la maison de banque, il dégageait sa montre et jouait les quatre cents frances qui lui restaient. Beyle lui fit léloge d’une Mile Annette qui vivait avec un boursier; il donna deux diners 4 Barral et 4 Mlle Annette qui voulut bien s’attacher au vicomte et se charger d’administrer sagement son pécule. Le ménage dura dix ans. Mais Barral hérita de son pére; il eut vingt mille livres de rente, et il devint affreusement ladre.
(1) Francis Wey, dans le recueil Entre amis, 459-479. (2) Cf. Srnyinysxr, Revue blanche du 1% mars 1899. (3) Cf. plus haut, p. 66.
Mérimée, que Beyle rencontra chez Lingay, lui déplut d’abord par sa laideur, par son nez retroussé, par lair méchant de ses petits yeux, par je ne sais quoi d’effronté. La Jacquerie et la Famille de Carvajal le laissérent froid; il n'y trouvait rien a blamer, mais les détails manquaient, et aussi quelque chose @humain; le récit lui semblait pénible, trop sec. « Nous tenons, dit-il, beaucoup de nos méres; la mére de Mériméea beaucoup d’esprit francais et une raison supérieure. » Et il ajoute qu’elle s'attendrit une fois par an, que de la vient peut-étre cette sensation de sécheresse que donnent les ceuvres de Mérimée. Pourtant, et malgré la différence d’age, — dix ans, — tous deux se lérent. Ils n’étaient pas d’accord sur nombre de points; ils ne cessaient de discuter; chacun accusait l’autre d’entétement et de paradoxe. Maisilss’amusaient de leurs disputes, et, selon lexpression de Mérimée, tous deux étaient de ceux que le monde regarde comme scélérats et qui ne peuvent dire un truisme qu'on n’y découvre unaxiome de crime. Sans étre trop sir du coeurde Mérimée, Beyle finit par admirerson talent : «Il menchante, écrit-il en 1833, et il est a peu prés le seul avec Béranger (1). »
Le Napolitain Di Fiore, grand et beau, semblable a Jupiter Mansuetus, Altamira de Rouge et noir, avait été en 1799 lobjet d'une condamnation 4 mort, la seule chose, comme dit Mathilde de La Mole, qui ne s’achéte point et qu’on ne s’avise pas de solliciter. Il parlait le francais avec tant d’afféterie que Beyle ne sut d’abord comment répondre a ce tortillage. Peu a peu les deux hommes se comprirent. Beyle nomma ‘Di Fiore la meilleure des fleurs; il envia sa sagesse, il souhaita de loger avec lui pres d’un cercle dont ils seraient membres. Di Fiore, ami de M. Molé, recommanda Stendhal au ministre des affaires étrangéres et le fit nommer consul. C’était, a dit Mérimée, un égoiste fieffé, mais un esprit original, plein de grace et de saillies.
Le Vénitien André Corner, que Beyle connut par le comte
(1) Corr., 11, 182, et notice de Mérimée; Souv, d'égotisme, 109; Srrviensk1, Revue de Paris, 15 juillet 1898, p. 411-422.
Widmann, avait une belle figure de Paul Véronése. C’était un ancien aide de camp du prince Eugéne, brave sans nulle affectation, décoré par Napoléon de la croix de la Légion @honneur et de la Croix de fer. Riche naguere et brillant, pauvre maintenant et désabusé, il ne trouvait d’autre reméde a son chagrin que la boisson, et les soirs ou il se grisait, il allait cacher son ivresse dans le sombre jardin du Palais-Royal.
Les deux Edwards, fréres de Milne-Edwards, étaient, l'un, un journaliste de Londres, fort mauvais sujet, mais intrépide et trés gai, dont Beyle fit la connaissance dans la diligence de Calais; l'autre, le docteur Edwards, qui dissimulait le plus rare mérite dans un petit corps malingre.
Ces amitiés ne suffirent pasa Beyle. Il fréquenta le monde; il alla non seulement chez Mme Pasta, mais chez les Tracy, chez Mme Cabanis, Mme Beugnot, Mlle Clarke, Mme Aubernon, Mme la comtesse d’Argout, chez Cuvier, chez le baron Gérard, chez Mme Ancelot, chez Viollet-le-Duc et Delécluze.
Mme Pasta était alors la seule femme qui joignit au talent de chanter un pur et parfait talent de tragédienne. Beyle lui fit la cour. Mais il avait introduit chez la cantatrice un homme qui devint son rival et qui finit par l’évincer, le chevalier Micheroux, fils d’un ancien ministre de la guerre du royaume de Naples. Il demeura néanmoins l’ami dévoué de la Pasta; il se logea dans son hétel, ’hétel des Lillois, rue Richelicu, en faco de la Bibliotheque royale, et chaque soir, au sortir du théatre ou d'une réunion mondaine, il allait chez la Giuditta jouer au pharaon ou causer avec des Italiens, causer en milanais avec des gens qui prononcaient le nom de Mathilde.
Il avait offert en 1817 a Destutt de Tracy un exemplaire de Histoire de la peinture en Italie. Tracy, petit vieillard portant une visiére verte et parlant avec finesse, vint le remercier et passer une heure avec lui. A son retour d’Italie, Beyle se présenta rue d’Anjou chez Vauteur de l'Idéologte. 11 connut dans le salon des Tracy, outre la gracieuse maitresse du logis, nombre de personnages remarquables : Victor Tracy, dit Barre de fer, et la charmante Sarah Newton, « modéle de la beauté
délicate anglaise, un peu trop maigre » ; Augustin et Amédée Thierry, Charles de Rémusat, qui avait « beaucoup d’esprit et encore plus d’affectation » ; Frangois de Courcelles, franc et rude comme un républicain; Georges-Washington Lafayette, fils du général, « vrai citoyen des Etats-Unis, parfaitement pur de toute idée nobiliaire » ; le misanthrope Jacquemont, qui fut tami de Beyle et collabora au livre De ?amour par lamusant portrait de Feélicie, « vrai Francais, homme de la plus grande distinction, qui n’avait qu'un défaut, une envie basse et subalterne pour Napoléon ». Mais lhotes le plus illustre des Tracy, c’était Lafayette, a la haute taille, a la figure imperturbable, a l’air froid et insignifiant, admirable pourtant dans l’art de contenter tout le monde et de mettre un nom sur chaque figure, s'animant malgré son age lorsqu’il apercevait quelque jolie fille et plaisant au beau sexe, non par des mots fins a la Ségur, ou par des réflexions scintillantes 4 la Benjamin Constant, mais par le prestige de son passé, par sa royale politesse, par le tour élégant de ses propos, si simples qu’ils fussent. Que de fois Beyle a vu le héros des deux mondes abandonner soudain les écrivains qui l’encensaient pour aller, et de fort pres, admirer avec des yeux enflammés les épaules d'une dame qui venait d’entrer! Que de fois il l’a vu profiter, vers minuit et demi, 4 Pheure ou sortent les jeunes femmes, de l'occasion qui s’offrait de leur serrer le jupon! Nonobstant, « c’était un personnage de Plutarque; il vivait au jour le jour, sans trop d’esprit, faisant, comme Epaminondas, la grande action qui se présentait. » Tracy mena Beyle chez Mme Cabanis, veuve du célébre matérialiste. Beyle rencontra dans ce salon bourgeois la fille de Cabanis, haute de six pieds et cependant tres aimable ; son mari, le sculpteur Dupaty, l’auteur du Lous XIII de la place Royale, absolument dépourvu de chaleur et d’élan; Vhelleniste Thurot, qui n’avait pas d’autre but que d’étre admis a l’Académie des inscriptions et qui ne se mouchait pas « sans: songer a ménager quelque vanité qui pouvait influer 4 mille lieues de distance sur son élection ». Mais Beyle avait encore toute la délicatesse italienne. Il éprouvait un affreux malaise
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dans une chambre fermée ow se trouvaient dix personnes : il ne put rester chez Mme Cabanis, qui faisait dans son salon un feu d’enfer,
Les Tracy n’oublierent pas sa fuite. La vieille comtesse de Tracy avaitun faible pour Beyle et remarquait une «étincelle» en lui. Mais il passait pour l’amant de la Pasta : les Tracy et leurs amis, rigoristes et collets montés, ne lui pardonnaient pas cette liaison avec une actrice; ils répétaient malignement le mot de M. de Perret : « Beyle a un habit neuf, c'est que Mme Pasta vient d’avoir un bénéfice. » Lui-méme finit par se déplaire au milieu des nombreuses petites-filles de Lafayette et de leurs compagnes, presque toutes blondes et parfaitement convenables, qu’il ne. pouvait jamais distinguer les unes des autres. II se dégoata de ces doctrinaires, de leur haute vertu, de leur lourdeur ennuyeuse, de leurs idées communes. En leur présence et de dessein prémédité il eut des accés de jacobinisme. Il raconte en 1805 que son genre d’esprit « faisait un effet effrayant dans le monde » , que les gens prenaient ses plaisanteries pour des assertions émises de sangfroid et, ne pouvant saisir son ame par aucun endroit, en concluaient qu il élait dangereux et. méchant. De méme sous la Restauration. Il s’avisa de dire devant Tracy et Thurot que s'il avait le pouvoir, il exilerait les émigrés dans les départements des Pyrénées, qui seraient. entourés d’un cordon de troupes, et que ceux qui tenteraient de franchir la ligne seraient fusillés sans pitié. Il passa pour atroce, et désormais Destutt de Tracy, Tétu de Tracy; comme on le surnommait, battit froid a notre jacobin,
Beyle avait connu chez Mme Cabanis le savant Fauriel, qu’il estimait fort. « Parmi les gens qui se mélent d’écrire, disait-il, Fauriel, Mérimée et moi, sommes les seuls exempts de charlatanisme. » Et il ajoutait que Fauriel était l’académicien de France qui mentait le moins, le seul des historiens contemporains dans lequel il edt foi. Fauriel presenta Beyle a Mlle Clarke (1), « petite pie-griéche a demi bossue faite
(1) Plus tard Mme Mohl.
Bere
comme un point d’interrogation, et qui avait l’esprit comme les cornes du chamois, sec, dur et tordu ». Beyle rencontra chez Mlle Clarke une jolie femme qui traduisait Byron et ressemblait étonnamment au poete anglais, Mme Belloc. On crut méme qu'il allait s’amouracher d’elle, et une bonne ame lui remarqua qu il perdait son temps, que la dame était du dernier bien avec Mlle Ad... de M..., « autre point d’interrogation, noir et crochu, petit monstre affreux avec de beaux yeux ». Peu importait a Beyle. Mais bientdt il encourut la disgrace de Mlle Clarke. Il dit un jour a Fauriel que lorsqu’on avait affaire a une princesse ou a une femme trop riche, il fallait la battre, sinon que l’amour s’éteignait. Ge propos fit horreur a Fauriel, et, au nom de Mlle Clarke, Augustin Thierry vint morigéner Beyle, qui le traita de nigaud et qui onques depuis ne revit Mlle Clarke ni Fauriel.
Il avait renoué connaissance avec Mme Beugnot, avec sa fille la générale Curial, avec la générale Bertrand. Ce fut dans le parc de Mme Beugnot, a Corbeil, qu il corrigea les épreuves de Amour. Mais les femmes que recevait Mme Beugnot n'ayaient pas la fraicheur de Mme Curial et les beaux yeux de la comtesse Bertrand. Quelques-unes, comme Mme B. d'H... et Mme de L..., étaient des coquettes surannées. Mme B.d’H..., plus que quinquagénaire, avait les bras encore superbes, portait des robes charmantes, récoltait toujours des amants, et lorsqu’une amie lui reprochait d’avoir pris un lourdaud « Quoi, un étre si laid! » — « Je lai pris pour son esprit », répondait-elle. Mme de L... avait deux amants, l’un pour la ville, l'autre pour la campagne. Ses niéces lui demandaient ce que c’était que l'amour: « C’est, repartit-elle, une vilaine chose
sale dont on accuse quelquefois les femmes de chambre, et, quand elles en sont conyaincues, on les chasse. » Beyle négligea de plairea Mme de L...; illa regardait, dit-il,comme une chose, non comme un étre; et il ne lui parlait que lorsqu’elle lui offrait le the : elle répéta partout qu'il était léger et presque fou.
Le salon de Mme Aubernon était un salon d’opposition libérale.. On y voyait Manuel, le rédacteur en chef du Cour-
rier francais ; Chatelain, Duvergier de Hauranne, Ary Scheffer, Thiers, qui faisait alors la critique du Salon; Mignet, qui s'amugait a tater les cranes et a tirer l’horoscope de chacun; Cousin, Béranger. Mais Beyle causait peu chez les Aubernon. On a prétendu que Cousin le génait et qu'il n’osait s’attaquer au brillant et intarissable philosophe, si vif, si plein de feu et d’action, par instants si bergamasque, mais qui langait a la yolée tant de mots justes. Quoi qu’il en soit, Béranger lui plut; mais il trouvait Aubernon changeant, Mignet dépourvu d’esprit, Thiers aussi bavard qu’effronté, et Mme Aubernon finit par «le prendre en guignon comme immoral». Un soir, il est vrai, au scandale de l’assistance, il déclara tout net qu'il souhaitait la mort du duc de Bordeaux.
La comtesse d’Argout était la femme d’un de ses camarades du conseil d’Etat, Apollinaire d’Argout, qui fut souvent m1nistre durant le regne de Louis-Philippe. D’Argout avait un trés grand nez, et Thiers disait qu’a la chasse, lorsqu’il déboucherait d'une allée, tous les veneurs feraient feu, croyant voir un bois de cerf. Mérimée, qui fut son chef de cabinet, le jugeait «cruche» et l’accusait de faire au moins une brioche par jour. Beyle le considérait comme un fort brave homme, « travailleur impitoyable, mais sans nul esprit ». Ce fut chez la comtesse d’Argout qu’il s’attira de Mme de Mareste une verte réprimande. I] la plaisantait sur Mgr de Quélen qui la confessait dans le salon de l’archevéché : « Ma cousine, cria Mme de Mareste avec fureur 4 Mme d’Argout, imposez le silence a M. Beyle! » é
Cuvier, le savant Mammouth, comme le nommaient ses intimes, recevait, outre ses amis, les membres les plus remarquables de la colonie étrangére. Beyle entendit dire qu'il fallait, pour se guérir de ’horreur qu’inspirent les vils et gros insectes, étudier leurs amours et comprendre ce qu ils font tout le jour afin de subsister. Il s’empara de ce mot. Au lieu de hair les autres, ne valait-il pas mieux, selon la recette de Cuvier, les traiter comme des insectes, rechercher leurs moyens de subsistance, deviner leur maniére de faire l'amour? Plus tard, lorsqu’il présentait son. passeport, il ne s’impatientait pas; il
observait les allures du commissaire de police, le traitait comme un insecte, et le héros d’un de ses romans, Lucien Leuwen, scrute pareillement le cceur des ultras de Nancy : « M. Cuyier me disait qu’étudier avec méthode, en notant avec soin les différences et les ressemblances, était un moyen str de se guérir du dégoutt qu’inspirent les crabes (1). »
Les soirées du baron Gérard étaient brillantes, et nul ne savait mieux tenir un salon ni organiser une féte. Mais Beyle le regardait comme un « charlatan effronté », et il pensait que vingt ans apres sa mort Gérard ne serait méme pas l’égal d’un peintre du troisiéme ordre de l’heureuse Italie.
Les Ancelot étaient tres accueillants. Le mari ou Ancillus, personnage blafard 4 qui Mérimée trouvait une téte de veau, faisait avec trop de succés le vers emphatique et imitait dans ses tragédies le style du Mahomet de Voltaire. La femme ou Ancilla avait le ton glapissant et monotone, le «ton fausset d’un canard » , et ses hétes riaient de sa coquetterie, de ses robustes appas, de ses galantes aventures. « Elle a deux calebasses qui lui garnissent la poitrine, disait Mérimée, et elle orne le front du poéte Ancillus d’autre chose que des lauriers du génie. » Toutefois Beyle la nommait la dixieme Muse et souhaitait son esprit a la femme qu'il réyait. De Civita-Vecchia, en 1840, il enyoyait ses compliments aux « anciens du lieu » et assurait qwil serait plus heureux qu'un ministre s'il pouvait reparaitre aux mercredis de Mme Ancelot. Elle a raconté depuis qu’il était ému de tout, qu'il éprouvait mille sensations diverses en quelques minutes, qu'il cachait sa tristesse sous des plaisanteries et semblait homme le plus gai du monde malgré les vives contrariétés qu'il avait eues dans la journée, qu il discutait souvent avec Mérimée dont le calme insouciant et légerement moqueur le troublait un peu, mais qu’'au bout d’un instant « son esprit jaillissait de nouveau plus énergique et plus original (2) ».
Viollet-le-Duc, spirituel et fort instruit, chef de division a
(1) Mém. d’un touriste, 11,22 et 150; Leuwen, 105. (2) Mme Ancetor, les Salons de Paris, 61-69; Corr., I], 292; Srnytenskt,
Sept lettres, 27.
la maison du roi, auteur d’un Nouvel Art poétique, éditeur de Rotrou, de Régnier et de Boileau, défendait avec la méme inflexible rigidité les droits de la branche ainée des Bourbons et les doctrines de la littérature classique. Malgré la différence des opinions, Beyle le nommait son cher et obligeant ami, et, le vendredi soir, il allait dans son salon rompre des lances avec lui.’
Ce fut chez le beau-frere de Viollet-le-Duc, chez Etienne Delécluze, que Beyle se trouva sur son terrain (1). Le critique d'art des Débats réunissait tous les dimanches, de deux heures a cing, ses amis et ses connaissances dans Vappartement ou, comme il disait, dans le petit grenier qu’il occupail au cinquiéme étage de sa propre maison, rue Chabanais, au coin de la rue Neuve des Petits-Champs. C’était, au fond, un béotien, et Beyle le comparait au vicaire de Wakefield, mesquin, vaniteux, bourgeois, capable, lorsqu’il avait acheté des mouchoirs, d’assurer instant d’apreés que c’étaient des mouchoirs inestimables qu’on ne pouyait acquérir a aucun prix dans Paris. Mais il y avait dans son salon, dans son « galetas plafonné », des discussions franches et trés intéressantes. Il avait du tact ; il-savait diriger la conversation et couvrir la retraite des imprudents qui s’avancaient trop loin. Beyle vit chez Delécluze nombre d’écrivains et d’hommes @esprit : les uns causant avec abandon, les autres se tenant sur la réserve, d’autres assis sur un yvieux canapeé rouge, appuyés aux bibliothéques, blottis dans les encoignures et se contentant d’écouter, représentant le public.
C’étaient les rédacteurs du Globe : Dubois, qui ne pouvait en causant finir ses phrases et qui manquait de persistance dans toutes choses; Charles de Rémusat, le mobile et ondoyant Ampére, Duvergier de Hauranne, qui blamait trés séyérement
(1) Cf. Souvenirs dégotisme, 125; Sawre-Bevve, Nouv. Lundis, U1, 109; DevictuzE, Souvenirs de soixante années. Mais les conversations n’ont pas eu lieu telles que les cite le bon Etienne; il n’a pas consulté son journal avec conscience, et lorsqu’il fait parler Stendhal ou Courier, il copie les principaux endroits de Racine et Shakespeare et de la préface de la traduction d’Hérodote. Il faut, pour avoir une idée de ces entretiens, lire les notes de DentciuzE publiées par la Revue retrospective, 1889, p. 276-288.
les actes de Ja Restauration et manifestait dans le suecés du romantisme une confiance sans bornes, sagace d’ailleurs et caustique, étudiant Stendhal et le regardant comme un homme qui se donnait tous les jours un démenti et qu’obsédait un fantome, la peur d’étre commun; Vitet, un des silencieux du salon, mais qui possédait déja, comme Rémusat, la fermeté, la streté de lage mir, et qui, dans les trois ouvrages qu'il allait publier sous la forme de scénes dramatiques, les Barricades, les Etats de Blois, la Mort de Henri III, prouva quwil avait profité des discours de Beyle; le doux, exact et ingénieux Magnin, que Beyle jugeait plein d’idées; Sainte-Beuve, qui paraissait 4 Beyle un peu affecté dans ses vers, mais appele aux plus hautes destinées littéraires; Albert Stapfer, ardent, avide de s'instruire, qui traduisit Goethe et renonga trop tot ' a la littérature.
C’était Théodore Leclercq. Il parlait tres peu chez Delécluze, tout en prenant un vif intérét a la conversation. Beyle croyait que Fiévée corrigeait ses Proverbes ; mais ces « petits tableaux » lui semblaient plus attachants que les esquisses de Carmontelle, et il louait dans Leclercq l’excellent acteur : sur les théatres de société, Leclercq jouait les réles ridicules, comme celui de l’amant berne ou celui de l’Allemand qui baragouine le franeais.
C’était Paul-Louis Courier, aux traits rudes, au costume négligé. Il poussait la franchise jusqu’au cynisme, et les hétes. de Delécluze trouvaient, les uns, qu'il avait gardé les manieres et le ton d’un canonnier; les autres, qu'il affectait les -facons et le langage d’un vigneron. Mais certains, qui le vyovaient dans le monde, assuraient qu’au milieu des femmes il était de trés bonne compagnie. Beyle Vaimait beaucoup; il le qualifiait de grand homme; il partageait la plupart de ses idées, voire, dit-il, ses faiblesses abominables.
C’étaient les deux auteurs des Soirées de Neuilly : Gave, sérieux, froid, triste; Dittmer, ancien officier de cavalerie, plein de grace et de simplicité, racontant des anecdotes de régiment et contrastant avec son collaborateur par sa belle figure, sa bouche souriante et son teint fleur.
C’était Sautelet, jeune éditeur, tres actif, tres répandu, trés aimable, qui faisait dans les réunions du dimanche lire et critiquer les manuscrits que les romiantiques lui proposaient de publier. Il se tua lorsqu’une riche veuve lui préféra le fils du maréchal Pérignon.
C’était Cerclet, aimable jouvenceau, modeste et timide, fondateur du journal le Producteur, qui deyait expliquer au public Je systeme saint-simonien et propager en France des notions d’économie politique. Il lut son programme chez Delécluze. Des quil eut prononcé le mot économie politique, Beyle s’en alla. «C’est un brise-raison, remarqua Cerclet, et il ne connait que lui. » Mais quelques jours plus tard paraissait une petite brochure de Stendhal, D’un nouveau complot contre les industriels. Beyle n’avait pas compris l’idée de Cerclet; il s’élevait contre Vindustrialisme qui voulait se confondre avec la véritable et loyale industrie, et il se moquait des grands industriels qui pronaient leur profession comme la seule utile et la seule vertueuse.
C’étaient le baron de Mareste, M. de Guizard, homme intelligent, qui discutait avec plus d’apreté que d’éloquence; Artaud, qui, selon Stendhal, n’a pas mis moins de deux contresens et @une absurdité par page dans sa traduction de Dante.
C’était le botaniste Adrien de Jussieu, « fin et dégoaté de tout comme Fontenelle », long de visage et de taille, penché par habitude, souriant sans cesse et parlant peu, jugeant les coups et disant chaque fois a Delécluze si ces messicurs avaient été plus amusants que le dimanche d’avant.
C’était Mérimée, qui langait par intervalles un mot incisif ou une réflexion bouffonne. Tout le monde louait son solide savoir et son esprit ferme. « G’est un fameux lapin », disait Delécluze, et Mérimée est le seul auquel le critique des Débats ait pardonné d’étre romantique.
Cette. société fit sur Stendhal une vive impression. Elle lui parut nonpareille. Ghaque dimanche, il admirait le bon sens des causeurs et la profondeur de leurs apercus. Ce fut alors qu'il gotta pleinement ce plaisir, qu'il nomme le plaisir fran- ¢ais par excellence, le plaisir d’une conversation aimable et
Ae ue
gaie qui touche a tous les sujets. Lui-méme, dans ces réunions, jeta plus d’un mot piquant, plus d’un trait brillant, plus d'un étincelant paradoxe. II était, nous dit-on, un vrai bouteen-train; il tenait le dé; il faisait le diable a quatre. On aurait cru qu'il voulait, 4 force de sophismes et de demi-vérités, agacer, taquiner ses auditeurs, les obliger a ferrailler avec lui, et l'un des assistants le compare a ce corsaire qui dinait avec des Flamands, et qui, pour secouer l’apathie des convives et les tirer de leur silence, déchargeait ses pistolets sous la table.
Les saillies de sa correspondance reproduisent celles de sa conversation. Tantét, il disait que « Bossuet, c’est, comme Cousin, de la blague sérieuse », et il surnommait Chateaubriand le Grand Lama, et Théodore Jouffroy, le traducteur de Read, Thomas Roide. Tantot, il défendait Inquisition et qualifiait la tolérance d’absurdité : « Quoi! un malheureux se prépare des centaines d’années de douleurs atroces au fond d’une chaudiére d’huile bouillante, et je ne les lui éviterais point par quatre ou cing ans de prison, ou méme par une douleur de deux heures au milieu d’une place publique et au-dessus d’un foyer! Quelle cruauté de n’étre pas cruel! » Tantot, il soutenait que le manque de liberté et le papisme causaient tous les crimes, que les hommes étaient le résultat de ce que les lois mettent dans leur téte et le climat dans leur coeur : « Lorsque je suis arrété par des yoleurs ou qu’on me tire des coups de fusil, je me sens une erande colére contre le gouvernement et le curé de lendroit; quant au voleur, s'il est énergique, il m’amuse. » Tantot, il déclarait que les Frangaises lui étaient indifférentes; qu’elles penchent la téte sur lépaule a l’endroit le plus intéressant de leur discours; qu’elles songent constamment a l’effet qu’elles produisent sur Vassistance ; qu’elles donnent de longs détails sur l’étoffe de leur robe; quelles nomment un tableau une « grande page historique » : « Si je rencontre une Francaise, et si par malheur elle est
bien élevée, je me rappelle sur-le-champ la maison paternelle
et P’éducation de mes sceurs, je prévois tous ses mouvements . Rus: ’ 9
et jusqu'aux plus fugitives nuances de ses pensées; cest ce
qui fait. que j'aime la mauvaise compagnie, ou il -y a plus d’im-
prévu. » Tantét, il contait des souvenirs militaires et os trait que les choses de la guerre se passent autrement qu'on ne le croit, que les généraux ne prononcent jamais ces belles proclamations et ces allocutions superbes gu’on lit dans les histoires, mais qu’un mot familier et cru, un juron grossier, une plaisanterie cynique valent mieux que les plus grandes phrases du monde pour entrainer le soldat; il citait ce général criant a sa cavalerie qui se débandait : « En ayant, s..., Jai le c... rond comme une pomme », et ce qu'il y a de drole, ajoutait Beyle, c’est que cela paraissait une harangue comme une autre.
Tel était Stendhal en conversation : spirituel, original, paradoxal, amusant. Dans sa physionomie, dans sa parole, il y avait une vive et captivante gaieté. Il ne se risquait pas d’abord, et l'on sentait qu’il craignait de passer la mesure, quil s’était promis d’étre calme et modéré. Mais bientot, emporte par sa verve, il s'exprimait avec émotion, avec véhémence, et, malgré son désir de ménager l’amour-propre de ses auditeurs et de « garder les avenues contre la critique » , il avait souvent mauvais ton, négligeait trop les convenances, lancgait de trop mordantes épigrammes, lachait des termes malséants : « Si vous aviez, lui disait Delécluze, un peu plus d’éducation! » Un jour, dans un cercle, au milieu de dames, en racontant une aventure galante, il prononca un mot de si haut goat que la stupeur se peignit sur toutes les figures, et que, pour ne pas rougir, les femmes se prirent a rire aux éclats. Chez le baron Gérard, lorsqu’il voyait venir Mme Sophie Gay et sa fille Delphine, qu il ne pouvait souffrir, il se mettait a temir des propos si saugrenus qu’elles battaient en retraite. Quand il se présenta pour la premiére fois chez Mme Ancelot, il se fit annoncer sous le nom de César Bombet, se donna pour un marchand de bonnets de coton, tres occupé parce qu’il fournissait le ministre de la guerre, courant dés le matin les casernes pour placer sa marchandise, glorieux de coiffer Varmée francaise, heureux d’éviter a tant de soldats les rhumes de cerveau, et, tout én jouant son role de bonnetier, il daubait sur les livres, les picces et les tableaux du jour.
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Ces succés de société ne refroidirent pas ’humeur nomade de Beyle, et de 1821 a 1830 il quitta plusieurs fois Paris pour — voyager hors de France. en Italie et en Angleterre.
Le 18 octobre 1823, il s'embarquait dans la malle-poste de Dole. Quelques jours plus tard, il prenait a Poligny la dili-
gence de Geneve, et par lauberge des Rousses, qui lui rap-
pelait un mauyais quartier général de Pologne, par Saint- Cergues, il arrivait en Suisse; puis, par les iles Borromées, par Alexandrie, il gagnait Génes et de la Livourne. Au milicu de décembre, il était a Rome, ow il se faisait des amis « a foison». | :
En 1825, au mois de novembre, il est de nouveau a Rome : il y éprouve plus vivement que jamais le « ravissement de antique » , et son ceeur bat lorsqu’il entre au Colisée.
Il y revient a la fin de 1826, et il décrit spirituellement dans une de ses lettres le grand monde de cette « seconde capitale de l'Europe » : les dames aux robes si décolletées qu il « faudrait étre bien difficile pour n’étre pas reconnaissant envers leur couturiére », les abbés francais ne sachant que faire de leurs yeux au milieu de tant de charmes et détournant la vue de ces scandaleux appas, les abbés italiens les regardant avec intrépidité, un cardinal en grand costume rouge donnant Ia main a l'une de ces voluptueuses Romaines pour la présenter dans un salon.
A la fin de 1827, il est a Genes chez le marquis di Negro; il parcourt Vile d’Elbe et Vile d’Ischia; il revoit Naples et Rome, Ferrare et Bologne; a Florence, il retrouve un camarade de Pécole centrale, Gonsolin, recoit un bienveillant accueil du libraire Vieusseux, de l’avocat Salvagnoli, des marquises Bartoli, de Lamartine, alors secrétaire de l’ambassade francaise, et assiste aux bals que donne le prince Borghese dans ses trente-cing salons situés de plain-pied et meublés avec un gout meryeilleux. Il pousse jusqu’a Venise; il admire l’Assomption du Titien; il passe plusieurs soirées avec le poéte Buratti, dont il s'engoue : « Quelle différence de cet homme de génie a tous nos gens 4 chaleur artificielle! Que dire de Buratti comparé a Soumet et 4 Mme Tastu! » Il pensait rester quelques jours a
T's STENDHAL-BEY LE
Milan. Mais ‘il eut une déception. Lorsqu’il habitait la ville de 1814 a 1821, le directeur de la police était un ancien fonctionnaire de Napoléon, ami des libéraux, Giulio Pagani. « Ia toujours été fort poli a mon égard, écrivait Beyle dans Rome, Naples et Florence, et je lui dois des remerciements. » En 1828, Pagani était directeur de la loterie, et la police avait pour chef Torresani, qui trouvait dans Rome, Naples et Florence «le plus mauvais esprit politique, les plus vifs et audacieux sar- ‘casmes contre l’Autriche, les plus évidentes calomnies contre beaucoup de personnes ». Beyle était arrivé dans la nuit du 1* janvier 1828 4 Milan. Lorsqu’il demanda son permis de séjour, il recut l’ordre de partir sous douze heures. I] protesta. On lui répondit qu'il était auteur de Rome, Naples et Florence, qu il avait dans ce livre critiqué le gouvernement autrichien — qui, & vrai dire, sentait trop sa force et sa dignité pour se soucier de pareilles diatribes, — qu'il avait attaqué lhonneur et la réputation de nombreux sujets de cet Etat, et spécialement de dames respectables, bref qu'il avait abusé de l’hospitalité milanaise. Il répliqua que Stendhal et Beyle n’étaient pas synonymes, et que dés son retour a Paris il enverrait par Y’ambassade sa justification. Mais dans la nuit méme il prit la route du Simplon. C’était, conclut Torresani dans son rapport, «un homme irréligieux, révolutionnaire, ennemi de la légitimité et de tout ordre politique, et il a fait un ouvrage infame, Histoire de la peinture en Italie (1) ».
Stendhal fit dans la méme période trois voyages au dela de la Manche : lun en 1817, l'autre en 1821, le troisieme en 1826.
En 1817, il admira la fraicheur de la verdure et la beauté des grands arbres vénérables qui peuplent les campagnes, ctdont plusieurs ont vu Guillaume le Conquérant. « Rien au monde, dit Julien Sorel, n’est attendrissant comme les paysages anglais. » Mais (7 nation lui parut « corrompue par une teinte de férocité hébraique ». Londres lattrista, et il proposait d’y
(1) A. v’Ancona, Spigolature, p, 24-25.
placer cing ou six ceuvres de Michel-Ange, qui reléveraient ce que l'ensemble de la ville a de monotone ou de plat.
En 1821, il voulait « mettre entre Mathilde et lui les pieces de Shakespeare et l’acteur Kean ». Il trouva dans Kean le tragique qui lui convenait. « Je l’adorais, dit-il; il remplissait mes yeux et mon coeur. Avec ‘quel enthousiasme de tendresse il s’écrie amen, amen, with all my soul! lorsqu’il entend la priere de Desdémona! Rien de comparable a l’Angleterre pour la déclamation et les jardins. » Mais bien qu'il se vante d’étre resté fidéle a Mathilde, bien qu'il assure qu’on devient insensible lorsqu’on a connu la beauté italienne, il ne manqua pas de terminer ses soirées chez une pauvre fille de Westminster Road, et il gotta la satisfaction d’étre bonhomme et d’écorcher l’anglais avec la petite miss Appleby, timide, pale, tres empressée et fort soumise, heureuse de boire du véritable champagne, témoignant sa joie par des transports toujours décents.
Dans son troisiéme voyage, en 1826, Beyle étudia plus attentivement la société anglaise. II déclara la religion malfaisante, abominable. Quoi! rompre le sabbat, c’est-a-dire, aller a la campagne et s’amuser un peu, était un grand péché! Les Anglais songeaient-ils que les dimanches sont le sixiéme de la vie? Ils s’écrasent de travail pendant six jours de la semaine, et le septieme ils s’interdisent toute espéce de plaisir! Mais a quoi bon cet acces d’indignation, puisque Beyle reconnait instant d’aprés que les prétres, aidés par la tristesse du climat, ont fait des Anglais le peuple le plus religieux de ’Kurope? Comme d’ordinaire, il méle a quelques vues justes nombre d’idées fausses. Il prétend que Pitt a dupé la nation britannique, triplé la dette et combattu la France pour assouvir sa haine des Frangais, apdtres de la liberté, et pour défendre laristocratie contre le peuple. Mais ne dit-il pas en méme temps que les neuf dixiémes de l'Angleterre voulaient passionnément la guerre?
Beyle écrivait alors 4 Colomb qu’il venait se reposer en Angleterre. Il y venait, en réalité, pour mieux consommer sa
‘rupture avec une femme qu'il aimait depuis trop longtemps — depuis deux ans — Mme Clémentine C*™*, celle qu'il nommait Menta.
Menta était la fille d'un ancien préfet de Napoléon, comtesse, de méme qu’Elvire, dont elle était l’amie, et femme d’un général de division, pair de France. Elle tenait de son pere, selon le mot d’un contemporain, un coquin de nez assez protubérant, et Napoléon qui lui demandait son nom disait en éclatant de rire: « J’aurais da vous reconnaitre a votre nez, qui est bien celui de votre pere! » Néanmoins elle était belle personne; ses yeux respiraient la candeur, et, si elle ignorait l’orthographe et la ponctuation, elle avait infiniment d’esprit; Beyle la regarde comme la plus spirituelle de ses maitresses. Offensée par son mari, quil’avait frappée plusieurs fois et qui lui préférait ses femmes de chambre, elle prit un amant par vengeance, et jusqu’a la fin de sa vie elle eut le désir et le besoin d’avoir un amant. Elle ne faisait pas d’avances, elle n’avait pas la volonté de se donner, et toutefois elle ne savait pas résister soit 4 d’habiles manceuvres, soit a la passion sincere. Elle se repentait ensuite, elle se désolait de sa faute, mais elle conjurait le remords et croyait remplir une sorte de devoir en témoignant 4 ’homme qui devenait son maitre un dévouement absolu (1).
Beyle la connaissait de longue date : il la voyait sous l’Empire dans le salon de sa mére. Il résolut en 1824 del’ «attaquer ». Un jour qu'il se promenait avec elle dans un parc : -« Je ne suis qu’un lache, se dit-il, si je ne me déclare pas lorsque nous serons arrivés a tel arbre de l’avenue », et, quand il fut prés de l’arbre, il se déclara.
La liaison s’établit au mois de mai 1824. Elle fut trés ardente a ses débuts. Menta devait faire de fréquentes absences, et Beyle lui écrivait assidiment; lui jurait qu il ne pensait qu’a elle : « Je t'aime tant aujourd’hui, je te suis tellement dévoué, que jai besoin de l’écrire, ne pouvant le dire a personne. » Ou bien encore : « Mon amour ne ressemble
(4) Cf. Srryrensxr, Revue blanche, 45 mars 4893.
peut-etre pas 4 celui que tu as vu dans le monde ou dans les romans; je voudrais, pour que tu n’eusses pas d’inquiétude, qu il ressemblat a ce que tu connais au monde de plus tendre. »
De son coté, Menta aima Beyle avec folie. En deux ans, il recut delle 215 lettres, a peu pres quatre par semaine! « Dites-moi, lui mandait-elle dés les premiers jours, dites-moi, Monsieur, Comment nous pourrons nous voir avant lundi, ne fat-ce que dix minutes; car partir pour la campagne sans avoir entendu je t’a’me me parait un sacrifice au-dessus de mes forces. »
Elle eoutait esprit et loriginalité de Beyle, et dans certains moments elle lui trouvait une gentillesse, une grace qui la ravissait. Lorsqu’elle sentait la main de Beyle se promener sur sa peau, ou, comme elle s’exprimait plaisamment, sur son vieux cuir, elle frémissait de plaisir. Non qu’elle fait sensuelle : a Ventendre, sa santé était trop délabrée pour qu'elle eat beaucoup de tempérament, et elle appréciait peu « ces gros mérites qui accompagnent généralement les larges épaules » . Elle aurait youlu passer avec Beyle des mois entiers sans pouvoir rien lui accorder : « Je profite des tours de force d’un certain genre, mais je ne les estime point; c'est parce que tu as été trop sublime sous ce rapport que je me suis senti du refroidissement; c’était une maniére trop vulgaire de me prouyer ta tendresse. »
La passion des deux amants ne connaissait pas la prudence et ne tenait aucun compte des obstacles. Durant la belle saison, Menta habitait le chateau de Mouy, non loin d’Andilly. Beyle lui fit secreétement des visites romanesques en usant de précautions fort minutieuses qu’elle lui dictait. Au mois de juillet 1824, il resta trois jours de suite dans la cave de la maison. Menta lui apportait a manger, faisait le ménage, vidait la chaise percée, et pour entrer dans cette cave elle n’hésitait pas, comme fera le Julien de Rouge et noir, a placer et a replacer une échelle.
Au bout d'un an, Beyle se lassa. Il était, a-t-il dit, vif, passionné, fou dans les commencements; mais de ce deélire il passait en un clin d’ceil a la raison parfaite, et bientét ce
n’était plus chez lui que « glace fondante » . Menta le trouva bizarre, désobligeant, et peut-étre layait-elle blessé par sa jalousie, par ses soupgons, par ses vaines terreurs. Elle l’accusait de vivre avec des filles de joie et d’aimer la Pasta. Elle croyait qu'il lui avait communiqué les germes d’un mal honteux, et elle le traitait de mauvais libertin. Plus d’une fois elle craignit d’étre enceinte, et elle avait résolu, si pareil malheur lui advenait, de se donner la mort, de « s’endormir a la vapeur de six sous de charbon » ; —- elle a, du reste, fini par le suicide (1).
En 1826 se produisit la rupture (2). Menta eut la faiblesse d’avouer a Beyle qu’avant de le connaitre elle avait un amant. Beyle la couvrit d’injures et d’outrages. « Vous étes affreux pour moi, lui dit-elle alors; vous qui avez eu cent maitresses, avez-vous le droit de me maltraiter?» Il partit pour l’Angleterre, tandis que Menta se rendait ala campagne. Mais en une lettre poignante qu’elle écrivit 4 batons rompus 4 la veille d’un grand diner quelle donnait, et durant ce diner méme, pendant que quarante personnes étaient a table, elle rappelait a Beyle sa conduite et ce qu’elle nommait son manque de procédés, sa dureté, sa barbarie, sa férocité : « Votre amour est le plus affreux malheur qui puisse arriver 4 une femme; si elle a du bonheur, vous le lui 6terez; si elle a de la santé, vous la lui ferez perdre; plus elle vous aimera, plus vous serez dur et barbare pour elle; quand elle vous aura dit je tadore, alors le systéme arrivera avec lequel vous lui raffinerez de la douleur tant et méme plus qu'elle n’en pourra supporter. Qu'il est pénible de trouver infame l’étre qu’on aime!» Elle jurait de hair Beyle jusqu’a mort : « Ce doit étre
une grande jouissance de détester un homme qui vous a fait tant de mal! »
(1) Le 1% juin 1840. Elle était née le 5 mai 1788 et mariée depuis 1808.
(2) Cette date suffit A prouver l’inexactitude de l’anecdote racontée par Mérimée sur Mme C... Beyle n’eut pas 4 céder la place auprés de cette dame a un général, ni A proposer le soir un duel a son rival par une fable allégorique, et Daru n’eut pas A lui faire une forte semonce. Cf. sur cet épisode Aug, CorviEr, Comment:a vécu Stendhal, 138-148,
Pourtant elle s’apaisa. Elle devint l’amie de Beyle et lui demanda des conseils. Il essaya plus tard, en 1836, de la reconquérir. Mais elle était désormais « Mme Clémentine » et non plus « Menta » ; elle repoussa toute reprise de possession en disant qu’on ne rallume pas de. feu avec des cendres, et c’est alors que sous les grands arbres de la promenade de Laon, Beyle, les larmes aux yeux, racontant son aventure a Mérimée, lui avoua qu il avait vu Mme C... agée de quarantehuit ans, et qu'il s’était trouvé aussi amoureux qu’au premier jour. Néanmoins Vintimité subsista. En 1837 elle en appelait aux «doctes avis de l’auteur de l’Amour » pour savoir comment elle pourrait conserver un amant qui semblait se dérober. Elle allait voir Beyle dans sa chambre d’hotel; il était son confident, son confesseur : « Vous m’étes nécessaire, lui écrivaitelle; ce n’est que sur yous que je m‘appuie pour prendre un peu de forces. »
Pas plus que Menta, Beyle n’était inconsolable. Une jeune dame, trés brillante et coquette, qu'il avait connue chez les Tracy et qui voyait en lui une espéce de Huron, lu témoigna vers cette époque une cxtreme bienveillance. Sur un ton charmant et sans avoir l’air d’approuver ou de désapprouver, elle lui racontait ce qu’on disait de lui: c’était son ministre de la police. Un jour, il vint prendre congé delle. Elle lui dit au milieu de son salon: «J'ai a vous parler », et, dans un passage qui conduisait a lantichambre, elle lui donna sur la bouche un baiser qu'il lui rendit avec ardeur. Mais il ne laimait pas, et tout finit 1a (1).
Sa liaison avec Mme Alberthe de Rubempré fut moins platonique. C’était une amie du peintre Schnetz et du sculpteur Duret qui voulut faire son buste, une petite-cousine de Delacroix et la fille de cet actif et aventureux Boursault- Malherbe qui joua la comédie sur la scéne du Théatre-Francais, composa l'Ecole des épouses, fonda le Théatre-Moliere, représenta Paris a la Convention, obtint Ventreprise du balayage public, exploita les maisons de roulette et de
(1), Souvenirs d’égotisme, 50.
trente et quarante, profita de sa- fortune pour acquérir une magnifique galerie de tableaux et créer un célébre jardin, acheta la salle Ventadour, dirigeal’Opéra-Comique, et finit, apres avoir vendu ses toiles et ses fleurs, par élever sur l’emplacement de son pare deux rangées de maisons qui regurent le nom de rue Boursault. Mme Alberthe demeurait alors rue Bleue. Aussi Beyle et ses amis l’appelaient-ils Mme Bleue et plus souvent Mme Azur. Elle avait, teémoigne Mérimée, beaucoup d’esprit et de coeur, la téte excellente, mais folle. Elle s'engoua des tables tournantes. Sa chambre, tapissée de noir, ressemblait a celle d’un alchimiste, et la toilette bizarre qu’elle portait dans son intérieur, robe de velours noir et cachemire rouge, lui donnait l’air d’une magicienne. Stendhal la juge sévérement : c’est une des Frangaises les moins poupées qu'il ait rencontrées, mais une « catin ala du Barry et qui n’ayait rien de sublime comme la Pietragrua ». JL avoue qu'il V’aima pendant un mois, et si peu qu'il ne se souvenait plus de son prenom quelques années plus tard. Pourtant, lorsqu’elle s’éprit de Mérimée, il fut au désespoir; il demanda grace a son ami : « Je n’ai aucun goat pour elle, répondit Mérimée, j’ai yu ses bas plissés sur sa jambe en garaude. » Mme Azur avait de Vinfluence dans les ministéres. Beyle, qui parle d’elle avec tant de dédain, ne faisait pas difficulté de s’adresser a elle pour avoir la croix. Elle était devenue la maitresse du baron de Mareste. « J’ai, disait Stendhal en 1832, inoculé a Mareste d'une maniére plaisante mon amour pour Mme Azur, dont il est depuis deux ans l’ami fidéle, et, ce qui est plus comique, il a rendue fidéle (1). »
Au milieu de ces amours et de ces voyages, Beyle, qui ne pensait a l’argent que lorsqwil en manquait, Beyle, dépensier, prodigue, insoucieux de l’avenir, avait dissipé les derniers restes de son patrimoine. Au mois d’avril 1828 il constate quil «n’a rien», qu'il doit quelques centaines de francs a son
(1) Vie de Henri Brulard, 15, 19, 33; Souvenirs @eégotisme, 15, 74, 288; Journal de Detacrorx, I, 259. En 1848, elle habitait la rue Trudon, n° 3.