‹ Stendhal-Beyle;Chapitre 27 sur 74 · CHAPITRE X CONSULATS ET CONGES · texte numérisé non relu

CHAPITRE X CONSULATS ET CONGES

Le 29 juillet 1830. — Jugements de Beyle sur Louis-Philippe et la monarchie de Juillet. — Mémoire présenté a Charles X sur Je conclave de 1829. — Lettre au comte Molé. —- Beyle consul a Trieste (25 septembre 1830). — Départ (6 novembre 1830). — L’exequatur refusé par Metternich. — Beyle nommé a Civita-Vecchia (janvier 1831). — Rapports au ministére. — Ennui et découragement. — Projet de mariage avec Mlle Vidau. — Ancéne. — Séjours 2 Rome. — Irritation des bureaux. — La croix d’honneur. — Premier congé (aout-décembre 1833). — Second congé (mai 1836-juin 1839). — Le salon de Mme de Castellane. — Eugénie de Montijo. — Voyages en France et 4 ]’étranger. — Sutton Sharpe et Hook. — Mme Jules. — L’assaut du 25 décembre 1836. — Beyle vert galant. — Chute du ministere Molé. — Retour a Civita-Vecchia. — Lysimaque Tavernier. — Maladies. — Congé de santé. — Arriyée de Beyle 4 Paris (8 novembre 1841). — Sa mort (23 mars

» 1842). — Frédéric Styndall.

La chute des Bourbons étonna Beyle. II ne la prévoyait pas: il remarquait qu’«une sorte d’alarme sourde agitait les esprits» , il pressentait qu’ «il y aurait combat»; mais, lorsque parurent les ordonnances, il crut, tout comme Polignac, a une émeute, non a une réyolution, et il pensa que Marmont avait assez de troupes pour écraser les insurgés. Ses amis de la haute société, par exemple le baron de Mareste, avaient une confiance entiére dans la force du gouvernement de Charles X, et lui-méme s imaginait que le peuple manquerait de résolution et de constance. « Les Francais, disait-il, ont donné leur démission en 1814, et que les Parisiens quittent le juste soin de leurs m eubles d’acajou pour affronter les cuirassiers de la garde royale, c’est ce que je ne.croirai que dans l’autre monde (1). »

(1) Mémes sentiments chez Cousin, Villemain et tous:les matadors qui se

La veille de Ja victoire populaire, 4 onze heures du soir, chez le comte Réal et sa fille, la comtesse Lacuée, qui ne lu pardonnérent jamais son scepticisme, il se moquait des Parisiens et de leur semblant de. résistance. Il dut en rabattre, il dut avouer que Paris tenait le premier rang pour le courage comme pour la cuisine et pour l’esprit. A l’abri des colonnes du Théatre-Francais, il vit les insurgés attaquer intrépidement le Louvre défendu par les Suisses. Aussi assurait-il qu’il n’oublierait de Ja vie: et le beau soleil du 29 juillet et le drapeau tricolore qui flottait pour la premiere fois sur les Tuileries depuis quinze ans. I] ne tarissait pas sur la conduite du peuple; il déclarait que le spectacle était unique, quil y avait sur cent hommes sans bas et sans veste un homme bien vétu, que la canaille avait été héroique dans la bataille et clémente apres le triomphe. II finit par étre plus enragé que les vainqueurs : lorsque les signataires des ordonnances furent condamnés a la détention, il s’écria qu’ils méritaient la mort et il s'irrita contre |’ « étiolement d’ame » des bourgeois de Paris qui croyaient étre généreux !

I] avait compris sur-le-champ que le duc d’Orléans ramasserait la couronne abandonnée par Charles X, et il fit afficher un petit placard signé « Beyle, auditeur au conseil d’Etat » : il y disait que le tréne devait étre offert au duc d’Orléans et, aprés lui, a son fils ainé, si la nation l’en jugeait digne. Quelques mois plus tard, lorsqu’il fallut adopter de nouvelles armoiries, 11 envoya, sous le nom d’Olagnier de Voiron, une lettre aux journaux: « Toutes les bétes sont prises : lEspagne a le lion; Vaigle rappelle des souvenirs dangereux; le cog de nos basses-cours est bien commun et ne pourra préler aux

métaphores de la diplomatie. Je propose le chiffre 29. Cela

est original, vrai, et la grande journée du 29 juillet a déja ce vernis d’héroisme antique qui repousse la plaisanterie. »

Des 1827 il avait apprécié favorablement Louis-Philippe. C’était, selon lui, un homme assez avare, mais fin et rusé, qui

moquaient de V'insurrection (K. O’Meana, Mme Modl, 73), chez Carrel ct

Achille Bouchet qui ne croyaient pas au succés de la résistance (p’ ALTON-SakE, Mem-, 1, T1-et 160),

possédait un grand fonds de raison; il aurait sans doute la régence pendant la minorité du duc de Bordeaux et il serait «centre gauche », établirait un systéme de bascule entre les blancs et les bleus; il aurait avec lui quiconque avait quatre mille francs de rente en province et six mille francs de rente a Paris. Beyle ne donne pas au roi les mémes éloges qu’au duc d'Orléans. Il lappelle en 1835 le plus fripon des rois et l’accuse d’exiger des préfets ses propres qualités, les qualités d’un procureur de basse Normandie. Il assure que Phypocrisie regne de plus belle comme sous |'Empire, mais qu’au moins en 1809 elle ne pouvait se passer de bravoure. I] nomme le juste milieu une « halte dans la boue» (1). Il se moque des « ministériels » qui jouissent 4 Paris de tous les agréments et qui récoltent dans les départements le mépris public. Il reproche au ministére de poursuivre sans pitié les journaux, d'imtenter plus de cent procés a la Tribune. Il blame les meurtres de la rue Transnonain et les rigueurs d’un pouvoir qui détient des centaines de pauvres diables dans les horribles cachots de Mazas, de Clairvaux, du Mont Saint-Michel. I] parle avec émotion de ces ouvriers qui font des émeutes et qui se défendent avec des fusils de chasse, a 400 contre 10,000 : « Padmiration sera toujours pour le parti qui n’a ni canons ni pétards. » Il ne cache pas sa sympathie pour Armand Carrel : « Oh! ce roi quin’a pas fait Armand Carrel conseiller d’Etat! Mais Carrel aurait refusé, et avec raison. Il aime mieux étre candidat a la présidence de la République que conseiller d’Etat; un conseiller d’Etat a douze mille francs, et Carrel recoit trente mille francs pour dire dans le Nationalce qu’il pense; d’ailleurs, son nom est dans toutes les bouches! »

Ce qui le dépite et par instants l’exaspére, c’est la politique extérieure de Louis-Philippe. Il la juge humiliante et indigne de la France : « Quoi! répétait-il en 1840 a un ami de Civita- Vecchia, le gouvernement abandonne Il’Italie et la Pologne! Et le voici maintenant qui trahit le vice-roi d’Egypte! Quel

(4) Leuwen, 8. Dés 1831 il écrit 4 Mérimée : « Nous avons de la boue pardessus la téte », et Mérimée lui répond: « Vous avez bien raison; n’est ma

pudeur, je dirais bien de la m.....

comble de lacheté et d’infamie! Je rougis d’étre Francais! »

Et il lui advint de dire, dans un accés de prophétique coleére, que le gouvernement de Louis-Philippe n’avait pas de bases solides, qu'il pouvait s’écrouler du jour au lendemain, qu’on verrait peut-étre dans quelques années un Bonaparte se saisir de la puissance supréme, que l’Empire avait laissé en France des traces bien profondes (1).

Toutefois, a d’autres moments, avant l’affaire d'Egypte, lorsqu il se radoucit et se résigne, lorsqu’il songe aux difficultés de la situation, il reconnait la sagesse du gouvernement. Il convient que les sept ministres du roi ont été souvent les sept hommes « les moins arriérés parmi les Frangais » , que la prospérité de la France ne cesse de croitre. Ou sont les actes criants? Que faut-il changer a la constitution? N’y a-t-il pas cing millions de propriétaires? Comment craindre le retour d’un 93? Aprés tout, ce gouvernement est « le seul qui garantisse au citoyen la stireté sur la grande route, l’égalité devant le juge, et un juge assez éclairé, une monnaie au juste titre, des routes passables, une protection a létranger ».

Ce gouvernement l’avait pourvu d’un emploi. Apres les journées de Juillet, Beyle avait saisi l'occasion de rentrer, comme il disait, dans la carriére des écritures officielles, non seulement pour toucher un traitement, mais pour accomplir trente ans de service et arriver de la sorte a une pension de retraite.

En 1829, lorsque mourut le pape Léon XII, son ami Amédée de Pastoret, familier de la cour, l’avait prié de fournir un mémoire sur les cardinaux papables. Beyle, dans les notes qu'il remit, proposa de porter au pontificat le cardinal de Gregorio, fils naturel du roi d’Espagne Charles III, trés fier de sa naissance et qui disait a tout bout de champ Jo sono Borbone. Charles X lut le mémoire de Beyle et en fut ravi. Pastoret, Beyle et son ami Colomb, qui revenait d’un voyage en Italie, furent chargés de se rendre a Rome. Pastoret, porteur du

(4) Srrvrensx1, Revue blanche, 4 mars 1899.

secret, et muni d’un million que le roi donnait’sur sa cassette, partirait par le Simplon, Beyle par le mont Cenis, Colomb par la Corniche. La résolution fut arrétée pendant trentesix heures. Mais le roi craignit, non sans raison, de blesser Pamour-propre de Chateaubriand, alors ambassadeur, et de diminuer par une négociation occulte le prestige de son représentant. Ce fut Chateaubriand qui soutint en personne la candidature du cardinal de Gregorio (1).

Chateaubriand connut sans doute le mémoire de Beyle. Il écrit dans ses Souvenirs que les cartons du ministére renferment des notes et des portraits de fantaisie qui ne prouvent rien. Mais ces notes appelérent sur leur auteur l’attention des bureaux. Le 25 aout 1830, selon le conseil de ses amis politiques, qui « le jugeaient encore bon a quelque chose », Beyle demandait au comte Molé, ministre des affaires étrangeres, une place soit de consul 4 Naples, 4 Génes ou a Livourne, soit de secrétaire 4 Rome ou a Naples. II avait soin de refuser a Yavance Turin et Florence, parce que Turin n’était pas I'Italie et qu'un secrétaire 4 Florence devait étre bien peu payé. Trés chaudement recommandé par Di Fiore et Mme Victor de Tracy, il fut nomme le 25 septembre consul de France a Trieste, et le premier acte de son consulat fut d’inviter Sainte-Beuve a venir passer six mois ou un an dans sa maison. Le 6 novembre il partait de Paris pour gagner son poste.

Le métier lui plut d’abord : il le trouvait agréable, tout paternel, et Trieste, qui tirait sur la Turquie, avait une physionomie orientale. Mais bientét, malgré un voyage a Fiume et quelques fugues a Venise, ot il revit le pocte Buratti, il s’ennuya. Il ne lisait que la Gazette de France et la Quotidienne, dont les mensonges l’agagaient. Je suis comme Auguste, disait-il,

... j'ai souhaité l’empire, Mais en le souhaitant, je ne l’ai pas connu.

Metternich lui fit quitter Trieste (2). Il refusa l’exequatur

(1) Fanczs, Stendhal diplomate, 20-29; Coton, p. Lx, et note inédite de

Colomb communiquée par Stryienski.

(2) Cf. sur le séjour de Beyle & Trieste le chapitre xxx de Paron, Henrt

a Vhomme qu’il avait expulsé de Milan. Beyle protesta, demanda derechef un consulat en Italie, assura que la chaleur du climat italien était pour lui un élément de bonne humeur et de santé. Il désirait Palerme. Le ministre comte Sébastiani le nomma dans les premiers jours de 1831 a Civita- Vecchia (1).

La négociation avait été longue et difficile. Mais Victor de Tracy, ancien aide de camp de Sébastiani, et Mme Victor de Tracy avaient plaidé la cause du pauvre Beyle. Il reconnut que la famille Tracy avait été « héroique » pour lui. « Que serais-je devenu, s’écriait-il, si par gout je n’avais cultivé le salon de la rue d’Anjou! »

Restait Vassentiment du Saint-Siége, car Civita-Vecchia ‘ appartenait alors aux Etats pontificaux. Le pape aurait pu jouer a Beyle le méme tour que Metternich : l’auteur des Pro-

menades dans Rome ne layait-il pas accusé de despotisme? Et

Stendhal ne conseillait-il pas a ses lecteurs de mettre le volume dans leur poche lorsqu'ils approcheraient de la douane romaine? Mais la curie fut magnanime; elle fit semblant dignorer que Beyle et Stendhal ne faisaient qu'un.

Stendhal traversa, pour gagner Civita-Vecchia, toute I’Italie du nord, et de Florence, de Rome, apres avoir vu non pas seulement « l’excellentissime compagnie », mais aprés s'étre entretenu dans son voiturin avec des gens du peuple, il envoya des dépéches qui retracaient la situation du pays, la révolte des Romagnes, l’émotion produite a Bologne par la capitulation d’Ancone et la prétendue trahison d’Armandi, l’habileté du comte de Saurau qui s’était emparé du pouvoir dans le

Beyle, p. 205-244, L’auteur anglais croit pouvoir affirmer que Stendhal fréquenta la maison du gouverneur prince Porzia, celle de Mme Neyer et celle de Mme Géschen. Le successeur de Beyle fut un secrétaire de Lafayette, blessé aux journées de Juillet, Levasseur. « C’est trop fort, s’écria Metternich, nous faisons un bon débarras de Beyle, et on nous flanque le secrétaire de Lafayette! — Ah! mon cher prince, répondit le marquis de Maison, ambassadeur de France, les réyolutions ne produisent des légitimistes qu’aprés un long enfantement, »

(1) Beyle touchait 15,000 franes i Trieste; il ne receyvait a Civita-Vecchia que 11,009 franes, et lorsqu’en 1835 il dut, selon les ordonnances, payer wéguliérement son chancelier, il n’eut plus que 9,800 francs.

grand-duché de Toscane, laveuglement de la cour romaine qui refusait d’opérer les réformes nécessaires.

A Civita-Vecchia, il ne se contenta pas d’observer le mouvement du port, les travaux du conseil provincial, les procédés de l’administration, de dresser des états de commerce et de navigation, de mander la peur causée par le choléra, la quarantaine des navires, leurs avaries et accidents, le débit de plus en plus difficile des articles francais, trop beaux et trop chers. Il montrait en 1831 que le gouvernement n’avait ni argent, ni crédit, ni troupes, ne voulait faire aucune concession a la population irritée, et que I’ « extréme désordre » causerait de nouveaux soulévements. Il tracait en 1834 le portrait du grand-duc de Toscane et des principaux personnages de la camarilla qui succédait a V'influence du vieux Fossombroni. Il adressait 4 son ministre tantot un apercu du budget des Etats pontificaux et un rapport sur la création d'une banque d’escompte a Rome, tantdt une peinture de la cour papale : Grégoire XVI, philosophe a la vénitienne et qui pensait surtout a son bien-étre physique; les cardinaux dominés, comme lui, par leur valet de chambre; Moroni ne distinguant pas les modérés des radicaux; Bernetti lachant la bride aux préfets et accusé de ménager les libéraux; Ciacchi, actif, intelligent, osant empécher les friponneries des subalternes.

Le littérateur perce dans ces bulletins; il écrit avec esprit et vivacité; il conte des anecdotes; mais on doit reconnaitre que ce simple agent commercial fournissait parfois a son gouvernement d’utiles renseignements et d’instructifs tableaux de lesprit public (1). Pourtant, c’est dans ses lettres intimes qu’on trouve le jugement le plus saisissant, sinon le plus juste, sur Italie. Elle voudrait, dit-il, porter une robe lilas comme ses sceurs ainées, comme la France et |’Espagne : si elle I’avait, pourrait-elle la porter, et ne lui faut-il pas la verge de fer d’un Frédéric Il ou d'un Napoléon qui pendant vingt ans

(1) Cf. Fances, Stendhal diplomate, passim (renferme I’essentiel de la correspondance de Stendhal), et A. Soret, /e Consulat de Stendhal, dans les Lectures historiques, 153-167.

fasse pendre les assassins et emprisonner les voleurs (1}2 Alfred de Musset a, dans des stances a son frere qui revenait d’Italie, consacré cette strophe au consul de Civita-Vecchia :

Tul’as vu, cet antique port Ou dans son grand langage mort Le flot murmure, Ow Stendhal, cet esprit charmant, Remplissait si dévotement Sa sinécure.

A Civita-Vecchia, de méme qu’a Trieste, Beyle n’était pas satisfait de sa sinécure. De nouveau, il s’ennuyait, se lassait du métier. I] prit en horreur la correspondance officielle et enyia les bourgeois qui possedent cing mille francs de rente. Civita- Vecchia lui semblait un grand village pareil a Saint-Cloud. Personne pour ces « parties de volant » qu’on appelle avoir de lesprit. Pas d’autre entretien que d’argent et de chasse. Pas de relations excitantes; pas de causeries agréables; pas d’échange de pensées; pas d’idée fine ou forte: pas de livres, de journaux, de nouvelles; pas d’actualité, et, comme il dit plaisamment, rien de poétique que douze cents forgats dont il ne pouvait faire sa société. Que lui servait d’étre le second personnage de la ville, de diner au milieu de gens qui se trouvaient honorés de la présence d’un consul, d’avoir dans les repas le meilleur morceau? IJ lui était impossible de parler avec gravité de ses occupations et de se donner des airs importants.

C’est alors qu'il écrit ses souvenirs, alors qu’en des testaments successifs il demande qu’on change dans V/histoire de sa vie tous Jes noms de femmes; qu’on enyoie des exemplaires de cette autobiographie aux bibliotheques d’Edimbourg, de New- York, de Philadelphie, de Mexico, de Madrid, de Brunswick; que le volume soitimprimé, s’il ne trouve pas d’éditeur francais, par un libraire de Londres; mais ce libraire sera le plus agé de la ville, et son nom commencera par un C (2)!

Il eut l'idée de prendre femme. Malgré son horreur du

(1) Corr., 11, 204; cf, Promenades dans Rome, 1, 93, et Rome, Naples et Florence, 3° éd., 151.

(2) Peut-étre en souvenir de Colburn.

mariage, qu'il appelait une institution contre nature, il avait eu plusieurs fois des vélléités matrimoniales. Mais il craignait, en plongeant la main dans le sac, de saisir un serpent au lieu d’une anguille, etlacérémonie méme avec ses cent petites attentions

-auxquelles il ne fallait pas manquer, lui paraissait ridicule

et ennuyeuse tout ensemble. En 1809, un ami voulait lui faire épouser une veuve qui lui donnerait, avec deux enfants, cing a huit cent mille francs, et Beyle avoue qu’il eat été fort embarrassé de la réussite du projet. Ce fut pis en 1835. I] connaissait a Civita-Vecchia le fils d'un ancien consul de France, Paul Vidau. Ce Vidau, marié a une blanchisseuse, vivait de la location d’une maisonnette et d’une petite pension que lui servait un sien frere, retiré dans un couvent du Piémont. Beyle s amouracha de la fille de Vidau. Elle appartenaita la derniére classe de la société, puisqu’elle ne portait pas chapeau; elle était laide et ignorante; mais il vieillissait, il prévoyait qu'il aurait besoin d’une garde-malade, et il se disait qu'il n’était plus homme a prétendre bien haut, et qu’aprés tout, se marier pour de l’argent, c’est n’avoir pas des sentiments délicats. Il fit sa cour et entendit la messe chaque dimanche. Par bonheur, de son monastére piémontais, le frere de Vidau prit des renseignements a Grenoble; il sut que Beyle était une sorte d’antéchrist; il déclara que si sa niéce épousait le consul, son frere n’aurait plus a compter sur la pension ainsi que sur I’héritage, et Vidau dut signifier 4 Beyle de ne plus remettre les pieds dans sa maison (1).

Fatigué, excédé de Civita-Vecchia, Stendhal s’efforca de résider le moins possible.

En 1832, lorsque des troupes frangaises occuperent Ancone,

ats . Che . . . . , .

il vint y diriger provisoirement le service financier, et l’ambas-

sudeurde Francea Rome, M. de Sainte-Aulaire, temoigna qu'il avait rempli cette commission désagréable et difficile avec autant de sagesse que de talent.

Il fit a Rome, ou il avait loué un logement, de fréquents

(1) Aug. Conpter, Comment a vécu Stendhal, 60. Il faut dire que l’anecdote . . .

a été contée 4 Colomb, de qui Cordier la tient, par cette peste de Lysimaque

Tavernier.

séjours, et M. de Sainte-Aulaire, «admirablement poli etingénieux » ; Horace Vernet, qui donnait une soirée quatre fois par mois a la villa Médicis ; le comte et la comtesse Cini; la duchesse Caetani, ancienne amie de Paul-Louis Courier, et ses fils Phihppe et Michel; un bon Genevois, Abraham Constantin, peintre sur émail, artiste, dit Beyle, qui osait étre simple, et qui ne tombait dans aucune des petitesses modernes, l'homme du temps qui connaissait le mieux Raphaél et V’avait le mieux reproduit, d’autres encore le recurent avec cordialité. Souvent il accompagnait 4 Rome ses amis de France ou des personnes que ses amis lui avaient recommandées. C'est ainsi qu'il servit de cicerone dans la campagne romaine a Victor Leclerc, a Ampére, a Delaroche. II savyait égayer ses hdtes, leur donner une teinture des mceurs locales, les mettre en contact avec lesindigénes, leur faire faire, comme disait Mérimée, des connaissances vraiment italiennes. Lui-méme a remarqué qu'il avait le talent d’attirer la confiance des gens du peuple et de gagner les bonnes graces des paysans. Son air riant, ses facons rondes et franches, son langage familier, tout cela plaisait aux vendangeurs, aux moissonneurs, aux jeunes filles qui, comme au temps d’Horace, puisaient l’eau a la fontaine (13 Mais les bureaux de Paris prirent fort mal les absences réitérées de Beyle. Il fut accusé de négligence et de paresse. Vainementil alléguait que son chancelier pouvait signer les passeports aussi bien que lui, qu'il ne s’éloignait jamais de Civita- Vecchia qu’a sept heures de marche au plus, que le mauvais air de la cote le forcait a quitter la ville en été, qu il avait été atteint d’une maladie mortelle et que le bruit de son trépas courait déja dans Rome. Vainement son chef, M. de Sainte-Aulaire, le recommandait au ministre Sébastiani en assurant qu'il ne mérilait aucun blame: « On m’a sondé, écrivait Sainte-Aulaire a Sébastiani, pour le renyoi de Beyle, consul a Civita-Vecchia: } ai réponda que, maleré mon désir de complaire, je ne sacrifierais pas un homme auquel je ne savais aucun reproche a

(1) Saiwre-Becve, Causeries du lundi, 1X, 324; cf. Mém. d’un touriste, II, 241 et 132; Intermeédiaire, XVIII, 62.

faire dans ses fonctions. Au fait, je trouve que Beyle était mal choisi pour les convenances locales de sa place; mais depuis qu'il Vexerce, il n’a pas commis une faute A ma connaissance, et c’est un témoignage que je dois en conscience lui rendre aupres de vous (1). » Les bureaux de Paris objectaient que le consul devait signer les passeports et que nombre de voyageurs s'étaient plaints de ne l’avoir pas rencontré; ils rappelaient a Beyle que l'article 35 de la nouvelle ordonnance du 20 aout 1833 ne lui permettait pas de quitter Civita-Veechia, méme momentanément, sans autorisation, etle5 février 1835 Stendhal recut une sévere admonestation : le ministre savait que, malegré Vordonnance, le consul s’absentait fréquemment; il espérait qu’une violation aussi formelle et aussi prolongée des réglements ne se reproduirait plus. «Je yous le recommande, ajoutait-il, si vous avez 4 coeur de conserver le poste que Sa Majesté vous a confié, car il ne me serait pas possible de vous affranchir par exception de cette partie de vos devoirs. »

Aussi Beyle ne fut-il pas décoré par le ministére des affaires étrangéres, et lorsqu’il eut le ruban rouge en 1835, ille recut du ministeére de l’instruction publique. Depuis longtemps, il souhaitait d’étre «crucifié », afin d’imposer aux Italiens, d’imposer aux moines et autres custodes qui regardent fort curieusement les décorations des forestier’ et «ne prisentun homme que par Vhabit ». Plusieurs fois il avait demandé la croix en rappelant ses services passés. En 1811, a Milan, il edt voulu l’ayoir pour mieux éblouir la Pietragrua. A Fiume, les gens s’étaient étonnés qu'il ne l’etit pas comme ses prédécesseurs. A Trieste, un soir, dans la maison la plus accréditée, il allait s’asseoir a cété de la maitresse du logis lorsque survint le consul de Russie qui portait un ordre au cou; il dut céder la place. « La croix, fait-il dire au prince Korasoff dans Rouge et noir, a été inventée par Napoléon, et elle est encore de bien loin la premiére en Europe.» Mais cette croix tant désirée, il fut dépité de Vobtenir comme homme de lettres et non comme consul.

(1) Lettre sans date, communiquée par M. le duc de Choiseul-Praslin; il semble par 1a que la curie romaine ait fini par s’alarmer de la présence de

Il sentit que les bureaux du ministére des affaires étrangéres faisaient fi de sa besogne.

Il eut pourtant deux congés durant son consulat (1).

Le premier, qu'il prit a la fin de 1833, fut trop court. Il était venu le passer 4 Paris, pour jouir d’une conversation qui ne fat pas une cérémonie et « remuer la masse des idées». Ne dit-il pas que lorsqu’on a bien connu Paris, on ne peut étre heureux ailleurs que pendant des instants et comme par contraste? Mais il eut a peine le temps de revoir les étalages des bouquinistes, de visiter les théatres qui depuis son départ avaient renouvelé pieces et personnel, de bavarder avec quelques intimes qui, de méme que lui, ne prenaient rien au sérieux, hors l’amour et l’amitié. Ce fut au retour de ce congé, au mois de décembre 1833, qu’il rencontra sur le bateau a vapeur qui descendait le Rhéne de Lyon a Avignon George Sand et Alfred de Musset. Le pilote n’osa franchir le Pont- Saint-Esprit avant le jour, et il fallut souper dans une mauvaise auberge de village. Stendhal fut d’une gaieté folle; il se grisa, et Musset ne put s’empécher de saisir le crayon et de croquer ce gros homme coiffé d'un bolivar, vétu d’un manteau a triple collet et chaussé de lourdes bottes fourrées, qui brandissait sa serviette et dansait devant la servante ahurie. George Sand trouva qu’il avait une physionomie trés fine sous un masque empaté, quiil était aimable, enjoué, brillant, fort amusant, et que sa conversation rappelait celle de Latouche avec moins de délicatesse et de grace, mais avec plus de profondeur (2).

Le second congé de Beyle dura trois ans! Malgré les commis qui l’avaient « pris en grippe », il put, grace au crédit de Di Fiore et a la bienveillance du comte Molé, alors ministre, le prolonger sous divers prétextes de-1836 a 1839.

(1) Le premier congé fut accordé le 16 octobre 1832; mais Beyle ne quitta Civita-Vecchia qu’an commencement d’aout 1833. Le second date du 12 mars 1836; Beyle arrive 4 Paris le 23 mai et y reste jusqu’a la fin de juin 1839.

(2) George Sann, Hist. de ma vie, 184-186; Henri Corpier, Stendhal et ses amis, 62, et Srrvinnsx1, Revue universelle, 1901, n° 15,

Il] mena son ancien train de vie, dinant au café Anglais, allant quelquefois au théatre applaudir Rachel dont le génie le « confondait d’étonnement », paraissant de neuf heures a minuit dans le monde, rentrant dans sa chambre d’hétel pour composer des nouvelles italiennes, la Chartreuse de Parme et les Mémoires d'un touriste. Comme jadis, il eut des succés de causeur, notamment dans le salon de Mme de Castellane, ou il rencontrait Mérimée, Koreff, Dupin, Thiers, Béranger, le duc de Fitz-James, le comte de Sainte-Aulaire, le comte Molé, Arago et Villemain. On remarqua qu’il savait bien écouter. Il accueillait la critique de ses ceuvres avec une bonne grace parfaite, non pourtant sans malice et en se donnant des airs d’écolier soumis qui réjouissaient l’assistance. Un fécond romancier prétendait un jour lui enseigner l'art d'intéresser le public a ses personnages : Beyle, tout oreilles, semblait le plus docile, le plus respectueux des disciples, et ses amis avaient peine a réprimer leur envie de rire (1).

Un jour, Mérimée le mena chez la comtesse de Montijo. « C’est une excellente femme, avait-il dit 4 Beyle, une admirable amie, un type tres complet et trés beau de la femme d’Andalousie; elle vous plaira par son esprit et son naturel. » Un commerce d’amitié se noua dés lors entre Beyle et Mme de Montijo. Les deux filles de la comtesse, Eugénie et Paquita, affectionnaient Stendhal. Les soirs ow il venait étaient des soirs extraordinaires qu’elles attendaient impatiemment, parce qu’elles restaient un peu plus tard au salon. Beyle leur conta des histoires amusantes; il leur parla de Napoléon, il leur donna des images, et Eugénie conserva toujours une Bataille d Austerlitz dont il lui fit cadeau. « Quand vous serez grande, disait Stendhal a Eugénie, vous épouserez M. le marquis de Santa Cruz — et il pronongait ce nom avec une comique emphase — vous m’oublierez, et moi, je ne me soucierai plus de vous. » Au mois de décembre 1840, Mme de Montijo invitait Beyle dans les termes les plus pressants a lui rendre visite & Madrid; il logerait chez elle, elle irait avec ses deux filles le

(1) Orv Necx (Foroves), National du 1* avril 1842.

chercher a la descente de la diligence, et, de Civita-Vecchia, Beyle assurait qu'il regrettait vivement Mlles de Montijo, ses deux amies de quatorze ans, ses deux charmantes Espagnoles. Aussi, lorsqu’en 1860, au retour d’un voyage en Savoie, Eugénie de Montijo, devenue impératrice des Francais, vit a Grenoble dans le musée de la bibliothéeque le portrait de Beyle : « N’est-ce pas la, dit-elle, M. Beyle? Je l’ai connu quand j étais enfant; il m’a fait sauter sur ses genoux. » Elle oubliait que Beyle la traitait en grande personne. Elle lui envoyait des lettres courtes qu’elle ne datait pas, et les réponses de Beyle avaient, comme il s’exprime, le défaut contraire. C’est a elle qu'il adresse le 10 aodt 1840 les deux pages qui se lisent au second yolume de la Correspondance inédite. Mme de Montijo avait perdu dans la révolution d’Espagne un million de réaux. Beyle tache de consoler Eugénie : « Le mieux serait de n'y plus penser. Vous aurez un effort de ce genre a faire a quarante-cing ans, cest-a-dire a l’époque des premieres atteintes de la vieillesse. Alors, les femmes achétent un petit chien anglais et parlent a ce chien (L). »

Il fit durant ce second congé des voyages en France et a létranger. Qu’importait aux bureaux l’endroit ow il mangeait ses treize francs par jour’ A la fin de juillet 1836, il rejoint Mérimée a Laon. Aux mois d’aoit et de septembre 1837, il est en Bretagne. En 1838, il parcourt le Midi et visite Bordeaux, oles gens «ne songent qu’a la vie physique » ; Angouléme, ou les femmes ont les yeux divins, le nez hardi et le front lisse ; Toulouse, Montpellier, Avignon, Grenoble; il vagabonde en Suisse ; il consulte a Genéve le docteur Prévost, qui lui conseille Vichy et les sangsues; il admire a Bale les tableaux de Holbein, et par Strasbourg et Kehl, par Mayence, par Cologne, ow il contemple la « sublime église », par Bruxelles, ou il consacre un jour entier a Rubens, il regagne Paris,

Cette méme année, il passa la Manche pour la derniére fois. Il revit 4 Londres une dé ses vieilles connaissances, Sutton

(1) Serviensk1, Revue de Paris, 15 juillet 1898, p- 420; Firon, Mérimée et ses amis, 87; Corr,, IT,.289 et 301.

Sharpe. Neveu du poete Rogers, intime ami de Jacquemont et de Mérimée, fort aimable et enjoué, Sutton Sharpe était honme d’esprit et trés bon avocat, vicieux du reste, débauché, dépensant avec des rats d’opéra les cent mille francs que la défense de la veuve et de Yorphelin lui rapportait chaque année. II devait mourir d’apoplexie pour avoir, disait Mérimée, trop trayaillé et trop fait ’amour. Sutton Sharpe présenta l’écrivain francais au club de lAthenxum, et la Beyle rencontra Théodore Hook, l’auteur de neuf volumes de nouvelles parues sous le titre de Sayings and doings, un des plus brillants causeurs, et le plus étincelant improvisateur quait eu l’Angleterre (1).

Cependant, il vieillissait et dépassait de beaucoup la cinquantaine. Mais il se croyait encore un jeune homme et il restait un vert galant. Jusqu’a la fin de sa vie, il aima les femmes et il ne fut jamais, comme il dit, « blasé sur leurs ruses et petites graces» . N’écrit-il pas durant son second séjour a Paris que ses amours, dont il n’exige pas une fidélité miraculeuse, lui cottent cent vingt francs par mois (2)?

Apres avoir tenté de renouer avec Menta, il résolut d’ « attaquer» une de ses amies de longue date, Mme Jules, fille de lagronome Rougier de La Bergerie, qui fut préfet de l’Yonne sous Napoléon, et femme de M. Gaulthier, percepteur des finances a Saint-Denis. Elle avait de esprit et, a ce qu’on assure, autant de beauté que d’esprit. Elle lisait yolontiers les vieux auteurs, et quand ils l’endormaient, elle se jetait, disaitelle, dans la littérature moderne pour retourner aux anciens lorsqu’elle étouffait d’émotion en lisant les nouveaux. Beyle lui plaisait; elle jugeait qu'il y avait bien de la malice dans son coeur comme dans le coin de sa bouche, mais encore plus de bonté.

Stendhal estimait infiniment I’ « aimable Jules». De Paris ou d’!talie, il correspondait avec elle. En 1833, il lui mande de Rome qu'il l’aime a la folie, et de Paris, qu'il a pour elle une

(1) Tournevx, Meérimeée, ses portraits, sey dessins, 48; Cotoms, Lx1v. (2) Vie de Henri Brulard, 18; Srnyienski, Revue blanche, 1° mai 1899,

eee

tendresse qui s’accroit quotidiennement. Elle fut touchée de ces marques d’affection. « J’ai toujours été étonnée, lui écrivait-elle en 1834, que vous n’ayez pas été amoureux de moi; je trouvais que je devais étre selon votre coeur. » Beyle la prit au mot deux ans plus tard. Le 25 décembre 1836, il se déclara. Ce n’était plus l’ami qui parlait, c’était l’amoureux : s'il avait cinquante-trois ans, elle en avait quarante-six. I] fut chaleureux, pressant. En vain. Mme Jules n’avait jamais succombé : « Toutes les fois que j’ai fait la bégueule, avouait-elle, on m’a laissée la, et lorsque j’ai été gracieuse, on s'est enfui; mais le plaisir que me donnent mes amis surpasse de beaucoup tout ce que le vertige d’amour aurait pu me donner de bonheur. » Elle résista donc, et Beyle la quitta, battu, mécontent. Pour le consoler, elle lui envoya ce charmant billet : « N’ayez point de regret de votre journée; elle doit compter pour lune des meilleures de votre vie, et pour moi, c’est la plus glorieuse. J’éprouve toute la douce joie d’un grand succes. Bien attaquée, bien défendue, pas de traité, pas de défaite, tout est gloire dans les deux camps. Beyle, appelez-moi grosse béte, froide femelle, sotie, peureuse, stupide, tout ce que vous voudrez; vos injures n’effaceront pas le bonheur de notre divine causerie. » Et elle lui demandait s'il n’avait pas la conscience satisfaite, s'il ne comprenait pas qu'il honorait son cceur et son esprit, qu'il s élevait a toute la dignité d’un noble sentiment (1).

Malegré cet échec, il garda lallure et les prétentions d’un homme a bonnes fortunes. Comme dans les années de sa jeunesse, il suivait strictement la mode. I] était toujours mis avec élégance, voire avec recherche, et si ses amis, Mareste ou Colomb, lui faisaient une observation, légére fut-elle, sur la coupe de son habit ou de son pantalon, il se fachait sérieusement : « Vous étes, leur disait-il, des amis d’une singuliére espece; quand je sors avec un habit neuf, vous donneriez vingt francs pour qu’on me jette un verre d’eau sale.» Par malheur, il était affligé d’embonpoint, et s’il avait encore le regard pergant, le sourire malicieux et la physionomie vive, il avait le

(1) Aug. Conpizr, Comment a vecu Stendhal, 152.

teint coloré, le col court, le ventre proéminent, les jambes gréles. Mais il s'appliquait avec un soin extraordinaire a reparer les outrages du temps. Il couvrait sa téte chauve d’un fort toupet d’emprunt, et il teignait d’un brun foncé ce qui lui restait de cheveux, ainsi que les épais favoris qui formaient sous son menton un large collier. I] avait les mains petites et fines, et en 1834 elles servaient de modéle au sculpteur Jaley pour la statue de Mirabeau; Beyle, afin d’attirer l’attention sur elles, portait les ongles démesurément longs.

La politique ne cessait de l'intéresser. Le cabinet Molé, qui n/avait qu’une majorité de quelques voix, serait-il renversé par les partis réunis contre lui? Les agresseurs et les défenseurs étaient également gens d’esprit, et méme « pour l'esprit, les premiers de la nation », et Beyle trouvait la dispute fort amusante. I] applaudissait aux brochures de Duvergier de Hauranne, qui combattait la politique royale et demandait la substitution du gouvernement parlementaire au gouvernement personnel. II assistait curieusement aux efforts de la coalition menée par Guizot, « chef des ultras tels qu’ils sont possibles aprés 1830», par Thiers, « l’éloquent représentant des modérés », par Odilon Barrot, qui conduisait la gauche. II assurait qu’en un pareil moment le meilleur roman du monde lui semblerait ennuyeux. Ces trois voleurs dépouilleraient-ils homme qui possédait le beau diamant qu'on nomme le pouyoir, et, Vhomme a terre, comment s’y prendraient-ils pour partager le diamant (1)?

Imprudent Beyle, qui ne songeait pas que les bureaux le renverraient en Italie, si le ministere Molé succombait! Molé triompha, mais avec peine, et lorsqu’il eut dissous la Chambre, opposition gagna pres de cinquante sieges. Il donna sa démission le 8 mars 1839. Les vainqueurs s’entendaient si peu que, le nouveau cabinet ne se constitua qu’au bout de deux mois. Maié Beyle perdait son protecteur. Les commis redevenaient

(1) Lettre au comte Cini (Srryienskt, Revue blanche du 1* juin 1899, p. 189).

les maitres. Il fallut, bien 4 contre-cceur, retourner en exil (1). Beyle partit de Paris le 24 juinet reprit le 10 aoat la gérance du consulat de Civita-Vecchia. Derechef il fit a Rome plusieurs séjours. Derechef il envoya d’intéressantes dépéches, tantot sur la cour pontificale, qui ne voyait dans les voyageurs que des agents de « corruption morale » et n’envisageait que de mauvais ceil |’extension du commerce et les progrés de la nayigation, tantot sur les machinations auxquelles était en butte le cardinal Tosti, ministre des finances, tant6t sur les fouilles de Cerveteri, et dans ses lettres intimes il montrait la Toscane heureuse sous un grand-duc qui n’ayait pas la force de vouloir, mais qui créait d’excellentes routes, l’Italie enviant le sort de la Toscane, les peuples de I’Etat romain «ivres de colére » . Civita-Vecchia lui déplaisait plus que jamais. Il y avait un ami, le bon Donato Bucci, marchand d’antiquités et collectionneur de beaux vases étrusques, qui logeait a cété de lui, sur le méme palier, au troisiéme étage de la maison Palomba: c’était a Bucci qu'il laissait en son absence les clefs de son appartement; c’était Bucci que le chancelier du consulat, Lysimaque Tavernier, avait ordre de consulter sur les affaires de quelque importance. Mais Beyle n‘ignorait pas que Tavernier saisissait avec empressement les occasions de lui nuire. Fils d’une Francaise dont il prit le nom et d’un Grec de Salonique, Lysimaque- Mercure Caftangioglou-Tavernier avait exercé gratuitement les fonctions d’éléve chancelier auprés du baron de Vaux, prédécesseur de Beyle. Le baron de Vaux l’avait congédié, et il conseilla yivement a Beyle de ne pas lemployer : « Si yous usez de lui, disait-il, vous vous en repentirez fort. » A la recommandation de Bucci, Beyle fit de Lysimaque Tavernier son chancelier; il lui donna quinze écus par mois ; il lui paya son loyer, et Tavernier le remerciait en pleurant. Bientét le , consul se plaignit des prétentions de ce Gree qui « croyait tout savoir et tout mériter », et qui « cherchait a le brouiller avec tout le monde »; il Vaurait voulu « plus habile et moins

(1) Il avait en vain tenté de trouver un emploi 4 Paris, et dés 1836 Mérimée priait inutilement Royer-Collard de le recommander a Mignet, qui pouvait lui trouver « quelque petite place » (lettre inédite du 23 mai 1836).

inquiet ». Tavernier remit sa démission au mois de juin 1834, et Beyle laccepta; mais lorsque Tavernier regretta sa démarche, Beyle eut la faiblesse de le reprendre. Lysimaque se jugea dés lors indispensable : il plaisait a la population de Civita-Vecchia; il se montrait trés obligeant envers les Fran- ¢ais qui venaient faire yiser leurs passeports; durant les congés de Beyle, il gagna par ses flatteries les bonnes eraces du nouvel ambassadeur de France a Rome, Latour-Maubourg, dont il fut, raconte Bucci, le commissionnaire et le domestique de place. Aussi, en 1840, une ordonnance royale le nommait chancelier du consulat de France, et cette faveur, lui écrivaiton de Paris, relevait et consolidait sa position. En 1841, il eut la croix de la Légion d’honneur sur les instances de Latour- Maubourg : il avait, assurait l'ambassadeur, presque constamment géré le consulat, et il apportait dans ses fonctions un zéle etune intelligence dignes d’éloges. Enhardi, Tavernier desservit Stendhal autant que possible, et, dans lespoir de lui succéder, il répétait partout que Beyle ne résidait pas. Il le dénonca meéme au gouvernement romain comme athée, comme révyolutionnaire, comme l'un des principaux agents de la propagande jJacobine. Bucci, qu’il accusait d’étre le complice de Stendhal, fut inscrit sur le livre noir et mis sous la surveillance de la police papale. Beyle, exaspéré, ne pouvait plus souffrir Lysimaque. « Vous auriez mieux fait, s’écriait-il un jour dans une conversation avec Bucci, de me donner cinquante coups de baton que de me désigner cet infame coquin pour l’emploi de chancelier. » Et avec lui Bucci regrettait d’avoir introduit au consulat cet homme cauteleux et peu sur, cet étre « aussi vil et aussi rampant qu'un Grec du Bas-Empire (1) ».

En outre, la santé de Beyle s’altérait. La bora de Trieste lui causait en 1831 des maux d’entrailles. L’aria cattiva, le mauvais air de Civita-Vecchia lui donna les fiévres. Il eut la goutte et la gravelle. I] était au lit en 1835 lorsque le pape vint a Civita-Vecchia, et en janvier 1839 ses rhumatismes l’avaient

(1) Srrviensx1, Revue blanche du 1* mars 1899, p. 337-343, et documents -des affaires étrangéres; cf. a Vappendice une notice sur Lysimaque Tavernier.

obligé de garder la chambre pendant huit jours. Des son retour sur le sol italien il est sujet a de violentes migraines qui présagent l’accés fatal. En 1841 il a la premiére attaque d’apoplexie, et il écrit qu'il s’est colleté avec le néant. Déja a certains jours il éprouve la sensation d’étouffer net. Déja ses doigts lui refusent le service, et il trace d’une main tremblante des lignes illisibles; sa langue s’épaissit, s'embarrasse, et il bredouille, il perd par instants la mémoire des mots, et une fois, a diner, il fait d’incroyables efforts pour se rappeler le mot verre. Il allait, afin de se distraire, attendre sur le bord de la mer les cailles qui venaient d’Afrique, et cette chasse le passionna; mais la fatigue et le soleil aggraverent son mal. Il obtint un congé de santé et, apres avoir consulté le docteur Prévost a Genéye, arriva le 8 novembre 1841 a Paris.

«On fera toujours peur aux hommes, écriyait-il dans la Vie de Rossin’, en leur parlant de la mort, et leur en parler sera toujours une sottise ou un calcul de prétre : puisque la mort est inévitable, oublions-la. » Pourtant il ne loubliait pas; il sentait qu'elle le guettait; il disait que la plupart des humains narriyent pas a la vieillesse, et il souhaitait une mort subite,, inopinée, méme en pleine rue; il n’y avait pas de ridicule, ajoutait-il, 4 mourir ainsi quand on ne le faisait pas expres. Il eut le sort de la plupart des hommes, il eut cette mort soudaine qu'il désirait. Le mardi 22 mars 1842, a sept heures du soir, il tombait frappé par une apoplexie foudroyante sur le trottoir de la rue Neuve des Capucines, au coin du boulevard, devant le ministére des affaires étrangéres. On le releva, on le transporta dans une boutique, puis dans son logement de la rue Neuve des Petits-Champs. Ce fut 1a qu il expira le lendemain 23 mars, 4 deux heures du matin, sans avoir souffert, sans avoir prononcé un seul mot. I] avait cinquanteneuf ans. Golomb, qui l’assistait & ses derniers moments, fit faire A ce mécréant un service funébre a l’église de I’Assomption. Trois personnes, dont Mérimée, accompagnérent le corps au cimeti¢re Montmartre.

I] avait alors si peu de réputation que des journalistes estropiérent son nom réel et confondirent son nom de guerre avec

le titre d’un roman de Kératry : ils annoncérent la mort de M. Bayle, plus connu dans le monde littéraire sous le pseudonyme de Frédéric Styndall (1).

(4) Mais il faut remarquer que Balzac, dans le célébre article de la Revue parisienne, donnait a Beyle le pseudonyme de Frédéric Stendalh (sic), et Beyle avait signé Frédérick une lettre de 1839 a Balzac. (Henri Corpier, Stendhal et ses amis, 70, et StryrensK1, Souvenirs d'égotisme, 31%.)

Page 1