CHAPITRE XI LE BEYLISME
Louis XIV. — Faiblesse et étiolement. — La Révolution. — Danton et Carnot. — La Montagne. — Héroisme pur de 1796. — Egoisme de Napoléon. — Affaissement des caractéres. — La yanité francaise. — L’énergie italienne. — Idées de Beyle en religion et en morale. — Sa politique. — Horreur du régime républicain. — Maintien de ce qui est. — Sentiments aristocratiques. — Cosmopolitisme et chauvinisme.
Beyle dit qu’il a par instinct passé sa vie morale a considérer attentivement cing ou six idées principales, et il assure qu’un homme distingué, un homme rare — et cet homme rare, c’est Beyle — serait celui qui, dés vingt-cing ans, posséderait une opinion sienne sur cing ou six sujets.
Il a par conséquent dans sa facon d’envisager l'histoire et Vhumanité cing ou six idées qui forment son systéme, le beylisme, et qu'il répéte a satiété, qu'il soutient sans cesse avec une obstination dauphinoise.
I] fait profession de hair Louis XIV. Selon lui, les guerres de religion avaient enflammé les ames etles intrigues de la Fronde, aiguisé les esprits; Louis XIV éteignit ce feu sacré qui lui faisait peur. C’était un « voleur», un « lache » qui prit des milhons a Fouquet et palissait a la vue de l’ennemi. Toute la grandeur de son siécle avait été preparée, et ce roi sans génie et qui n’avail que de la vanité eut bien de la peine 4 comprendre les ouvrages des grands hommes que la Ligue avait « semés». La naiveté qui régnait encore a la cour de Henri [V — le meilleur des rois aux yeux des gens sensés — fit donc place a l’affectation. Le désir d’entrer al’Académie frangaise, qui fut dans les amains de Louis XIV comme une loi contre la liberté dela presse,
énerva les écrivains. Moliére, « agent du pouvoir », eut ordre de «donner un modéle idéal» aux classes de la société et de vouer au ridicule ce qui s’écarterait de ce modele; il n'épargna que les financiers a la priére de Colbert, et « tout imprévu fut chassé de France ».
Méme faiblesse, méme étiolement sous les reenes suivants. La cour de Louis XV empoisonna de ses graces sentimentales la littérature et les maniéres. Les centilshommes étaient des poupées musquées qui ne pouvaient voir une araignée sans s évanouir. De la politesse, de l’amabilité, de l’a-propos, mais rien de profond. Pas de passion véritable, mais un amour efféminé, une sensibilité maladive. Pas de goat vif pour quoi que ce fat, pas de force d’attention : une phrase devait étre, non pas claire et rapide, mais agréable et d’un tour piquant. Ce dixhuitieme siecle élégant et frivole louait l’énergie de Bossuet et de Montesquieu, mais nul n’aurait osé se servir de leurs expressions familiéres. Delille, La Harpe, Dorat, Thomas, Barthélemy, bien que mis en apparence au second rang, étaient les favoris d’un public dédaigneux et froid. Pas d’autre poésie qu'une poésie recherchée, raffinée. Tout devenait persiflage. L’ironie poursuivait de ses sarcasmes l’enthousiasme et la sincérité du cceur. Les émotions fortes passaient pour grossiéres. On se moquait de l’imagination qui ne s’exercait plus que sur de jolis détails. Une égale légereté présidait aux fétes et aux batailles. Quelle bagarre au feu d’artifice des Champs-Elysées lorsqu’on célébra le mariage du dauphin! Quelle futilité, quelle étroitesse d’esprit dans les gens qui préparent l’évasion du roi! Gomme Choiseul et Bouillé sont empétrés! A force de soins minutieux, ils échouent. Voyez au contraire le bon sens simple et pratique du maitre de poste Drouet : si des hommes comme Drouet ayaient été chargés de délivrer Louis XVI, ils l’auraient mené sain et sauf au bout du monde!
Aussi, lorsque éclata la Révolution, les deux ou trois mille riches qui formaient la haute aristocratie de la France et les entours du roi — de ce roi dont ils raillaient la timidité, les facons vulgaires et l’appétit de paysan — ne surent-ils pas résister. S’ils avaient du courage, c’était un courage mouton.
Ils manquaient de présence d’esprit; ils ne ressemblaient en riena ces Francais qui revivent dans les « naifs et admirables » journaux du temps de la Ligue. Au lieu de briler la cervelle a qui venait les arréter, ils se laissaient enlever, emprisonner, condamner; ils tendaientle cou a la hache. L’énergie des gentilshommes francais ne se retrouva que dans le Bocage, ou la politesse de la cour n’avait pas pénétré.
La Révolution — qui par la faute du roi et des privilégiés fut une cascade et non une pente douce, — la Révolution change tout. Par la passion vive qu'elle répand, elle donne du naturel aux meeurs et du sérieux au caractére. Plus de «niaiseries» et de « convenances bétes » , plus d’amour de vanité, plus de galanterie. Sous Louis XIV, un homme de mérite, un bourgeois comme Catinat ou un petit noble comme Vauban percait quelquefois; sous Louis XVI, il ne pouvait percer. La Révolution éveille les Frangais du tiers état; elle appelle aux affaires les gens capables, et Roland remplace Calonne. Elle suscite des génies dans des classes qui ne fournissaient jusqu alors que des avocats et des officiers subalternes. Elle trouve sept ou huit grands hommes qui conduisent et guident les plébéiens animés d’une haine profonde contre d’atroces abus, et ces grands hommes, secondés par une centaine d’hommes supérieurs comme Prieur, Petiet, Daru, Cretet, Defermon et Merlin, déploient une telle energie qu’aujourd’hui encore nous n’osons les regarder en face.
Ge furent d’abord Mirabeau, Sieyés et Barnave.
Vinrent ensuite les girondins. Is avaient dans l’Ame une certaine générosité, et Beyle cite avec éloge ce Grangeneuve qui se promenait 4 huit heures du soir dans une rue pour se faire tuer par Chabot, avec l’espoir que sa mort serait utile a la cause de la liberté. Il admire Mme Roland. Quel étre sublime! C'est la femme qu/il respecte le plus au monde. Quel jeune homme, digne de la sentir, ne sauterait d’un second étage pour lui baiser la main! « Il faudra du temps avant de revoir une telle ame! Aprés ce grand caractere, sont venues les dames de ’ Empire qui pleuraient dans leur caléche au retour de Saint- Cloud quand l’empereur avait trouvé leurs robes de mauvais
gout, ensuiteles dames de la Restauration qui allaient entendre la messe au Sacré-Cceur pour faire leurs maris préfets, enfin les dames du juste milieu. »
Mais les girondins étaient pareils a ce pauvre Brissot qui n’a pas assez d’esprit pour pénétrer la profondeur du génie de Mirabeau et qui ne peut le peindre sans étre effrayé et scandalisé. Ils étaient malhabiles a gérer les affaires. Arrivés au fait et au prendre, ils s'amusérent a exprimer de beaux sentiments. Ils estimaient trop le peuple; ils ignoraient que pour agir sur les hommes, il faut leur ressembler davantage et étre « plus coquins », qu’en temps de crise «l’esprit est ridicule » et que «la force de caractére décide de tout » .
La Montagne l’emporta. Elle avait 4 sa téte Danton, Marat, ce « type de l’envieux littéraire » , et Robespierre, ce rival que lame hautaine de Danton a trop méprisé. Un des premiers, Beyle a discerné le réle prépondérant que Danton joua dans la défense du territoire. Il le loue avec effusion. Danton est, ainsi que Mirabeau, Sieyés et Carnot, «une figure colossale » ; c’était un géant que les pygmées actuels calomnient; c’était, avec Carnot, le chef de ce peuple quijetait la peuren Europe; c’était un homme, et il avait donné de la force a une nation de freluquets. Sila volé, de méme que Mirabeau, de méme que Bonaparte en Italie, ila sauvé la patrie et l’a faite ce qu'elle est. Sans lui, sans Carnot, sans Mirabeau et Sieyes, elle serait peutétre ce quest la Pologne, et ordre régnerait 4 Paris comme a Varsovie. Mais, apres avoir sous Mirabeau voulu la monarchie constitutionnelle, « sous Danton elle passe a la Terreur, et l’étranger n’entre pas » . Sous Danton, cette expression signifie pour Beyle : en 1792 et en 1793, au temps de énergie et des yictoires. Danton est a ses yeux le fondateur etle sauveur de la République, le plus grand homme de la République, un homme qui n’a pas eu son égal dans aucun des bouleversements politiques. Selon Beyle, la République fut blessée au coeur par la mort de Danton, et dés ce moment commenca son agonie, qui dura six ans, jusqu’au 18 brumaire,
Beyle met Carnot a cété de Danton. A vrai dire, il reconnait que, Sia le Directoire, Carnot, effrayé par les reproches de
cruauté qui lui furent adressés, parut inférieur 4 lui-méme. Mais il exalte ses talents, ses vertus civiques, son désintéressement, saconstance dans les épreuves de l’exil, et lorsque Bonaparte nomme ministre de la guerre l’ancien organisateur de la victoire, Beyle croit que le premier consul veut user Carnot, le rendre impopulaire et ridicule : « Bientét Carnot retomba dans une pauvreté noble dont Napoléon n’eut honte que vers 1810 quand il n’eut plus peur de lui. »
Stendhal eitdone été montagnard. S’il parle de Quiberon et des événements dont cette « fatale presqu’ile » fut le théatre, ilne plaint pas les émigrés; c’étaient des Frangais qui se battalent contre leur pays; les Francais les « mirent a mort légalement ». Le gouvernement du Comité de salut public qui repoussa les alliés et les empécha de camper a Montmartre, lui sembie un gouvernement héroique et le « digne prélude du - gouvernement de Napoléon ». Il approuve tout ce qu’ont fait les hommes de 93. Ils n’eurent ni scrupule ni pitié; mais les. ménagements ne sont-ils pas puérils quand il s'agit de la patrie? Ils envoyérent Louis XVI a l’échafaud; mais cette exécution ne fut-elle pas un grand acte de justice nationale, et la mort d’un. roi coupable n’est-elle pas une lecon pour les souverains qu’entrainerait la folie de la puissance absolue ? Ils s'appuyérent sur les clubs, etles clubs, comme les autorités locales, se compo- ‘saient d’ouyriers qui commirent des sottises, qui prirent peur, qui « se lancérent dans la carriére du sang » ; mais on complotait sans cesse et partout contre le eouvernement; les autorités locales n’avaient pas le temps de demander des ordres a Paris 2 il fallut lear donner un pouvoir immense, les former de gens quine conspiraient pas contre la République; les clubs, affirme Stendhal, sont « le supplément nécessaire des couvernements dans les moments de peril » .
Il applaudit également a la grande fournée de généraux qui se fit en 1793. Pourquoi ne pas confier les grades supérieurs a ceux qui montraicnt de l’audace et du talent? II ne regrette pas. qu'on ait traduit devant le tribunal révolutionnaire les chefs, si braves quwils fussent, qui n’avaient pas su vaincre. « Ce systeme absurde en apparence et qui fut l'objet des plaisanteries:
de l'Europe monarchique, valut ala France tous ses grands genéraux.» Ilya plus loin, et, selonsa coutume, il pousse l’idée a ses conséquences extrémes : « Quand Pavancement deyint raisonnable et fut dirigé par Napoléon, qui s’y connaissait, on n’eut plus que des hommes sans caractére. » Les généraux doivent donc étre nommés contre toute raison et par des gens qui ne s’y connaissent pas!
Bref, Stendhal accepte la Révolution en bloc. Illa regarde comme une époque héroique : « Nous étions aussi grands que les premiers Romains! » Il concéde que la Convention fut une assemblée « furibonde » et qu’elle perdit du temps en déclamations. Mais, environnée de traitres, pouvait-elle juger le fond des choses? Elle sauva la France, et ses sanglantes erreurs seront en partie excusées deyant Ja postérité par les Mémoires qu ont publiés les émigrés.
I] est vrai qu’aprés le 9 thermidor]’énergie républicaine cessa peu a peu d’animer le gouvernement. Mais l’armée, soit l’armée de Sambre-et-Meuse, soit l’armée d’Italie, fit des merveilles. Les jeunes soldats, battus des la premiére campagne, puis a la deuxiéme, avaient a la troisi¢me ressaisi l’avantage. Les officiers et les généraux que Bonaparte commandait en 1796, n'étaient pas gens du monde, n’étaient pas hommes de cour; ils ne songeaient pas aux «succes dans la société» , puisqu’il n'y ayait pas de société; ils avaient encore les passions simples et fortes du peuple.
C’est pourquoi il y eut en 1796 un pur héroisme. Pas de Légion d’honneur, pas d’enthousiasme pour un homme, mais beaucoup de simplicité, beaucoup de vertu républicaine et des chefs comme Desaix, ce Desaix qui passerait pour un nigaud dans nos salons d’aujourd’hui, mais qui, sirement, aurait été plus simple, plus noble, plus sublime que Napoléon, s’il avait revétu la premiére magistrature du pays.
Bonaparte fut consul. II fit le bonheur de la France pendant trois ans. Mais il ressuscite soudain les oripeaux monarchiques ala Louis XIV, et voila toute la France — Beyle compris (1)
(1) Cf. plus haut, p. 125.
— qui court aprés la baronnie et les cordons. Il éveille un « furieux», un « exécrable » égoisme qu'il décore du nom de gloire. Les hommes se disputent les regards du maitre, et leur seule pensée est l’avancement. Dés 1804 le regne de I’hypocrisie commence. Les généraux, devenus riches, ne se battent plus, et Beyle entrevoit comme un nuage de fausseté sur ces figures de l’armée de Sambre-et-Meuse qui se sont assouplies dans les antichambres des Tuileries et aux cérémonies de léglise Notre-Dame: «l’Empire et sa servilité ont passé par la; heureux les héros morts avant 1804! » L’énergie se réfugie de nouveau dans la classe pauvre. Combien de gardes nationaux se font tuer en 1814 et en 1815! Combien d’ouyriers offrent lexemple d’une fidélité magnanime!
Aprés le retour des Bourbons, méme affaissement des courages. Napoléon avait un instant électrisé les peuples. Depuis sa chute, l’égoisme et les vilaines passions ont repris leur empire. La bonne compagnie de 1820, de 1830, de 1840 hait l’énergie sous toutes les formes. Beyle ne voit plus rien de généreux dans le monde. Chacun veut faire fortune, et bien vite, et sans travailler. Une malheureuse soif de jouissances dévore les jeunes Francais. La destinée d’un lieutenant d’artillerie qui devint empereur, d’un fils d’aubergiste qui devint roi de Naples, et de deux ou trois cents autres qui s éleverent aux plus hautes fonctions, les a rendus fous pour un demi-siécle. Un délire d’ambition les a saisis. Ils répudient les plaisirs de leur age dans l’espoir d’entrer a la Chambre et d’éclipser la gloire de Mirabeau, et ils oublient que Mirabeau avait des passions. Ce sont déja des vieillards; ils n’accordent au beau sexe qu'une attention de politesse et n’osent parler a une femme plusieurs fois de suite dans la crainte de nuire a leur réputation de gravité. L’amour est pour eux le pire des déshonneurs, le mariage d’inclination le sujet de leurs plaisanteries, et la dot de la jeune fille qu ils daigneront épouser leur unique point de mire. Qui se marie autrement que par l’intermédiaire du notaire de sa famille passe pour un sot. Il faut jouer au cercle, il faut parler chevaux, il faut discuter la question des « capacités ». L’esprit de dignité a remplacé la gaieté. Le
Frangais s'est « anglisé » ; ses voisins d’outre-Manche lui ont donné leur maussaderie et leur morgue.
Telle est opinion de Beyle sur son temps. Plus d’énergie ni dans la noblesse ni dans la bourgeoisie. Les nobles sont des « étres effacés »; ils ont l'dme semblable au marbre de la porte de leurs hotels, trés polie et tres froide; aux journées de juillet 1830 pas un d’eux n’a pris le fusil parce que le bon ton défend de se battre dans !a rue. Quant aux bourgeois, ils ne se soucient que de leurs habits, de leur chapeau gris, de leur toupet et des plis de leur cravate. Beyle n’a connu dans sa vie que quatre bourgeois énergiques : le jacobin Gros, son répétiteur de mathématiques; le bibliothécaire de Grenoble, Ducros, cordelier défroqué, doué du plus grand mérite, et le premier homme supérieur auquel il ait parlé; le libraire Falcon, un des plus chauds patriotes de sa ville natale, ancien laquais, qui lui parait avoir eu l’ame plus noble que Chérubin Beyle et que le docteur Gagnon; son cousin Rebuffet, l’actif et vigoureux négociant de la rue Saint-Denis.
Pourtant, Beyle espere en l'avenir. Grace a la Révolution, le peuple est énergique. Lui seul a la faculté de youloir, lui seul a des passions fortes et violentes, lui seul commet des assassinats par amour parce qu'il est pauvre et qu'il n’a pas le temps de songer a l’opinion du voisin et aux « convenances », lui seul ose recourir au suicide, et « c’est du cinquiéme étage qu'on se jette par la fenétre ». De la, sans doute, cette énergie qui, selon Beyle, cherche vers 1840 a se faire jour dans la littérature au grand scandale de l’Académie et des hommes élégants et doux nés avant 1780. Les lettres auront, pense Beyle, une belle époque de vigueur et de gloire, lorsque entreront dans le monde les petits-fils des enrichis de la Réyolution, les petits-fils de ceux qui donnent déja de l’énergie a la bonne compagnie comme les Barbares donnérent jadis de | l’énergie a ce qui restait de Rome.
La raison de l’affaiblissement des caractéres en France, et, pour employer un mot favori de Beyle, de leur étiolement, | e’est la vanité. Suivant lui, cette passion domine absolument chez nous toutes les autres passions; elle occupe dans nos
cceurs la méme place que l’art dans le coeur des Italiéns; elle est en France ce qu’était l'amour au seiziéme siecle en Italie, le péché de tous; elle est notre sentiment de tous les instants; elle est le tyran auquel nous obéissons, auquel obéissent méme toutes les religions; elle est la passion mére, « mére de toi, écrit Beyle a sa sceur, de moi, de tout ce qui respire entre le Rhin, les Alpes, et. les Pyrénées » ; elle est lunique pivot sur lequel roule notre théatre, et, par exemple, les personnages de l'Iphigénie de Racine n'ont d’autre mobile que la vanité. Vif, picoté par l’envie, le Francais abhorre les périls obscurs, ou plutot le seul danger pour lui et qu’il n’ose braver, c’est le ridicule. Sa yanité parait jusque dans les moindres détails. Lorsqu'il parle, il fait toujours l'important, et dans ce qu’on lui dit il cherche, sans songer au but de la conversation, une épigramme ou une louange. « La France est le pays de la terre ou votre voisin vous fait le moins de mal; mais ce yoisin ne vous demande qu’une chose, c’est de lui témoigner que vous le regardez comme le premier homme du monde. » Voyez les gens d’un certain rang : ils ne vont a l’armée que par vanité, pour porter un brillant uniforme aux Tuileries et leur fatuité dans les salons de Paris; c’est pour leurs épaulettes quils se battent, et non pour la patrie. Voyez Caulaincourt, Montbrun, Duroc; auraient-ils dit au soir de la Moskowa ce mot naif de V’italien Corner : « Mais cette diable de bataille ne finira done jamais! » Voyez Napoléon, et jusqu’ou la petite vanité parisienne a fait tomber cet Italien devenu Francais qui se laissait tracer par le comte de Ségur un cérémonial si plaisant.
Tout cela est piquant, curieux, ingénieux, exact parfois. Mais que d’erreurs, que d’exagérations et de paradoxes! Quelle injustice envers Louis XIV! Qui croira que Napoléon et les hommes de Empire aient manqué d’énergie, que la force de caractere soit si rare en France et qu'on n’y trouve plus le courage civil? Et qu’entend Beyle par énergie?
I] a la haine des convenances, qui sont, selon lui, « les Ouvrages avancés de la vanité », la haine des mille petites régles sociales, la haine du cant dont le venin s’étend sur la
France comme une sorte de lepre. Le convenable, c’est a ses yeux le grand malheur du dix-neuviéme siecle, de ce siecle quil accuse d’avoir contracté mariage avec l’hypocrisie. II gémit a tout instant sur l’ «absence complete d’individualité » , sur la « tiédeur universelle». Quoi! chacun se dit : JJ faut étre comme tout le monde, et personne n’ose «se livrer a la chaleur du sang » ! Personne n’ose étre lui-méme! Ah! Podieuse civilisation qui nous obsede de toutes parts par ses mesures prudentes et ses mensonges! Elle nous porte tous au méme niveau, elle nous énerve en nous obligeant a l’extréme politesse, elle éteint le feu de notre regard, elle étouffe en nous les mouvements sinceres de la passion! La passion, la passion qui ne connait pas l’obstacle et le scrupule, la passion déréglée, coupable, qui pour se satisfaire brave le danger et la loi, voila ce que Beyle appelle l’énergie. Elle justifie tout, méme les injustices et les cruautés, car elle n’a rien dofficiel, rien d’ennuyeux et de plat.
Aussi a-t-il un faible pour les gens qui tiennent le maquis, et il voit dans les bandits le parti de Vopposition. Il écrit sérieusement que les hommes les plus singuliers sont aux galéres, et que les forcats ont la grande qualité qui manque a leurs concitoyens, la « force de caractére » ! I] loue Mandrin qui mourut « noblement » sur l’échafaud et qui possédait a
- lui seul cent fois plus de talent militaire que tous les généraux
de son temps. II proclame le brigand piémontais Maino l'un des hommes les plus étonnants du siécle et assure que sa vie, toute de sentiment et d’héroisme, était digne de Plutarque, que ce voleur avait plus de sang-froid et de génie guerrier que tel ou tel capitaine qui ne sait aller au péril que s’il a mille soldats bien rangés derriére lui. Il déclare que Fieschi avait « plus de volonté a lui seul que les 160 pairs qui l’ont justement condamné ». Il préconise l’ébéniste Lafargue, assassin ‘ de sa maitresse, le compare a4 Othello, vante son « énergie | effrayante » , et sans remarquer que ce Lafargue, de caractére exalté et d’amour-propre irritable, se vengeait d'une infidéle qui se moquait de lui publiquement, il applaudit a son crime, affirme que « cet ouvrier a plus d’ame 4 lui seul que tous nos
poétes pris ensemble et plus d’esprit que la plupart de ces messieurs », que les jeunes gens de la petite bourgeoisie, comme Lafargue, instruits, mais pauyres et soustraits par le travail aux mesquines obligations du monde, sentent et veulent avec force. « Probablement, conclut-il, tous les grands hommes sortiront désormais de la classe a laquelle M. Lafargue appartient; Napoléon réunit autrefois les mémes circonstances
bonne éducation, imagination ardente et pauvreté extréme. »
Voila ot aboutit Beyle. Il confond l’énergie avec la violence. Il prend pour de l’énergie la passion qui se déploie par sauvages acces, l’élan soudain et fougueux de la vengeance, la fureur de la colére, l’emportement du premier mouvement. Il s engoue des «grands talents dans le genre scélérat » , et comme le peuple des faubourgs, comme le public des théatres de barriere, ce raffiné s’enthousiasme pour un beau brigand! On lui parle d’un quartier de Rome ou s’est produit un meurtre ; c'est, lui dit-on, un mauyais quartier. « Non, répond Stendhal, il est superbe, il a de l’énergie, la qualité qui manque le plus a notre siécle!» Il finit par nous souhaiter un peu de guerre civile : grace a la guerre civile, les Francais redeviendraient les hommes énergiques du temps de Henri IV et prendraient les goals impétueux, les mceurs passionnées des romans de Walter Scott; la guerre civile dissiperait notre légéreté, ranimerait notre imagination!
Hl a peut-étre raison de voir dans la vanité notre passion — dominante. Mais il a tort de la mettre partout et de la fourrer dans le moindre de nos actes. Il prétend qu'on rit par yanité, que le rire est, suivant la définition de Hobbes, « la vue imprévue et claire de notre supériorité sur un autre». Mais «la vue de notre supériorité » est-elle le seul motif qui provoque notre rire? Il soutient que le Francais recherche la conversation ow il trouve l'occasion de briller par ce qu'il dit ou par la fagon de le dire. N’est-ce pas aller trop loin? Que le Francais préfére la conversation a la musique, soit; mais estce par vanité qu'il est gai, et la conversation qu’on entend tous les jours au café de Foy et dans les lieux publics ne serait-elle que « le commerce armé de deux vanités » ? Deux
hommes ne peuvent-ils s’entretenir sans chercher a briller et dans le seul dessein de dissiper leur ennui ou d’avoir le plaisir d’échanger des idées? Que de fois Beyle s’est réfuté luimeéme sur ce point! Pour étre fidéle a sa théorie, ne devrait-il pas montrer qu'un amant est mu par la yanité, et pourtant il s’écrie dans l’Amour : « Idée petite et misérable, un homme passionné a bien le temps de songer a la vanité! » Il juge en 1810 que ces fous de Parisiens sont charmants quand ils soupent ensemble parce quils n’ont aucune pretention. Il avoue en 1819 que les Francais et notamment les Parisiens ont pour principe de porter de la simplicité dans tout, qu il a vu des Frangais faire dans la campagne de Russie cing ou six grandes actions ou leur vie était en jeu, et qu'il fut touché de trouver leurs gestes si simples. I] reconnait que la vanité ne gouverna jamais Mirabeau.
Beyle oppose volontiers les Italiens aux Frangais. Partagés entre de petits Etats, les Italiens n’ont pas eu de Louis XIV et ils n’ont pas de capitale. Le gouvernement, aimable dans son despotisme, ne pese pas sur leurs passions, et le climat les rend plus fortes. Ils ont done plus d’originalité, plus de génie naturel, et la végétation humaine est plus drue, plus vigoureuse en Italie qu’ailleurs. En France, un ton raisonnable et froid, une pointe de malice et de raillerie annonce l’absence de sensations profondes; en Italie, une plaisanterie amére, un silence farouche, un langage plein d'images. L’Italie est vraiment le pays de l’énergie, et Beyle se propose de traiter ce sujet, de faire un livre qui s‘intitulerait Histoire de [énergie en Italie. Ajoutez que I'Italien n’est pas hypocrite, qu'il cherche de bonne foi la volupté, qu’il ne vise pas au « paraitre » comme notre baron-de Feneste. On lui reproche quelquefois de l’exagération, mais le titre d’zllustrissimo qu'il donne a un négociant n'est autre que le « tres humble serviteur » qui figure au bas de nos lettres. Il n’a pas de suffisance. L’Italie n’offre pas, comme la France, de ces faces inquiétes et maigres, transpercées par les anxiétés d’une vanité toujours souffrante.
Mais qu’est-ce que l’énergie italienne pronée par Beyle? Faut-
il admettre avec lui qu’elle est «la suite del’emportement de la sensation actuelle», et que les Italiens ont une grande force de caractére parce qu'ils admirent ce qu’ils ont osé faire dans les acces de la passion, parce qu’ils acquiérent ainsi confiance en eux-mémes? Ne vaut-il pas mieux dire que les Italiens, méfiants, dissimulés, puisent dans habitude de eacher leurs sentiments et de les refouler au fond de leur coeur une certaine vigueur de volonté? En tout cas, selon Stendhal, cette énergie n’existe pas dans les classes supérieures étiolées par l'éducation francaise. Les jeunes gens riches et nobles de Naples ont l’air d’un Anglais au bal. D’un bout a l’autre de l’Europe, 4 Rome comme a Pétersbourg, le high life manque d’énergie, et le bourgeois de Florence est plus « mouton » que celui de Paris. C’est ‘ donc le peuple, c’est la basse classe qui seule a de énergie. Or, Stendhal écrit que les Romains n’ont qu'une seule vertu, la férocité; que les bons Italiens sont les Romagnols, les Calabrais, les Bressans, les Piémontais, ceux qui « ont encore un peu de sauvagerie et de propension au sang» ; qu’on voit au midi du Tibre « l’énergie et le bonheur des sauvages» . L’énergic italienne, c'est par conséquent la propension au sang, la sau- . vagerie, la férocité!
Les assertions de Stendhal sur la simplicité des Italiens et leur manque de vanité sont moins contestables. Ceux de ce temps-la ne connaissaient guere l’amour-propre qu’excite la société, puisqu’il n’y avait pas de sociétés, etla vanité ne les détournait pas de leur plaisir. Mme de Staél ne remarquait-elle pas avant Beyle que les distinctions de rang ne les éblouissent pas et qu'ils ont de la bonhomie, la facilité du caractere et la familiarité des mceurs? D’Alton-Shée ne dit-il pas que le prince Emile de Belgiojoso, qui conquit un tel renom de perversité séduisante, n’avait aucune vanité, et que, de la sorte, il plaisait . aux femmes sans exciter l'envie des hommes?
Toutefois Stendhal ne songeait pas assez que nous sommes les mémes, selon sa propre expression, « pour le fond des mouvements du cceur et des passions », et nous lisons en divers endroits de son ceuvre que nombre d’Italiens de son époque étaient aussi vains que des Francais. Ilse moquait des Parisiens
qui couvraient de bravos une scéne de Racine ou de Voltaire pour prouvera autrui leurs connaissances littéraires et la sareté de leur gout; mais ne notait-il pas, lorsque les Napolitains applaudissaient Rossini, «la vanité sous vinet formes différentes, ravie de pouvoir faire preuve de savoir» ? Fabrice del Dongo, le héros de la Chartreuse, n’est-il pas dans son séjour a Bologne entrainé fort loin par « une misérable pique de vanité? » C’est Stendhal qui nous apprend que les jeunes Italiens de 1828 revaient aux honneurs au lieu de ne demander le bonheur qua leur palette ou a leur ciseau. C’est lui qui nous apprend que Rossini écrivait sur l’adresse de ses lettresasa mere : AIP ornatisstma signora Rossini, madre del celebre maestro ; que les chanteurs italiens étalent les prétentions les plus grotesques de l'amour-propre le plus incroyable et le plus naif; que la vanité regne de dix heures a minuit dans les bals de Milan, et qu'elle lutte chez les riches avec l’avarice. Ne voit-il pas a Milan et a Bologne quelques fats a la francaise? « Ce pays-ci, mandait-il de Milan en 1819, est comme les familles nobles tombées dans la misére, il faut leur casser le nezavecl’encensoir. » N’est-ce pas un poéte italien qui lui tient ce propos : « Alfieri et moi, dans nos tragédies... » ? Lorsqu’il dit a un peintre italien qu'on n'a jamais pu faire un portrait passable d’une Mme Florenzi : « C’est que je n’ai pas essayé », répond l’autre. II y avait donc et il y a une vanité italienne tout comme une vanité francaise, et c'est encore Beyle qui nous rapporte ce mot de Bertolotti : « Donnez-moi une forteresse, et j’oserai dire la vérité aux auteurs » ; c’est encore lui qui raille la vanité des Romains et laphrase emphatique qu’ils débitent sur une piéce mal chantée : « Quelcantar é digno di una Roma!» etilreconnait qu'il fautdans la société italienne, méme la plus spirituelle, agir comme 4 la cour et ne jamais rien blamer de ce qui est italien, que la moindre critique imprimée contre les artistes de sa ville met VItalien en fureur.
Quelles sont ses idées en religion et en morale? II était athée ey avec délices. «Ce qui excuse Dieu, disait le spirituel incrédule, c’est qu'il n’existe pas », etil écrivait unjour: « Si je le trouve,
Sages oe sae je serai bien étonné et je lui en dirai de belles, en cas qu’il m’ac-
corde la parole. ». Il déclarait dans une conversation chez : : ; .
Delécluze que Dieu ne peut exister, parce que Dieu n est pas
bon : « Qu’est-ce qu’un Dieu qui a inyenté la peste et la
gale, qui me dresse des embiches & chaque pas pour me faire souffrir, qui me jette dans le monde pour que j’attrape des maladies et lereste?» Ilracontaitassez drélement dans le salon de Mme Pasta la formation du monde : « Dieu était un mécanicien tres habile ; il trayaillait jour et nuit a son affaire, parlant peu etinventantsans cesse, tantdt un soleil, tantot une comete. On lui disait : Mais écrivez donc vos inventions, il ne faut pas que cela se perde. — Non, répondait-il, rien n’est encore au point ou je veux. Un beau jour, il mourut subitement. On courut chercher son fils unique qui étudiait aux Jésuites. C’était un garcon doux et studieux qui ne savait pas deux mots de mécanique. On le conduisit a l’atelier de feu son pére. — Allons, a Youvrage; il s’agit de gouverner le monde! Le voila bien embarrassé : — Comment faisait mon pére? — II tournait cette roue, il faisait ceci, il faisait cela. — Il tourne la roue, et la machine va detravers. »
Il rendait hommage au christianisme : sans doute, tot ou tard les sentiments délicats se seraient « faitjour », l’Eneéide est plus tendre que |’ /liade, et la théorie de Jésus est celle des philosophes arabes, ses contemporains; mais le christianisme avait enseigné que l’esclave et le gladiateur ont une ame égale a celle de César, et le pape Léon avait résisté sans force phystque aux nuées des Barbares. Par malheur, la corporation de prétres formée par cette religion avait « inventé des prestiges et des habitudes pour émouvoir les esprits» ; elle avait «lié son souvenir aux impressions charmantes de la premieére enfance » ; elle avait profité de la moindre peste, du moindre malheur . pour « redoubler le sentiment religieux ». A quoi réduisaitelle la vertu, sinon a s’abstenir de truffes par crainte de maux d’estomac? Elle voulait qu'on erat a Venfer; mais cette croyance n’était-elle pas un calcul de V'intérét le plus personnel et le plus prosaique? Quoi! Mme de Tourzel, ’héroine de Laclos, se défend contre Valmont « pour ne pas étre brilée
en l'autre monde dans une grande chaudiére d’huile bouillante » !
Il nommait volontiers le catholicisme la « religion romaine » , parce que «l’astuce italienne en avait créé les trois quarts » , et cette religion romaine lui paraissait vouée a l’intolérance et absolument incompatible avec la liberté moderne. Peut-elle en effet permettre l’examen personnel? Peut-elle subsister dans un gouvernement qui posséde le systeme des deux chambres et la liberté de la presse? Est-ce que le mot mé fiance, ce mot qu'il faudrait écrire en gros caractéres sur la porte de tous les palais des communes, s’accommode avec le mot de l'Eglise : Je crois parce que eest absurde? Le pape, ajoutait Beyle, ressemble 4 un général en chef; il est perdu si chaque fidele, au leu d’obéir avec humilité, s’'abandonne a l’esprit d’examen, et voila pourquoi Rome décourage et au besoin persécute l'art de penser.
Si du moins la religion romaine était gaie comme jadis, en Italie, au temps de Léon X, lorsque Raphaél et Michel-Ange travaillaient a l’église de Saint-Pierre, lorsque le pape faisait placer dans les ornements de sa galerie favorite les amours du cygne et de Léda! Mais depuis le jansénisme de Pascal qui se reproche le plaisir d’aimer sa sceur, et depuis les railleries de Voltaire, la religion romaine, elle aussi, méme en Italie, est devenue convenable et triste. N’a-t-elle pas été en France et en Allemagne la « religion des épouvantements », la religion d’un étre terrible et implacable dans ses vengeances? Dés le moyen age n’abritait-elle pas ses mystéres dans des temples qui, comme la sombre cathédrale de Strasbourg, respirent et inspirent la terreur?
Aussi Stendhal préférait-il le paganisme au christianisme. I] disait que Jupiter, qui savait le Destin au-dessus de lui, n’était pas méchantcomme Jéhovah. « L’antiquité, s’écriait-il un jour, n’eut ni tristesse puritaine, ni inquisition, ni Saint-Barthélemy ; elle n’eut pas le fanatisme qui fut créé par ce passage : beaucoup d’ appeleés et peu délus », et il remarquait que la religion moderne proscrit le théatre et commande les mortifications, que la religion ancienne était une féte, qu’elle ne rassemblait
pas les fideles durant de longues heures pour répandre dans leurs ames la peur de l’enfer, qu'elle les exhortait au plaisir, qu'elle leur demandait non pas dé sacrifier leurs passions, mais « de les diriger d’une fagon utile a la patrie ».
Il jugeait que les prétres étaient ou coquins ou bétes, et plutét coquins que bétes, et il les qualifiait de jongleurs. « La mystification, disait-il, rapporte trop a ceux qui la pratiquent pour ne pas trouver des continuateurs », et il répétait que les doctrines de Jésus donnent aux tartufes des carrosses et aux personnages graves de la considération et du pouvoir: « Toutes les religions — excepté la véritable, celle du lecteur — sont fondées sur la peur du plus grand nombre et l’adresse de quelques-uns. »
Mais il ne proposait pas de les supprimer. II admettait la liberté des cultes a condition qu’ils ne fussent pas rétribués par lEtat. La religion n’est-elle pas une affaire entre chaque hommeet la Divinité? Pourquoi ne pas payer son prétre comme on paye son boulanger? Pourquoi ne pas traiter les ecclésiasliques comme I’Etat traite les médecins, les avocats, les astronomes, et ne voir en eux que des citoyens, sans sinquiéter de leur gagne-pain?
Sa haine contre les jésuites était extréme. II les accusait de viserau gouvernement du monde, et il prétendait qu'ils tiennent aux deux sexes ce joli langage : « Soyez jeunes, faites tout ce qu’on fait dans la jeunesse, mais racontez-moi vos petits péchés et, si vous exercez quelque pouvoir dans l’Etat, laissez-vous diriger par moi.» Pourtant, il finit par en rabattre, et il se moquait de Vultra-libéral, qui regarde le jésuitisme comme la cause de tous les maux politiques.
Il aimait mieux les jésuites que les protestants. Il reconnaissait que Allemagne protestante était le pays ou il y ale plus de mariages heureux, que les Frangais étaient a demi protestants, puisqu’ils se permettaient l’examen personnel, le pire des péchés. Mais il soutenait que les jésuites sont plus favorables aux beaux-arts et que le puritanisme américain gate le monde par ennui quil répand. Quelqu’un regrettait devant lui que Francois I* n’eut pas embrassé le calvinisme. II répondait que
c’eit été un grand malheur, que les Francais seraient devenus tristes comme des Geneyois, qu'on n’aurait eu ni les Lettres persanes,.mi Voltaire, ni Beaumarchais : « Les jésuites a la manche large, les indulgences, la religion telle qu'elle était en Italie vers 1560, valent beaucoup mieux pour les arts et le bonheur que le protestantisme le plus raisonnable; plus il est raisonnable, plus il tue les arts et la gaieté. »
Il est vrai qu’en un testament de 1832 il assure qu'il meurt protestant dans lacommunion d’Augsbourg. Mais il était alors consul de France a Civita-Vecchia, et il ne pouvait avoir dans les Etats de l’Eglise un enterrement civil. Inhumé comme protestant, selon les conventions diplomatiques, Stendhal restait libre penseur et, sans faire acte d’hostilité contre le papisme, le bravait une fois encore.
Au fond, il était épicurien. Il ne se targue pas de son épicurisme: «il ne faut jamais communiquer sa doctrine intérieure » , et il sait que « cinquante mille personnages bien rétribués ont intérét d'argent a dire qu’il est immoral ». Mais il pense que Vhomme doit aller tous les matins a la chasse du bonheur, et que le bonheur consiste a faire ce qui plait. Mi piace, cette devise des Romaines est la sienne, et Colomb ayoue que son ami n’aurait eu d’autre regle de conduite que de se livrer a limpression du moment, s'il n’avait rencontré la barriere des impérieuses convenances.
« La vertu, écrivait-il a Di Fiore, c’est augmenter le bonheur, le vice augmente le malheur; tout le reste n’est qu hypocrisie ou anerie bourgeoise. » I] citait le vers de Virgile,:
... trahit sua quemque voluptas,
et il louait fort les Vénitiens d’autrefois qui pratiquaient cette maxime: Jl n’y a de vicieux que ce qui nuit, et qui se gardaient de la crier sur les toits. « Qu’est-ce que la conscience? disaitil encore. Et qui invoque le témoignage de la conscience, sinon l’hypocrite qui s’adresse a des sots pour faire des dupes?» A ses yeux, le motif des actions humaines, c’est tout simplement la recherche du plaisir et la crainte de la douleur. Régulus, retournant a Carthage, cédait a la crainte de, la
douleur, car s’il demeurait 4 Rome, il encourait le mépris des Romains qui, pour lui, était plus pénible que la mort cruelle qui l’attendait en Afrique. Le lieutenant Louaut, hésitant a se jeter dans la Seine pour sauver un homme qui se noie, entend une voix quilui crie: « Lieutenant Louaut, vous étes un lache » , et il se précipite : c’est qu'il cede a la peur de son propre mépris, a la peur d’un mal.
En politique, Beyle n’est pas, comme on le croirait a premiére vue, républicain. Il a horreur de ce qui est sale, et sauf a Rome, ou la beauté cache tout, le peuple lui parait sale. Ce serait donc pour lui un supplice de chaque instant que de vivre avec le peuple, avec la canaille, avec les républicains aux cheveux gras et a la barbe inculte. Quoi! il faudrait flatter, flagorner la derniére classe comme en Amérique, la partie la plus déraisonnable de la population, |’artstocratie de cabaret! « Je ne veux, dit-il, faire la cour 4 personne, moins encore au peuple qu’au ministre, moins encore au bottier de M. Guizot qu’a M. Guizot» , et il repousse le systeme du suffrage universel, ot le vote du plus grossier artisan compte autant que celui de Jefferson. :
tl pressentait cependant que la République, ce « croquemitaine du gouvernement», renaitrait un jour : les nobles de ses romans craignent a tout moment qu'elle ne soit proclamée a Paris. Mais il croyait qu'elle aménerait a sa suite la dictature, le régime du sabre, et qu’elle était le plus str chemin du des- potisme. « Pour avoir la République, disait-il, il faut commencer par se faire ile. » Et pourquoi |’établir? N’aurait-elle pas l'Europe a combattre? Les étrangers, instruits parle passé, ne s’allieraient-ils pas contre la France? Non, concluait Sten- ~dhal, Ja République est horrible, sinon aux Etats-Unis, et mieux vaut encore la monarchie, méme celle d’un Ferdinand VII d’Espagne. Le Francais a du penchant au désordre; les républicains se mettraient en colére et s'aviseraient aussitot de régénerer ; «moins absurde que le gouvernement de Louis-Philippe, mais plus violente, la République serait un loup enragé. » En 1820, lorsqu’il voit I’Italie s’agiter, il souhaite que les jacobins soient déportés au Texas, et il remontre a ses amis de Rome
we
‘qu'ils ne sont pas murs pour la République, que ce régime serait le pire de tous, que Robespierre, Marat et «les auteurs des atrocités de la Terreur » ont été formés par le gouvernement ‘faible et bon de Louis XVI.
Le panégyriste de 1793, le proneur de Danton et de Carnot est done le fidéle serviteur du juste milieu. Il reconnait que la Révolution a mis la riche bourgeoisie a la place de la noblesse, et que, depuis les journées de Juillet, la banque, cette noblesse de la classe bourgeoise, est ala téte de Etat. Mais le pays a désormais une constitution; le roi doit choisir pour ministres des hommes qui savent parler; la charte et les deux Chambres empéchent qu’un sot tel que le prince de la Paix exerce l’empire, et elles assurent un gouvernement passable, un gouvernement éminemment raisonnable, tres défavorable sans doute a Vesprit et 4 Voriginalité, mais qui posséde en lui-méme les moyens de se perfectionner, et si l’Eternel yous mettait une plume a la main, vous donnait le pouvoir de corriger les abus, vous ne sauriez quoi écrire. Que la charte se réduise a cet article unique : «Chacun pourra imprimer ce quil voudra, et les délits de la presse seront jugés par un jury »; que les électeurs envoient au corps législatif des hommes laborieux qui aient connu la pauvreté lorsqu’ils avaient vingt ans; que ces députés touchent quarante francs par séance : tout ira mieux encore (1). En attendant, « sachons goater notre bonheur présent, n’ayons pas d’émeute et doublons nos richesses. » Beyle est donc conservateur. Il désire — et tels sont ses propres termes dans la Vie de Napoléon — le maintien pur et simple de ce qui est.
Néanmoins, il n’aime pas ce régne de bourgeoisie. Il a beau dire qu’on peut étre heureux sans aristocratie, que la noblesse se compose de gens effacés et insignifiants, qu’elle est etiolée
(1) Dans une lettre il proposait de réformer ainsi la loi électorale : 386 pairs, 86 élus, 1 par département, et 300 nommés 4 vie par le roi parmi les dix mille Francais les plus riches; 750 députés, élus par les Francais qui. payent cent cinquante francs d’impdéts, 12 par les négociants de Bordeaux, de Lyon et de Marseille, 12 par les intellectuels, et en outre 25 députés de l’armée, les six plus anciens sous-lieutenants d’infanterie, les six plus anciens lieutenants, les six plus anciens capitaines, les trois plus anciens chefs de bataillon, les trois plus anciens colonels, et le plus ancien général de division, be
par une éducation de trop bon ton, hébétée par loisiveté, et, lorsqu’il voit le portrait de Mme de Grignan, que les yeux de cette dame sont divins, mais que ses lettres montrent une ame de duchesse. La démocratie le dégoate. Parfois il aspire au gouvernement légal de New-York, surtout quand la police italienne le vexe; mais en ce pays si moral ow le bon sens coule a ‘ots, ou l'on n’a qu’un gros et grossier bonheur qui ne convient guére a l’abonné de l’opera buffa, ou I’on ne songe qu’a gagner des dollars, ou l’on ne trouve ni le climat, niles arts, niles ruincs de l'Italie, ’ennui finirait son existence en peu de mois. Décidément, mieux vaut rester en France. Et pourtant Ja aussi tout est morne et guindé. Le lourd raisonner a remplacé la grace et Yurbanité. $1 la charte nous a donné l’éloquence du général Foy, elle a tué la finesse d’esprit; elle jette la défiance dans les coeurs en séparant les classes par la haine ; on demande d’un homme s'il est libéral ou: ultra; on n’a plus comme sous Louis XIV ou Louis XV les mémes intéréts; on ne rit plus des mémes choses, et, qui pis est, on ne cherche plus a rire; on baille a se rompre la machoire et on ne sait que faire de sa soirée. Hélas!: une grande dispute attriste le dix-neuviéme siécle : «la colére du rang contre le mérite », et la guerre est déclarée entre la noblesse et le reste de la nation,
Kt Stendhal regrette la société de l’ancien régime. Comme son Leuwen, ilavoue que c’est une honte de placer le bonheur de deux cent. mille nobles avant celui de trente millions de Francais; mais ces deux cent mille privilégiés « ont les salons les plus élégants, des salons qui semblent n’offrir que des jouissances délicates, des salons qui sont utilesa mon bonheur privé!» Il aurait voulu vivre au dix-huitiéme siécle, soit au temps de, la Régence, pour étre admis chez la duchesse du Maine, dans ce palais de Sceaux ot ily avait deux facons si aimables de passer la soirée, l’esprit ‘et l'amour; soit plutét en 1770, a l'époque de Mme de Genlis, de Marmontel et de Besenval. On s’amusait alors; toutes les histoires de Napoléon commencent par la description de l’existence agréable que le heutenant d’artillerie: menaita Valence, et les grands seigneurs étaient si gais, si char-
mants! Le bruit court, il est vrai, que ces gentilshommes furent des étres immoraux et quils ont fait du mal. Mais la vie’ est breve ; lui, Stendhal, n’a qu'une journée a passer au salon, et il voit ce salon occupé par les magons qui le reblanchissent, par les peintres qui répandent partout l’odeur insupportable du vernis, par les menuisiers qui mettent 4 coups de marteau des chevilles au parquet; tous jurent que sans eux, sans leur travail, le salon tomberait : « Ah! messieurs, que n’ai-je habité le salon Ja veille du jour ot vous y étes entrés! »
Il est done aristocrate et il affectionne les aristocrates, Son Julien Sorel trouve chez M. de la Mole des ménagements que n’a jamais eus le vieux chirurgien, et le marquis luisemble moins fier de son cordon bleu que le jacobin de sa croix. De méme, Stendhal aime mieux diner avec le duc de Laval qu’avec une « demi-aune » comme Ternaux et voyager en carriole avec des légitimistes corrects et courtois qu’avec des manants enrichis qui «triomphent de leurs bassesses 4 peu prés comme un pore qui se yautre dans la fange ». Faut-il, pour devenir député et discuter les grandes questions de commerce et de douane qui décident du sort de Europe, commencer par plaire a de tels animaux ? Et les gens que ces « animaux » enyerront a la Chambre, si estimables et si honorables qu’ils soient, auront-ils léducation et la délicatesse du govt? Seront-ils épris des beauxarts? Voteront-ils des millions pour qu’un monument semblable a Saint-Pierre de Rome s’éléve sur notre sol? Que répondre a Beyle, sinon ce qu il a dit un jour avec bon sens : que les arts ne sont que le luxe de la vie, que l’honnéteté, la raison, la justice en sont le nécessaire ?
Beyle se comparait 4 ce personnage d'une piéce de Joseph Mosca, I pretendenti delust, qui vient de Cosmopolis, et il se pique de n’avoir pas le patriotisme exclusif des voyageurs moroses que |’Angleterre verse sur le continent. Il divise le monde en deux moitiés inégales : d’un cété les sots et de l'autre les étres privilégiés auxquels le hasard a donné une ame noble et un peu d’esprit. C’est de ces derniers, qu’ils soient nés a Velletri ou a Saint-Omer, qu'il se sent le compatriote.
« La vraie patrie, dit-il, est celle ot l’on rencontre le plus de gens qui vous ressemblent. »
Il a méme une prédilection pour les étrangers. L’>homme d’esprit de Grenade ou de Koénigsberg lui agrée plus que homme d’esprit de Paris : il sait celui-ci par ceeur, et limprévu, le divin imprévu, peut se trouver chez celui-la. Sous Empire, en flagrant conflit, en plein blocus continental, il ne partage pas la haine des Francais contre la « perfide Albion ». Bien qu'il pense en 1803 que le débarquement du premier consul sur le sol britannique serait une des plus belles époques
de Vhistoire moderne, il regarde l’Angleterre comme la terre | classique de la liberté. Il disait plus tard, sous le gouvernement de Juillet, qu'il était ravi que Napoléon n’eat pas compris Vinyention du bateau a vapeur : les Francais, franchissant le détroit, auraient « 6té aux exilés de tous les pays le seul asile qui leur restait ». Mais déja, sous le régne de Napoléon, il ne cachait pas sa sympathie pour l’Angleterre : « Voila, écrivaitil en 1808, ow il faut aller, ne fut-ce que pour trois semaines, comme Mme Roland; je me sens le courage d’y passer dans un bateau de six pieds de long. » Au mois de septembre 1810, lorsqu’il rédige son testament et projette d’instituer un prix annuel, il demande que la fondation soit administrée en Angleterre, « tant que cette ile respectable n’aura pas été conquise », et que le prix soit décerné par des Anelais, parce que « cette nation fournira toujours plus de vingt hommes éclairés et courageux ». Qu’eiut dit Napoléon s'il avait su qu'un de ses sujets, un auditeur au conseil d’Etat, aimait a ce point PAngleterre?
A la guerre, sur les champs de bataille, dans la crise de Vinvasion, Beyle a des airs de sceptique. Ni a Moscou, ni a Bautzen, ni 4 Grenoble, il ne parle du péril de l’armée et du sort de la France. A Moscou, il jouit du spectacle de l’incendie; a Bautzen, il admire la prairie, les groupes d’arbres, le paysage digne de Claude Lorrain; 4 Grenoble, il discute sur la vanité francaise, et, au lieu de plaindre ou d’encourager les pauvres
conscrits qui font l’exercice sur la place Notre-Dame, il
; k : ; aie Samuse a les nommer les vains-vifs. Prendre ainsi les.choses.
par le petit coté, voir dans les événements ce quils ont de pittoresque et non ce qu’ils ont de menacant et de tragique, n’est-ce pas la marque d’un homme supérieur, d’un esprit qui n’a rien d’étroit et de mesquin? Mais ne peut-on appliquer a Beyle ce quwil dit de Casimir Périer que «le mot sacrifice @ la patrie n offrait pas une image bien séduisante a ce Dauphinois» ?
Au mois de mai 1814, malgré le souvenir des excés que les Cosaques ont commis en Champagne, il s’enthousiasme au Théatre-Frangais pour un aimable officier russe, son voisin. Il le juge plein de naturel, de tendresse, de grandeur, trés différent d'un Francais, et, avec cette fougue de sensibilité qu'il a parfois, il s’écrie que sil était femme, il aurait pour ce Russe la passion la plus violente, qu'il passerait la nuit a chercher sa demeure, qu'il le suivrait au bout du monde!
Rien d’étonnant qu’en 1817 il imprime que le patriotisme « est le ridicule le plus sot », et qu'il lache cette parole cruelle : « Qu’a perdu Sarrelouis a n’étre plus France?» Il écrit 4 Mareste qu'il « se fiche d’étre conquis » !
Sous la Restauration et le gouvernement de Juillet, il était plus Italien que Frangais, et ses contemporains remarquaient qu'il avait pris ses lettres de naturalisation au dela des Alpes. Ne disait-il pas que le Dauphinois est demi-Italien, « et par tempérament, et par possession jusqu’a 1349 » ? Plus il avance dans la vie, plus il se sent Italien. Il veut étre inhumé en terre italienne, et il demande que le marbre placé sur son tombeau porte les mots Arrigo Beyle, Milanese. A Civita-Vecehia, en 1840, dans un accés de colére, lorsqu’il apprend que le gouvernement abandonne le pacha d’Egypte et rappelle 4 Toulon la flotte de l’amiral Lalande, il déclare devant les employés du consulat que la France se déshonore par sa lacheté, qu’il renonce a elle, qu’il abdique la qualité de Frangais, qu'il adopte Milan pour patrie.
Mais il a beau dire du mal de ses compatriotes et le plus grand bien des Italiens, il a fini par préférer la France a l'Italie et Paris 4 Milan. Ces boutades n’empéchent pas qu'il ne soit Francais, essentiellement Frangais, Frangais de pied en cap et jusque dans la moelle. Ila ce qui est le fonds de la race,
étourderie, malice, moquerie, scepticisme, incrédulité. Quor de plus francais que cet homme gai, vif, piquant, ironique, nullement grave et se gaussant de la gravité, traitant sous jambe ce qui lui déplait, jugeant les choses cavaliérement et avec esprit, ne faisant que les effleurer, estimant d’aprés luiméme qu’en France on ne peut comprendre et admirer ce qui est profond, ne gotlant guere que le léger, l’aimable et le voluptueux, mettant les contes de La Fontaine au-dessus des sermons de Jean-Jacques, applaudissant a la verve de certains articles du Charivari et proclamant les Francais « inarrivables » dans le petit pamphlet a la Voltaire?
Stendhal est d’ailleurs plus patriote qu’on ne croit; extréme en tout, ila su étre a la fois cosmopolite et chauyin. II dit que le bon sens et la bonté font des Francais le premier peuple de Yunivers, qu’ils sont les fils ainés de la raison, que leur nation est la reine de la pensée, la lumiére du monde, qu'elle s’occupe dindustrie et de discussions politiques comme elle s'occupait naguére de victoires et d’ambitions. N’était-il pas au mois de janvier 1814 un des ardents organisateurs de la défense du Dauphiné? En 1836, il suit avec émotion les progres de notre armée d’Afrique. Il est atterré par les mauvaises nouvelles qui viennent de Constantine, et il rappelle que Constantine était la capitale d’un nommé Jugurtha dont Salluste, insigne fripon, a écrit lamusante histoire et que ce Jugurtha causait aux Romains bien de l’embarras. La prise de la ville le remplit de joie. Les Italiens en feraient-ils autant? « Le plus exigu des ponts que Napoléon fit construire en Lombardie donne le plus vif sentiment de la grace ou de la beauté, mais ces eens-la ne prennent pas Constantine d’assaut comme nous (1)! » If juge la guerre d’Aleérie admirable : « Elle n’est pas trop payée a vingt millions par an; elle fait voir des tétes coupées a nos. soldats; elle montre aux Cosaques ce que nous sommes encore et désigne a l’estime de la nation des hommes comme Duvivier et Lamoriciére! »
(1) Il dira de méme, en parlant du Lorientais Bisson qui fit sauter son batiment plutét que de se rendre: « L’Italie a-t-elle eu un Bisson ‘de nos jours? »
ART Vies de Haydn, Mozart et Métastase. — Schlichtegroll et Cramer. — Les- Haydine de Carpani. — Changements opérés par Beyle. — Suppressions. — Additions. — Protestation de Carpani. — Quérard. — Vie de Rossini, — Ses opéras. — Son génie. — Mceurs théatrales de I’Italie, — Succés du livre. — Stendhal critique musical. — L’ Histoire dela Peinture en Italie. — Tableau
de la Péninsule. — Léonard de Vinci. — Michel-Ange. — Le beau idéal. — Théorie du milieu. — Défauts de Vouvrage. — Le Salon de 1824. — David.
et son école. — Ingres et Prud’hon. — Girodet et Vernet. — Schnetz, Robert, Sigalon, Scheffer, Delaroche, Delacroix. — Stendhal critique d’art.. — Raphaél et le Corrége. — Jugements sur la sculpture. — Canova, — Conseils utiles. — Respect de la vérité. — La préférence. — Le beau est ce qui plait.
Les ceuvres de Beyle forment plusieurs groupes. Les unes, Haydn, Rossini, \'Histoire de la peinture en Italie, concernent les beaux-arts. Les autres, comme Racine et Shakespeare, traitent de littérature. D’autres, Rome, Naples et Florence, les. Promenades dans Rome et les Mémoires dun touriste, sont des récits de voyages. II faut mettre et considérer a part lAmour,> la Vie de Napoléon, les romans, Armance, le Rouge et le Noir, la Chartreuse de Parme, et les derniers écrits, Leuwen, Lamiel, les nouvelles, le Journal, les Souvenirs d’égotisme, la Vie de Henri Brulard, ainsi que la Correspondance.
Ce fut en 1814, apres la chute de Napoléon, lorsqu’il eut « deux jours de noir », et, comme il dit encore avec fatuité, ‘« pour se consoler du malheur de vendre ses chevaux » , que Beyle eut Vidée des Vies de Haydn, de Mozart et de Meétastase. Le livre parut en 1814 sous le nom de Louis-Alexandre-César
Bombet. Il renferme, outre les trois Vies, une lettre sur 1’état de la musique en Italie. :
Beyle n’est pas, 4 proprement parler, lauteur de cet ouvrage, et il remarque justement dans des notes au bas des pages que son livre n’est presque qu’un centon, qu'il n'a pas exactement indiqué toutes les idées pillées, qu’il n’y a peut-étre pas une phrase de sa brochure qui ne soit traduite de quelque étranger. La fin seule lui appartient. Mais la lettre sur la musique italienne est insignifiante, et les deux lettres dont se compose la . Vie de Métastase, d’ailleurs remplies de citations, ne sont qu’un panégyrique outré. Charmé par le style clair et facile de Métastase, Beyle le juge inimitable, divin, et le félicite d’avoir « ennobli la volupté ». Le reste a été copié ou adapté. Lui-méme reconnait que la Vie de Mozart est une traduction . de la notice biographique de Schlichtegroll qu’il a divisée en chapitres; mais il ne dit pas que, s'il emprunte les quatre premiers chapitres 4 Schlichtegroll, il a tiré les trois derniers des Anecdotes sur Mozart mises en francais par Cramer (1).
Quant aux Lettres sur Haydn qui constituent pres des deux tiers du volume, Beyle les a traduites et imitées des Haydine de Joseph Carpani (2). Il était 4 Vienne quand Haydn y mourut le 31 mai 1809, et huit jours plus tard, en uniforme, au deuxiéme banc, derriére la famille du grand homme, composée de trois ou quatre petites femmes en deuil, il assistait avec Vaimable Denon, qui portait le costume « fort élégant » de l'Institut, au Reguiem exécuté par tous les musiciens de la ville a l’église des Ecossais. Lorsqu’il tomba sur le livre que Italien Carpani avait publié en 1812, sous forme de lettres a un ami, il le lut done avec plaisir, et cette étude sur la vie et l’ceuvre de Haydn est en effet tres intéressante et aussi solide qu agréable.
Mais Beyle s’est tacitement approprié le travail de Carpani.
(1) Satnre-Bevve, Causeries du lundi, IX, 309, note d’Anders.
(2) Le Haydine ovvero, Lettere su la vita e le opere del celebre maestro Giuseppe Haydn. Elles ont paru a Milan en 1842 etd Padoue en 1823. D, Monpo les a traduites en frangais dans l’année 1837 sous le titre : Haydn, sa vle, Ses Ouvrages et ses aventures. . ag ett
Pour cacher le larcin, il opere, non sans adresse et dextérité, quelques changements. I] transpose les lettres (1). Il les dédouble (2). Il condense en une seule lettre deux lettres de loriginal (3). I] ajoute trois lettres de son cru : l'une traite des
différences du caractére francais et du caractére italien ; l'autre
contient une notice sur la musique de l’école de Naples; la
. troisiéme annonce que l’auteur voulait «sauter a pieds joints »
la Création de Haydn qu'il n’a vue qu'une ou deux fois, et qu’une dame de Vienne s'est chargée d’analyser cette grande ceuvre (4). Beyle fait ainsi vingt-deux lettres des seize lettres de Carpani.
En outre, il modifie ¢a et la son modéle. I rejette dans une lettre postérieure et place en meilleure lumiére une anecdote sur Hendel et la nomination de Haydn a l'Institut de France.
Il change le texte italien trés légérement, mais a la francaise, d’une facon conforme a ses propres gotts et 4 ceux de ses compatriotes. Carpani écrit que la musique de Haydn est romanesque, qu'on y chercherait vainement la mesure virgilienne, qu’il est l’Arioste de la musique, et Beyle, que la musique de Haydn est romantique, qu'on y cherche vainement la mesure racinienne, qu'il est l’Arioste ou le Shakespeare de la musique.
Carpani dit que Van Swieten proposa a Haydn de faire un oratorio qui serait consacré uniquement au genre descriptif; Beyle traduit que Van Swieten proposa a Haydn d’étre le Delille de la musique.
Carpani juge que ce fut un bonheur pour Haydn de n’avoir pas eu de maitre; Beyle souhaite que tous les cours de littérature soient au fond de I’Océan, parce qu’ils apprennent aux gens médiocres a faire des ouvrages sans faute, mais sans beauté, et il cite Shakespeare et Cervantes.
(1) La lettre XIIJ, qui rassemble nombre d’anecdotes sur la vie de Haydn, suit dans le recueil de Carpani l’analyse des ceuvres; dans le livre de Beyle (lettre 15), elle précéde cette analyse.
(2) Beyle fit de la lettre I de Carpani ses lettres 1 et 2, de la lettre VII ses lettres 10 et 14, de la lettre VIII ses lettres 12 et 13.
(3) Beyle réunit dans sa lettre 22 les lettres XV et XVI de Carpani.
(4) Lettres 7, 1% et 17.
L’auteur des Haydine est d’ordinaire un peu verbeux. Beyle l'abrége trés souvent. Il saute des phrases, des pages entieres pour ne reproduire que I’ essentiel. Il laisse de cété les citations latines et les érudites réminiscences. Lorsqu’il raconte que le cousin Frank emméne Haydn a Hambourg, il n’a garde de comparer Haydn a Achille, et Frank a Ulysse ou a Chiron. Il
ne dira pas, comme Carpani, que le vaisseau de Haydn, lancé ,
sur la mer de l’harmonie, parcourut toutes les eaux, ainsi que le vaisseau de Jason, de Colomb ou d’Anson, découvrit de nouvelles terres et revint, riche de conquétes dorées faites au milieu de quelque naufrage. Il omet les détails que le bon Carpani s’attarde a donner sur Sammartini, Emmanuel Bach et Boccherini, qui « fournirent 4 Haydn plus d’une occasion de méditer et d’observer ». Il supprime le long et singulier parallele que Carpani institue entre Haydn et le maréchal Laudon, les reproches que le critique adresse 4 Beethoven, ce « Kant » de la musique, les pages assez arides ou I'Italien retrace comment Haydn parvint a former son style. Il passe rapidement sur les sonates écrites par Haydn pour l’instrument qu’on nomme le baryton et sur son malheureux mariage avec Anne Keller. En revanche, il entre parfois dans des développements, grands ou petits, que n’offrent pas les Haydine. Si Carpani prononce simplement le nom d’Alfieri, Beyle caractérise le poéte par cette phrase emphatique : « le bilieux Alfieri qui, pour peindre les tyrans, leur a dérobé la farouche amertume qui les dévore ». Si Carpani raconte que Haydn se faisait habiller et coiffer avant de composer, Beyle ajoute : « ainsi que Buffon ». Si Carpani rapporte que Haydn pleurait en montrant la lettre flatteuse qu'il avait regue de notre Institut, Beyle remarque que la lettre était « pleine de cette grace noble que nous sai-
sissons beaucoup plus facilement que les autres nations ». Ik
glisse au passage une description de Vienne, une tirade contre les concerts, et quelques-unes de ses idées favorites : que les Allemands ont la manie du mariage, et que les jouissances domestiques sont de premiére nécessité chez un peuple doux, aimant et timide; qu’en Allemagne, ce pays du respect, rien ne rapproche les rangs. Il rappelle un mot qu'il aurait entendu
du médecin Zimmermann, que les Allemands ont besoin d’une musique bruyante, qu’ils boivent trop de biere, qu’on doit les écorcher pour les chatouiller un peu. Il reproduit un passage des Affinités electives. Il cite fréequemment Mozart, Cimarosa, Vigano. Il « niche » dans le coin d’une lettre analyse du Matrimonio segreto. 11 compare Cimarosa a Raphaél et Mozart au Dominiquin, et il croit voir dans les femmes de Cimarosa de brillantes Italiennes qui joignent 4 la beauté lair du. bonheur, dans les femmes de Mozart les touchantes vierges d’Ossian aux cheyeux blonds et aux yeux bleus remplis de larmes. Carpani vient-il 4 parler des messes de Haydn : Beyle dit de son chef que ces messes se célebrent dans d’ « immenses cathédrales gothiques par un jour sombre qui pénétre a peine au travers des vitraux dorés ». Il ne manque pas d’exprimer son amour pour la peinture italienne. Lorsque Carpani félicite l'Eglise de méler la musique a ses chants, Beyle sécrie : « Avez-vous défendu a Raphaél de mettre des figures célestes dans ses tableaux de dévotion? Le charmant Saint Michel du Guide, qui donne des distractions aux dévotes, ne se yoit-il pas toujours dans Saint-Pierre de Rome?» II loue le Corrége : ce peintre fit des fautes, comme Haydn, puisqu’en cherchant la grace il tomba une ou deux fois dans l’affectation de la grace, et, comme Haydn, il imita ses devanciers; mais le Corrége est l'inventeur du clair-obscur, et « sa Nuzt de Dresde, par ses ombres et ses demi-teintes, donne a l’ame plongée dans une douce réverie cette sensation de bonheur qui V’éléve hors d’elle-méme ». Que Carpani mentionne des guérisons produites par la musique, Beyle, se remémorant ses impressions parisiennes d’antan, prétend que les femmes et nous-mémes, tant que nous sommes jeunes, nous n’écoutons la musique avec une pleine attention que dans la solitude ou dans lobscurité : on n’est pas distrait, on n’a pas envie de bailler, on se laisse aller, et, par exemple, 4a Monceaux, dans un bosquet de verdure ow vous lisez, si vous entendez quelques beaux accords qui partent d’une maison voisine, vous essayez en vain de reprendre votre lecture; vous tombez dans la réverie, et deux heures aprés, lorsque vous remontez en voiture, yous
étes soulagé d’une peine secréte, vous étes attendri, vous étes regrettant, et vous croyez qu il est possible de reconquérir le bonheur. Que Carpani commente cette idée qu’en musique le beau véritable n’est pas encore fixé, Beyle soutient en son propre nom, huit pages durant, que nos préférences dépendent de notre tempérament et de notre disposition d’esprit, que la musique.« tient 4 notre organisation .particuliére », qu'il faut dans les arts offrir aux hommes, selon leur imagination, des images différentes. Il remplace les considérations de Carpani sur la décadence de la musique par des vues personnelles sur la littérature frangaise : que Voltaire, Montesquieu, Rousseau, Buffon sont au-dessous de La Fontaine et de Corneille « comme gens donnant du plaisir avec des paroles imprimées» , mais qu'il y a maintenant des Sénéques a Paris, et que pour se garantir du sénéquisme, pour conserver la pureté du gout, on ne doit se modeler que sur les. écrivains qui parurent avant la fin du dix-septi¢me siécle et sur les quatre grands auteurs du siécle suivant.
Mais, quelles que soient les additions de Beyle, on ne peut, comme il dit dans une note, tirer vanité de plusieurs réflexions, et ila traduit littéralement, sans presque changer un mot, des phrases, des tirades, des pages entiéres de Carpani, non seulement les anecdotes et les exemples, non seulement une ingénieuse comparaison entre les compositeurs. du dix-huitiéme siecle et les peintres célébres, mais des jugements fins et piquants, des analyses délicates, de longs exposés historiques et techniques, des apergus a la fois spirituels et savants sur le plaisir que cause la musique et sur les facons dont elle imite la nature, sur le passé de la musique instrumentale, sur le style de Haydn, sur les mérites de sa Création, sur ses opéras, ses cantiques et ses messes, sur l’état de la musique d’église en 1760, sur les Quatre Saisons.
Beyle — ou Bombet, puisque tel était son pseudonyme — se donne pour un émigré, capitaine de grenadiers de l’armée royale, éloigné de sa patrie depuis vingt ans, obligé de fuir de Vienne en 1809 devant les Frangais et de se réfugier avec les plus nobles familles de la ville dans les montagnes de Salzbourg.
Mais il s’attribue ce qu’a fait et dit Carpani. II s’est entretenu souvent avec Haydn; il était a ses cétés au palais Schwarzenberg lorsque fut exécuté le Messie de Heendel; il assistait 4 la premiére audition de la Création et des Quatre Saisons. En 1782. — quand il n’était pas né — il étudiait la musique a Milan. Toutes les aventures advenues aA Carpani sont advenues 4 Bombet. En 1799, a Vienne, il avait la fiévre ; mais il se rendit a léglise Sainte-Anne, il entendit une messe de Haydn : « Je me sentis tout ému, mon mal a la téte se dissipa, et la fievre ne revint pas. » Dans sa jeunesse, en été, sur les cimes des montagnes de Lombardie, il rencontra soudain un grand troupeau de chéyres; un ami qui l’accompagnait se mit a jouer de la flate, et les chévres, entourant le musicien etl’ écoutant, refusérent de suivre le berger. En un passage du livre, Beyle-Bombet cite méme Carpani, non comme biographe de Haydn, mais comme homme d’esprit, excellent connaisseur en musique et fidele traducteur de la Création. Il déclare que, de toutes les Vies du symphoniste viennois, la sienne est la plus exacte, et qu'il défendra la vérité des faits qu'il avance contre quiconque les attaquera.
Pourtant, Beyle se trahit. Dans une note, il lui échappe de dire que les « lettres originales » contenaient des répétitions sans nombre, et en unendroit du texte, pour amener une anecdote, il sort trés étourdiment de son role de biographe consciencieux. Il yient d’écrire qu’il assistait 4 la premiére exécution des Quatre Saisons et qu'il fit son compliment a Haydn : quelques lignes plus loin il ajoute qu'il est mauvais juge de cet oratorio, qu'il ne l’entendit qu’une fois, et encore était-il fort distrait: il discutait avec un Vénitien sur la mélodie du dix-huitieme siecle, et cet homme lui conta la destinée de Stradella ; la-dessus, Beyle-Bombet, 4 son tour, nous sert histoire du chanteur.
Le début de Beyle dans les lettres était malheureux, et, selon le mot de Colomb, il est triste d’avouer, en commengant la revue de ses ouvrages, qu'il s'est rendu coupable d’une « hablerie », d’une « supercherie ». Il raconte que le public du théatre San Carlo fait lui-méme justice des plagiats, que les
Napolitains reconnaissent dans l’ceuvre d’un compositeur les passages dérobés a d'autres, et que, sitot quils entendent le morceau volé, ils poussent de toutes parts des bravos auxquels ils joignent le nom du véritable propriétaire ; si Piccini a pillé Sacchini, ils crient sans rémission-: « Bravo, Sacchini! » On pourrait de méme crier a Beyle : « Bravo, Carpani! »
Le chatiment ne se fit pas attendre. Carpani protesta De Vienne, le 18 et le 20 aoat 1815, il écrivit deux lettres «a M. Louis-Alexandre-César Bombet, Frangais, soi-disant auteur des Haydine», et ces lettres, qui parurent en 1816 a Padoue, dans le premier fascicule bimensuel du Journal de la littérature italienne (1), étaient, avoue Colomb, des coups de massue sous lesquels Beyle n’eut qu’a succomber.
Ciel! me faut-il ainsi renoncer 2 moi-méme, Et par un imposteur me voir ravir mon nom!
C’est par ces mots de Sosie que Carpani commengait sa diatribe. Il aurait ri, ajoutait-il, du jeu de M. Bombet — qui était plutot un jeu de mains qu’un jeu d’esprit, — et il se serait réjoul que ses pauvres plumes italiennes parussentsi jolies a un oiseau francais qui voulait s’en parer pour sa premiére sortie. Mais Bombet déclarait dans sa préface qu'il avait écrit ses lettres en 1808 a Vienne, qu’elles avaient eu un petit succés dans la société de Paris, qu il avait été tenté de devenir aussi un auteur et de se voir imprimé tout vif. A ce compte, Carpani, dont le volume datait de 1812, avait copié Bombet, et il allait passer pour un plagiaire! Non, il se justifierait devant le public. C’était lui, Garpani, l’auteur des Lettres sur Haydn, et Bombet n’était que le traducteur. Et vainement Bombet avait, pour abuser son monde, omis ou altéré des passages et jeté ca et la des réflexions personnelles. Carpani était l’original, le fils légitime, le proprié- taire, et Bombet, la copie, le batard, lusurpateur. Les quatre
cinquiémes de l’ouvrage appartenaient a Carpani, et un cinquieme a Bombet.
(41) Giornale dell’ italiana letteratura. Tome XLI. Seconde série, tome X,
«Que me laissez-vous? s’écriait l’Italien. Vous confessez sincerement que la Vie de Mozart est le travail de Schlichtegroll,
‘et, devenu galant homme, vous laissez son mérite A ce digne
auteur. A moi, vous prenez tout, mes aventures, mes discours, mes amis, mes pensées, jusqu’a ma fiévre, jusqu’a mes chévres qui aimaient la musique !
Et méme Ala chandeile il ravitla fumée! »
Au moins, Bombet était-il véridique? Avait-il l’exactitude dont il se vantait? Il disait qu’il assistait a Vienne, en 1808, a la seconde exécution de la Création dans la maison Lobkowitz, ou ily avait quinze cents auditeurs : s’il avait mieux lu le texte de Carpani, il aurait vu que cette solennité avait eu lieu dans la salle de ! Université et non dans la salle Lobkowitz qui ne pouvait contenir plus de deux cents personnes.
Il disait qu’en 1799, A Vienne, une messe de Haydn l’avait guéri de la fievre; mais Carpani inyoquait le témoignage de son médecin : le docteur Frank avait soigné Carpani, le docteur Frank avait admiré l’effet salutaire de la musique de Haydn. Et sur ce point Bombet ne citait que Bombet.
Il disait que Cherubini avait été l’éléve de Haydn. Non, Cherubini avait eu pour maitre Sarti et nul autre; il n’avait vu Haydn pour la premiere fois qu’en 1805, lorsque le grand compositeur n’était plus que l’ombre de lui-méme.
Carpani avait écrit dans les Haydine que Pergolése était le Raphaél de la musique; Bombet, lui, trouvait deux Raphaéls harmoniques, Pergolése et Cimarosa. « Mais, remarquait Carpani, le style de votre Cimarosa est un style fleuri, brillant, imagé, riche, qui est loin du style simple, précis et sublime de Pergolése; vos deux Raphaéls se ressemblent comme Raphaé et Pierre de Cortone, comme Raphaél et Paul Véronése. Heureux les arts s'il n’y avait que les hommes intelligents pour en disserter! Mais vous aimez la compagnie. Vous ne savez cheminer seul, et, voulant devenir auteur, vous vous étes accroché a moi qui, sans étre Pergolése ni Raphaél, n’ai pas besoin de m’aider d’un Bombet, ni d’étre 4 deux pour me tenir sur mes pieds! »
Bombet disait qu’a la premiére exécution des Sazsons, au palais Schwarzenberg, il «alla rendre compte » a Haydn et «se hata de sortir pour faire son compliment a auteur». Mais Haydn dirigeait la représentation, et pour en avoir des nouvelles il n’avait nul besoin de la visite de Bombet. « Traduisezmoi mieux, ajoutait Carpani; je parlai a Haydn lorsqu’il descendit de lorchestre. » \
Bombet disait que la traduction italienne de la Création avait été faite sous la direction du baron Van Swieten et de Haydn. « Les pauvres! répond Carpani, ils sont morts et ne peuvent vous infliger un démenti solennel; mais lisez l’avis en téte de cette traduction; vous verrez qu’elle a été non pas dirigée, mais approuyée, et que de tant de traductions qui courent, elle est la seule qui soit approuvée. »
Bombet disait qu’il avait vu Zingarelli produire 4 Milan en quarante heures de travail Roméo et Juliette. « Eh bien, objectait Carpani, Zingarelli vivait alors avec moi dans la maison Scotti, etniluini moi n’avons jamais vu M. Bombet, a moins que M. Bombet ne soit invisible comme le démon de Socrate. »
Bombet disait que trente ans auparavant, a une soirée de musique, a Milan, devant lui, Mislivicek s’était écrié que Sammartini était le pere du style de Haydn. Mais ces concerts se donnaient tous les jeudis, le matin, non le soir, et nul n’y avait vu Louis-Alexandre-César Bombet.
Bombet, s’emparant d’une comparaison de Carpani, disait que le quatuor est comme la causerie de quatre personnes amies ; que le premier violon est un homme d’esprit qui soutient la conversation et en donne le sujet; le second violon, un homme qui cherche a faire briller le premier; l’alto, un homme solide, savant et sentencieux; la basse, une femme un peu bavarde qui a un penchant secret pour l’'alto. Mais Bombet n’avait pas compris Carpani, parce qu'il ne savyait pas la moindre bribe de musique. C’est alto, et non la basse, la femme bavarde qui va le plus souvent avec la basse; c’est la basse, et non l’alto, Vhomme solide et sentencieux. Infortuné Bombet! Il se pretendait l’auteur d’un livre qui traite de la musique, et il osait écrire que la basse «ne dit pas grand’chose », que « pendant
que la basse parlait, les autres avaient le temps de respirer » : il ignorait que c’est la basse qui « en toute musique doit parler toujours et gouverner de fond en comble la composition »; il ignorait que c'est pendant que parle l’alto que les autres respirent! —
Bombet disait enfin qu'il avait de bonnes autorités, qu’il tenait son récit de Haydn lui-méme et des personnes qui vivaient avec lui. Mais Carpani reproduisait une déclaration authentique, déposée a Vienne entre les mains de Salieri le 2 aout 1815 avecle manuscrit autographe des Haydine. Antoine Salieri, premier maitre de chapelle de la cour impériale et royale de Vienne et chevalier de la Légion d'honneur; Joseph Weigl, maéstro des théatres de Vienne; Charles Friedberg, maitre de la chapelle impériale et royale; Griesinger, conseiller de la légation saxonne, et Marianne de Kurzbeck, éleve et amie de Haydn, attestaient que les Lettres sur Haydn étaient la traduction des « célébres » Haydine de Carpani, qu’ils n’avaient jamais vu niconnu M. Louis-Alexandre-César Bombet, quils ne lui avaient jamais fourni la moindre information, qu ils n’avaient donné de notes et de renseignements qu’au seul Carpani.
Beyle ne répliqua pas. II était alors a Milan, et, rapporte Colomb, « quelques éclaboussures latteignirent, mais légerement, car peu de personnes le reconnurent sous le nom de Bombet ». En 1817, il lanca sous son nouveau pseudonyme de Stendhal une deuxiéme édition de Haydn : il ne fit dans la préface aucune allusion a Carpani, et il eut méme l’audace d’affirmer qu’aucun journal n’avait annoncé louvrage. Mais Quérard imprima dans la France littéraire qu’il avait voulu se donner comme le véritable auteur des Haydine, et dans la Litterature francaise contemporaine, qu'il avait oublié d’indiquer que ses Lettres étaient traduites de Carpani. Beyle essaya de se justifier. La lettre qu'il écrivit a Quérard fut insérée dans les Supercheries littéraires dévoilées. 11 publiait, disait-il, ses livres a ses frais, et Didot, son éditeur, l’avait prévenu qu’une traduction de l'italien ne trouverait pas un seul lecteur. D’ailleurs, s’était-il nommé? Un anonyme pouyait-il étre plagiaire?
Il terminait son plaidoyer par un mensonge assez inutile : ib.
assurait qu'il avait acquis 4 Vienne en 1809 de nombreux papiers et une partie du mobilier de Haydn! « M. Beyle avait été a lenterrement de Haydn; il étudia les ouvrages de ce erand compositeur et voulut le faire connaitre 4 Paris; il avait acheté beaucoup d’autographes de Haydn et plusieurs de ses meubles. » Jusqu’au. bout il a donc tenté de tromper et de mystifier le public. I] ne dit la vérité que dans une de ses notices autobiographiques datée de 1822: « En 1814, M. Beyle prit un copiste et lui dicta une traduction corrigée de la Vie de Haydn d’apres un ouyrage italien. »
Beyle publia la Vie de Rossini en 1824. I] avait vu le maéstro en Italie; a la fin de 1819, il dinait avee lui, et il passa quelques soirées dans sa compagnie.
Aprés avoir apprécié Cimarosa,-Mayr, Paér et Mozart, qui « parut tout a coup comme un colosse au milieu des grands compositeurs italiens » , il retrace la jeunesse de Rossini et ces fécondes années o& se succédérent Tancréde, 'Italienne & Alger, la Pierre de touche, la Pie voleuse, VElisabetta, le Barbier de Séville, Othello, Moise et tant d’autres productions.
L’expression principale du Tancréde lui semble l’ardeur belliqueuse, chevaleresque, et il juge avec raison que, par cet ouvrage, Rossini transportait pour la premiére fois dans Popera seria encore terne et languissant le feu et la vie de lopera -buffa. Il rappelle le succés de la « délicieuse et admirable cantiléne » Tu che accendi et de Vair Ti rivedro que le public vénitien chantait en plein tribunal. Il montre que dans le duo Ah! se de’ mali miez, Rossini peint une chose nouvelle, ’honneur moderne en toute sa pureté : « Et voila ce qu’aucun maéstro italien n’aurait eu lidée de faire avant Arcole et Lodi. Ces mots d’Arcole et de Lodi sont les premiers que Rossinr ait entendu prononcer autour de lui; ces mots sublimes sont de 1796; Rossini put voir passer a Pesaro les immortelles: demi-brigades! » I] cite cette parole d’un Italien, que la jeunesse et audace étincellent dans Tancréde : « Tout y est simple et
pur; point de luxe; le génie dans toute sa naiveté; jaime de Tancréde Jusqu’a je ne sais quel air d’ancienneté qui me frappe dans la coupe de plusieurs de ses chants; ce sont encore les formes employées par Paisiello et Cimarosa, ces phrases longues et périodiques; j'aime Tancréde comme jaime le Rinaldo de Tasse parce qu il offre la maniére de sentir d’un grand homme dans sa candeur virginale. »
L’/talienne a Alger fut composée et jouée a Venise, et les Vénitiens, dit Stendhal, veulent des chants agréables et plus légers que passionnés : ils furent servis a souhait, « jamais peuple n’a joui d’un spectacle plus conforme a son caractére» , et le biographe raconte qu’il vit dans plusieurs villes du pays de Venise cette musique ou rien ne rappelle le réel et le triste de la vie, entrainer l’orchestre et le public a la fois, et la joyeuse folie s’emparer de la salle; personne ne s’avisait de juger; on était comme transporté dans un autre monde. Le finale Pensa alla patria semble a Stendhal un monument historique : Napoléon « venait de recréer le patriotisme, et Rossini sut lire dans lame de ses auditeurs, donner a leur imagination un plaisir dont elle sentait le besoin » .
Tl note justement dans l’ouverture de la Pie voleuse une « tristesse pleine de vivacité et de feu, une tristesse de jeunes gens» , dans le premier acte «une nuance d’énergie rustique » , et dans le réle du podestat goguenard et libertin la fidéle peinture du juge des Romagnes,
Ses pages sur l’Elisabetta sont intéressantes. Etait-il a la premiere représentation a Naples, dans la loge de la princesse Belmonte? II fait, en tout cas, un beau portrait de Mme Colbrand qui jouait Elisabeth : cette femme, qui dans la vie ordinaire ayait la dignité d’une marchande de modes, était superbe en son costume du seiziéme siécle; pas de « gasconnades tragiques » , pas de geste théatral, pas de mouvements, mais une imposante majesté, des yeux quelquefois terribles, et le regard d’une reine, « et d’une reine absolue dont la fureur n’est retenue que par un reste d’orgueil » .
Il apprécie tres judicieusement le Barbier de Séville : la couleur générale est dans le genre du roman de Crébillon fils,
et il serait impossible de trouver ailleurs « plus d’esprit et de cette originalité piquante qui fait le charme de la galanterie » .
Quand il parle d’Othello, il remarque que la romance du Saule n’a d’autre mérite que d’étre « bien écrite en un style sage », et que la jalousie du Maure n’a rien de sombre et de touchant, qu’elle est de la vanité blessée, et non l’affreuse, VPhorrible douleur de amour trahi.
Il raconte dans son analyse du Moise qu'il avait des préjugés contre les plaies d’Egypte, qu'il riait au lever de la toile lorsqu’il vit la plaie des ténébres, « plaie un peu trop facile a exécuter a la scene et par 1a assez ridicule, puisqu il suffit de baisser la rampe et de voiler le lustre ». Mais apres s’étre moqué de ces pauvres Eeyptiens « affligés de la plaie de I’éteignoir », a la vingtiéme mesure de l’introduction, il ne vit plus qu'un peuple plongé dans le désespoir, le peuple de Marseille en priére a l’annonce de la peste de 1720, et Moise parlant a l'Eternel lui parut, non pas un charlatan qui change sa canne en serpent, mais un grand homme, ministre du Tout-Puissant, qui fait trembler un tyran. Le passage de la mer Rouge au troisiéme acte fit sur lui la méme impression : en pensant a cette priére de Moise Dal tuo stellato soglio, il a presque les larmes aux yeux.
Stendhal reproche a Rossini d’étre rarement triste, « et quest-ce que la musique sans une nuance de tristesse pensive?» Mais, dit-il avec autant de finesse que de vérité, « Rossini semble plutédt avoir deviné la science que l’avoir apprise, tant il la domine avec hardiesse ». Il loue sa fraicheur, sa légéreté, sa vivacité, son allégresse. Il compare certains de ses duetti a des feux d’artifice, et il juge que jamais compositeur n’a lancé dans les ames des sensations neuves et piquantes avec autant d’éclat et de rapidité. « Gest le style rapide qui forme le trait saillant de son génie, et il est par la supérieur 4 tous les grands maitres. » Aussi la musique de Rossini parait-elle créée expres pour la France, et Stendhal assure que le maéstro était, par ses mesures vives et ses petites notes, destiné a plaire au public parisien, que la volupté, non le sentiment, fait le fond de ses plus beaux airs, qu’il est le
Voltaire de la musique, qu’il amuse sans cesse, qu'il a, non de la force, comme Haydn, non de la fougue a la Michel-Ange comme Beethoven, mais de la grace, de la finesse, de lesprit, lélégance noble et simple d’un jeune héros francais, d’un Gaston de Foix; bref, « le style de Rossini est un peu comme le Frangais de Paris, vain et vif plutot que gai, jamais passionné, toujours spirituel, rarement ennuyeux, plus rarement sublime ».
De curieux et vivants chapitres évoquent les mceurs théatrales de I’Italie et la vie que le maéstro méne de 18104 1816, passant trois mois dans chaque ville, banquetant les deux premieéres semaines et riant de la bétise du libretto, étudiant les voix de ses acteurs, et lorsqu’il les connait, se mettant a composer, arrangeant dans la journée parmi les conversations de ses amis ce qu'il a écrit a la hate et sans plan a trois heures du matin au retour d’un joyeux souper, dirigeant les répétitions, et au soir de la premiére représentation, dans cette salle ou se concentre pour quelques heures l’existence enticre d'une cité, se leyant apres chaque morceau pour recevoir les applaudissements, touchant au bout de trois soirées soixantedix sequins ou huit cents francs, et, au sortir d’un grand diner d’adieu, partant en voiturin pour recommencer le méme role a quarante miiles de la.
Le récit du séjour de Rossini a Naples n’est pas moins attachant. Stendhal se trompe lorsqu’il dit que son héros recut de Barbaja douze mille francs par an et un intérét dans les jeux qui lui valait trente ou quarante louis; la scrittura ou engagement porte que le compositeur touchait par mois deux cents ducats ou un peu moins de neuf cents francs, et que son intérét dans les jeux lui vaudrait mille ducats ou quatre mille quatre cents francs. Mais Stendhal narre sur Rossini nombre de détails piquants, comme quoi, par exemple, le maéstro, qui paressait yolontiers dans son lit, composa la priére de Moise en chemise, dans l’espace de dix minutes, au milieu de ses amis riant et causant a haute voix.
La Vie de Rossini se vendit bien, et, selon Stendhal, c’est le seul de ses ouvrages qui ait été lu dés son apparition par la
bonne compagnie. Elle abondait en anecdotes, et elle est vraiment intéressante, vraiment agréable et amusante, pleine d’entrain et de gaieté; elle tient de la musique qu'elle apprécie, et Stendhal n’avait-il pas avec Rossini quelques ressemblances de nature, l’insouciance, l'humeur nomade, Vironie, le charme d’un esprit qui vole sur tous sujets et plaisante sur toutes choses?
Elle venait a propos. Elle achevait la victoire de Rossini. L’adroit Paér, qui dirigeait le Fhéatre Italien, n’avait joué les opéras de son rival qu’en les mutilant ou en les montant de ridicule fagon, et il supprimait dans la Pierre de touche les deux morceaux les plus applaudis en Italie. Berton, l’auteur dAline de Golconde, avait assuré que Rossini ne connaissait que la musique mécanique et ne faisait que des arabesques, qu il n’avait ni la pureté ni la correction du style, qu'il commettait des fautes de syntaxe, que ce nouveau Messie était un charlatan et que ses ouvrages manquaient de sens commun. Les critiques de certains journaux, les Aristarques, comme on disait alors, avaient au nom du patriotisme et de lhonneur national condamné ce qui venait de l'autre cété des Alpes, proclamé Grétry et Monsigny les premiers musiciens de |’Europe, surnommé Rossini Crescendo et Vacarmini, opposé a son Barbier le Barbier de Paisiello. Mais les rossiniens avaient fini par remporter l’avantage, et déja les srands morceaux de J'ancréde, d’Othello et du Barbier fournissaient de valses et de contredanses les orchestres de Tivoli. Le livre de Stendhal consomma et consacra le succes.
Tous les écrits parus depuis sur Rossini dérivent de cette biographie. Mais elle est incomplete. Elle s’arréte a l’année 1819, et elle ne traite ni du voyage de Rossini 4 Londres, ni de son séjour a Paris, ni du Stége de Corinthe et de Moise ou il remania presque entiérement la partition de Mahomet II et du Mose, ni du Comte Ory, ni du Guillaume Tell, ni du Stabat mater, c’est-a-dire de ses ceuvres les plus remarquables. On peut méme se demander si Stendhal a jamais gouté cette seconde musique de Rossini, les nouveautés du Siége de Corinthe et de Moise, la grace et le charme élégant du Comte
ae
Ory, tout ce que le Guillaume Tell a de tendre et Whéroique. En 1832 il parlait assez dédaigneusement de Rossini, de sa « creme fouettée », de ses « fanfaronnades », et Delacroix témoigne qu'il aimait mieux les premieres ceuvres du maéstro que les derniéres : « autrefois, disait Beyle, Rossini ne cherchait pas a faire de la musique forte. »
Il y a dailleurs dans la Vie de Rossini des erreurs et des jugements contestables. Beaucoup de dates sont inexactes, et lorsque Stendhal conte des anecdotes, il est toujours sujet a caution. Il n’a pas vu le Demetrio e Polibio 4 Come au mois de juin 1814, puisqu’il était alors 4 Paris, ni la Pie voleuse a Milan en 1817, puisqu’elle ne fut jouée dans cette ville qu’en avril 1820, ni Cendrillon a Trieste avant 1824, puisqu’il ne vint a Trieste qu’en 1830.
Il rapporte que Rossini fit pour un impresario vénitien la musique d’Odoardo e Cristina, et que cette musique était la méme que celle de Ricciardo; sur quoi, l' impresario se plaignit a Rossini qui lui donnait du vieux pour du neuf. Mais Stendhal oublie de dire que le musicien avait déclaré qu'il était pris de court et qu'il n’avait que le temps de composer un centon.
De méme, lorsqu’il prétend qu’en 1815 la Colbrand avait la voix fatiguée et chantait faux, il se fait l’écho de la mauvaise humeur de ses amis napolitains (1).
S’il rend justice dans le Barbier a lair de la calomnie, qu'il juge magnifique et original, il a tort de trouver « faible et commun » lair d’Almaviva Ecco ridente (2).
Lorsqu’il assure que Rossini a été dans la Dame du lac inspiré pour la premiére fois par son livret, il oublie Tancréde et le Barbier.
Il parle a peine de Zelmire et avec une sorte de dédain.
Il traite Semiramide avec une excessive sévérité. Selon lui, cet opéra, qui donne dans le « germanisme » , eat peut-étre paru sublime a Kénigsberg ou a Berlin; a Venise, il n’a évité les sifflets qu’a cause du grand nom de Rossini. Semitramide,
(1) Azzvepo, Rossini, 151-153.
(2) Paton, Henri Beyle, 297.
250 STEN DHAL-BEYLE
conclut notre critique, est une erreur de géographie, et il avoue ingénument qu'il ne l’a pas yue au théatre, qu'il l’a entendu chanter au piano! ’
Stendhal nommait son ouyvrage une « petite notice », une « brochure ». Gette brochure a pris, de son propre aveu, une grosseur demesurée, et non seulement elle est trop longue, mais elle est pleine de redites et de digressions, fort décousue et en somme trés peu originale. Il reconnait qu'il a pris de toutes mains et notamment dans les journaux d’Italie et d’Allemagne ses jugements sur les ceuvres de Rossini, et que son ami le chevalier Micheroux lui a fourni quelques idées utiles des derniers chapitres.
S’entendait-il la musique, qu'il définit une peinture tendre? Il a écrit sur elle, dit Berlioz, les plus « irritantes stupidités » , et Pougin trouvait dans la Vie de Rossini des choses absurdes a cété de choses excellentes (1). Stendhal, en réalité, n’était méme pas un dilettante. Il rapporte que rien, dans l’éducation des hommes de son temps, ne les préparait & juger de la musique. N’était-il pas dans ce cas? Avant de louer le Barbier dans son livre de 1824, il l’avait en 1820 et en 1821 tres vivement critiqué : « Faites bouillir quatre opéras de Cimarosa et deux de Paisiello avec une symphonie de Beethoven, mettez le tout en mesures vives par des croches, beaucoup de triples croches, et vous avez le Barbier, chose qui n'est pas digne de dénouer les cordons de Tancréde, de VItalienne a Alger et de la Pierre de touche; la Pierre de touche est au Barbier ce que le Tartufe est au Cocu imaginaire.» Il assure que la musique des Allemands, baroque, dure, dépourvue d’idées, serait « a faire sauter par la fenétre », s‘ils n’étaient pas les premiers tempistes du monde. Il gotite peu Beethoven, le fougueux et singulier Beethoven, comme il le nomme, et « les combinai- = sons de son harmonie savante et presque mathématique ». Il méprise Weber et qualifie le Fretschiitz d’opéra bruyant et ses ballets de tapage infernal. Meyerbeer lui parait un Marmontel, un Lacretelle qui « n’a pas plus de génie que sur la main », et
(1) Bertioz, Mémoires, 1, 215, note; Pouciy, Rossini, 23, 35.
n’offre « rien de nouveau ». Mémes rigueurs enyers Donizetti et Bellini : le premier est aussi un Marmontel sans aucune espéce de talent, et il fait de la musique plate, nauséabonde; le second « agrandit lempire de la musique comme les estampes. coloriées que l’on fabrique pour les paysans agrandissent empire de la peinture ».
Au fond, il n’y a pour Beyle de bonne musique que lorsqu’elle accompagne et berce sa réverie. « Elle me fait, dit-il, réver avec délices 4 ce qui occupe mon cceur dans le moment. » Aux beaux endroits de Rossini, il songe a sa mailresse, et il avoue qu’en 1815, en 1816, a la Scala, pendant quil semble tout oreilles, il pense a son Histotre de la peinture. C’est ainsi qu’au temps ou il était adjoint aux commissaires des guerres, la musique le consolait de sa besogne : un petit air de Cimarosa qu il fredonnait d’une voix fausse le délassait de la paperasserie.
Pourtant il mérite une ligne dans une histoire de la critique musicale. I] a enrichi le vocabulaire; il a introduit ou répandu certaines expressions comme faire fureur et des termes comme brio (qu'il ne sait comment traduire et qu'il rend tant6t par « chaleur pleine de gaieté », tantot par « entrainement »), comme désinvelture (qu’il emploie, de méme que Rousseau, sous la forme italienne), comme fioriture, libretto, morbidezza (dont le président de Brosses s’était déja servi); il a trouvé des mots pour rendre ses sensations; il a peint avec des paroles les symphonies de Haydn et de Rossini.
L’ Histoire de la peinture en Italie parut en deux tomes dans année 1817, sans nom d’auteur et avec ces seules initiales : « par M. B. A. A. » (par M. Beyle, ancien auditeur). Elle datait de loin. Beyle emporta la copie du manuscrit dans la campagne de Russie, et cette copie, transcrite sur douze jolis volumes verts tout pleins de corrections, fut perdue durant la retraite et, selon sa plaisante expression, mangée par les
Cosaques.
Stendhal trace d’abord un tableau de l’Italie. Ge n’est qu’en
Italie, dit-il, que les arts pouvaient jeter un éclat extraordinaire. Non seulement la beauté est un nom tendre aux Italiens, et aujourd’hui encore on n’entend prononcer nulle part comme en ce pays les mots O Dio, com’ é bello! Mais il y eut au quinzieme siecle, le seul qui ait eu a la fois de l’esprit et de l’énergie, une réunion de grands hommes, il y eut une incroyable vaniété de talents, il y eut des passions ardentes, et le gout des arts était universellement répandu. Yo
Puis il entre dans le vif de son sujet. Il fait Phistoire de l’école florentine. I] passe en revue les primitifs, Cimabué, Giotto, qu’il compare a Rotrou et qui pourrait dire a nos peintres dédaigneux :
Sans moi qui suis si peu, vous seriez moins encore;
Masaccio, qu'il regarde comme un génie; le Ghirlandajo. Mais il s’étend particuligrement sur Léonard de Vinci et Michel- Ange, «les deux lumiéres de Pécole ».
1] admire l’étonnante fertilité de Léonard qui fut le premier dans tous les genres et qui ne put le rester : «il ne manque a sa gloire que d’avoir imprimé ».
Michel-Ange était alors en défaveur. Le président de Brosses écrit que presque toutes ses ceuvres sont grossiéres, qu il «muscle ses femmes comme des Hercules » ,et quil a le gout « outré », « féroce », et une « furie d’anatomie ». Shelley jugeait qu'il manquait de mesure, qu'il n’avait pas le sens de la beauté, le sentiment de la dignité morale, et que sa force était une qualité mécanique. Schnorr de Carolsfeld disait que les ouvrages de Buonarroti qu'il avait vus a, Florence ne lui plaisaient pas du tout. De méme que Schnorr, Stendhal apprécie trop séverement les statues du tombeau des Médicis, et il n’aime la Nutt que pour les vers qu’elle inspira. Mais il rend > hommage a la vigueur créatrice de Michel-Ange et a sa « force triomphante» . Il loue dignement les ficures de la Sixtine, leur air de hauteur, l’audace qui perce dans leurs traits, la gravité de leurs mouvements, leur mépris frappant pour ce qui n’est qu’ humain. Il se trompe lorsqu’il dit qu’Isaie, livré a’ses pensees, tourne lentement la téte a la voix de lange et semble lui
préter attention a regret : Michel-Ange a voulu montrer qu Isaie venait d’avoir une vision et sortait de l’extase. Toutefois, il sait représenter a ses lecteurs Jérémie dont la grossiére draperie « donne le sentiment de cette négligence qu’on a dans le malheur », Jonas, l’Erythraa, la Persica, tant de personnages qui, par leur attitude, par les plis de leur vétement, par ce quils ont de majestueux et de terrible, expriment et respirent la force : «sans la force, rien ne pouvait sortir des ciseaux de Michel-Ange. »
Son analyse du Jugement dernier se lit encore aujourd'hui. | «C'est, disait Delacroix, un morceau de génie, l'un des plus poéuques et des plus frappants que j’aie lus. » Les morts réveillés dans la poussiére du tombeau, secouant leur linceul et se revétant de chairs, les figures qui montent au jugement en levant vers le ciel des yeux ow brille une lueur d’espoir, les femmes transportées de terreur, et au milieu d’elles la mére qui protege sa fille et fixe le Sauveur avec une noble assurance, les bienheureux qui se reconnaissent et s’embrassent, les saints qui montrent les instruments de leur martyre, les damnés entrainés au supplice par les anges rebelles, et parmi eux celui que tourmente un énorme serpent, les anges qui sonnent la trompette, le Christ pronongant l’affreuse sentence et jetant sa malédiction comme s'il lancait un dard, ses entours glacés d’effroi, la Madone frissonnant et détournant la téte, Adam oubliant dans son épouvante les hommes qui sont ses enfants, Abel qui le saisit par le bras, et pres de lui un patriarche antédiluvien qui ne peut se tenir debout, saint Pierre agitant les clefs du paradis, Moise contemplant Jésus d’un profond et intrépide regard, tout cela, Beyle le rend avec autant de verve que de justesse, etil communique a nos ames la sensation de grandeur qu'il éprouve. I répéte les critiques de ses devanciers : les muscles ont trop de chair, et aucun n’est en repos; leurs tendons sont trop forts, la forme de leurs poignets et de leurs doigts est outrée; dans sa haine du style froid et plat, le peintre a donné a ses figures des positions singuliéres. Mais qu'il était malaisé de représenter un nombre immense de personnages qui n’avaient autre chose a faire qu’a écouter! Avec quel art Michel-Ange a vaincu cette
difficulté, et quelle poésie dans sa facon de traiter le sujet!
Un des premiers, Beyle le compare a Dante : « Le fier et male génie de ces deux hommes est absolument semblable ”s — et si Delacroix associe Michel-Ange et Dante dans son admiration, s'il les invoque tous deux -comme des guides, s'ils lui inspirent la passion des grandes choses et des grandes idées, c'est peut-étre parce qu'il a lu I’Histoire de la peinture. — Il insiste sur la supériorité de Buonarroti dans l'art anatomique et sur sa prédilection pour l’Ancien Testament. I] montre que Michel-Ange a été l'homme de son siecle : employé sans cesse a des sujets religieux ouades batailles, amide Sayonarole quimourut dans les flammes du bacher, plein de la terreur de l’enfer. N’écrivait-il pas a Mareste que la religion est unique cause de ce «laid», de ce «dur», qu’on réprouve dans Michel-Ange, et que l’artiste, désireux d’inculquer a ses contemporains cette peur salutaire qui conduit au paradis, et reconnaissant la seule législation qui fat en Italie, celle de Penfer, était forcément « peintre juré de PInquisition » ?
Entre les deux études qu’il consacre a Léonard et 4 Michel- Ange, Beyle intercale une dissertation sur le beau idéal chez les anciens et chez les modernes. Elle est longue, elle prend trois livres sur sept, et Stendhal y abuse de la physiologie. A quoi bon décrire si copieusement, d’aprés Cabanis, les tempéraments divers? Quoi qu'il en dise, il n’était pas nécessaire, pour sentir Michel-Ange, de passer par ces trente pages d'une sécheresse mathématique. Mais il croit qu'on ne peut faire la biographie des grands hommes sans consulter leur médecin, et certaines de ses réflexions sont originales : par exemple, qu'un bon peintre donne aux fils de Brutus un tempérament sanpuin qui les excuse, que Vartiste qui représente le meurtre de César doit savoir quel temps il faisait & Rome aux ides de mars, qu’a Londres il y a des jours ou l’on se pend.
D’autres idées sont contestables. Apres avoir raconté a sa fagon l’origine de l'art parmi les Grecs sauvages, Stendhal dis-
tingue le beau antique et le beau moderne.
Selon lui, le beau antique, c’étaient trois vertus portées a
Vextréme et que l'homme voulait dans ses dieux, désirait dans
ses amis : la justice, la prudence, la bonté. Les Grecs ne connaissaient pas le bon air.et le bon ton: pas de cours, pas de cercle ot l’on ditagréablement des riens, mais la place publique, « source éternelle de travaux et d’émotions », et dans les manieres, dans les habitudes del’ame, de la gravité, de la lenteur, une grace étudiée. La beauté des anciens est donc incompatible avec les passions de notre époque : elle est l’expression de la force, de la raison, de la sagesse, et leurs statues de femmes nc montrent pas ce qui nous charme aujourd’hui, tendresse, abandon de cceur, faiblesse touchante. L’amour de Mlle de Lespinasse pour Guibert et dela religieuse portugaise pour Chamilly est une affection moderne, et l’antiquité n’offre rien de comparable 4 la Marianne de Marivaux. Aucun des éléments du beau antique ne nous plait : nous avons l’idée confuse que la force est toujours accompagnée d’une certaine épaisseur d’esprit; un air de prudence ou de grand sérieux ressemble un peu a la stupidité, et l’air de bonté « peut paraitre l’air de la niaiserie qui demande grace devant les épigrammes ou l’air de la sottise qui, comme le renard sans queue, voudrait persuader qu il n’y a d’esprit que dans le bon sens » .
Que sera, par suite, l’idéal moderne? II deyra réunir six qualités : 1° un esprit extrémement vif, 2° beaucoup de grace dans les traits, 3° ceil étincelant, non pas du feu sombre des passions, mais du feu de la saillie; 4° beaucoup de gaieté, 5° un fonds de sensibilité, 6° une taille svelte et surtout l’air agile de la jeunesse. Qu’un artiste dessine la téte de la beauté : il copiera la Niobé ou la Vénus ou la Pallas avec une scrupuleuse exactitude, mais en donnant a cette figure l’expression d'une sensibilité profonde et de l’esprit le plus brillant et le plus étendu. Le Méléagre ne serait-il pas lourd et ridicule s'il entrait dans un salon?
Tout cela est ingénieux, finement et hardiment pensé. Mais faut-il croire avec Stendhal que les anciens « n’ont jamais rien fait pour orner » , et que chez eux le beau n’est que « la saillie de l’utile »? Que de choses il veut reproduire et lire sur le visage idéal de notre temps : l’esprit, la grace, la flamme, la gaieté, la sensibilité, et, avec cela, l’air dela santé, non pas des
couleurs vives qui ont je ne sais quoi de commun, mais une certaine paleur qui est «bien plus noble» et «annonce plus d’usage du monde»! L’artiste peut-il reproduire tant de nuances, et la figure humaine exprimer tant d’ « avantages » ? Stendhal oublie ce qu'il répéte dans son livre, que les arts du dessin sont muets et n’ont que les corps pour représenter les ames.
Ila semé, chemin faisant, d’heureuses réflexions. II note que le jugement d’un artiste sur les ceuvres de ses rivaux n’est que le commentaire de son propre style, qu’un certificat de ressemblance. I] suppose que le Titien discernait dans un panier
| d’oranges vingt jaunes opposés qui laissent un souvenir distinct,
et que Raphaél, négligeant les couleurs, ne voyait dans ces oranges que leurs contours et les groupes plus ou moins gracieux qu’elles formaient entre elles. II décritjoliment la beauté anglaise, « ses cheveux bouclés autour d’un charmant visage ; ses yeux ornés de cils si longs, si fins, légerement relevés a Pextrémité, qui donnent a leur regard un caractére presque divin de douceur et. d’innocence; son teint éblouissant, si transparent, si pur, si profondément coloré ala moindre émotion».
Mais ce qu'il y a de plus remarquable en cet ouvrage, c’est que Beyle, un des premiers, encadre Vhistoire des peintres dans celle de leur temps : il étudie le monde 01 ils ont vécu, il distingue dans leurs ceuvres lempreinte de leur époque, il tache de ne pas tomber dans le vague, «cruel défaut de tout ce qu’on écrit sur les arts ». Ses vues sagaces et neuves qui renferment, sinon la vérité, du moins une précieuse parcelle de la vérité, ont été reprises par d’autres avec plus d’éclat, plus d’exactitude et de profondeur. Toutefois on ne doit pas oublier qu'il cite dés 1817 le Journal de Burchard, ce « brave Allemand qui fut le Dangeau d’Alexandre VI ». Dés 1817, il voit dans
César Borgia le représentant de son siecle. Dés 1817, 11 écrit que.
Michel-Ange ne pouvait employer son génie que sous l’influence des idées d’alentour, que dans une période « ou les ames pouvaient se livrer franchementala plus haute exaltation» , devaient paraitre de grands artistes; que la peinture italienne a été «le fruit de la civilisation tout entiére » , que le talent vrai « prend, comme le vismara de I’Inde, la couleur de la plante sur laquelle
it
re
il vit» , que « la beauté dans les arts est lexpression des vertus d’une société». |
Par malheur, il n’a pas su tirer parti de cette théorie du miheu quwil avait trouvée. Il ne l’a pas mise dans le jour nécessaire. I] l’a étouffée sous les hors-d’ceuvre.
Stendhal se complait trop dans les considérations historiques et philosophiques. II fait trop de part aux détails de meeurs et aux rapprochements de toute sorte, et il traite a peine son sujet. « Cette espece d’écume qu’on nomme beaux-arts, disaitil, est le produit d’une certaine fermentation; pour faire connaitre l’écume, il faut faire voir la fermentation. » [1 fait voir en effet la fermentation, mais non l’écume.
La, comme ailleurs, il s égare, se perd en digressions inutiles. Il analyse les caracteres de Cymbeline. Il parle dans le gout romantique des derniers jours de l’automne ou une vapeur légére semble voiler les beautés de la nature pour les rendre plus touchantes; ot l’on songe que le soleil nous quitte, méme lorsqu’il parait dans sa splendeur; ot l’on gotte une réveuse et charmante mélancolie dans le voisinage d’un vieux chateau sous de hautes allées de sycomores au milieu d’un silence qui n'est troublé que par la chute de quelques feuilles et par les airs que le cor lointain répéte dans la forét. Mais non erat hic locus. Et que d’étranges réflexions, comme celle-ci, que Shakespeare dut son excellent public aux tétes qui tombaient sans cesse! Que d’assertions erronées, comme celle-ci, que la terreur est le seul sentiment que la divinité puisse inspirer aux mortels! Que de contradictions, comme celle-ci, ‘qu’a la vue de ! Adoration des rois, le spectateur sent confusément que Dieu est un tendre pére, et Stendhal dit que ce Dieu n’inspire que terreur! I] reconnait que Michel-Ange ne pouvait penser autrement, et il lui reproche des « idées baroques »! Il s’étonne que Machiavel n’ait pas « songé aux deux Chambres »!
La, comme ailleurs, il prend de toutes mains. Il emprunte, , non seulement a Vasari, 4 Condivi, mais au président de Brosses. Comme Brosses, il trouve que les grands peintres d’Italie ont été malheureux de vivre dans un siécle de supers- | titieuse dévotion. Gomme Brosses, il regrette qu’au lieu de
traiter l'histoire profane, ils aient da peindre des scenes.de la Bible et vassembler sur la méme toile des saints qui n’avaient pu se voir ni se connaitre. Comme Brosses, il s’enthousiasme pour la « sublime» Sainte Cécile, et apres Brosses il remarque lingénieuse pensée qu’eut Raphaél de représenter la sainte surprise par le concert céleste et laissant tomber ses livres de musique. Comme Brosses, il juge les tableaux des Carrache «admirables ». Comme Brosses, il aime la grace de Raphaél et celle du Correge, l'une plus noble, l'autre plus séduisante, et lorsqu’il écrit que Raphaél est non pas séducteur, mais enchanteur, il reproduit un mot du président.
La, comme ailleurs, il s'abandonne a sa fantaisie, et d’emblée,
sans prendre le temps d’asseoir son opinion, sans craindre de ~ se démentir, il tranche sur toutes choses. S’il rend hommage a Masolino qui, dans sa sécheresse, a pourtant du « grandiose » ; s'il loue dans les tableaux de Benozzo «la majesté des édifices, l'aménité des paysages, Voriginalité des idées vraiment gales et pittoresques, une imitation naive et vive de Ja nature, une vérité qui frappe » , il daigne a peine nommer Botticelli, «dont les figures de petite proportion rappelleraient le Mantégne si les tétes avaient plus de beauté », et que dit-il de la mysterieuse Joconde de Vinci, de cette troublante et fascinante Monna, sinon que « c’est une des sources ou il faut puiser le vrai style de Léonard », que « la main droite est éclairée absolument a la Corrége », qu’ «il est singulier que cette jolie femme n’ait pas de sourcils » ? Il écrit que Vécole florentine est « la moindre » de toutes les écoles, que Cimabué a « rendu assez heureusement le fier et le terrible » , que Giotto « fut destiné par la nature a étre le peintre des eraces », que le Guide a « porté la beauté au point le plus élevé ou elle ait paru parmi les hommes ». Il assure que l'enfant Jésus de la Vierge a la Chaise manque d’élégance et ressemble a un enfant du peuple! Il proserit les. sujets chrétiens : selon lui, ils sont ou odieux ou plats, ils n’offrent rien que de commun, n’exposent jamais le sacrifice de l’intérét propre a quelque sentiment généreux! {] manifeste pour Canova une passion aveugle; il déclare que si la sculpture moderne concourait avec la sculpture antique,
elle présenterait, outre le Moise de Michel-Ange, une Danseuse de Canova, et il n’ose décider entre le Moise et le Paris !
La, comme ailleurs, il ment lorsqu’il se met en scéne. II n’était pas « présent en 1794 au transport du Saint Jéréme » de Barthélemy della Gatta; il n’a pas, lorsqu’il préparait son livre, « passé trois années en Toscane » , ni durant ces trois années « employé chaque jour a voir quelque tableau », et lorsque, dans son chapitre sur le tempérament nerveux, il parle de petits vieillards francais maigres, vifs et alertes, lorsqu’il prétend avoir connu de ces sortes de gens dans la Révolution, lorsqu’il raconte qu’ils donnaient de bons diners et qu'il aimait a se trouver chez eux la veille d’un grand danger, il oublie qu'il avait six ans en 1789. :
La, comme ailleurs, il péche contre la forme. Il procede et affecte de procéder par sauts et par bonds. Montesquieu était en 1816 et 1817 une de ses lectures favorites. De méme que l’auteur de l Esprit des lois, il prend un ton épigrammatique et réparut sa matiere en petits chapitres dont plusieurs n’ont que cing ou six lignes. Aussi est-il obscur et fatigant. Tout semble épars ; rien ne se lie, rien ne s’enchaine, et Crozet reprochait justement a son ami d’enjamber par-dessus les idées intermédiaires et de supposer au public francais trop d’intelligence et de savoir.
L’ouvrage, ou l’ont sent a la fois l’effort et la prétention, eut peu de succés. Lingay fut assez adroit pour faire passer dans le Journal des Débats du 6 mars 1818 un article qui le couvrait d’éloges : ce livre, « écrit en conscience, le plus complet et le plus correct sur la matiére » , manquait a la littérature ; il contenait une introduction pleine de feu, méme d’éloquence, et une esquisse vive et franche de I’Italie du quinziéme siécle; la Vie de Léonard, cet aimable courtisan, formait un heureux’ contraste avec celle du farouche Michel-Ange, et l’auteur était le premier historien qui fit comprendre nettement l’immense Jugement dernier; l'étude sur le beau, originale, neuve, se lisait avee plaisir. Mais trois jours plus tard le journal désa- e vouait l'article et déclarait que le critique s’était rendu cou-' pable d’un yéritable abus de confiance, s’était fait le panépyriste d’extravagances et d’absurdités de tout genre : non seule-
ment auteur n’avait pas le gout sir, non seulement il s’écartait des doctrines orthodoxes, mais il défendait Antinoiis, il assurait que le gouvernement monarchique « brise l’4me des artistes », il avait si mauvaise idée des rois qu'il s’étonnait des. larmes dont Francois I* honora la mémoire de Vinci, son livre « fourmillait de déclamations antireligieuses et d’insinuations. immorales ».
Stendhal se découragea. Durant plus de deux ans il avait assidiiment manié et remanié ce premier volume de I’ Histoire de la peinture. « Je me suis, écrivait-il, tué a la lettre pour cet ouvrage par le café et par des huit heures de travail pendant des trente ou quarante jours d’arrache-pied. » I se lassa, se dégouta de ce labeur ingrat, et peut-étre sentait-il qu'il n’était. pas de taille, que cette Histotre manquait de suite, de cohésion et de cet « ordre cruel sans lequel on ne peut percer en un si 7 vaste sujet ». Bien qu’il eat, comme il dit, une foule d’idées sur les peintres postérieurs, bien que les études sur Raphaél, le Corrége, le Dominiquin et le Guide fussent « toutes faites dans. sa léte », il s’arréta, et avec raison.
Il se moquait des « gens a sensiblerie » qui citent Winckelmann, et il affirmait superbement que, dans vingt ans, on citerait l’Histotre de la peinture. Qui la cite, qui la lit aujourd’hui? Mais c’est celle de ses ceuvres a laquelle il a consacré le plus de soin, et la seule ot il y ait quelque enflure. Elle fut pour lui un excellent exercice de style, et, quels que soient ses défauts, les idées, vraies ou fausses, y pullulent : de tous cétés, du texte, des notes, elles prennent la volée. Beyle a jeté dans ce premier livre tout ce qui préoccupait son esprit dans les premiéres années de la Restauration, et son ouvrage est presque autant un exposé décousu du « beylisme » qu'une histoire de l’école florentine.
Aprés l’Histoire de la peinture en Italie, ce que Stendhal a
pubhié de plus important sur l’art, c'est une série d’articles.
insérés dans le Journal de Paris sur le Salon de 1824 (1).
(1) Voir ces articles dans le yolume Meélanges d’art et de littérature. 1867. Le
Il combattit vigoureusement David et l’école de David - « Il doit étre permis a Vart, s’écriait-il, de faire un pas, méme apres M. David, et.ce n’est pas le tout pour un tableau que de presenter une grande quantité de beaux muscles dessinés bien | correctement; c’est une étrange prétention de vouloir que Vécole francaise soit immobilisée comme un coupon de rente parce qu'elle a eu le bonheur de produire M. David. »
Stendhal reconnaissait que l’auteur de l’Enléevement des Sabines avait d’éclatants mérites : David eut le courage de mépriser le genre « vaporeux et fade » des Lagrenée et des Vanloo; il comprit que ce « genre niais ne conyenait plus au gout sévere d’un peuple chez qui commencait a se développer la soif des actions énergiques » ; il « tua la queue du Bernin » ; il fut inventeur. Mais, ajoute Stendhal, les éléves de David ne sont que des copistes et de pales imitateurs. Jetez en prison un oisif ignorant et menacez-le de ne pas le relacher qu’il n’ait exposé au Salon une figure nue parfaitement dessinée d’apreés le systeme de David : au bout de deux ou trois ans, il subira lépreuve et reparaitra dans le monde. Le dessin correct et savant, tel que l’entend l’école de David, est une science
exacte; mais cette école ne peut peindre que les corps, elle ne
sait pas peindre les ames et elle ennuie. Qu’est-ce que le Romulus des Sabines, sinon un personnage impossible? Quoi! cet homme combat pour son trone, pour sa vie, et il ne songe qu’a faire le beau, 4 montrer des muscles, a déployer de la grace en langant un trait (1)! Que sont les trots Suisses de Steube? Des copies de Talma, des gens qui sans nulle simplicité, sans nulle naiveteé, exécutent les gestes de Talma et semblent des histrions. Que sont Marius et l’envoyé du préteur Sextilius dans le Marius a Carthage de Cogniet, sinon deux autres copies de Talma, deux acteurs qui ne pensent qu’aux applaudissements du parterre? Quest le Saint Louis d’Auvray, sinon une copie de Lafon* dans le Louzs IX d’Ancelot? Qu’est le Harlay de Thomas, sinon un mauvais comédien? Qu’est le Conde prisonnier a Vincennes,
volume contient en outre une Vie d’André del Sarto et une Vie de Raphael qui
sont insignifiantes.
(1) Il dit ailleurs que Romulus a l’air un peu béte.
sinon un héros tellement occupé a regarder le ciel d’un ceil tragique qu’il arrose, non pas le vase d’ceillets, mais le sable de l’allée? La plupart des peintres ne possedent que l’habileté de la main et ne font que transporter sur la toile les poses admirables de Talma (1); leurs tableaux ne sont que des scénes
de tragédie dérobées au Théatre-Frangais, et tout y est convention comme dans I’Iphigénie de Racine.
Le salonnier de 1824 se moque pareillement du Germanicus de Pujol. Pourquoi donner a Germanicus un air sentimental qui «n’était pas encore inventé du temps de Tibere » ? Pourquoi représenter entierement nu le soldat qui rapporte Daigle d’une des légions de Varus et qui se cachait de si longue date dans les froides foréts de la Westphalie? « Mais il faut du nu aux éleves de David. »
Il critique les tableaux de V’école de Lyon; il juge qu'elle manque d’ame et de chaleur; qu’elleale style dur, sec, froid et tres maniéré ; qu’elle regarde Paris au lieu de regarder Italie, et dans le La Trémouille de Richard il trouve des détails trop finis, des colonnes traitées avec plus de soin que les tétes, une armure qui estun chef-d’ceuvre de patience. Revoil, dit-il plus tard, « nous présente toujours la méme figure de femme quia toute la grace empesée d’une lithographie » .
En revanche, il loue Ingres et Prud’hon.
Prud’hon a du génie et dédaigne de copier David, dont la maniere « ne satisfait pas aux besoins de son ame ». Sa Famille du maladen’est qu'un petit ouvrage sans conséquence ; mais Beyle, venu pour examiner le faire de Prud’hon, n’a pu penser qu’au désespoir de cette pauvre famille : «tel est effet électrique de la vérité. »
Ingres exposait en 1824 la Mort de Léonard de Vinet, Henri IV Jouant avec ses enfants et Louts XII mettant la France sous la protection de la Vierge. Stendhal aime dans le premier de ces tableaux la téte de Francois I, ou Pexpression de la douleur s'unit a la parfaite ressemblance, et dans le second, les figures
(1) « Talma, écrit-il en wn autre endroit, n’a fait qu’une mauvaise chose dans sa vie, c'est nos tableaux. »
de la reine et de l’ambassadeur : « M. Ingres, dit-il, dessine supérieurement et peint avec finesse. » Quant au troisiéme tableau, il y trouve une « profondeur d’attention qui prouve que M. Ingres est dévoué a la peinture et exerce son art en cons- Clence ». :
-Girodet et Vernet sont plus sévérement traités. La Scéne du déluge est «le dernierexces du systeme » de David, et la France, entrainée par dix mille articles de journaux, l’adora dix ans de suite : « nous sommes un peuple que l’on prend par lesprit, et nous trouvons beau ce qui est a la mode. » Méme les Funérailles d' Atala n’ont plus que de rares imitateurs : «les personnages sont des acteurs qui jouent bien, et voila tout. » Pourtant, dans le Reévolté du Caire, Girodet a su peindre avec un grand talent la mine des rebelles combattant pour une cause qu ils croient sacrée, et Stendhal s’étonne que I’ « illustre » Girodet ait manqué les portraits de Bonchamps et de Cathelineau : Bonchamps, blessé au bras droit, a l’air d’un bon jeune homme qui se proméne dans un pare, et Cathelineau est un paysan en colére, mais non le saint d’Anjou.
Il reconnait qu’Horace Vernet s’enrichit sans recourir au budget de Etat : ce peintre est le seul qui « donne des jouissances réelles au public de 1824, puisqu’il est le seul dont on se dispute les tableaux ». Il loue extremement la Bataille de Montmirail, « ce chef-d’ceuyre ou toutse trouve, méme le clairobscur», et la Course de chevaux qui représente fort bien la canaille romaine, si hideuse et si admirablement énergique. Toutefois Stendhal n’approuve pas l’Atelier : « Je conseillerars aux peintres, dit-il, de ne jamaisse peindre; on aime a deviner leur ame par leurs ouvrages. » A la vue dun charmant portrait de femme que Vernet expose au Salon, il regrette que l’artiste «n’y ait pas mis plus.de finesse et de soin». Sans doute, Vernet ose, et le talent de l’improvisation en peinture n‘est jamais allé plus loin. Mais, en faisant vite, Vernet fait 4 peu pres. Dans ses portraits, comme dans les tétes de ses tableaux, il manque trop souvent de vigueur et de hardiesse. C’est qu'il faut pourle portrait une « force de passion », une « profondeur de sentiments » que Vernet n’a pas. Détourner ses contempo-
rains de limitation de David et de limitation de Vernet, voila le but de Stendhal dans sa critique de 1824. Il ne se relacha pas de sa rigueur. En 1839, il trouvait que Vernet avait dans les Assauts de Constantine un immense talent, mais rien de sérieux, de digne, de vraiment noble : il ne voyait dans ces vastes toiles que froideur et platitude; les soldats « manquaient de chair et ressemblaient a des grenouilles » . 5
Ilya dansle Salon de 1824 un groupe d’artistes que Stendhal met a part; le groupe des novateurs, de ceux qui ont « l’insolence de se faire admirer au grand mécontentement des éléves de David ». Ce groupe, cette « nouvelle école » comprend Schnetz; Leopold Robert, Sigalon, Scheffer, Delaroche et Delacroix.
Schnetz l’emporte sur ses rivaux par sa Sainte Genevieve et son Patre dans la campagne de Rome : ila « tout le fond d’un grand peintre » ; il a « de la couleur »; il a « la vérité » sabia dans ses scenes romaines une « sage vigueur ».
Léopold Robert n’a pas exprimé dans son Improvisateur d’Ischia cette rudesse du Napolitain qui ne joue jamais la comédie; mais ila dans la Mort du brigand, quoique en trop petites dimensions, reproduit la nature passionnée qui ne songe pasa étre de bon ton: « il peut etil doit pour Vintérét de sa gloire prendre les proportions du Poussin (1). »
Le début de Sigalon, Locuste essayant des poisons, est admirable. Lejeune peintre a fait un tableau original. Mais lorsqu’il donne a Locuste des gestes convulsifs, faut-il croire avec Stendhal que Sigalon a compris cette vérité pittoresque, que l’empoisonneuse « eut autrefois un cceur susceptible d’émotions nobles et tendres » ? Les critiques que Stendhal blame et qui soutenaient que Locuste est endurcie dans le crime et ne peut avoir de convulsions a la yue d’une chose aussi simple qu'un esclave empoisonné, n’ont-ils pas raison contre lui?
Bien qu’il abuse des cuirasses et fatigue Lceil par la ferraille, Scheffer a peint dans la Mort de Gaston de Foix des tétes ov il y ade Vesprit et de la vérité : « le tableau sort de la ligne
(4) Stendhal juge plus tard les Pécheurs « admirables » , ,
ordinaire, et l’on peut ‘concevoir de grandes espérances de Yauteur.» Mais dans son Thomas d’Aquin il n’a que de lesprit et un certain feu pittoresque, et il ne sait pas rendre le nu. Quinze ans aprés, Stendhal appréciait Scheffer plus séverement encore. Il juge que ses tableaux ne sont qu'un centon de certaines toiles de l’école vénitienne, et que le coloris leur manque, que sa Marguerite n’est qu'une grosse Allemande au ventre proéminent et aux joues tombantes, que ses figures, malgré leur air sérieux et digne qui séduit les dames du faubourg Saint-Germain, semblent une décoction des ouvrages, non pas du Tintoret et de Paul Véronése, mais de leurs éléves. I] loue le tableau de Delaroche, Le cardinal de Winchester interrogeant Jeanne d’Arc. Cette toile, dit-il, fera un nom a son auteur : le cardinal, commodément assis, a toute l’insensibilité, toute Pastuce qu’il doit avoir; Jeanne, enchainée, lui répond avec la franchise et la chaleur d’une ame héroique. Delacroix exposait en 1824 les Massacres de Scio. Stendhal ne voit pas dans ce tableau, comme nombre de journalistes, un chaos barbare de couleurs criantes et discordantes. Mais il le critique sur un ton de persiflage. Il fait semblant de croire que la toile devait d’abord représenter une peste. Aussi le cadavre du milieu est-il un pestiféré qui tente d’extirper sur lui-méme le bubon du fléau; l’enfant demandant du lait au sein de sa mére déja morte ne manque jamais dans les tableaux de la peste, et, puisqu’un massacre exigeait un bourreau et une victime, Delacroix a peint un Ture fanatique, superbe comme les Turcs de Girodet, immolant des femmes grecques d’une beauté angélique et menagant leur pére, un vieillard qui, apres elles, tombera sous les coups de l’égorgeur. Stendhal dit méme que l’ceuvre est « médiocre par la déraison » comme tant d’autres sont « médiocres par l’insignifiance » , qu'elle est « en peinture ce que les vers de Guiraud et de Vigny sont en poésie, lexagération du triste et du sombre ». Cependant il reconnait que Delacroix a, comme Schnetz, le sentiment de la couleur: «c’est beaucoup dans ce siécle dessinateur; il.me semble voir en lui un éleve du Tintoret; ses figures ont du
mouvement. »
L’éloge est mince (1). Mais, pour étre ennemi de David, Stendhal n’était pas ami de ceux qui, sous le nom de romantiques, combattaient la peinture davidienne. I] définit le romantisme dans les arts 4 peu pres comme il le définit en littérature. C’est « ce qui représente les hommes d’aujourd hui et non ceux des temps héroiques ». La Bataille de Montmirail est romantique;. une bataille de Salvator Rosa est classique, et si l’on compare les deux ceuyres « et surtout la quantité de plaisir qu’elles font au spectateur », on aura l’idée du romantique et du classique. Le classique, dit encore Stendhal, « ce sont les hommes enticrement nus qui remplissent !e tableau des Sabines. A talent égal, la bataille de Vernet vaudrait mieux que la bataille de David. Quelle sympathie peut sentir un
Francais qui a donné quelques coups de sabre en sa vie pour
des gens qui se battent tout nus? Le plus simple bon sens indique que les jambes de tels soldats seront bient6t tout en sang, et que dans tous les temps il fut absurde d’aller nu au combat. »
La définition est vague. Un peintre serait donc romantique ou classique selon que ses personnages ont ou n’ont pas de vétement!
Mais Stendhal en cette querelle n’a qu'un souci : l’écrasement du genre académique et la défaite de ce David qui regne sur les arts comme Delille sur la poésie.
On lui pardonnera de n’ayoir pas mieux distingué les combattants dans la confuse mélée de 1824 et de ranger parmi les novyateurs. décidés Delaroche, Schnetz et Léopold Robert, qui n’étaient ni classiques, ni romantiques- Mais décerner le premier rang a Schnetz, regarder Léopold Robert comme. un « demi-talent », ne voir dans les Massacres de Scio que des « cadavres livides et a demi terminés », était-ce comprendre la « réyolution » quil prédisait et préconisait?
En peinture, comme dans tout le reste, Stendhal s’en tient d’ordinaire a l’apercu, a la surface des choses. I croyait que
(1) Il dira en 1838 que les batailles de Delacroix eussent émerveillé Giotto.
l'homme qui peut parler de la politique et de la littérature peut parler de l'art. « Les gens de lettres, dit-il, regardent comme une annexe de leur titre le privilege de juger des tableaux et de la musique. »
{l apprécie donc les tableaux du point de vue de la littérature. Une toile du Guerchin lui semble chaude comme un roman de l’abbé Préyost, une armure patiemment peinte par Richard lui rappelle les longues descriptions de Walter Scott, les Funérailles d’ Atala le font songer au dénouement de Manon Lescaut, et devant la Locuste de Sigalon il croit voir sous les traits de lesclave le noble Britannicus et sous la toge de Narcisse « un Jeune empereur qui empoisonne son freére ».
Ce qu'il veut dans la peinture, c’est « l’effet moral », c’est la passion, et une passion qui soit rendue par les regards et par la physionomie. Or, pour peindre les passions, l’artiste doit les avoir vues; il doit avoir « senti leur flamme dévorante » ; il doit ayoir une ame. Méme pour imiter les objets les plus froids, il faut une ame, et nous autres, modernes, formés par les romans de cheyalerie et la religion, nous voulons de lame en tout. Raphaél n’avait-il pas une grande ame, et l’Albane, envieux et froid, avait-il une dame? Tant de tableaux ne sont médiocres, sans étre mauvais, que parce qu’ils ont pour auteurs des gens d’esprit et de savoir, qui eurent le malheur de n’étre jamais tristes. Pourquoi les Carrache n’ont-ils pas atteint Raphaél et le Corrége? Parce quils n’eurent pas de sensibilité. Pourquoi la plupart des artistes nous rappellent-ils le mot de Werther : « Je cherche la main d’un homme et je ne prends qu'une main de bois »? Parce qu’ils n’ont aucun sentiment.
Que dis-je? Pour comprendre et admirer les grands peintres, pour goiter des jouissances « que les sots ne peuvent profaner » , amateur doit étre, lui aussi, passionné. Stendhal ne croit pas qu’un homme raisonnable, un « esprit juste » puisse apprécier les arts, et les jugements qu'il approuve et recueille volontiers dans la foule qui se presse devant les tableaux du Louvre, ce sont ceux du «jeune homme a l’ceil hagard, aux mouvements brusques et a la toilette un peu dérangée ». Il
assure que le sentiment des beaux-arts ne peut se former sans lhabitude d'une réverie un peu mélancolique. Lui-méme est certainement de ces « quelques étres romanesques qui regardent quelquefois la larme a l’ceil les tableaux des Carrache ». Ila et il se pique d’ayoir autant de sensibilité que l’artiste. I] se livre aux arts pour y trouver une « consolation puissante » , pour sentir, pour penser, et, aprés avoir étudié la peinture parce qu'il s’ennuyait, il remarque avec surprise qu'elle adoucit ses peines et « porte un baume sur ses chagrins » .
Il veut donc devant une toile éprouver une émotion profonde ou tomber dans la réverie. Dans le tableau du Guerchin Agar et Ismaél chassés par Abrahamil ne voit que les yeux de la pauvre Agar qui jette avec un reste d’espoir un dernier regard sur Abraham. I] ne loue pas le costume italien dans l’Enfance de Sixte-Quint, ni le pittoresque de la scéne; ce qui le frappe, c'est lattitude de l'enfant a demi effrayé par l’esprit de la devineresse, c'est la figure de la mére que « le doute et lespoir rendent charmante » . S’il contemple la Fornarina, il croit dis cerner un grand caractére, la franchise, le dédain de la ruse, la férocité du quartier du Transteveére, et il s’écrie qu'elle est a mille leues de l’affectation d’élégance et de faiblesse physique que le dix-neuviéme siecle youdrait trouver dans la maitresse de Raphaél. Psychologue en peinture comme en littérature, il désire que l’artiste exprime les mouvements de l’ame, que le regard des personnages annonce clairement leur dessein, que le ~ public, voyant Polyxéne et Saint-Preux, comprenne que la vierge envisage la mort avec fermeté et que le jeune homme médite de saisir Julie a bras-le-corps et de la précipiter dans les flots.
Il dit quelque part que chaque figure de Raphaél comme chaque air de Mozart est a la fois dramatique et agréable. Que signifient ces deux épithétes? Le tableau qu’aime Stendhal est dramatique, c’est-a-dire qu iln’est pas fait pour amuser les yeux; il est plein d’expression et de vie; il inspire des idées, car «on regoit des idées par des figures bien peintes de méme que par des mots alignés »; si c’est un portrait, il révele l’ame et comme le dedans du personnage. Mais qu’entend Stendhal par agréable?
Il adore le beau, et comme son Léonard il « fuit les choses qui peuvent blesser par leur laideur ». Il ne veut pas de la verité trop vraie, et il déplore que «l'amour du laid caractérise nos jeunes peintres ». Ne lui parlez pas de Téniers et de ces. Hollandais qui « représentent une grosse Cuisinicre ratissantle dos d'un cabillaud » . Il reproche a Sigalon d’avoir peint dans lesclave empoisonné non un adolescent d’une beauté frappante, mais un « ignoble infortuné », et A Vernet de ne jamais évoquer dans ses tableaux de batailles les beaux sous-officiers de nos régiments et les figures superbes de Debelle, de Colbert et de Hoche. II se désole de trouver au Salon de 1824 tant de maussades portraits, tant de visages étranges; quoi! il y a des gens assez Courageux pour se faire peindre quand ils ont une pareille physionomie! La yue des martyres de Saint-Etienne » le Rond et de leur « réalité atroce» le révolte. Des scénes violentes comme les Massacres de Scio le rebutent. Il ne souffre méme pas les tableaux qui reproduisent les « malheurs inévitables » de 'humanité, et il blame Vigneron de montrer un soldat agenouillé devant le peloton d’exécution et, de la main, éloignant son chien fideéle : ce tableau, semblable a la Pie voleuse, est « bon pour émouvoir les ames vulgaires et les Allemands ». De la douleur, soit, mais «de la douleur noble et un peu consolée ». Selon lui, la peinture ne doit représenter qu’a son corps défendant les points extrémes des passions. Raphaél navait-il pas horreur des compositions chaudes si chéries de Diderot et autres gens de lettres? Ses figures n’ont-elles pas pour rivales les statues antiques? Ses madones et celles du Corréege n’offrent-elles pas « des nuances de passion assez modérées »?
La beauté que préfere Stendhal est donc une beauté douce et calme; elle a la mesure et l’équilibre, la paix, la sérénité, Pélévation morale. C’est pourquoi Raphaél et le Corrége sont ses favoris, pourquoi ils éveillent en lui d’exquises émotions et lui donnent un « plaisir tendre et sublime » . Ils unissent le dramatique et Vagreable. Raphaél, disait-il, est le peintre de lexpression. Le propre de Raphaél, écrit-il encore, fut de « peindre les ames, et les personnages de tous les autres peintres,
a l’exception du Correge, ont, comparés aux siens, lair d’acteurs grossiers et outrés » .
I] semble méme par instants préférer le Corrége a Raphaél : le Corrége joint la grace de l’expression a celle du style; ila la grace séduisante, le clair-obscur, les raccourcis; il rend divinement tout ce qui est amour; dans ses tableaux, chefs-d’ceuvre de volupté, il a su peindre comme en éloignement les figures du premier plan, et ces figures touchantes, enchanteresses, inspirent 4 Stendhal le méme sentiment que les paysages du Poussin, qui le jettent dans la réverie etle transportent dans de nobles lointains ot il trouve le bonheur qui le fuit (1). Oui, les toiles du Corrége sont une féte pour les yeux; le regard de Stendhal ne peut s’en détacher, et, a leur vue, son ame est heureuse! II n’oubliera jamais la Madone de Parme, ses yeux baissés, sa pose passionnée, la simplicité de ses vétements!
Certes, Rubens est un grand peintre. Bien qu’il ait quelquefois une « fraicheur exagérée » et qu'il imprime a une jambe de vieillard le méme coloris rose qu’au bras d’une jeune fille, ilades qualités, la vigueur, la splendeur et la richesse des tons, la fougue de la composition, un « genre éclatant et plein de verve» , la vérité et la vie. Mais ses nymphes aux formes massives n’agréent pas a Stendhal.
Certes, les Vénitiens se distinguent par la perfection du coloris, et les Florentins ont un dessin fort soigné. Mais ni les Florentins malgré toute leur science, ni le noble Léonard, « plus noble que passionné » , ni les Vénitiens, Giorgione, Morone, Titien, n’ont su donner a leurs figures cet esprit et ce ye ne sais quoi de céleste que Raphaél donne aux siennes. Ils n/avaient pas assez d’ame pour peindre les grands sujets de la chambre de la Signature : ils auraient été insignifiants, ils n’auraient fait que de belles filles plus ou moins fiéres et bien portantes. Seuls, Raphaél et le Corrége « étaient capables de s'¢lever a ce deeré de sublimité »
Et seuls, Raphaél et le Corrége ont fait de belles madones au
(1) Le paysage, disait-il aussi, doit « élever l’Ame et donner un certain plaisir romanesque qui tient beaucoup aux illusions de la jeunesse» .
aS
tendre regard et au divin sourire. Les trois quarts des hommes «prennent ces femmes en guignon et leur reprochent de la hauteur ». Mais elles sont aux —— de Stendhal comme ces beautés mortelles dont la parure n’est ni trop flottante ni trop serrée, et qui, tout en montrant beaucoup de leurs attraits, ian deviner bien cavantage: ll se plait a converser avec elles en téte a téte, — c’est son mot, — 4 démélerleur ame sur leur visage, a deviner les pensées ou elles s’absorbent. Elles lattachent par leur candeur et leur pureté, par leur recueillement, par leur mélancolie réveuse.
Il est aisé de critiquer Stendhal. Ces madones dont il aime l’ame, ne sont-elles pas quelquefois exemptes de pensée? Elles n'ont le plus souvent d’autre beauté que la beauté physique et d’autre expression morale que la douceur.
Stendhal est d’ailleurs exclusif. Il n’aime que certains peintres, et il les aime follement, il a pour eux l’enthousiasme le plus fervent et le plus fanatique.
On comprend que les femmes du Corrége l’attirent par leur grace piquante, par leur visage qui «n’a jamais rien de sévére» , par les souples contours d’un corps blanc et délicat tout baigné de lumiére et plein d’un tendre abandon. Mais il ne songe pas a blamer dans le Corrége ce que les attitudes ont de roide et de forcé, le défaut de proportions, l’exécution parfois un peu lache.°
C’est un dieu, disait-il du Correge, « et les Carrache, plus savants, ne sont que des hommes plus ou moins distingués » . Mais ne fait-il pas un trop grand éloge des Carrache? Il assure qu ils brillent également par le talent et par la force de caractere, quils firent violence a leur siecle, quils refusérent d’ «abandonner le style naturel et simple », de « flatter l’affectation a la mode ».
“Sil trouve le Saint Michel du Guide trop charmant, il voit dans sa Madeleine un ouvrage sublime, et il le regarde comme celui de tous les peintres italiens dont les tétes se sont rapprochées le plus de la beauté grecque; suivant lui, le Guide a une « maniére suave », la légereté des ombres et ie draperies, la
délicatesse des wiiioaes:
Il a dit qu’ «il y a un fonds d'intolérance incroyable dans admiration passionnée ». Son admiration pour Raphaél et le Corrége le rend absolument injuste envers les Vénitiens. Titien lui semble froid!
On lui reprochera surtout ses jugements sur la sculpture. IL exige d’elle le nu, qu’il répudie dans la peinture. Le nu est, selon lui, unique langage de la sculpture, et sans le nu il n'y a pas, a proprement parler, de statuaire. Malheureusement les moeurs modernes repoussent le nu! Du moins, ajoute Stendhal, il faut imiter les Grees, imiter leurs statues et leurs admirables bustes. Ou ne fussent pas allés les premiers sculpteurs florentins avec leur ardeur et leur génie naturel s’ils avaient connu P Apollon et trouvé dans Aristote que c’était le seul modéle aA suivre! Mais il ne faut pas copier servilement antique comme font les artistes francais. Il faut choisir, a la fagon des Grecs, parmi les traits que la nature présente et prendre ceux qui peuvent toucher les hommes du dix-neuyiéme siécle; il faut se proposer Canova pour exemple.
Canova est, en effet, le plus grand des sculpteurs modernes. Stendhal le met au-dessus de Dannecker et de Thorvaldsen. Le premier garde toujours « un peu de lourdeur allemande ». Le second, auteur d’excellents bas-reliefs et de beaux bustes,. donne a ses attaches des formes trop rondes, et la bonté domine dans le genre de beauté idéale qu'il adopte : n’a-t-il pas fait un curé de campagne du cardinal Consalvi, dont la physionomie est si fine? Canova a inventé un nouvel idéal, lidéal de la grace. A vrai dire, il y a trop de grace dans son propre buste comme dans les bustes du peintre Bossi et du pape Pie VII. Mais sur cent statues de Canova vinet sont des chefs-d’ceuvre, et pourtant elles ne sont pas des copies de lantique. on
A cet engouement pour le froid et emphatique Canova, se joint chez Stendhal une fausse idée de la sculpture des anciens. | Il n’y a pas, selon lui, de beauté supréme dans la statuaire sans. la « tranquillité » des Grecs. Il croit que la sculpture antique « ne voulait rien produire de terrible » , et qu’elle avait Vhorreur des « poses exagérées » et des « moments d’extréme agi-
tation ». Par suite, il en vient a dire que la sculpture ne cherche que la beauté, quelle ne peut se concilier avec l’expression des passions, que les grands mouvements la rendent ridicule et qu’elle ne saurait, par exemple, nous donner la téte de Napoléon contemplant la mer du haut d’une roche de Sainte-Héléne ou de Castlereagh sur le point de se tuer. Seul peut-étre, Michel-Ange, s'il reparaissait, serait capable d’ « exprimer les états de l’a4me » et de « créer une sculpture moderne ».
Mais Stendhal exhorta les peintres de son temps a se dégager de l’influence des maitres, a faire ceuvre originale et personnelle. -« Jusqu’a quand, s’écriait-il, notre caractére sera-t-il enfoui sous limitation?» Et il ajoutait qu’il faut connaitre la nature de lhomme et non le talent d’un certain homme.
Aussi attaquait-il résolument l’Académie des beaux-arts. II assurait que les académiciens « cherchent toujours a voir dans les ouvrages d’un jeune candidat s'il travaille dans leur systeme, s'il imite leur maniére », et il proposait de supprimer ]’Aca-
démie de France établie 4 Rome, « oasis parfaitement isolée
de la société italienne et ot régnaient despotiquement toutes les petites convenances qui ont étiolé les arts a Paris ». Les éleves, écrivait-il, vivent entre eux, etils ont la méme doctrine que leur directeur. Ne vaut-il pas mieux fermer I|’Ecole et donner a ces jeunes gens 5,000 francs par an, a condition quils passent une année a Venise, une année a Rome, six mois a Florence et six mois a Naples?
I] déclarait que « l’expression est tout l’art ». Mais il recommandait les « perfections subalternes » et disait que le sine qua non de l'art, c’est non seulement le dessin, mais la couleur et le clair-obscur. Il regrettait que la « timidité du siécle eit tué le coloris », conseillait a Sigalon d’aller 4 Venise acquérir le sentiment de la couleur et félicitait Ingres de faire ressortir ses portraits sur un fond rouge. II déplorait le « grand défaut » de lécole frangaise, le manque total de clair-obscur, de ce clair-obscur qu'il regardait comme le charme le plus puissant de la peinture, de ce clair-obscur qui distingue le Guerchin et place le Corrége fort au-dessus de Raphaél: « depuis la
mort de Prud’hon, le clair-obscur est un mérite inconnu en France. »
Il rappelait les artistes au. respect de la vraisemblance. « Honneur a la vérité! » s’écriait-il dans son Salon de 1824.
Cette vérité, il la trouve dans les tableaux de Constable, et c’est parce qu'elle «le saisit d’abord et l’entraine » qu'il pardonne au peintre anglais la négligence outrée de son pinceau et la mauvaise disposition de ses plans; la vérité rend les paysages de Constable « charmants, délicieux, magnifiques » , et Stendhal engage ses compatriotes a peindre la nature avec la méme « naiveté de couleur ».
Il veut de la vérité dans la forme des tétes, dans l’expression des regards, et il blame Lethiére d’avoir donné ‘dans le tableau de la Fondation du Collége de France un air sicommun a Francois I": avec la tournure d’un soldat et un peu de la figure lourde des hommes de fort grande taille, ce prince n’avait pas le visage insignifiant que Lethiére lui préte.
fl remarque, en appréciant le Gaston de Foix de Scheffer, que Jean de Médicis, le futur Léon X, n’avait pas la mine contrite : c’était un grand seigneur et non un vicaire de campagne et qui portait sans doute, non pas une robe rouge, mais le giacco ou la chemise de mailles.
Dans le tableau d’Ingres, le Veu de Louis XIII, il juge que la Madone a une beauté matérielle qui « exclut l’idée de la divinité » , et que l'enfant Jésus est « tout ce qu'il y a de moins divin au monde » ; ces deux personnages n'ont pas la physionomie céleste, l’onction indispensable dans un tel sujet, et, de méme, Louis XIII n’a rien du chef d’un grand empire qui sollicite la bonté du Trés-Haut.
C’est au nom de la vérité quil répudie ces héros de David et des davidiens qui négligent de se vétir sous le ciel souvent froid de la Gréce et qui portent a une époque plus qu’a demi sauvage des casques et des draperies dont la fabrication suppose le talent des meilleurs ouvriers de Paris.
Mais il loue la Bataille de Montmirail : jusqu’alors les peintres pillaient a plaisir la Bataille de Constantin; le tableau de Vernet « est venu arréter ce mouvement d’imitation, et
pour la premiére fois un peintre a osé représenter la maniére
dont on se bat aujourd’hui » .
Il préfere les bustes de Pantiquité aux statues parce qu’ils représentent des personnages réels, « des gens comme il faut» de la cour impériale ou de rudes républicains.
« Le simple et le naif, disait-il, sont les trésors de la peinture », et il méprisait et traitait d’intrigant et de fat Lebrun, le peintre de Louis XIV, qui « nous a enfermés dans nos défauts naturels : une vaine pompe et la haine du clair-obscur et de tous les grands effets » .
Dans son Salon de 1824, il préchait l'énergie, cette énergie qui lui semblait disparaitre de plus en plus. Quoi! « tous les coeurs sont froids, et la passion ne se trouve nulle part! Aucun tableau n’a le feu que l’on trouve dans, un opéra de Rossini! » Etil prie nos artistes de voyager : leur maniere de sentir s’étiole dans le séjour de Paris, de ce Paris ou tant de gens flétrissent lénergie du nom de grossiéreté. En 1837, ala vue du Charles J" et du Strafford de Delaroche, il s’écrie que les personnages ressemblent au grand monde de l’époque : une extréme recherche dans les vétements et aucune énergie dans les figures.
Somme toute, malgré des boutades, des partis pris, des contradictions et certaines étroitesses, Stendhal a le grand mérite d’avoir défendu la liberté de l'art. Ilse moque de ceux qui voudraient rendre des arréts dédaigneux ala Laharpe et régenter la peinture du haut de leur chaire. Il affirme que chaque artiste doit voir la nature a sa maniére. « La préférence, dit-il, la préférence dégagée de tout jugementaccessoire et réduite a la pure sensation, est inattaquable. » Qu’objecter a ’homme qui pre& fére les petits pois aux asperges? L’univers ne serait-il pas ridicule de lui crier par la voix d’un pédant vaniteux qu’il donne dans le mauvais gout, et que lui, univers, aime mieux les asperges que les petits pois? Stendhal ne croit pas qu'il y ait un beau absolu et un bon got. Il proclame l’inanité des disputes sur Rubens et Raphaél, comme sur Racine et Shakespeare : « La peinture est au fond une bien petite chose dans la vie ; tout ce qui me parait admirable en ce genre semble laid a mes
amis, et vice versa. » Lorsqu’il assure qu'il n’ose pas décider entre le Paris et le Moise, il ajoute : « Mon opinion n’est probablement que l’expression du tempérament que le hasard m’a donné ; le sanguin et le mélancolique préféreront le Paris; le bilieux sera ravi de l’expression terrible du Moise, et le flegmatique trouvera que cela le remue un peu. » Bref, le beau, c’est ce qui plait, et ce qui plait dépend de nous, de notre tempérament. Pour un Flamand les femmes de Rubens sont les plus belles du monde, et nous « qui admirons par-dessus tout des formes infiniment sveltes, nous trouvons les femmes de Raphaél un peu massives » . Chaque peuple a son idéal, et l'idéal du Danois ne peut étre le méme que celui du Napolitain. A Rome, on se nourrit de glace et de café; a Darmstadt, de choucroute; l'Italien mince, maigre, a l’ceil plein de feu et au teint jaune, vit sobrement et ne fait que de petits repas; l’Allemand gras, blond, frais, boit de la biére et mange des tartines de beurre toute la journée : «comment diable veut-on que la méme chose plaise a des étres si dissemblables?»
Stendhal eut en 1834 l’idée de demander une chaire @histoire de l'art au Collége de France, et Ampére s’engageait a soutenir sa candidature. Stendhal professeur! Et pourquoi pas? I] edt été piquant et instructif; il eat, pour parler comme lui, donné des idées saines aux jeunes gens. Mais eat-il fait régulieérement son cours?