CHAPITRE XIII LITTERATURE
Racine et Shakespeare (1823 et 1825). — Les régles. — L’alexandrin, —
La tragédie en prose. — Sujets nationaux. — Le romantisme. — Chateaubriand et Mme de Staél. — Vigny, Hugo, Lamartine. — La littérature francaise. — Rotrou, Retz, La Fontaine, Mmes de Sévigné et de Lafayette. — Moliére et Regnard. — Bossuet et Fénelon. — Saint-Simon. - La Bruyére. — Montesquieu. — Voltaire. — Rousseau. — Diderot. — Buffon. — Les Mémoires. — Delille. — Sedaine. — Fabre d’Kglantine. — Xavier de Maistre. — Andrieux. — Lemercier. — Jouy. — Courier. — Béranger. — Cousin. — Littérature allemande. — Burger. — Winckelmano. — Lich-
tenberg, Collin, Iffland. — Zacharie Werner. — Schiller. — Goethe, — Schlegel. — Littérature anglaise. — Shakespeare. — Fielding. — Gibbon. — Walter Scott. — Byron. — Shelley. — Langue et littérature italienne. — Dante. — Boccace. — Tasse. — Machiavel. — Goldoni. — Beccaria, Verri, Parini. — Alfieri. — Foscolo. — Monti. — Manzoni. — Pellico. — Giraud. . — Les sonnets. — Dialectes: Grossi, Baffo, Buratti. — Housard de la liberté.
Beyle devait prendre part a la querelle du romantisme. Des. 1813 il adoptait la définition de Schlegel : les poétes grees et francais, disait-il, ont cultivé la littérature classique ; Calderon, Shakespeare, Schiller, Goethe sont des poétes romantiques, et, sans songer que Calderon était Espagnol, il nommait romantiques les ceuvres écrites dans les langues du Nord.
Il s’‘intéressa en 1818 a la guerre qui divisait Milan, a la lutte des verts et des bleus; s'il jugeait le Conciliatore « plat » et « béte », il approuvait les articles d’Ermés Visconti, et aux cotés du chef des romantiques, Louis de Breme, 11 combattit pour la tragédie ala Richard III contre la tragédie ala Xiphares, pour Byron contre Boileau, pour Shakespeare contre Racine. « C’est Shakespeare, s’écriait-il 4 Milan en 1820, c’est Shakespeare que je veux, et tout pur : malheur en révolution d’esprit
et d’intéréts au mezzo termine! »
N’avait-il pas dans sa jeunesse, au temps de sa vie d’artiste, marqué pour Racine une certaine irrévérence? « Je méprise sincérement Racine, dit-il en 1807. Je vois d’ici toutes les platitudes qu'il faisait a la cour de Louis XIV; Vhabitude de la cour rend incapable de sentir ce qui est véritablement grand.» Sous la Restauration il reproche aux personnages de Racine d’étre avant tout contents de bien parler; dés le Consulat, il blamait leurs longues tirades et leur verbiage.
En 1823 illangait 4 Paris sous le titre Racine et Shakespeare une brochure romantique qu'il projetait de composer dés la fin de 1820 (1). Elle fit quelque bruit. Mais il rentra bientot dans la lice. Le 24 avril 1824, a la séance annuelle de l'Institut, Auger, directeur de l’Académie frangaise, s’élevait avec force contre le nouveau schisme littéraire. Beyle répondit plusieurs mois apres, en 1825, a cette sortie de l’académicien : il publia la seconde partie de Racine et Shakespeare, quicommencait par cette phrase mordante : « Ni M. Auger ni moi ne sommes connus. »
Le titre était bien choisi : il mettait en évidence les dieux rivaux, les génies tutélaires qu invoquaient les deux écoles. Mais l’ouvrage en son ensemble est assez vide. La seconde partie, comme disait Crozet, ne yaut rien, et la premiére n’est pas du toutce que croyait Crozet, un véritable traité du théatre en quelques pages (2). Si Beylea parfois de l’esprit, et un esprit piquant, son raisonnement manque de netteté, de vivacité, de vigueur. Selon sa coutume, il ajeté ses idées sur le papier sans prendre le temps de les remanier, de les arranger, de les présenter en bon ordre, et il a décoché ses fléches sans les avoir aiguisées. En pareille matiére, il fallait étre nerveux, pressant, serré. Beyle languit et se traine. Il se contredit a plusieurs pages de distance : il prétend, par exemple, que la moindre allusion politique fait dans une cuvre littéraire Veffet d’un coup de pistolet au milieu d’un concert, et il propose a ses contemporains de traiter des sujets politiques; il assure que le
(1) Souvenirs d’ égotisme, 272.
(2) Aug. Conprer, Comment a vécu Stendhal, 125.
gouvernement représentatif tue la finesse d’esprit, et il cite dans son livre Fox et Sheridan; il déclare que les Francais sont raisonneurs, sérieux, envieux méme, et l’instant d’aprés, qu’ils sont légers et incapables d’un sentiment profond! Enfin Beyle ne voit que certains cétés de la question; il n’a que des apercus épars, et Lamartine regrettait justement qu'il nett pas «étendu davantage ses idées ».
I] proteste d’abord contre les régles, ces fers que Corneille, Racine, Voltaire portaient avec grace, avec tant de grace que les pédants sont parvenus a persuader aux Frangais que des chaines pesantes sont a qui veut courir un indispensable ornement. Est-ce qu’en Angleterre depuis deux siécles et en Allemagne depuis cinquante ans l’imagination du public ne se préte pas a des tragédies affranchies des régles de temps et de lieu? Est-ce que Macbeth, qui commence par la fuite des princes d’Ecosse et finit par leur retour victorieux, ne dure pas plusieurs mois? Est-ce qu'un Frangais, assistant a la représentation d’'Iphigénie, croit que l’action dure un jour? Othello aime follement sa femme au premier acte et la tue au cinquiéme ; ce changement peut-il se produire en lui dans l’espace de trente-six heures? Et que d’absurdités entraine l’unité de leu! Est-il vraisemblable que Emilie de Cinna vienne conspirer dans le grand cabinet de l’empereur? La scéne ne doit-elle étre que dans le palais d’Auguste? Si vous faites une Mort de Henri ITT, ne devezyous pas représenter d'un coté Paris, la duchesse de Montpensier, le cloitre des Jacobins, et de l’autre Saint-Cloud, lirrésolution, la faiblesse, les voluptés? Si dans cinquante ans un homme de génie ose composer une piéce sur la chute de Napoléon et le montrer a Vile d’Elbe, a Grenoble, au Champ de Mars, a Waterloo et sur le roc de Sainte-Héléne, les spectateurs que d’Aubignac et Laharpe n’auront pas hébétés serontils choqués par les sept mois de temps et les cing mille heues d’espace qui sont nécessaires?
Cettetragédie nouvellen’emploiera pas Valexandrin. L’alexandrin, cet alexandrin qui lui fut si rebelle et qu'il mania dans son Letellier avec tant de peine et de gaucherie, l’alexandrin est la béte noire de Stendhal. Ille déclare fort commode pour quin’a
pas d’idées, et il le nomme un cache-sottise. C’est Palexandrin, dit-il, qui fait de la comédie une épitre badine et fine en forme de dialogue, et de la tragédie une suite d’odes entremélées de narrations épiques. L’alexandrin repousse avec dédain les détails naifs que le public prise dans Yvanhoé et Rob-Roy, et c'est dans ce métre que Legouvé a reproduit si plaisamment le beau mot de Henri IV sur la poule au pot. Il faut done bannir Palexandrin ou du moins lui interdire certains sujets. Passe que la tragédie mythologique, que la tragédie d’amour soit en vers. Mais la tragédie nouvelle doit étre en prose. C’est en prose qu'il faut représenter un grand événement qui se passe en plusieurs. mois et dans des lieux divers : Clovis et les évéques, lV assassinat de Montereau, Jeanne d’ Arc et les Anglais, la Saint-Barthélemy, les Etats de Blois, la mort de Henri Il, la mort de Henri IV, Louts XT au pas de Suse; le retour de Vile d’Elbe. Traiter ces sujets en alexandrins, c’estleur mettre un masque, c’est donner aux personnages une ridicule affectation de noblesse - « nous voulons des tableaux beaucoup plus pres de la nature : Guillaume Tell, de Schiller, traduit en prose, nous fait plus de plaisir qu’Iphigénie en Aulide. »
Non qu'on ne doive recourir qu’a l'histoire de France. Stendhal recommande Tite-Live, la Bible, les modernes Hellénes,. et il ne connait pas de sujet plus beau et plus touchant que la mort de Jésus. Mais il souhaite que la tragédie traite surtout des sujets nationaux, qu'elle reproduise les mots sublimes des vieilles chroniques, quelle représente les mceurs et les passions. du moyen age et de la Renaissance, les catastrophes narrées par Commines etJeande Troyes, les grandes actions des Duguesclin, des Montmorency, des Bayard, des Lautrec, des La Trémouiulle, des Crillon. Pourquoi, disait-il plus tard, notre théatre ne ressemblerait-il pasa celui de Lope de Vega et d’Alarcon qui. eurent l’audace de peindre des cceurs espagnols?
Sur nombre de points, Stendhal a raison.
Ila raison de dire que les unités ne sont nullement nécessaires, que les tragedies de son temps ne valaient que par de brillantes tirades. ou s’exprimaient des sentiments eénéreux; mais «il suffit qu’elles soient amenées par quelques vers. de
haison : c’est comme dans les ballets; l’action doit étre faite pour amener de beaux pas et pour motiver tant bien que mal des danses agréables. » !
Il a raison de conseiller a ses contemporains « terrifiés par la réputation du grand Racine » , d’étudier Shakespeare, de lui dérober son art, de prendre, comme lui, des sujets dans l’histoire nationale; Melpoméne, écrit un auteur de l'époque, ne devait pas frémir de toucher une chronique.
Il a raison de blamer la jeunesse qui sifflait et huait Shakespeare parce que Shakespeare était Anglais. On avait vu a la Porte-Saint-Martin les spectateurs du parterre se précipiter sur la scene pour expulser les comédiens venus d’Angleterre; ils avaient accompagné du bruit des mirlitons le chant de l’actrice qui jouait Desdémone; ils lui avaient jeté des pommes, des noix, des ceufs, des gros sous. Stendhal critique justement ce « patriotisme d’antichambre ». Voila un beau triomphe pour I’honneur national! N’est-ce pas une honte que des calicots se mélent aux étudiants de Paris pour crier : « A bas Shakespeare! C’est un aide de camp de Wellington! »
Il a raison de se moquer des jeunes gens qui se faisaient poetes aprés avoir appris par coeur Racine et Delille.
Il s’éleve 4 bon droit contre le style académique, arrangé, compassé, précieux, contre Fontanes, —ce Fontanes qu'il voit toujours se frottant le front pour étre sublime ou se rendant chez un ministre pour demander le titre de baron, — contre les éleves de Fontanes qui détestent le mot propre. Le mot propre nest-il pas « unique, nécessaire, indispensable » ? Comment veut-on qu Othello ne prononce pas le mot mouchoir, Othello. qui ne tue Desdémone que parce qu'elle s'est laissé ravir par Cassio ce mouchoir fatal qu’elle a recu du Maure au premier temps de ses amours?
Il reproche a l’Académie, cette « institution surannée », d’avoir agi dans cette affaire comme agit un ministre, d’avoir manqué de tact, d’avoir pris un ton de suffisance et de supériorité que nul ne doit prendre envers le public, et il persifle spirituellement le pauvre Auger qui flétrissait au nom de l’Académie la secte naissante. Les romantiques sont donc des
sectaires! « Je suis un sectaire, s’écrie Beyle, et le dictionnaire de l’'Académie dit que ce mot est odieux ! »
Déja, dans son Haydn, en 1814, il supposait qu'un jeune colonel lui tenait ce langage : « Il me semble depuis la campagne de Moscou qu’/phigénie en Aulide n’est plus une aussi belle tragédie; je trouve cet Achille un peu dupe et un peu faible; je me sens du penchant au contraire pour le Macbeth de Shakespeare. » Stendhal remarque de méme dans sa brochure de 1823, comme dans celle de 1825, que la Réyolution a secoué les dames et que les hommes de sa génération, les soldats de la République et de Napoléon qui ne lisaient ni Homére, ni Tacite, ni Quinte-Curce, qui bivouaquaient devant Moscou et assiégeaient Saragosse, qui couraient l'Europe et des lenfance mangeaient de la vache enragée, cherchent Vidée plus que la beauté des mots : « Jamais peuple n’a éprouvé dans ses mceurs et dans ses pensées de changement plus rapide et plus total que celui de 1780 4 1823, et l’on veut nous donner toujours la méme littérature, la tragédie qui plaisait aux Dangeau et aux Cavoye! N’est-ce pas un effort ridicule et absurde que celui d’attraper et de reproduire les caractéres et les formes qui plaisaient vers 1670 (1)? » Stendhal propose done de rompre avec le passé. Pourquoi prendre pour modéles ' Racine et les raciniens, puisqu’on a cessé de sentir et de penser comme eux? Satisfaire les « besoins moraux» et les « passions dominantes » des contemporains, représenter des éyénements qui ressemblent a ceux qui se passent quotidiennement sous nos yeux, mettre en scéne des personnages qui parlent et agissent Comme ceux que nous rencontrons tous les jours, administrer au public « la drogue juste qui lui fera plaisir », lui donner dans sa saveur l’eau dont il a soif, voila, dit Stendhal, le principe du romantisme.
Et, par suite, il définit ainsi le classicisme et le romantisme. Le classicisme présente aux peuples la littérature qui charmait leurs arriére-grands-péres ; le romantisme ou le romanticisme,
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(1) C’est ainsi qu’au nom de sa géenération (nous qui avons vu Bonaparte) Victor Hugo s’élévera plus tard contre la littérature d’ancien régime, contre la Oa d : .
littérature a paniers et a falbalas.
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la littérature qui les charme aujourd’hui. Sophocle et Euripide étaient romantiques, puisque leurs tragédies donnaient aux Athéniens le plus grand plaisir possible. Shakespeare était romantique, puisqu’il retracait a ses contemporains l'image de leurs guerres civiles. Racine était romantique, puisqu’il offrait aux marquis de son époque une peinture des passions, tempérée par la mode, par l’extréme dignité. En un mot, les meilleurs écrivains ont été romantiques.
Stendhal revient done a sa théorie des milieux. Le romantique, dit-il, doit plaire aux peuples « dans l’état actuel de leurs habitudes et de leurs croyances », et le mot romantique signifie pour lui « calculé sur les besoins actuels (1) ». Et certes, il a raison de penser qu'il faut étre de son temps, qu’il faut exprimer l’esprit de son époque et marquer son ceuvre de lempreinte de son siécle. Mais la définition de Stendhal ne s'applique pas au romantisme de la Restauration, puisque ce romantisme célébre le moyen age, et opposer Shakespeare a Racine, n’est-ce pas opposer classique a classique, puisque tous deux ont charmé nos arriére-grands-péres?
D’un bout a lautre des deux brochures abondent les vues fausses et contestables.
Choqué, ennuyé de la pompe et de la raideur de l’alexandrin, Stendhal le proscrit absolument : c'est, selon l’expression de Hugo, s’en prendre au vers, au lieu de s’en prendre aux versificateurs ; c'est condamner I’outil au lieu de condamner les ouvriers.
Il se moquait de la Pandore qui lui reprochait de ne pas sentir les vers. Mais la Pandore n’avait pas si grand tort. Ila beau louer le rythme du réle de Monime; il a beau dire que le vers, au moins dans la satire, l’épigramme, la comédie satirique, l’épopée et la tragédie mythologique, est «la maniére la plus belle de rendre une pensée », Stendhal n’aime pas la poésie, ou plutét il ne l’aime plus. Il en vient a déclarer que
(1) Cf. sa définition du romantisme en peinture. I] la maintint obstinément. En 1829 il assure que Canova a été romantique, «c’est-a-dire que sa sculpture conyenait réellement A ses contemporains» et « leur faisait le plus de plaisir puisqu’elle était taillée a leur mesure 1. Cf. plus haut, p. 266.
Racine, géné par l’alexandrin « comme le paladin par: som armure de fer», n’a pu reproduire avec netteté les nuances du cceur. Il juge impossible de faire en vers un exact tableau des mouvements de lame. Il assure que « le vers de Racine altere la vérité simple et nue de la parole de homme passionné ». Les vers, lit-on dans l’Amour, « furent inventés pour aider la mémoire; les conserver dans l’art dramatique, reste de barbarie ». Evidemment Stendhal ne comprend pas ou ne veut plus comprendre cette langue des vers qui
: a cela pour elle, Qu’elle nous vient de Dieu, qu’elle est limpide et belle, Que le monde l’entend et ne la parle pas.
Est-ce, comme il le dit assez franchement, la jalousie de l’impuissance? Ne goaterait-il plus les poétes, parce qu'il ne peut étre pocte? N’écrivait-il pas en 1811 que la tragédie le scie parce qu’ «elle n’est pas sa nature» ? En tout cas, a cette époque, il prise plus que jamais l’exactitude. Dés 1820 il confesse que les vers lennuient parce qu'ils sont moins exacts que la prose, que la Rébecca d’Jvanhoé lui fait plus de plaisir que toutes les Parisina de Byron, et l’année suivante il trouve que la poésie « avec ses comparaisons, sa mythologie, sa dignité de style a la Louis XIV et tout l’attirail de ses ornements » est bien au-dessous de la prose lorsqu’elle tente de donner une idée précise des troubles du cceur : « dans ce genre, on n’émeut que par la clarté. »
Mais qu’est-il advenu de cette tragédie en prose qu’il appelait de tous ses veeux? II s’écriait que l'art changerait de face dés que les personnages pourraient dans un Henri J/T aller de Paris & Saint-Cloud. Hélas! il ne suffisait pas de supprimer l'unité de lieu et de renoncer a l’alexandrin pour faire de beaux drames sur de grands sujets nationaux. « Qu’il paraisse, disait le classique que Stendhal met en scene, qu il paraisse, le Messie romantique; faites, messieurs, faites; ce sont des actions qu'il faut a votre parti. » Le Messie a-t-il paru? Et quelles ont été les actioris du parti romantique? Beyle avouait en 1838 que la question n’ayait, pas « fait un pas », qu’aucune
ceuvre du romantisme ne vyalait le Cid ou Andromaque (1). Mais, remarquait-il, ce n’était pas la faute du romantisme : «le romantisme ou la déroute des trois unités était une chose de bon sens; profiter de la chute du tyran absurde pour faire de belles pieces, est une chose de génie, et le eénie francais se porte maintenant vers l’Académie des sciences ou vers la tribune. Moliére, naissant aujourd’hui, aimerait mieux étre député que poéte comique. Chaque époque a une branche de connaissances sur laquelle elle concentre toute son attention; 1a seulement il y a vie. Du temps de Pétrarque, il s’agissait de découvrir et de publier des manuscrits anciens. De nos jours, la politique vole la littérature, qui n’est qu’un pis aller. »
Il faut enfin blamer ses injustes attaques contre Racine. Stendhal prétend que la tragédie racinienne s’adresse, non a la nation « raisonnante et industrielle » de 1825, mais a la nation « courlisanesque » de 1670, qu'elle est « la meilleure possible pour les courtisans vaniteux et spirituels d’un despote fort vaniteux lui-méme et fort égoiste », et il conclut que Racine trouyera des partisans dans toute monarchie, qu'Iturbide, fondant un empire a Mexico, « ouyrait un cours de littérature en faveur de Racine ». Gomme si Napoléon n’avait pas préféré Corneille 4 Racine! Comme si le théatre de Racine inspirait Vamour de la royauté! Comme s'il fallait chercher dans la tragédie racinienne autre chose que la passion peinte avec force et vérité! Comme s'il fallait pour la comprendre ou ne pas la comprendre, avoir telle ou telle opinion politique! Strement, Stendhal ne veut plus voir, comme jadis, dans lauteur de Britannicus et de Phéedre un pénétrant observateur de l’ame, et peut-étre Racine, trop fin et trop discret, n’a-t-il pas les traits assez saillants et la couleur assez vive pour que Beyle devine en lui le psychologue consommé.
(1) Il avait prévu ce résultat dés 181%. « On criera beaucoup, disait-il dans 1a Vie de Haydn (p. 178); il y aura des pamphlets et des satires, peut-étre méme des cvups de baton distribués dans quelque moment ou le public, dans une profonde tranquillité politique, sera juge compétent en literature; mais enfin le public, excédé des plats éléves de Racine, youdra voir Hamlet et Othello Toutefois, ces piéces ne tueront point Phedre et Cinna, et Moliére vestera sans rival par la raison simple qu’il est unique.» -
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Stendhal ajoute que nous jugeons Racine d’aprés autrui, que les Francais restent jusqu’au dernier jour « hommes de college » , qu’aucun d’eux n’ose en appeler a sa propre sensation, quwils tiennent de La Harpe toute leur littérature, qu’ils récitent vaniteusement les phrases du critique parce qu ils sont certains, en les répétant, de n’étre pas sifflés, et qu’au Marais on passe méme pour un homme d’esprit lorsqu’on peut les dire avec une légére variante. N’est-ce pas nier le mouvement romantique? Les partisans de la nouvelle école ne se soulevaient-ils pas contre La Harpe et ce que Hugo nommait sa naive assurance? Mais Stendhal ne sait pas garder la mesure; il prétend que La Harpe, cet « eunuque du sérail », a étouffé deux ou trois hommes de génie, surtout dans la province!
En réalité, il n’est pas romantique du tout. Sans doute il demande la suppression des régles, et son mépris pour La Harpe va jusqu’a la haine. Sans doute, comme les romantiques, il représente des personnages ou lui-méme se peint, affirme la souveraineté de la passion et glorifie le crime en glorifiant l’énergie. Mais il n’est pas jeune comme les romantiques, et ce quadragénaire est un indépendant, un irrégulier qui n’appartient a aucune école, a aucun cénacle, et ne suit la banniére de personne. Croit-il, comme les romantiques, a la nécessité de régénérer les lettres frangaises par la séve étrangeére? Est-il, comme eux, favorable au christianisme, et, comme eux, défenseur de l’autel et du tréne? Ses héros ont-ils dans les veines du sang romantique, et Julien Sorel de Rouge et noir a-t-il le mal du siécle, la soif de lidéal ? est-il sensible aux imposants spectacles de la nature? ;
Si novateur qu'il soit, Stendhal se rattache au passé, a ce dix-huitieme siecle dont Hugo refuse de porter la queue; il est imprégné de l’esprit de Voltaire et des encyclopédistes; il lit volontiers les romans de Crébillon; il regarde Marianne comme un modeéle, et il loue vivement la finesse « quelquefois pleine de sentiment.de l’aimable Marivaux » ; il emprunte a Maupertuis sa définition du plaisir; il a pour Helvétius une vénération profonde, et sa philosophie est celle de Condillac et de Tracy.
On croirait qu’il passe a travers le romantisme comme il
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passait naguére a travers l’Allemagne sans en comprendre la langue et le caractére. Quels sont a ses yeux les romantiques de 1825? Tous ceux qui n’appartiennent pas a l’Académie frangaise, et il propose au choix de la docte corapagnie, dans un singulier péle-méle, Lamartine, Béranger, Barante, Fiévée, Guizot, Lamennais, Victor Cousin, le général Foy, Royer- Collard, Fauriel, Daunou, Courier, Benjamin Constant, M. de Pradt, Scribe et Etienne! I n’entend donc rien au romantisme. Ne dit-il pas que Pigault-Lebrun est beaucoup plus romantique que Nodier, parce que Pigault-Lebrun est populaire, parce qu’on lit VEnfant du carnaval et non pas Trilby a Brest et a Perpignan; que ce Pigault-Lebrun, si peu estimé des pédants, est le plus gai de nos romanciers; que, s'il faisait naufrage, sil devait vivre dans une ile déserte, et s'il n’avait sur son vaisseau que des livres imprimés depuis vingt ans, il sauverait d’abord Pigault-Lebrun? Il ne pensait pas que les poetes de son temps pussent jamais réformer et assouplir Valexandrin. De méme, il assure qu’ «il ne faut pas innover dans la langue » . Il croit qu'il est inutile de créer de nouveaux tours, qu’un auteur, romantique par les idées, doit étre classique par l’expression et « tacher d’écrire comme Pascal et La Bruyére ». Il ne demande 4 la tragédie nationale d’autre prose qu’une prose simple, correcte, nullement ambitieuse, modelée sur celle de Voltaire, et les effets de mots, les images éclatantes, les périodes amples et harmonieuses, tout cela lui semble prétentieux et recherché.
Aprés avoir encouragé et guidé les romantiques, apres avoir fait campagne avec eux comme un de leurs éclaireurs et de leurs chefs d’avant-garde, Stendhal les abandonna. Il avait publié des articles dans le Globe. Mais, selon la remarque de Delécluze, siles rédacteurs du journal partageaient au fond ses opinions, ils avaient plus de savoir que Beyle et plus de réserve. Il déclara que la revue avait le ton puritain, qu'elle manquait un peu d’esprit, et il rompit avec les « grands hommes » du Globe,
Il sait et il dit que Chateaubriand et Mme de Staél avaient commencé la révolution littéraire. Mais il n’a pour ces deux coryphées du romantisme que sarcasmes ironiques.
Sans doute, et bien que sous le régne de Napoléon la jeunesse conntt peu l’ennui, Chateaubriand a fait dans son petit roman de René la plus belle peinture de ces sentiments vagues et mélancoliques qui sont l’effet de Voisiveté. Sans doute, ila le « vernis chevaleresque » et la « noblesse du tour ». Mais il a « défendu la religion comme jolie » , et il est emphatique, il a des disciples comme Salvandy, dont le style est absolument inintelligible aux étrangers, et comme Marchangey, qui serait presque aussi absurde que le vicomte d’Arlincourt, s'il s’avisait d’éecrire des romans. Bref, Chateaubriand « ennuie », « impatiente » Stendhal :« c’est un homme d’esprit qui me croit trop béte »; pourquor ne s’est-il pas servi de la langue de Voltaire et de Rousseau?
Stendhal juge aussi étrangement Mme de Staél. II loue Delphine et il trouve que Léonce n’est pas amoureux, que Delphine serait assez aimable si elle n’était pas si métaphysicienne, qu'il y a peu de femmes de quarante ans qui ne ressemblent plus ou moins 4 Mme de Vernon, et qu’on pourrait tirer de ce roman beaucoup de réflexions ingénieuses, voire profondes sur la société de Paris. Mais en 1806, dans un voyage 4 Ermenonville, il lit les Lettres sur Rousseau et y remarque de l’enflure et «un intérét personnel qui gate quelques idées justes ». II trouve dans Corinne un « pathos» , une « emphase poétique qui révolte les ames nobles », et la peinture de I'Italie lui parait loin de loriginal. Les Considérations sur la Revolution, ot Mine de Staél s’exprime sévérement sur le compte de Napoléon, le remplissent d’indignation. Que de vanité chez cette Genevoise aristocrate qui recoit des duchesses et adore la noblesse avec toute la ferveur d’une parvenue! Elle veut montrer ses parchemins, produire ses titres, et elle prone son pére a tout instant, elle s’accroche au ministére de M. Necker comme a son patrimoine; a chaque page des Considérations elle nous assomme de limportance de M. Necker! Certes, elle a beaucoup d’esprit; mais n’est-ce pas qu’elle fréquente les plus grands hommes du siécle et leur prend des phrases spirituelles qu’elle met ensuite bout a bout? Et si, dans ses Considérations, elle a bien représenté les gens avec lesquels
elle a diné, comme Sieyeés; si son ouvrage offre un choix heureux d’anecdotes, son style tendu et qui vise a l’effet n’est-il pas au-dessous de sa conversation si charmante, si entrainante (1)? Son livre sur l’Allemagne est agréable, mais faux a tout moment, puisqu’elle y développe les analyses fournies par Schlegel. Peut-on juger les auteurs dont on ignore la langue? Peut-on connaitre leur véritable: pensée méme dang une bonne traduction? Mme de Staél a visité Goethe et Schillera Weimar, elle a dépeint leur personne, mais elle « ne s'est pas doutée » de leurs ceuvres. Toutefois, elle a su tres adroitement esquiver lobjection accablante que lui feraient les écrivains allemands et acheter leur silence : elle exagére le mérite des plus petits dentre eux, et les Aimé Martin, les Lacretelle de ce pays-la sont tout étonnés de se voir célébres.
Les jugements de Stendhal sur Hugo, Lamartine, Vigny dont Vinspiration ayait alors un caractére religieux, sont tout aussi superficiels et injustes.
Le poéme d’Eloa lui parait « lugubre et niais » . ;
Il regarde Hernani comme une piece remarquable, bien qu'elle ait le défaut éternel des pieces de théatre écrites en vers, et il avoue que les « dures exagérations » de Hugo conviennent mieux aux Francais que les petits vers doucereux de Baour-Lormian. Mais les Orientales l’ennuient, les Odes et poésies sacrées lui rappellent les Nuzts d’Young, et le Dernier Jour dun condamné, inférieur a certains passages des Mémoires de Vidocq, lui fait horreur. $i Hugo tourne bien le vers frangais, il est somnifére; s'il n’est pas un homme ordinaire, il a le tort de vouloir. étre extraordinaire. Stendhal ne lui pardonne pas d’étre « le véritable poete du parti si habilement dirigé par Vitrolles et Frayssinous » (2).
(1) Voir surtout la lettre 4 Colomb (Corr., I, 77); dans Rome, Naples et Florence il ayoue que Mme de Staél était la premiére improvisatrice de France: « Quand elle arriva en exil 4 Auxerre, elle débuta dans Vaimable salon de Mme de la Bergerie par se vanter huit jours de suite; le cinquiéme, par exemple, elle parla uniquement de la beauté de son bras, mais elle n ennuyait pas. »
(2) Cf. dans la Vie littéraire du 28 octobre 1875 une lettre de Sainte-Beuve qui raconte que Mérimée mit un soir Hugo et Beyle en présence. Hugo et Beyle, dit Sainte-Beuve, « étaient comme deux chats sauvages, de deux gout-
Lamartine trouve des accents d’une douce sensibilité, d’une mélancolie profonde; il a quelque chose a dire, et il le dit avec une grace divine. Mais il n’observe pas Vhomme : c’est toujours, et uniquement, un coeur tendre, désespéré par la mort de sa maitresse, et il n’a pas‘une pensée de haute philosophie; il imite le ton de lord Byron, sans avoir son orgueil et son aristocratique misanthropie; c’est Byron peigné a la francaise, et il devient puéril dés qu'il n’exprime plus l’amour.
Il semble, au reste, que Beyle, l’égoiste Beyle, absorbé par ses voyages, par ses caprices et ses amours, par ses propres ceuvres, n’ait suivi que d’un regard distrait le développement de la nouvelle école poétique. S’il découvre en lisant les Contes d'Espagne et d’Jtalie au cabinet littéraire que Musset est « un grand et vrai poéte (1)», il n’est pas, comme on dit, au courant lorsqu’en 1829 il écrit a Mérimée : « Je ne yois que vous en littérature et M. Janin, auteur du Dialogue de don Miquel et Napoléon. »
Mais il connaissait sa littérature frangaise, et l’on pourrait tirer de ses ceuvres et de sa correspondance nombre de jugements curieux et d’appréciations originales, sinon exactes et justes.
Il remarque, par exemple, que la littérature frangaise serait bien autrement pittoresque si le ciel avait mis prés de Paris un lac passable et de hautes montagnes. A peine si La Bruyére ose dire un mot de l’impression profonde qu’un beau paysage laisse en certaines Ames. « La premiére trace d’attention aux choses de la nature, c’est cette rangée de saules sous laquelle se réfugie le duc de Nemours réduit au désespoir par la belle défense de la princesse de Cléves » , et Stendhal ajoute que les beautés de la nature étaient presque entiérement inconnues a Voltaire, que Rousseau les mit 4 la mode.
Il disait plaisamment, mais avec sens, que la poésie fran-
liéres opposées, sur la défensive, les poils hérissés et ne se faisant patte de velours qu’avec des précautions infinies; Hugo, plus franc, plus large, ne craignant rien, sachant qu’il avait affaire 4 un ennemi des vers, de l’idéal et du lyrique; Beyle, plus pointu, géné et moins grande nature en cela».
(1) Srrvienswr, Revue de Paris, 15 juillet 1898, p. 417.
¢aise au temps de Henri IV était comme une demoiselle de trente ans, ruinée, montant en graine et qui, apres avoir manqué trois mariages, et pour ne pas rester fille, faisait un mariage de raison avec un yeuf quinquagénaire, ‘M. de Malherbe.
Rotrou lui rappelle Massinger. II loue surtout le Venceslas — dont Julien Sorel cite deux vers a la veille de sa mort — et il regarde l’exposition de cette tragédie comme un des chefsd’ceuvre de la scene francaise :« On a fait depuis Rotrou des Hippolyte, des Cinna, des Orosmane; mais il n’a pas paru de Ladislas ; j’aime a mettre aux prises par la pensée les Bajazet, les Achille, les Vendéme avec ce fougueux Polonais; pour lui tenir téte, il faut aller chercher Hotspur de Shakespeare. »
Retz est Thomme de France qui, a tout prendre, a eu le plus d’esprit : « on ne sent pas,’ comme chez Voltaire, des idées courtes, et il ose dire les choses difficiles a exprimer. »
La Fontaine lui semble le premier poéte de la langue francaise. On ne peut traduire et imiter le bon Champenois, et ceux qui veulent copier son naturel n’attrapent que le niais. Sa fable du pauyre bacheron chargé de ramée est plus émouvante a elle seule que la Merope de Voltaire.
Mme de Sévigné, douce, aimable, nullement méchante, a, toutefois, parlé trop légérement des pendaisons et autres « mesures acerbes » employées par son ami le duc de Chaulnes.
Mme de Lafayette a fait une admirable peinture del’amour : si les chansons que chantaient les filles d’honneur de Catherine de Médicis prouvent par leur indécence incroyable toute la fausseté des moeurs décrites dans la Princesse de Cleves, « plusieurs parties de cette peinture n'ont point été surpassées ; je les compare a certains ciels ornés d’anges par le Pérugin, que les écoles de Rome et de Bologne, si savantes et si supérieures dans tout le reste, n’ont jamais pu faire oublier, »
Stendhal est sévére pour Moliére. On sait qu'il voulait étre auteur comique. Par suite, il juge son grand devancier avec laplomb d’un homme du métier. Il lui reproche de tourner péniblement l’alexandrin, de dire souvent trop ou trop peu,
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duser d’un style figuré qui semble maintenant ridicule. Moliere, dit Beyle au temps de la querelle du romantisme, Moliére fit les meilleures comédies et les plus amusantes qu on put faire pour les seipneurs du régne | de Louis XIV; mais il a eu juste eee le malheur de travailler pour des gens élégants ; il n’a osé « suivre librement les élans d’une imagination folle » ; il imite le bon ton de Versailles et ’impertinence des marquis. Que nous importe aujourd’hui? II n’y a plus de cour; le bonheur ne consiste plus pour nous, Francais, 4 copier les maniéres de la cour, et nous préférons aux graces des marquis l'image naive de nos passions. Comme si Moliére n’ayait pas représenté sous Vhabit enrubanné des marquis et leurs aimables dehors les. passions humaines! Mais on peut en appeler du Stendhal de 1823 au Beyle de 1804 et de 1814. En 1804, Beyle tenait Moliére pour « 'homme qui fait le mieux connaitre le coeur humain », et il assurait-que, par ce quil voyait tous les jours, il comprenait des traits sur lesquels il glissait autrefois quand il lisait ce « grand peintre ». En 1814, il s’éeriait : « Les grands hommes sont comme les sommets des Alpes. Comment avez-vous senti tout le génie de Molicre? En voyant qu’apres cent cinquante ans, il s’élevait encore seul a Vhorizon. » Ila commenté quelques pieces de Moliere, et plusieurs de ses remarques de détail ont du prix. Mais, dans l'ensemble, son jugement est aussi faux qu’injuste. Il dit que Tartufe est un peu froid, que l’action marche lentement, et il propose de modifier Pintrigue en placant a coté de Tartufe un vrai dévot, un vieil évéque pieux, oncle d’Elmire; ce saint prélat, extrémement ménagé par Tartufe, s’effaroucherait de ses maximes et se tournerait contre l’hypocrite sans lui nuire pourtant a cause de la religion. Il met le Mésanthrope au-dessous du Philinte de Fabre d’Eglantine et le compare a un palais magni- s fique construit a grands frais, mais ow l’on s’ennuie. Il prétend que Moliére s’est, dans Georges Dandin, privé dune foule de situations comiques, et que la piece abe Femmes savantes est. trop dénuée de plaisanteries, qu’elle manque de vivacité. Stendhal croit qu'une comédie doit étre gaie d’un bout a Yautre, doit n’offrir que des scénes qui font rire, et il blame
sérieusement Moliére de n’avoir fait que des scénes « fortes», des scenes « probantes » qui donnent un « trés grand plaisir philosophique » (1).
Le jugement de Stendhal sur Moliére lui dicte son jugement sur Regnard. Regnard, extrémement inférieur a Moliére, est plus comique; il fait rire plus souvent et de meilleur cceur; sa satire, moins amére, moins sensée, et partant plus gaie, ridiculise les jaloux, les amants passionnés, les gens de loi fripons, les classes nécessaires et éternelles de la société, tandis que Molieére ridiculise les classes créées par le gouvernement et les moeurs de Louis XIV.
Stendhal ne connait que le Bossuet des Oratsons funébres, et ce Bossuet «nourri des livres saints, comme Fénelon d’Homére et des Grecs» , lui parait employer le plus grandiose des styles, un style qui méle a sa majesté terrible un naturel parfait et une précision admirable. Les tours de Bossuet semblent quelquefois outrés, et lorsque son discours n’est qu'un centon de l'Ecriture, il ennuie les jeunes gens du dix-neuviéme siécle, mais il doit produire un effet contraire sur les croyants.
Bien que les Mémoires de Saint-Simon lui aient gaté l’auteur du Télémaque, Stendhal gotte beaucoup Fénelon, et il relisait
en 1840 avec émotion les Aventures d Aristonoiis. Pourtant, il
n’analyse pas les mérites de son style, la noble élégance, la grace, le charme. Fénelon, dit-1l, a pour systeme de décrire les objets et non les sentiments qu’ils doivent inspirer ; il «rend la nature comme une glace fidele et lui laisse sa variété infinie » ; aussi son style cause des sensations « claires, distinctes, mais pas fortes ».
Il adore Saint-Simon et il I’a toujours adoré; « ¢’a été, avec les épinards, son seul goat durable ». Il dira méme que Saint- Simon est l’unique historien qu’ait eu la France.
La Bruyére est un des écrivains que notre Dauphinois a jugés le moins sommairement. C'est, suivant Beyle, un homme qui sindignerait, s'il ne se retenait pas. Il ne fait pas une
(1) Cf., outre Racine et Shakespeare, passim, les Lettres intimes, 126; Haydn, 4%%. Henri Corvrer, Moliére jugé par Stendhal, 84%, 92, 1341, et plus haut, p- 285, note.
satire amére, mais il ne rit pas non plus. Ce qu'il a de plus remarquable, c’est la vivacité et loriginalité des tours; il offre un «trésor de tours » ; ila traduit d’une maniere piquante des choses communes.
Montesquieu est gentilhomme; il h’a pas osé flétrir les lettres de cachet et demander les Etats généraux; Beyle laccuse méme en 1804 d’avoir flatté les tyrans. Mais son style est le plus rapide, le plus saillant de tous les styles, et Stendhal aime son « condensé», ses tournures vives, originales et un peu familiéres. L’auteur de l'Esprit des lois, dit-il, «nous enseigne avec tout le piquant possible la plus utile des sciences; lire Montesquieu, méme lorsqu’il parle de fiefs, est une féte pour lesprit ». La Grandeur des Romains est admirable. Les Lettres persanes sont un chef-d’ceuvre : l'Europe, en se cotisant, ne pourrait les faire, et rien ne leur est comparable pour le nombre des idées, la concision du ‘style et le comique de la narration. Montesquieu est évidemment un disciple de La Bruyere; mais il a l’esprit beaucoup plus vaste, il a plus de chaleur, et «il introduit la volupté et le comique ».
Voltaire déplut d’abord a Stendhal, et ses écrits lui semblerent un enfantillage. Mais Beyle revint de ce jugement. I] regarde I’historien de Charles XII comme un modéle du genre narratif, et bien qu'il trouve dans ses récits de bataille une «maniére puérile », il loue sa clarté, sa facilité, sa vivacité. Si Voltaire a moins de précision que Montesquieu, moins de force, moins de profondeur, ila plus de légéreté. Rien d’aussi léger que les Quand, les Car et la diatribe sur le docteur Akakia. « On jetterait péle-méle dans un alambic l'Italie, l’Angleterre et l’ Allemagne qu'on ne parviendrait jamais a faire Candide. » Sa correspondance a lallure aisée, — car Voltaire avait passé sa jeunessé parmi des gens de cour, — et il prend avec les grands un ton de familiarité parfaitement noble : « il se met toujours a l’abri de quelque vérité générale dont il est de l’amour-propre du grand de ne pas douter. »
Stendhal analyse assez finement le style de Rousseau. Ce style est « périodique, harmonieux, et tend a produire une
impression constamment forte; il n’a point de moments de
repos, de clair-obscur, et, comme il introduit du sentiment partout, comme il prend intérét a tout, 11 est éminemment propre a attendrir » . Avec les années, Beyle devint plus sévére. Aprés avoir avancé en 1814 que Rousseau était le plus grand des littérateurs du dix-huitiéme siécle et «le premier des Francais pour la belle prose », il le jugea emphatique et illisible. Il Paccusa d’avoir mis a la mode dans le roman le « ton de rhéteur ». 1] lui reprocha d’avoir un style « comédien », un style qui « fayorisait ’hypocrisie » et «donnait de grandes facilités aux sots». Il blama la Nouvelle Héloise : Saint-Preux était un plat personnage, un bavard irrésolu qui n’a du coeur que lorsqu’ila péroré, et Julie, une pédante qui fait de trop longues lettres. Mais les impressions de la jeunesse ne s’effacent pas, et Stendhal se rappela que Julie l’avait jadis enchanté. « Ou trouver, s’écriait-il en 1838, un cceur comme le sien, et faut-il le chercher parmi les héroines de Mme Cottin, de Mme de Staél ou de George Sand? » Il a de méme loué les Confessions avec l’attendrissement du souvenir, et histoire de Mme Basile, la jeune marchande que Rousseau connut a Turin, lui semblait pleine de grace, pleine d’un « naturel divin ».
Diderot est l’auteur de Jacques le fataliste, ce livre auquel il suffirait d’arracher six pages pour en faire un ouyrage incomparable. Ila, comme Rousseau, de l’emphase, mais cette emphase ne vient pas de sa pauvreteé d'idées et du besoin de la cacher; c’est un reste des habitudes de la province, et peut-etre pensaitil qu’il vaut mieux frapper fort que frapper juste. I lui manqua le bonheur d’avoir courtisé dans sa vingtiéme année une femme comme il faut.
Buffon déplait a Stendhal : il lui parait sec, tendu, et pourtant, selon Stendhal, le style de Buffon vise a la majesté, et il conviendrait a un gouvernement. « Pour écrire histoire naturelle, conclut notre critique, le ton doux, tendre, touchant d’un bon Allemand yaudrait mieux que celui de Buffon (1). »
Il aime les Mémoires du dix-huitiéme siécle, et il trouve dans
(1) Voir la plupart de ces jugements A la fin de Racine et Shakespeare, éd. de 185%, p. 299-321.
ceux de Mme d’Epinay, de Collé, de Marmontel — qu’il traite eependant de plat jésuite et de canaille— une amusante peinture du Paris ot des bourgeois fort riches et des fermiers généraux bien élevés, fils des grossiers Turcarets, recevaient les eens de lettres a leur table. II regarde les Considérations de Duclos, ce « livre desséchant » , comme le code civil de cet ordre de choses, comme un procés-verbal des mceurs francaises.
Delille n’est qu’un habile ouvrier et rien de plus ; il connait la coupe du vers, et Beyle se rappelle volontiers le morceau de la péche a la ligne. Mais il n’écrit qu’en énigmes, et si nous le isons aujourd’hui, c’est pour le plaisir de deviner des rébus, et de voir comment il dit pressoir en style noble. Que de descriptions il entasse dans son poeme sur la P7tié! Que ses personnages épisodiques sont pales et décolorés! Et Paris admirait cela en 1804!
Stendhal fait tres grand cas de Sedaine et surtout de Fabre d’Eglantine. Il lui semble que Sedaine atraité dans le Déserteur a peu pres le méme sujet que Rossini dans la Pie voleuse; mais Sedaine a su éyiter ce que la Gazza a de triste et de noir par la création du caractére de Montauciel, « une des choses les plus difficiles que l’art dramatique ait osé exécuteren France» . Selon Beyle, si Sedaine était né avec deux cents louis de rente, la littérature francaise compterait un génie de plus; « mais la protection d’un ministre pouyait réparer les torts du hasard; il fallait payer a Sedaine chacun de ses opéras six mille frances » .
Quant a Fabre, Beyle disait en 1805 que l’auteur de I’ Orange de Malte était le plus grand génie littéraire du dix-huitiéme siecle. Qu’en savait-il, puisque l’ Orange de Malte n’ajamais été jouée ni publiée? Mais il avait appris de Maisonneuve que Fabre y représentait un évéque exhortantsa niéce a devenir la maitresse du roi, et cette scene lui paraissait la plus superbe. du monde. La méme année, le Philinte de Moliére l’enflamme d’enthousiasme pour la vertu; il assure que Vensemble est « énergiquement beau » . L’an d’aprés, il en rabat; il reconnait que la piéce serait bonne si lon y faisait des coupures, si l’on « éclaircissait les raisonnements » ,$10n la «traduisait en beaux vers », c’est-a-dire si elle était corrigée d’un bout a l'autre.
Il a bien saisi et rendu le talent de plusieurs écrivains du dix-neuviéme siécle, de Xavier de Maistre, d’Andrieux, de Lemercier, de Jouy, de Courier, de Béranger.
Xavier de Maistre a imité Sterne dans le Voyage autour de ma chambre sans profondeur et sans génie : il a le grand défaut de faire de lesprit a propos de tout et de rappeler Dorat et les minores du temps; il n’ose jamais étre simple. Mais il est de Chambéry; il a une sagacité qui ne tombe pas dans la lourdeur; « on sent que la finesse italienne a passé par la». Dans lExpeédition nocturne autour de ma chambre il a perdu de son affectation et acquis dela fermeté. Sa nouvelle intitulée les Paysans du Caucase est un chef-d’ceuyre, un tableau dans le genre de René ou de Paul et Virginie, du Walter Scott adouci, arrangé a Pusage des femmes d’une cour raffinée.
Andrieux est un disciple de Voltaire, ingénieux, spirituel ; il doit plaire aux étrangers; il enchanterait Frédéric, si Frédéric vivait encore; mais s'il a du gout, il est sans force, et il ne convient plus a la génération actuelle.
Lemercier est, comme l’a dit Talleyrand, la moitié d’un homme de génie. Ses tragédies sont écrites en un style barbare, en vers énergiques, mais durs et incorrects. Il a pourtant des éclairs, et son Pinto. est une excellente comédie. La plupart de ses ouvrages sont mauvais, et l’on remarque cependanta chaque page qu'il pourrait faire mieux s'il n’était poursuivi par un esprit malin. Sans une attaque de paralysie qu il eut dans sa premiere jeunesse, il aurait peut-étre égalé Corneille.
Jouy, raconte Beyle, a pris le nom de son village natal. I] s’appelle Etienne; mais il a été fort bel homme, et il avait cette «effronterie francaise que les pauvres Allemands ne peuvent concevoir». La gouvernante de Pondichéry le fit souslieutenant, et il se battit trés bien dans les Indes. II eut en ce pays une terrible aventure. Un jour, pour s’abriter de la chaleur, il entre avec un ami dans un temple; il y trouve la prétresse, et il juge plaisant de la rendre infidéle 4 Brahma sur ‘Vautel du dieu : les Hindous accourent, coupent le poignet et la téte a la vestale, scient en deux le camarade de Jouy; mais
lui put s’enfuir. Depuis il a été l’auteur a la mode, et apres son Ermite de la chaussée d Antin « si bien adapté a l’esprit des bourgeois de France et a la curiosité béte de Allemand », il s’est cru le successeur de Voltaire. Il a fait des vaudevilles et des tragédies, Tippo Sab et Sylla. Son Tippo Saib est tombé malgré ses intrigues infinies. Son Sy/la a réussi. Mais dans Sylla, il a imité ce Shakespeare auquel il avait dit de plates injures; il a osé peindre un grand caractére en lui prétant des mots simples; il a abandonné plusieurs absurdités du théatre francais, les témoins postiches et les confidents; ses vers sont moins admirables, moins pompeux, moins épiques que ceux de Britannicus, mais ils sont plus vifs. Stendhal se moque des opinions politiques de Jouy qui ne devint libéral farouche que parce que les Bourbons lui refuserent la croix de Saint-Louis. Il se moque de sa Morale appliquée a la politique : Jouy a composé des livres aimables et amusants qui n’ont aucune profondeur, et que les gens instruits ne lisent pas parce quils ont lu ailleurs les mémes choses et mieux exprimées. Mais il plaint la vieillesse de Jouy : aprés «la gloire extravagante de l’age mur », linfortuné a été raillé, conspué, et les romantiques « qui n’ont pas autant d’esprit que lui le font passer pour le Cotin de l’époque » .
Courier qui méprise lintrigue et le puff; Courier qui marche lentement, mais d’un pas assuré, vers la gloire; Courier qu'un juge appelle « cynique » parce qu'il pense, parce qu’il a de Vénergie et de la nouveauté dans ses saillies, Courier est I’écrivain de la Restauration qui connait le mieux les finesses de la langue, homme de France qui depuis Voltaire a mis dans un pamphlet la malignité la plus piquante et la meilleure verve de plaisanterie; on l’a tenu en prison, mais personne en Europe ne l’égale, et il est lu méme Aa Pétersbourg.
Béranger est peut-étre le plus grand poete de la France, et il a été « un des plus puissants leviers qui aient chassé les Bourbons » . I] ne laisse échapper aucune circonstance mémorable, aucune émotion de opinion publique sans la célébrer. Ses chansons expriment ce que tout le monde pense a Paris;
ce sont des odes nationales; mais trop souvent il est obscur.
Citons enfin un jugement piquant sur Cousin et l’éclectisme. Stendhal a raillé — dés 1829 — cette philosophie appuyée et pronée par tout ce qui émarge au budget : « Pour étre bon philosophe, il faut étre sec, clair, sans illusion, et non parler élégamment de brillantes chiméres. »
Les jugements de Beyle sur la littérature allemande n’ont pas la méme valeur. Ses contemporains croyaient qu il la connaissait, et il faisait semblant de la connaitre; il assurait qu il avait étudiée a Brunswick, ainsi que la langue. Mais il avait la légereté routiniére du Frangais, et, malgré ses affectations de cosmopolitisme, c’était un de ces hommes de la Révoiution quil a peints dans la Vie de Napoleon et qui regardaient les Francais comme les seuls étres raisonnables et les habitants du reste de Europe comme des imbéciles. Jusqu’a son dernier jour il a dit couramment béte comme un Allemand.
Aussi, s'il rapporte qu'un Florentin conspirait en 1293 pour la liberté, il ajoute qu’en 1816 l’Allemagne « n’est pas encore -a cette hauteur», et pourtant il raconte quelques pages plus loin que la grossiereté des agents frangais « a donné bien des affiliés a la société de la Vertu (1)». Il écrit sérieusement qu’au dela du Rhin, nombre de jeunes filles meurent d’amour et de phtisie, que les amants se tuent a tout propos, qu’ils sont kantistes jusqu’aux genoux de leur maitresse, et, apres avoir dit en 1814 que les étudiants sont mélancoliques et scrupuleusement exacts a leurs heures de travail, il affirme en 1829 sur la foi de |’Anglais Russell qu’ils ne font que s’enivrer de biere et que se battre en duel selon d’amusantes pratiques.
Quoiqu’il ait vécu pres de trois ans en Allemagne, il n’a jamais su Vidiome du pays (2). Il vit plusieurs fois Iffland sur
(1) Le Tugendbund. Cf. Histoire de la peinture, 48 et 235,
(2) Voici des fautes topiques qu’on peut stirement attribuer 4 Beyle et qui prouvent son ignorance : il croit que le Kehraus, le branle, le dernier tour de danse, signifie « ballet de la maison », et il traduit Echartsberga par « la montagne d’Hécate », parce quiil a entendu Ekatesberg. (J. pe Mitty, le Voyage a Brunswick, 115; Souv. d’égotisme, 224.)
la scéne de Berlin, et il juge que l’acteur a beaucoup de naturel dans le genre sentimental et beaucoup de naiveté dans le comique; mais sarement il ne l’a pas compris. En 1831, a Trieste, il trouvait vingt gazettes allemandes, et il passait ses soirées dans une maison dont les hétes ne parlaient que la langue de Schiller; il résolut de donner un coup de collier et @arriver enfin'a savoir le deutsch; mais il quitta la ville, et Vallemand resta pour lui un « croassement de corbeaux » .
Il ignore donc la philosophie de l’Allemagne et l’apprécie dans les termes les plus dédaigneux et les plus vagues. S’il parle une fois du « noble stoicisme » de Fichte, s'il consent a voir dans Kant, Fichte, Schelling et autres des hommes supérieurs, il leur reproche de n’ayoir fait que de « savants chateaux de cartes ». I] déclare que Kant ne s’est pas toujours compris lui-méme, qu’on ne le comprend qu’avec difficulté, que ce professeur de Kénigsberg exprime des vérités si simples que ce n’était pas la peine de les dire, et que ces vérités sont mélées d’absurdités nombreuses. I] avoue que la philosophie allemande renferme une « haute sublimité morale » ; mais~ il la qualifie de « poésie obscure et mal écrite », et il prétend que les systemes d’outre-Rhin et les traités « sur ce que nos voisins appellent l’esthétique » sont des poémes en langue algébrique qui s’accordent a mépriser profondément l’empirisme, des billevesées inventées avec plus ou moins d’esprit et imagination, mais quil faudrait soumettre au creuset de Yexpérience. Il plaint les jeunes étudiants qui se laissent séduire par ces vaines subtilités : « pendant que leurs ames candides s’enflamment de l'amour de la vertu, on profite de ce. moment d’entrainement pour leur faire accepter cette logique ridicule. »
Stendhal connait un peu mieux la littérature des Allemands; mais il ne la connait guére que par oui-dire ou par des traductions. C’est ainsi qu’ila lu plusieurs romans d’Auguste Lafontaine, etles Nouveaux Tableaux de famille V ont charmé, réconcilié avec les Allemands : « Est-ce que vraiment quelques-uns d’entre eux auraient de l’esprit? » Or, Lafontaine est fade et ansipide.
* CHAPITRE XIII 3cT
Il écrit que des brochures comme celles du colonel Massenbach forment une langue parce que l’auteura pour but d’expliquer clairement ses idées et non de montrer qu'il a de lesprit. Mais le colonel Massenbach n’est ni clair ni simple; il est
-emphatique, confus; done Stendhal ne I’a pas lu.
Un jour, a Brunswick, en 1807, Beyle veut savoir au juste ce que c'est que la fameuse ballade de Lenore, et il prie un Allemand de la lui traduire littéralement; mais bien qu’elle lui semble trés touchante, il ne connait exactement que la moitié du texte, et le traducteur lui résume le reste en conversation.
Hl lit devant l’Apollon du Belvédere la célébre description de Winckelmann. « C’est, dit-il, du phébus allemand, le plus plat de tous. » L’ingrat! Il oublie qu’il doit 4 Winckelmann son brillant pseudonyme. Winckelmann est né dans la ville prussienne de Stendal, et Beyle a pris ce nom en y insérant une A qui lui donne un air romantique. Mais Winckelmann est-il un diseur de phébus, et « faisait-il de l’emphase sur | Apollon »?
Stendhal cite encore le satirique Lichtenberg : « l’esprit de Chamfort, dit-il, est entré dans ce professeur allemand », et, en -parcourant un musée, il voudrait invoquer l’ombre du mordant critique et luidemander un mot spirituel pour chaque tableau. I] ne connait donc de Lichtenberg que son commentaire d’Hogarth.
I] cite Collin dont les vers offrent un « précieux caractére de réalité » et « le bien-dire, cousin germain du bien-faire ». Mais évidemment, il ne l’a lu ni dans le texte ni dans une traduction, car il n’écrirait pas que les chants du poéte autrichien improvisés en 1809 a l’approche de l’armée frangaise sont « sublimes » et « respirent une ardeur vraiment martiale » .
Sil parle du Joweur d'Iffland, c’est pour se moquer en deux lignes du héros qui fait cing ou six prieres a Dieu et tombe une ou deux fois en pamoison.
Une tragédie allemande qu'il estime et loue, c’estle Luther de Zacharie Werner. II la regarde comme un chef-d’ceuvre, comme le plus fidéle tableau de l’Allemagne du seiziéme siecle, comme la plus belle piéce parue depuis Shakespeare, et il croit
qu’on ne peut plus l’oublier aprés l’avoir lue. Quel éloge exagéré! Beyle n’a pas vu que cette tragédie n’est qu'un bizarre mélange de mysticisme et de fantaisie sentimentale. Selon lu, le fougueux, le passionné, l’intolérant Werner était !homme capable de peindre Luther. Le contraire est vrai : le faible et inconstant Werner n’était pas capable de représenter Luther dans sa vigueur et son male héroisme. Beyle a fort bien dit que la Réforme est la plus grande action des temps modernes, et que lame généreuse, bonne, irascible de Luther porta les peuples a douter de Rome; mais ce Luther-la ne revit pas dans louvrage de Zacharie Werner.
Stendhal aime Schiller; il le nomme le spirituel éleve du erand Shakespeare; il le met au-dessus de Goethe. « Les Allemands, dit-il, n’ont qu’un homme, Schiller. » On peut toutefois se demander s'il l’a sérieusement lu. Il a quelque raison de penser que |’Histotre de la guerre de Trente ans est « d'une emphase ridicule », qu'il y a loin de la 4 Hume et a Voltaire, et Schiller a sans doute esquissé le caractére vénitien « avec toute la grace et l’effet possible » dans les Mémoires du comte d O***, Mais Stendhal se trompe lorsqu’il assure que Schiller imite Racine et que ses personnages, comme ceux de Racine, s'interrogent et se répondent par des tirades de quatre-vingts vers, que Schiller seul a compris Jeanne d’Arc, «cet étre presque surnaturel, produit singulier du moyen Age, expression de ses folies comme de ses passions les plus héroiques » ; que Schiller a « déraisonné sur le sublime », que le caractére de son Guillaume Tell est antique et vraiment grand. Au fond, il n’a pas d’opinion arrétée sur Schiller : tantét, lorsqu’il exprime cette idée que nombre d’auteurs créent sans savoir comment, il dit que Schiller a fait deux ou trois excellentes tragédies comme Wallenstein tout en ayant sur le sublime des idées dignes de Victor Cousin; tant6ot il éclate et déclare que Schiller l’ennuie, qu’ « on yoit le rhéteur » .
Quant a Goethe, Stendhal le nomme a peine. Lorsqu’il passe a Weimar, il cherche des yeux non la maison du poéte, mais le chateau du Belyédére ot Mounier, le pére de Victorine, avait dirigé de 1795 a L801 un établissementd’éducation. Il liten 1810
la traduction frangaise des Affinités électives et trouve que l’auteur « pourrait toucher davantage ». Il reproche a Gcethe davoir été courtisan: « Voyez sa Vie écrite par lui-méme et particuliérement histoire de l’expédition de Champagne ; voila ce que gagnent les hommes de génie ase rapprocher des cours! » Etil ajoute, fort injustement, que « Rossini, pauvre artiste italien, a cent fois plus de dignité dans sa maniére de penser que Geethe, philosophe célébre ». Il juge l'autobiographie de Goethe ennuyeuse, et y découvre des passages dont la niaiserie ne serait pas permise en France : « Quel ridicule chez un homme qui se croit assez important pour vous apprendre en quatre volumes in-quarto de quelle maniére il se faisait arranger les cheveux a vingt ans et qu'il avait une grand’tante qui s'appelait Annchen! » Selon Beyle, il faudrait réduire a deux les vingt tomes de Goethe. Il n’ignore pas que les Allemands le pronentetl’élevent aux nues. Mais quoi? Les Anglais vantaient Shakespeare; les Francais vantaient Voltaire ou Racine; les Allemands, n’ayant personne a vanter, ont proclamé Goethe leur grand homme. Or, quels sont les titres de Goethe? Werther, et pas autre chose. Vous me citerez Faust. Mais le Faust de Geethe vaut moins que celui de Marlowe : le héros, bien qu il ait le diable pour auxiliaire, fait ce que nous avons tous fait a vinet ans, il séduit une modiste!
Schlegel est pareillement maltraité. Stendhal loue son Cours de littérature dramatique, et notamment les pages consacrées a Shakespeare, qui forment, suivant lui, la « partie brillante» de louvrage, et aux poétes de la Gréce antique : si Schlegel est parfois un peu vague et trop enthousiaste, il connait admirablement son sujet. Mais lorsque Schlegel ose critiquer Molieére et Racine, Stendhal le persifle etle bafoue. Schlegel estle Lilliputien qui blame la taille de Gulliver; il a de la science, mais il manque de goat; il est Allemand, et les Allemands méprisent ce qu'ils n’ont pas; leur génie froid et toujours monté sur des échasses est insensible a la finesse et aux graces du poéte comique,
Beyleregarde donc les Allemands comme inférieurs aux Francais dans tous les genres. Mais, bien qu'il accuse Niebuhr
d’avoir « offusqué les commencements de l’histoire romaine par des billevesées » , il croit les Allemands plus savants, plus profondément versés dans la science de l’antiquité. La France, dit-il, n’a pas la moindre idée de l’antique : nulle part on ne connait moins les Grecs; ce qu’on y publie sur Athenes et Rome « est A mourir de rire »; le seul pays ou l’on connaisse le grec, c’est Goettingue, etl’onne se doute de histoire ancienne qu'en Allemagne (1).
Beyle écrit une fois que le destina donné l’esprit comique a la France, les arts a I'Italie, la science a |’Allemagne, la raison a l’Angleterre, et il ajoute que la supériorité logique des Anglais les met « a cent piques au-dessus de ces pauvres gobe-mouches d’Allemands qui croient tout », qu il trouve plus d’idées nouvelles dans une page anglaise que dans un in-octavo frangais : «rien ne peut égaler mon amour pour la littérature des Anglais, si cen’est mon éloignement pour leurs personnes. »
Shakespeare est son idole. Il la d’abord connu dans la traduction de Letourneur, qu’il jugeaita tort excellente, puis il l’a lu dans le texte tant bien que mal. Mais ses jugements sont assez vagues : Shakespeare est divin, Shakespeare est un erand homme, Shakespeare a «une grande étendue didées» et «uneimmense variété de tons et de styles » ; Shakespeare peint «les mouvements de l’ame avec une profondeur étonnante » ; c'est « celui des poetes modernes quiale mieux connu le secret des passions humaines ». Rarement il apprécie les ceuvres. Il dira simplement qu’il y a de la gaieté dans Henri V, que la piété filiale de Cordelia le console de la folie de Lear, qu’on ne peut apres Macbeth « faire de la terreur d’assassinat » , qu Othello est pour nous un-personnage réel, historique, et son nom le synonyme de lajalousie passionnée. II tient la Tempéte pour une ceuvre médiocre. Sa piece de prédilection, peut-étre parce qu'il l'alue tres attentivement et analysée plume en main, c'est Cymbeline, etil ne cesse de citer, de louer Imogéne, cette
(1) Voir aussi sur ce point A. Kontz, De H. Beyle sive Stendhal litterarum
germanicarum judice.
“amante pure », ne concevant que son amour, capable de mourir pour son amant, cette « jeune premiére » si gracieuse et 1 vraie, si douce, si résignée, et qui se plaint sans accuser personne. Au demeurant, trés peu de Francais ont avant Stendhal goaté Shakespeare, et il faut lui tenir compte de cette fine remarque qu’on lit dans Racine et Shakespeare : « Ve tragique anglais a admis en de justes proportions les beautés de la nature : Antoine dans ses discours au peuple romain sur le corps de César, et Banquo dans ses réflexions sur la situation du chateau de Macbeth et les hirondelles qui aiment a y faire leurs nids. »
Il nomme Fielding un grand peintre, et ila reconnu la portée de son ceuvyre, ce qu’ellea d’original, ce qu’elle a de vigoureux et de sain dans son réalisme. Tom Jones lui semble étre aux autres romans ce que |’Jliade est aux poémes épiques. De méme qu Achille et Agamemnon, les personnages de Fielding paraissent aujourd’hui trop primitifs parce que les bonnes maniéres ont fait de tels progrés que chacun doit déguiser ses appétts naturels : c’est ainsi qu’en un passage de Tom Jones un rat de cave, ancien laquais, assistant dans une grange a la représentation d’une tragédie, trouve que l’acteur qui joue le roi n’a pas l’air assez noble.
Le style de Gibbon « impatiente » Stendhal; mais Gibbon a lu les originaux et fait un « rapport important »; s'il a tort d@abhorrer le détail, il dit toujours ce qu'il croit vrai.
Stendhal avait d’abord admiré Walter Scott. I] définissait ses romans « de la tragédie romantique entremélée de longues descriptions », et il louait ces descriptions parce qu’elles préparent et soutiennentle récit. « Quoide plus déshonoré en 1805 que le roman historique, tel que Mme de Genlis venait de le montrer dans le Szége de la Rochelle? Sir Walter Scott a paru, et le monde a trouvé un nouveau plaisir que les critiques croyaient impossible. » Il nommait Mozart le Walter Scott de la musique. I] assurait que Louis XI vit et respire dans Quentin Durward comme HenrilV dans |’ Histoire d’ Agrippa d’Aubigné ; qu’Ivanhoé représente d’aprés nature dans le templier Boisguilbert les farouches chevaliers du moyen age; que, des la premiére page d'Jvanhoé, la narration est portée, étayée par la
description du soleil dardant ses rayons a travers les arbres qui cachent habitation de Cédric le Saxon et dans la clairiere de la forét sur les singuliers vétements du fou Wamba et du porcher Gurth. Mais peu a peu il fut moins indulgent. I jugea que la prose de Walter Scott est bourgeoise, pesante, prétentieuse, dépourvue d’élégance; il jugea que’ écrivain anglais n’ayait pas su retracer l’amour.: cette passion était comme décolorée dans les romans de Walter, elle n’avait ni ton ni énergie, et le baronnet l’avait étudiée sans doute dans les livres au lieu de l’étudier dans son propre cceur. I] finit méme par trouver Scott «un peu grossier et un peu brut» . Ces éternelles descriptions de costumes l’ennuyaient, le fatiguaient. I] est plus facile, remarquait-il, de décrire la mise des personnages que de dire ce quils sentent, plus aisé de peindre l’habit ou le collier de cuivre d’un serf que d’exprimer avec justesse les mouvements de lame. Lui aussi invoqua la vérité historique. Il déclara que ces récits du quatorzieme siécle étaient d’une fausseté complete : «les héros, si brusques, si égoistes, si grossiers, si profondément raisonnables de ce siecle de fer, dans lequel la moindre erreur de calcul pouvait étre punie de mort, sont remplacés par des étres factices, pétris de la générosité du dix-huitiéme siécle et dont Punique affaire semble étre d’exagérer la terrible grimace quils doivent faire lorsqu’ils paraissent revétus de leur armure. » Il comprenait toutefois l’influence que Walter Scott avait exercée surl’histoire. L’Ecossais, conclut-il, a suscité des imitateurs en grand nombre; quiconque visait a la célébrité littéraire publiait son roman a la Walter Scott : Salvandy, Alonzo; Trognon, Childebert III; Kératry, le Dernier des Beaumanoir ; on croyait attraper le succés en employant deux pages a décrire la yue que le héros avait de sa fenétre, deux'autres pages a reproduire son habillement et encore deux pages a représenter la forme de son fauteuil; mais Walter «nous a ouvert les yeux sur les beautés de nos anciennes chroniques » .
Beyle parle peu des ceuvres de Byron, etilles jugeavec assez de défaveur. Elles ’avaient d’abord enchanté. II juge en 1816 que Byron vient immédiatement aprés Shakespeare dans le genre d’exprimer des passions fortes et tendres. Il admire les
derniers chants de Don Juan et notamment l’assaut d'Ismail. I cite dans les Promenades les strophes de Childe Harold sur le gladiateur mourant. Il trouve que Byron ale style beau comme le style de Racine, etil loue dans Parisina la fraicheur du coloris. Mais insensiblement il se refroidit; il ne voit dans don Juan
qu'un « jeune homme insignifiant sur lequel se précipitent
toutes sortes de bonheurs invraisemblables » , qu'un Faublas « auquel les alouettes tombent toutes roties », et il finit par dire que Byron a composé « quelques héroides sublimes, mais toujours les mémes, et des tragédies mortellement ennuyeuses ». Il analyse plus longuement le caractere du poéte qu'il avait vu, ainsi que la comtesse Guiccioli, sur le sol italien. II représente la dame comme une grosse blonde, trés fraiche, chaussée de souliers de satin rouge, étalant ses blancs appas. Quant a Byron, c'est un homme assez petit qui boite un peu, mais tel que doit étre l’auteur de Lara, etil a des yeux superbes. Stendhal lui reproche d’avoir fait le « vil calcul» de contenter a la fois les classiques et les romantiques, ceux-ci par ses ceuvres et ceux-la par l’éloge de Tasse. Il remarque en lui beaucoup de vanité, la crainte puérile de sembler ridicule, et un peu de cette hypocrisie que les Anglais appellent cant. Plus fier de sa noblesse que de ses vers, sensé deux ou trois fois par semaine dans des accés de cinq ou six heures et répandant alors des pensées neuves et des sentiments généreux, mais trop souvent Anglais et lord, tres hautain, tranchant du grand seigneur, exprimant sur les femmes une foule d’idées fines et justes parce qu'il avait eu besoin de leur plaire et de Jes tromper, ignorant les hommes parce qu'il les avait toujours tenus a distance, misanthrope, aigri par l’ostracisme dont l’avait frappé la société britannique, s’adoucissant au contact des Italiens, destiné, s'il était revenu de Grece, a s’élever encore, parce qu’en négociant avec les chefs et en tachant de mettre la paix entre Mavrocordato et Colocotroni, il eit augmenté sa connaissance du coeur humain, tel était Noél Byron (1).
(1) Voir surtout l'étude Lord Byron en Italie dans Racine et Shakespeare, 261-285, et Corr., I, 273.
Ce portrait de Byron passe pour un des meilleurs morceaux de l’ceuvre littéraire de Stendhal, et c’est lui peut-étre qui le premier en France ait cité du Shelley — en 1832 :
« Je-ne respirais qu’en soupirant. » I] avait accompagné Shel- | ley & Bologne dans une visite 4 Mezzofanti, et il le qualifie-
de grand poete, le nomme « cet. homme si extraordinaire, si bon et si calomnié »; en un de ses testaments, il souhaite d’étre enterré dans la pyramide de Cestius, « pres de son ami
Shelley ».
Ce que Stendhal connait peut-étre le mieux, c’est la littérature et la langue de I'Italie.
I] croit 4 tort que si la Péninsule devenait libre, les discussions des deux chambres et la littérature de la capitale donneraient a l’Italie une langue une et fixe. Mais il a compris et montré que de grandes différences séparaient en ce pays la langue écrite des langues parlées; que la langue écrite, artificielle et semblable a une langue morte, était tiraillée entre les imitateurs du treizieme siecle, les partisans de la clarté francaise et les fervents des -dialectes; que Botta faisait rire en nommant le nord d'une ile la parte diretana.
Il a remarqué que la prose italienne a de trop longues phrases, que Boccace l’a formée sur le modéle de la prose de Cicéron, et qu’a force de vouloir étre claire, elle tombe dans la prolixité; que l’Italien est ordinairement aussi verbeux que Allemand est obscur : « Quand un Milanais discute, il est serré comme Tacite; des qu'il écrit, il veut faire de belles phrases toscanes, et il est plus bavard que Cicéron. »
Il distingue Vitalien de jadis et celui de son temps. « Le bel
italien d’aujourd’hui, c’est le style de Lemontey comparé a celui de d’Aubigné et de Saint-Simon », et Stendhal ajoute qu'il a plus d’élégance et plus d’enchainement, mais qu il rend les pensées avec moins de hardiesse et de vigueur.
Il note que les Italiens de son époque ne font qu’imiter : le poéte imite Dante; le prosateur, Boccace; Vhistorien, Machiavel.
Lorsqu’il était enfant, il avait feuilleté dans la bibhothéque
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de sa mére un exemplaire de Dante, et il fait un grand éloge du poéte. Le président de Brosses le trouvait profondément triste et ne le goutait guére. Stendhal assure qu il le sait par cceur, et qu’en lisant un vers, il se remémore celui qui suit. Mais il ne cite guére que des morceaux connus,. lhistoire d’Ugolin, «la plus terrible poésie qui existe» , ’endroit du Purgautoire ou parle Pia Tolomei de Sienne, et cette pensée, qu'il n’est pire misére que de se rappeler les temps heureux dans les jours de douleur. Stendhal prétendait toutefois que Dante avait tort, et que les souvenirs des temps heureux sont partout et toujours le bonheur.
Il juge le style du Décameéron ennuyeux; mais Boccace lui parait un peintre fidéle des mceurs de son époque.
Il loue certains épisodes de la Jérusalem délivrée, comme Varrivée d’Herminie chez les bergers,« une des situations les plus célestes » qu’ait inyentées la poésie moderne. Pourtant il reerette que Tasse ait, en retracant le coucher du soleil, parlé d’Apollon, de char, de cheyaux et de tout l’oripeau mytholoeique; si l’on effacait du poéme trois cents vers de cette espece, «le coloris de-Tasse serait aussi pur que celui de Virgile, et son dessin divinement supérieur. » Et, une autre fois, il s’écrie dans un transport d’enthousiasme : « Quel divin poete quand il oublie d’imiter! Quelle tendresse! Quelle mélancolie guerriere! C’est bien le sublime de la chevalerie. Comme cela est pres de nos cceurs et vieillit les héros secs et méchants d’Homére! ”
Il a lu Machiavel qui semble enseigner dans le traité du Prince «Vart d’escamoter la liberté aux citoyens d’une ville », et il lui reproche de passer sous silence les bouffées de sensibilité, les accés de passion folle qui font a limproviste oublier toute raison 4 ces hommes du quinzieme siecle en apparence calculateurs et impassibles Mais, selon Stendhal, Machiavel égale Montesquieu, et sa gloire durera peut-étre plus longtemps parce qu'il est abhorré, parce qu'il « a pour lui la haine furibonde des fripons que Montesquieu a ménages ». D’ailleurs, il a fait la Mandragore, et Beyle porte sur cette ceuvre un jugement remarquable : « C’est une lumiére qui éclaire au
loin; il n’a manqué a Machiavel pour étre Moliére qu'un peu plus de gaieté dans l’esprit (1). »
Goldoni est peut-étre le poéte le plus naturel qui soit. Mais il composait vite des comédies d’une belle médiocrité, et s'il a toute la vérité d’un miroir, il n’a pas d’esprit. Il a exercé son talent sur des malheureux dont les mceurs sont si basses qu'on ne peut rire a leurs dépens. Evidemment, il a craint de peindre la vie des nobles vénitiens qui l’auraient enterré sous les Plombs sil s’était avisé de les outrager, et il se borne a montrer des maitres de maison qui mettent leur argenterie en gage et empruntent six couverts lorsqu’ils donnent a diner. II a fait des peintures flamandes; il retrace la volupté du petit peuple avant la chute de la République.
Beccaria ose penser par lui-méme. Son traité du style, rempli d’une haute philosophie, est plus original que son livre sur les délits et les peines. Mais ce que Stendhal loue surtout en lui, c’est que, recu a bras ouverts par la société de Paris et sur le point d’étre 4 Ja mode, Beccaria se dérobe, s’enfuit au galop a Milan de crainte d’étre oublié par sa maitresse.
Verri, intime ami de Beccaria, a répandu des choses neuyes dans sa théorie du bonheur, et il exprima dans ses Méditations sur l'économie politique des idées originales et vraies que J.-B. Say a mises en ceuvre. Son Histoire de Milan, écrite sans affectation, avec toute la bonhomie du pays, mais avec toute la défiance d’un Italien, respire le bon sens et la douceur de la société milanaise de son temps. De concert avec Beccaria et sans se soucier, ainsi que lui, des enjolivements du style et des succés de salon, ila publié, sur le modéle du Spectator d’Addison, le journal le Café, et « comme le soleil est plus chaud et la pruderie plus faible 4 Milan qu’a Londres, il y a plus de passion et plus de gaieté dans le Café que dans le Spectateur » .
Parini, le célebre auteur du Giorno, nommé professeur de littérature par le gouvernement autrichien, donna des lecons
(4) Taine s’est souvenu de ce mot; il dit que « peut-étre au dix-septiéme siécle et en France, Machiavel ett été Moliére» .
de-bon sens et de vertu aux Milanais des hautes classes, et il est supérieur a Boileau.
Presque tout ce que Stendhal a dit d’Alfieri est tiré de la Revue d’Edimbourg. Mais quelquefois il parle en son nom propre. Il avait jadis aimé le sombre poéete; il jugeait son Oreste sublime, et en 1811, dés qu il arrivait 4 Florence, il courait voir sa maison sur l’Arno et sa tombe a Santa Groce. Peua peu. cet enthousiasme se refroidit. Alfieri, écrit Beyle, a fini par se soumettre aux préjugés contre lesquels il rugissait d’abord; Vinsolence des commis de la douane qui lui demandérent son passeport a Pantin, et le vol de sa bibliothéque, réveillérent dans son coeur tous les préjugés nobiliaires, et il déclara que pour avoir du génie, il fallait étre né gentilhomme : c’est le poéte aristocrate par excellence. D’ailleurs, il « outre le systeme de Racine ». Il exprime bien la haine, cette passion qui dominait son ame, mais il a créé des personnages aussi faux que ceux de Métastase dont il disait tant de mal, et si ses tyrans, comme son Philippe II, sont excellents, ses princesses sont des pédantes insupportables. Au total, sa poésie manque de vie, et il n’a composé que des tragédies de college : on sent, conclut Stendhal, qu’il n’a jamais commandé une compagnie ni administré une sous-préfecture!
Le Jacopo Ortis de Foscolo est une lourde copie du Werther : lauteur croit étonner le lecteur par un style boursouflé, et son héros parait tout fier de dire de belles phrases. Il y a de la chaleur dans ses Sepolcri; mais cette chaleur, souvent factice, -essemble trop a de la rhétorique, et la versification, bien que brillante, manque d’onction et de charme. « Comme Monti, il ne pense pas beaucoup. »
Monti, enfant impressionnable, « digne girouette qui n’a changé de parti que quatre fois seulement», et qui souvent ne pensait pas un mot de ce qu'il publiait, ultra-fanatique dans sa Bassvigliana ov il célébra comme un haut fait Vassassinat de ce pauvre Bassville qu'il connaissait et qu’il avait renseigné, plus tard, patriote exalté, chantant en 1814 le retour d’Astrée exilée par les Frangais et ramenée par Metternich, dépourvu de toute logique et pourtant, lorsqu’on le mettait en colere
sur quelque question, déployant une sublime éloquence, Monti a décrit la mort de Lorenzo Mascheroni dans les plus beaux vers que le dix-neuvieme siécle ail vus naitre. C’est, dit Stendhal, le Racine de I’Italie, et il a du génie dans l’expression; c’est, dit-il aussi, Dante ressuscité, et il rappelle que certains l’ont nommé tl Dante ingentilito, un Dante plus noble et plus pur.
Manzoni est un dévot qui traduit Lamennais et réfute les impiétés de Sismondi. Par la pitié et la sensibilité qu'elle respire, par la concision pittoresque, sa piéce sur Carlo Imbonati est un des plus beaux morceaux dont puisse s’enorgueillir la poésie moderne. Ses hymnes sacrées se laissent lire malgré la « tendance antisociale et vénéneuse »- Ila le charme, ilace touchant naturel qui plait aux délicats et les enchante «comme le son d’une musique suave qui fait penser doucement aux choses d’une autre vie ». Sa Mort de Carmagnola, ou se trouve la plus belle ode du dix-neuviéme siecle, J fratelli hanno uceiso li fratelli, a le grand mérite de « faire pamer » toute une nation. Manzoni a saisi le moment. Depuis douze ans les jeunes poétes de I’Italie se creusaient la cervelle pour composer une tragédie différente des tragédies d’Alfieri, et ils n’avaient rien trouvé, Manzoni a réussi 1a ow ils ont échoué. II est vrai que la force lui manque : uténam fuisset vis! et que dans Adelchi comme dans Carmagnola sa faiblesse pour les développements, pour les trades, l’emporte au dela de toutes les bornes; son dialogue se traine; ses personnages semblent « arrétés par le soin et le plaisir de bien parler »; il aime trop a faire de magnifiques vers, il a quatre distiques ou il faudrait quatre mots, etil ne songe pas a peindre avec yvérité les mouvements du cceur humain; ses pieces ne sont romantiques que de nom, et les classiques les ont accueillies avec Joie en répétant que la lutte de Racine et de Shakespeare n’est qu'une dispute de mots, et qu’au fond il n’y a que deux genres, le bon et le mauvais. Mais Manzoni est l’auteur du célébre roman des Fiancés et d'une
ode qui lui assure l'immortalité, lode sur la mor léon :« Ces vers, dit Be
dignes du sujet. ”
t de Napo-
yle, sont les seuls, A ma connaissance,
we
' Silvio Pellico, doux, simple, mélancolique, n’a pas la vigueur et la magnificence de Monti. Mais il joint le naturel d’un Milanais ou d’un Siennois aux tendres et profonds sentiments d'un Lombard. Il a su peindre dans sa Francoise de Rimini Vamour italien de la facon Ja plus vraie, la plus touchante, en vers raciniens, et ila fait dans ses Prisons un livre qui restera et qui est « un pendant a l’Imitation » . Beyle s’est intéressé vivement aux destins de Pellico. Dans Rome, Naples et Florence, il déplore la pauvreté du poete qui gagnait a peine douze cents francs « en montrant le latin a des marmots », et il rappelle un mot amer que Pellico lui aurait dit 4 Milan : « Le plus beau jour de ma vie sera celui oi je me sentirai mourir. » Il plaignit Vinfortuné captif du Spielberg, et il écrivit a Byron qu'il fallait lui venir en aide : que Pellico donne sa parole d’habiter Amérique, quelle gloire pour le ministre qui le relachera!
Le comte Giraud est le Beaumarchais de I’Italie. Son Ajo nell’ imbarrazzo est une comédie fort gaie, et sa Cetra, qu'il lut a ceux-la mémes qu’il déchirait, une satire mordante contre les premiers personnages de Florence.
Un genre que Stendhal affectionne dans la littérature italienne, c’est le sonnet. Huit ou dix sonnets, comme certains sonnets de Pétrarque, ou regne une sensibilité passionnée, le sonnet Voz c’ascoltate et le sonnet « Apres la mort de Laure », comme le sonnet de Foscolo sur le Sozr et celui de Bussi sur la gloire, comme les sonnets de Monti sur les monuments des arts pris a Rome par les Frangais et sur le divorce d’une jolie Génoise, lui paraissent les plus belles choses que l’esprit humain
ait produites. Il admire soit leur grace, soit surtout leur véhé-
mence, «la force tonnante que le vers ajoute a la pensée». A son avis, la littérature de la France et celle de |’'Angleterre n’ont rien de comparable. .
Par coquetterie, et parce qu’il se pique de connaitre le milanais (1), Stendhal a fait le plus grand éloge des sonnets de
(4) Il prétend méme dans Rome, Naples et Florence qwil a passé autrefois deux ans 4 apprendre non seulement I’italien de Toscane, mais encore le milanais, le piémontais, le napolitain, le vénitien, etc, /
Carline Porta, et il affirme qu'il entendit de la bouche méme de l’'auteur son poeme sur les mésaventures de Jean Bongee et. I’ «insolence superlative » du soldat frangais. Il place trés haut les poétes en vernacolo. Ils sont si aimables et si peu pesants! Ils ont tant de naturel et de simplicité! Et « jamais aucune imitation académique et froide a la Fontanes et ala Villemain» ! Il loue done la Vision de Prina écrite par Thomas Grossi en dialecte milanais; il vante l’énergie de Grossi et son effrayante vérité d’expression ; il assure que ce pauvre clerc de procureur est le plus grand poéte de I’Italie contemporaine. Par malheur, la langue dont se sert Grossi n'est pas comprise a dix lieues de Milan, et Paris, Londres, Philadelphie en ignorent mémel!’existence.
Stendhal exalte pareillement Baffo, le «bralant» Baffo, et le Vénitien Buratti. Il nous dépeint Buratti, sa figure charmante et fine, son regard qui s’animait lorsque le poéte avait récité trois cents vers, sa mise élégante. Buratti n’avait eu de son pere, au lieu de.son patrimoine de six cent mille francs, qu'une bague de six cents francs. Mais il s’était fait deux mille livres de rente. I] avait épousé sa servante «a cause de l’habitude» , et il n’eut jamais qu’un seul chagrin, la perte de son fils agé de sept ans. Les Autrichiens le détestaient, le mettaient en prison et n’osaient l’exiler. Selon Stendhal, il a un vrai génie, quoique « un peu délayé », excelle surtout dans la description du physique grotesque de ses héros, et sa satire contre le consul francais Mimault yaut mieux qu’aucune des satires de Boileau. Mais qui lit le vénitien en France et dans le reste du monde?
La encore Stendhal dépasse la mesure. Il reconnattra plus tard que « par suite d’une erreur d’optique les patois semblent plus naifs et plus aimables que les langues employées pour les choses tristes et raisonnables de la vie ». Mais sur le sol italien il aime ces patois qui sont « plus pres du cceur » . Il proclame Buratti le premier poéte satirique de l'Europe, et il ne doute pas que Byron qui vécut une année a Venise, n’ait imité Buratti dans Beppo, et Don Juan. Les satires de Voltaire, comparées 4ces poemes qui courent de bouche en bouche a Milan et 4 Venise, lui paraissent plates : « c’est la naiveté et la force
de Montaigne réunies al imagination de l’Arioste. » De méme, suivant lui, les vers qui circulent dans Rome pendant le conclave mélent la vigueur de Juvénal a la folie de l’Arétin.
Tel est dans Stendhal le critique littéraire : instruit et sensé, ingénieux et percant, et toutefois tranchant, exagéré, semblable a ces Frangais dont il se moque et pour qui tout est exécrable ou divin, outré, emporté par ses préventions, paradoxal, aimant a louer ce que les autres déprécient et a déprécier ce que les autres louent. Mais il disait que les gens de lettres sont les housards de la liberté, reculant quelquefois et allant tous les jours au feu : lui aussi a été un housard de la liberté.
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