CHAPITRE XIV TOURISME
Rome, Naples et Florence. — Editions de 1817 et de 1826. — Différences. — Milan et ses mcoeurs. — Piémontais, Vénitiens, Florentins, Romains. — Gouvernement des prétres. — Patriotisme italien. — La nature italienne. — Gina. — Journal fait aprés coup. — Erreurs et faussetés. — Byron et Rossini. — Le sonnet bolonais. — Les sigisbées. — Le cardinal Lante. — La Calabre. — Emprunts faits 4 Goethe, 4 de Brosses, 4 Mme de Stael, ala Revue d’Edimbourg. — Les Promenades dans Rome. — Aspect général de la ville. — Descriptions. — Les arts. — L’histoire. — Digressions. — Encore le caractére italien. — Torlonia. — Bernis. — Le conclave. — Mécanisme social des Etats romains. — Eloge du christianisme. — Bévues. — Petits mensonges. — Une phrase de Courier. — Stendhal et le président de Brosses. — Mémoires d’un touriste. — La province. — L’Indre et la Loire. — Lyon. — Le Midi. — Nimes, Avignon, Beaucaire, Montpellier, Marseille. — Les paysages. — L’intérét moral ou historique. — Bretons, Normands, Alsaciens. — Aix-les-Bains. — Genéve. — Défauts de l’ouvrage. — L’épisode de Laffrey.
Beyle a semé dans trois livres, Rome, Naples et Florence, les Promenades dans Rome et les Mémoires d'un touriste, des remarques sur l’art et la littérature. Mais ces trois livres sont des relations de voyage qu'on peut ranger sous une méme rubrique. Tous trois ont la forme libre et commode du journal. Tous trois se composent de notes, et ces notes, familieres et rapides, écrites avec une nonchalance attrayante, Stendhal semble les avoir jetées sur un calepin pour reproduire au vif l’impression ou mieux la sensation qui le saisit et le traverse un moment. Elles manquent un peu de netteté, de vigueur, de relief; mais, si le trait de crayon n’est pas assez str et décisif, elles ont dans leur laisser aller, dans leur légereté et leur air d’abandon quelque chose de naturel et de vivant, de gracieux et de piquant, de spirituel et de pittoresque.
La premiére édition de Rome, Naples et Florence vit le jour a Paris en 1817 sous le titre Rome, Naples et Florence en 1817, par M. de Stendhal, officier de cavalerie. La deuxiéme édition parut en 1818 a Londres chez Colburn (1). La troisiéme édition fut publiée 4 Paris en 1826 (2). !
Il y a de grandes différences entre les deux éditions fran- ‘gaises. Celle de 1826 fut payée mille francs a Stendhal, et il promit par traité de livrer trente feuilles. C’est pourquoi elle compte 652 pages en deux tomes. La premiére édition ne comprend que 366 pages en un volume.
L’édition de 1826 a donc recu de considérables additions. Stendhal insere des anecdotes nouvelles ou développe celles -qu il n’avait qu’ébauchées ou annoncées, comme les anecdotes -de la Catalani et de la Gina. Il s’étend sur les mceurs de Milan, ses maisons, ses monuments, ses environs, ses hommes supérieurs. Il parle de villes qu'il n’avait pas mentionnées auparavant: Pavie, Plaisance, Reggio, Modene, Volterre, Sienne. Il consacre cent quatre-vingts pages a Bologne, qui n’avait eu d’abord que quarante pages. Il narre l’affaire Lapri et les amours de don Nicolas S*** avec donna Lauretta C*** et du notaire Gardinghi avec la comtesse Valamara. Il reproduit des récits qu'il dire de nos mémoires du dix-huitieme siécle, et qu'il aurait faits dans la société bolonaise, des conversations qu’il aurait -eues avec le cardinal Lante, une esquisse de la bonne compagnie francaise que lui aurait tracée un don Tommaseo Bentivoglio naguére arrivé de Paris, et, 2 propos de ce don Tommeze2o, il montre quel fut a Bologne le rdle de la famille Bentivoglio. Dans la premiere édition, il ne connait de Florence -que le théatre; dans la troisiéme édition, il cite l’architecture de la ville, les tombeaux de Santa Croce, les Cascines, la
(1) L’auteur est qualifié de comte: Count de Stendhal, Rome, Naples and Florence in 1817, sketches of the actuel state of society and manners, the arts, literature, etc., of these celebrated cities. rr ;
(2) Rome, Naples et Florence, par M. DE STENDHAL. Troisiéme édition, Paris, Delaunay (avec cette épigraphe des Lettres persanes : « Ah! Monsieur, comment ,peut-on étre Persan?»), L’édition de la librairie Lévy, parue en 1865 dans les ceuvres completes, contient le texte de 1826 et en appendice des fragments
du texte de 1817.
Chartreuse, et apprécie le caractére florentin. A l'article Naples, il raconte longuement la réyolution de 1799. Sil supprime ses impressions de Venise, il ajoute a sa relation de 1826, outre des passages de l’Amour, quelques notes datées de Calabre, des particularités sur la jettature, l’analyse de deux représentations de marionnettes et nombre de réflexions et de petits tableaux comme le spectacle du pape sortant de Saint-Pierre. Il y a du remplissage dans |’édition de 1826, et Stendhal tire évidemment a la ligne. Le volume de 1817, plus court, a, dans sa brieveté, plus de fraicheur, plus de grace naive, je ne sais quoi de plus fringant et de plus cavalier, de plus aimablement hardi. Il respire l’enthousiasme de la jeunesse. Les choses ont pour l’auteur le charme de la nouveauté, et les sentiments qu’elles lui inspirent ont plus de force, plus de vivacité. Tout ce qu'il voit et entend l’émeut, le touche jusqu’au fond du cceur. Il est vraiment amoureux de !’Italie. Mais cette premiére édition fait une trop grande part a la musique, le seul art, selon Stendhal, qui vive dans la Péninsule et possede un peu de feu créateur. Elle contient beaucoup moins d’observations sur le caractére italien que |’édition suivante. En 1817, Beyle est encore prudent; il ne touche guere a la politique; il habite Milan. En 1826, il est redevenu Parisien; il n’a plus ces scrupules, et aprés l’émoi qu’a provoqué dans le monde la condamnation de Silvio Pellico, de Maron-. celli, de Confalonieri et de leurs amis, il ne peut passer sous silence les actes du gouvernement. II n’hésite pas a faire la lecon & Metternich; il reproche aux Autrichiens d’avoir été « persécuteurs » ; il assure que la terreur-régne a Milan, et que ce pays est traité comme une colonie dont on craint la révolte; il prédit que les Milanais, unis aux Hongrois, forceront ’empereur dans quelque moment de malheur a donner les deux chambres. Enfin, le volume de 1817 a été trés rapidement composé ; il parait la méme année que |’ Histoire de la peinture, et, pour l’étoffer et le grossir, Beyle a, selon sa coutume, pris de toutes mains. Les deux tomes de 1826, rédigés a loisir, offrent moins d’emprunts; ils ont moins de désordre, moins de décousu. En 1826, Stendhal ne décrit qu'une seule fois Milan,
ea
Florence et Rome; en 1817, il décrit ces villes par deux fois, a Valler et au retour.
Quelles que soient, du reste, les différences, on peut aujourd’hui regarder les deux éditions comme une seule ceuvre, et cette ceuvre, la juger d’ensemble.
Le titre, imposé par l’éditeur a Beyle, n'est pas absolument exact; au lieu de Rome, Naples et Florence, il eat fallu mettre Milan, Bologne, Florence, Rome et Naples, car Stendhal parle plus de Bologne et surtout de Milan que de Florence, de Rome et de Naples.
Milan était comme sa vraie terre, son vrai climat, et il en discourt avec ravissement. Rien de plus aimable que les mceurs de cette ville : pas de figure séche et désespérée, pas d’airs importants, nul désir de parler et de se mettre en avant; de douces plaisanteries ou des rires fous, de la bonhomie, du naturel, une « candeur passionnée » ; chacun dit ce qu’il pense au moment méme; au jeu, devant le monde, des Milanais se disputent franchement sans cacher leur impatience.
Il décrit la Scala et ses loges de dix a douze places ou les Milanais se font de petites visites qui durent une vingtaine de minutes. Si quelqu’un survient lorsque la loge est remplie, le premier arrive, assis 4 cété de la maitresse de la maison, contre le parapet, prend aussitot congé, les autres avancent un peu, le dernier venu se tient pres de la porte, et chacun finit ainsi par joindre la dame.
Il dépeint la promenade du Corso, située sur un bastion d’ou lon voit par dela la campagne les cimes neigeuses des Alpes, et, en tournant les yeux vers la ville, la cathédrale au déme de marbre blanc. En été, apres diner, 4 la chute du jour, toutes les voitures se rendent au Corso pour faire une fois le tour de la promenade, puis se rangent a la file et s'arrétent une demiheure. «C’est une sorte de revue de la bonne compagnie.» Les fats sont a cheval; les jeunes gens moins riches et les hommes d’un certain age, a pied. De leur carrosse, les plus jolies
femmes — ces Lombardes qui, par leur sourire voluptueux et
par l’expression suave et mélancolique de leur visage, rappel-
lent l’ Hérodiade de Vinci — s’entretiennent.avec eux. Au bout d'une demi-heure de conversation, les voitures se remettent en mouvement, et, sans descendre, les dames vont prendre des glaces au café a la Corsia dei Servi.
Stendhal ne néglige pas les «tendres engagements » Chaque femme a son cavalier servant, dont le bail dure trois ou quatre
ans, parfois quinze ou vingt; elle est partout invitée avec
lui; elle lui prend le bras pour monter dans sa loge et traverser le vestibule du théatre ou les élégants ont leur quartier général.
Cette liberté de mceurs enchante Stendhal. Mais tous les curés du Milanais n’ont-ils pas des maitresses? Rien ne semble plus naturel; personne ne les blame; a qui s’étonne on dit avec simplicité : « Ils ne sont pas mariés. » Un dimanche matin, Stendhal voit une dame qui craint de manquer ue messe parce que c’est son amant qn officie.
Il ne s’arrache qu’avec peine ace Milan dont les habitants pratiquent si bien l'art d’étre heureux. S’il écoutait son penchant, il ne quitterait pas Milan et ce peuple qui lui convient : « Quand je suis avec les Milanais et que je parle milanais, Joublie que les hommes sont méchants, et toute la partie méchante de mon ame s’endort a l’instant. » Mais il faut « faire le devoir du voyageur» . Il s’éloigne, et nulle part il ne retrouve la douceur des mceurs milanaises; Milan a pris son cceur.
Gertes, Bologne a beaucoup plus d’esprit et de feu, plus d’originalité, et plus le ton du grand monde. C’est une ville oa Ton rit et ot les femmes ne sont pas prudes. Elle mériterait d’étre la capitale de la Péninsule. Mais Stendhal est pour la vie amoureux des fagons naives de Milan. Méme en 1838, il Juge que les Milanais sont a la téte de la civilisation : « Ils ont été si heureux que, quoi que puisse faire l’Autriche, ils sont encore le peuple le meilleur et le plus aimable de Europe. »
Il raconte que son cceur bat avec force lorsqu'il descend de lApennin pour arriver a Florence. Les souvenirs se pressent en lui; il est hors d’état de raisonner, et il embrasserait volontiers le premier Florentin qu il rencontre. Lorsqu’il erre par Ja ville, il considére avec une profonde émotion ces palais qui
semblent des forteresses, et il croit vivre avec Dante. Mais, si Florence lui parait une des cités les plus propres et les plus élégantes de l’univers, s’il trouve dans les rues a la fojs mélancoliques et grandioses le beau idéal du moyen age, il regrette que les Florentines n’aient pas lair doux et passionné des Lombardes, et que les Florentins n’aient pas la face épanouie des Milanais. La dure prononciation de leur dialecte le choque, et quand un ami de Milan lui propose une place dans sa caléche, il se hate de quitter Florence.
Il séjourne & Rome, a Naples, et ne parle guére que des théatres. Encore le San Carlo de Naples est-ilinférieur ala Scala. Lorsqu‘il rentre dans sa chére Lombardie, il assure qu’elle est a un siecle en avant de Rome et de Naples et 4 trente ans au moins en avant de Florence.
Le livre n’est ainsi qu’un recueil de sensations. Stendhal cite des ceuvres d’art, des statues; mais il les cite ou les loue d’un mot. Il supprime, dit-il, toutes les descriptions de tableaux, et renvoie le lecteur a louvrage du président de Brosses. I] admire a Acquapendente l’ancienne école florentine. [1 va voir a Parme les fresques du Corrége, et il se détourne de sa route pour visiter le village de Correggio : « C’est la que naquit, en 1494, 'homme qui a su rendre par des couleurs certains sentiments auxquels nulle poésie ne peut atteindre, et qu’apreés lui Cimarosa et Mozart ont su fixer sur le papier. » Mais il retrace surtout les habitudes morales des Italiens et leur maniére d’aller ala chasse au bonheur.
*! analyse le caractére du Piémontais, du Vénitien, du Florentin, du Romain.
Le Piémontais n’est ni Italien, ni Francais, etil y a plus loin d’un Italien 4 un Piémontais, que du Frangais a l’Anglais. C’est le « méchant bilieux» de I’Italie, et Stendhal remarque que les nobles du Piémont ont pour le bourgeois un « mépris amer » , que les musiciens de l’orchestre au théatre de Turin se regardent en dessous, se parlent peu et souvent avec un sourire contraint. Mais le Piémontais a de la fermeté. C’est «une étoffe qui peut supporter cette riche broderie nommée le gouvernement des deux chambres ». C’est le peuple le plus sagace de l’uni-
vers; il met aussitot le doigt sur la plaie : « Si j’étais roi, tous mes ambassadeurs seraient Piémontais. »
Le Vénitien est d’une amabilité folle. S’il s’entretient avec un ami, il fait de la main vingt signes plaisants a d’autres amis qui passent. C’est le Frangais de l’Italie, gai, spirituel, exempt d’énergie.
Le Florentinressemble aucomimis qui cire ses bottes, brosse son habit et court 4 son bureau, le parapluie sous le bras. C’est le plus soigneux des hommes, le plus fidele a ses petits. calculs de convenance et d’économie. Il y a dans satéte quelque chose d’étroit, de sec, et sur sa figure quelque chose d’ « inexaltable » . Mais il a de la raison, de l’esprit, de la fierté, je ne sais quoi de provocant. Les yeux des Florentines, vifs, percants, ne brillent-ils pas du feu de la saillie plutot que du feu de la passion? Les petites collines dont se compose la Toscane ne sontelles pas cultivées comme unjardin, et l’agriculture ne convientelle pas au génie paisible et ménager de la population?
Les Romains sont supérieurs aux autres Italiens. Ils ont plus. de force de caractére, plus de simplicité, et infiniment plus de finesse. Lorsque l’administration impériale des droits réunis leur enyoyait de Paris des registres imprimés qu il était tres difficile de remplir, Rome faisait en trente-six heures une réponse qui, 4 Cologne, demandait six mois. Le Romain aime la satire mordante, et il saisit avec une heureuse avidité les allusions les plus éloignées; il ne désire pas la mortd’un ministre, qui serait remplacé par un étre aussi méchant; il veut avant tout se moquer des puissants. La plante-homme, comme dit Alfieri, est 4 Rome plus robuste et plus grande qu’ailleurs.
Mais les gouvernements sont détestables. A Rome et dans les Etats romains les prétres décident tout (1). A Rome, dans cette Rome «condamnée depuis trois siécles al’enfance » , penser est un danger; on peut faire amour a sa guise, mais on ne doit pas dire une plaisanterie incrédule; l’ouvrier vit d’aumones, et iln’a qu'un désir : étre cousin d’un laquais du pape ou du car-
(L) «A Rome, dit-il dans une lettre de 1820, tout est prétre, laquais ou
mercure de prétre; les nobles, bétes comme des pots; pas le plus petit élément ‘de libéralisme, »
oot
dinal ministre. A Ferrare ot Vherbe des rues nourrirait un demi-régiment de cavalerie, le légat mande et tance homme qui va trop souvent dans la maison d’une jolie femme ou que son domestique accuse de manger du poulet le vendredi. Ces légats sont omnipotents : les uns, niais, bornés et parfaitement honnétes, laissent aller les choses, et voila pourquoi « un marasme graduel détruit et dépeuple Etat du pape» ; les autres, fripons et énergiques, lachent la bride a leurs caprices, volent, chatient illégalement leurs ennemis personnels, mais font une digue, un pont, un réglement.
A Naples et dans les Etats napolitains, méme incurie, méme ignorance, méme immoralité naive. Les Calabrais sont des sauvages qui croienta l’enfer, aux indulgences et a la jettature. Un préfet du roi Murat raconte a Beyle qu’un Calabrais probe et bon lui proposait de faire assassiner a frais communs un homme qu’il détestait et que la police avait ordre d’appréhender. Le méme préfet reprochait 4 un paysan de ne pas payer ses impots : « Que voulez-yous! répondait le paysan, la grande route ne produit rien; il ne passe personne; pourtant j’y vais souvent avec mon fusil; mais je vous promets d’y aller chaque soir jusqu’a ce que j’aie ramassé vos treize ducats. »
- Stendhal conclut que la civilisation a le Tibre pour limite. Les Romains et les Napolitains sont, selon lu, des barbares habillés 4 européenne; il faudrait moins de peine pour faconner les Indiens du lac Erié, et l’on devrait voyager a Naples et dans les Etats romains comme en Gréce et en Asie Mineure, et méme avec plus de précautions, parce que les Turcs sont plus honnétes que les Napolitains.
Et d’ou vient le mal? Des prétres. L’Italien croit qu'il faut, pour étre heureux ici-bas, satisfaire ses passions, et, pour étre heureux dans l’autre vie, avoir satisfait aux rites. Ce sont les moines mendiants qui forment la conscience du bas peuple, et les laquais, recrutés dans le bas peuple, forment la conscience des nobles. Ces moines mendiants empoisonnent donc le caractere national. Lorsqu’une jeune femme les rencontre, elle s’arréte pour leur baiser la main!
Pourtant Stendhal espére la « résurrection » de "Italie, et il
ne croit pas qu’elle passe a jamais son temps a forger des sonnets imprimés sur satin rose pour les jours de noces. II rappelle l'époque brillante du prince Eugéne, I'Italie jetant a Raab sur le champ de bataille une armée de vingt mille hommes aussi braves que les Frangais (1), l’almanach royal aussi gros que le notre et tout plein de noms italiens, les routes embellies, le travail mis en honneur, les fabriques se multipliant. II proclame l’existence d’un patriotisme italien. Ce patriotisme, on le dégoute de toutes manieéres, on l’oblige de se perdre en niaiseries, il vit néanmoins. Bonaparte répondait aux municipaux de Brescia qui lui disaient qu'ils aimaient plus que les autres Italiens la liberté : «Oui, ils aiment a en parler a leurs maitresses. » Mais bon nombre d’Italiens souhaitent sincérement que leur patrie soit délivrée des barbares. Bon nombre répétent le mot de Pietro Massirili : « Plus elle est malheureuse, plus je dois lui rester fidéle. » Si beaucoup sont Injustes et semblent hair l'Italie, ils ne haissent que par excés d'amour, et c’est l’avilissement de leur idole qui leur arrache un cri. Les étudiants de PUniversité de Pavie exécrent les Tedeschi, et le plus considéré d’entre eux est celui qui, le soir, dans une rue déserte, a pu donner a quelque jeune Allemand une volée de coups de canne. C’est avec un sentiment de profonde estime et de haute admiration que Stendhal cite les noms de ceux que lAutriche emprisonne ou exile : Confalonieri, cet « homme de courage qui aime la patrie », Pellico, Berchet, Porro, Trechi, et il assure que si son ouvrage de 1826 avait été plus grave, il l’aurait dédié a la mémoire de lillustre Santa Rosa.
Le livre de Stendhal n’est plus pour nous qu’un document historique. Mais il donnait le sentiment de Vitalie, de ses meeurs, de sa vie bourgeoise ot l'amour et la musique jetaient
(1) Stendhal, toujours léger et peu exact, dit soixante mille hommes, alors que l’armée italienne ne comptait dans ses rangs en 1809 que quarante-cing mille hommes. C’est ainsi qu il place en 1806 la décision du Corps législatif refusant de voter la taxe d’enregistrement, et ce refus est du mois de juillet 1805. Mais n’écrit-il pas dans la méme page que la cour était & Versailles en 1792 et Murat vaguemestre de Royal-Cravate en 1790?
quelque variété. L’auteur retragait avec charme les différents
aspects de la nature, la beauté du ciel étincelant dans la nuit, la lune dessinant par de grandes ombres les masses des palais
et de sa lumiére silencieuse éclairant les collines chargées d’arbres, les bords du lac de Come, ses villages cachés dans les verts chataigniers, le bruit de leurs cloches adouci par le lointain et par le frémissement des petites vagues, et l’on comprenait l’enthousiasme du voyageur, les tressaillements d’émotion qu'il éprouvait, les larmes qui lui venaient aux yeux, et comment, a propos de rien, il s’écriait : « Mon Dieu, que j'ai bien fait d’aller en Italie! »
Il marquait certains traits du caractére italien que ses devanciers n’avaient pas démélés ou qu’ils n’avaient qu 'incomplétement décrits. Graves, mélancoliques sans étre tristes, plongés dans un morne et sévére silence a la moindre contrariété, extrémement réservés ayec des inconnus, ne se laissant aller a la joie et ne formant de véritable société qu’avec des amis de dix ans, portant d’autant plus de feu et de dévouement dans leurs relations particuliéres quils n’ont pas les jouissances de salon, se moquant de l’approbation du voisin et ne pensant 4 lui que pour le hair ou le soupconner, ne riant de lui que s’il se trompe de route dans sa marche vers le bonheur, ne mettant leur attention qu’au service des passions profondes, passant trois heures dans leur chambre a réyer de leur maitresse au lieu d’arranger leur jabot, tellement possédés par leur amour quils se croient les plus infortunés des hommes s'ils sont délaissés de celle qu’ils aiment, confiant a vingt personnes leur désespoir, racontant leur disgrace a ceux qui remarquent leur tristesse, n’allant plus dans une maison ou ils s’ennuient, dédaignant les phrases communes et hasardant des idées qui leur sont propres, bref, osant étre eux-mémes, voila les Italiens tels que Stendhal les dépeint dans Rome, Naples et Florence.
Il montrait que le « marché a la vanité » n’était pas ouvert en ce pays, puisque les prisons et l’espionnage faisaient de la conversation le plus dangereux des divertissements; que les Italiens se souciaient des émotions et non pas de saillies
piquantes et d’agréables récits; qu’ils voyaient plutét dans un conte ce qu'il prouve que le rire qu’il excite; qu’ils vivaient par Padme beaucoup plus que par l’esprit. Il les représentait dénués d’exagération, glacés par l’affectation la plus légére, incommodeés par notre verve fran¢aise qui les tire du dolce farniente ou du plaisir de songer paresseusement aux impressions de leur coeur, ne parlant que de ce qui les intéresse et en parlant longuement avec grand sérieux et force détails, lisant rarement non sans application ni bonne foi, n’entendant rien a demi-mot dans les livres, ne comprenant pas les charmantes petites allusions de Voltaire ou de Courier.
Il exposait comment on plait aux Italiennes : il faut leur conter clairement et avec feu des choses nouvelles, serait-ce le Tartufe ou la mort de Britannicus; pas d’esprit a la francaise, mais « beaucoup d’imprévu et beaucoup de clair-obscur » , pas d’air important et pédantesque, d’air robin, mais lair militaire. « Ici, lamour est une chose fort sérieuse, et une Italenne se fache ou ne daigne pas vous répondre si vous lui pariez d’amour avec légéreté. Si vous avez le projet de lui adresser quelques mots tendres a la premiére occasion fayorable de la soirée, gardez-vous de hasarder des plaisanteries ou méme de rire de celles qu’on fait; regardez-la d’un air sombre. » Les Italiennes, ajoutait Stendhal, sont subjuguées par huit ou dix idées qui les dominent chacune dix-huit mois ou deux ans; elles ne comparent celui qu'elles aiment a personne, et ne le trouvent jamais ni singulier ni ridicule; sous lair de la simplicité et souvent de la froideur, elles cachent une incroyable profondeur de sentiment et une étonnante énergie; six mois aprés un mot indifférent de leur amant, elles len récompensent ou l’en punissent; elles n’oublient pas, comme en France, par faiblesse ou par distraction.
Quel vigoureux caractére, par exemple, que celui de Gina! C’est, dit Stendhal dans I’édition de 1826, la femme d’un trés riche noble. Un banquier, plus riche encore, l’a depuis seize ans enlevée a son mari. Mais voici deux années qu'elle aime le joli Malaspina, et récemment, lorsque son amant est tombé malade, Gina, pendant treize nuits de suite, maleré la surveil-
lance dont elle était objet, revét un habit d’ homme — qu'elle est allée secretement acheter chez un fripier en passant par le souterrain du Dome — descend de son balcon, sis A un premier étage fort élevé, par une échelle de corde, et monte par cette méme échelle au balcon de Malaspina qui, lui aussi, habite au premier étage. Le récit de cette équipée attendrit Stendhal et Pexalte; il assure qu'il ne pourra pas approcher Gina sans respect ni battement de cceur.
Mais l’anecdote est-elle vraie? En 1817, Stendhal la raconte ainsi : « C’est une femme belle encore qui, il y a quelques années, ayant son amant malade et gardée de pres par son cavalier servant, s’habillait en homme, sortait par la fenétre, et entrait chez son amant, aussi par la fenétre; elle le veillait toute la nuit, et rentrait chez elle a cing heures du matin. » Combien cette seche histoire est embellie dans la relation de 1826, et que d’enjolivements suspects elle a recus!
Stendhal, en effet, n’est pas toujours véridique. Il avait raison de changer les noms, pour ne compromettre personne, et c’est ainsi qu'il substitue Viteleschi 4 Faustino Lechi (1). Mais il trompe ses lecteurs lorsqu’il assure que son esquisse est un ouvrage naturel, qu'il a écrit chaque soir ce qui l’avait frappé, quil a tracé quotidiennement des phrases incorrectes auxquelles il ne change presque rien. Son journal qu'il aurait rédigé a ses moments perdus, au relais lorsquil attendait les cheyaux de poste ou dans les églises en godtant le frais, ce journal qu'il aurait cacheté en 1816 et rouvert en 1826, a été fait apres coup. C’est une ceuvre de fantaisie. Stendhal ya mis, outre ses impressions de voyage, les idées qui lui venaient tandis qu'il composait son livre. Ne dit-il pas qu’en corrigeant les épreuves de la premiére édition, il ajouta tant bien que mal un conte de Grécourt que lui fit le baron de Mareste, et ne doit-il pas a Mareste l’anecdote des pauvres Florentins qui voyaient avec admiration les Francgais manger un bifteck tous les matins, et qui criaient gran Francest grandi in tutto! Voila
(1) Alb, Lumsroso, Teodoro Lechi, 5 et 28.
pourquoi il bouleverse les dates. Les choses ne lui sont pas réellement advenues comme il les raconte. Il n’est ni un riche diplomate parti de Berlin et, voyageant avec son yalet de chambre au grand trot de ses chevaux, ni un Allemand de la rive gauche du Rhin qui n’est plus francais. I n’est pas entré a Milan le soir du 4 novembre 1816, ni & Rome le 10 décembre suivant. Le 13 janvier 1817 il ne se trouyait pas 4 Naples dans la nouvelle salle du théatre Saint-Gharles : il était a Rome. Il n’a pas vu le 22 janvier 1817 pour la premiére fois les tombes de Santa Croce qu’il avait visitées le 27 septembre 1811. It n'était pas le 13 avril a Bologne, puisque ce jour-la il arrivait a Grenoble. Que ne fait-il pas durant le mois de mai! Iladmire les Apennins au clair de lune, il contemple a Ferrare le tombeau de l’Arioste, il recueille 4 Saint-Marin des anecdotes sur la finesse du clergé italien, il constate la singuliére vivacité des habitants d’Urbin, il rencontre a Ancone un général russe, ancien ami d’Erfurt — et oncques il ne connut a Erfurt un général russe — il léve a la boussole un croquis de la bataille de Tolentino parce quiil est « accoutumé a ce travail dans les états-majors» : or, durant tout ce mois de mail, il est en France! Et ainsi du reste : il n’a pas quitté Rovigo le 6 juin, minuit sonnant, par une tempéte superbe; il n’est pas allé le 18 juin au café du Prince Charles, ou se réunissent les dames de Padoue; il n’a pas passé ses soirées dans la loge de Pacchiarotti: il n’a pas vu le comte Bragadin aux bains d’Arqua; il n’a pas pris le 20 juin une barque courriére qui le mena de Padoue a Venise; il n’a pas entendu le 23 la Marcolini chanter Tancréde; il n’a pas conversé le 24 au café Florian avec quarante ou cinquante femmes de la haute société; il n’a pas diné le 26 au Pelegrino.
Aprés tout, ce procédé de transposition, une fois admis, nest pas tellement répréhensible. Ce qu'il faut blamer, ce sont les erreurs, les faussetés, les plagiats.
Stendhal dit qu’a Venise, le soir du 27 juin 1817, au spectacle, ila été présenté a Byron; or, c’estau mois d’octobre 1816, 4 Milan, qu’il vit le poete anglais (1).
(1) Souv. d’ égotisme, 236.
fl prétend avoir rencontré Rossini en 1817 a Pauberge de Terracine, et le morceau est piquant : Stendhal soupe avec un tres bel homme de trente ans, blond et un peu chauve; il lui dit que Rossini est lespoir de l’école d'Italie, le seul génie de la Péninsule, et il remarque chez son commensal une nuance d’embarras... C’est Rossini. Or, la correspondance de Stendhal prouve qu'il n’a vu le maéstro pour la premiére fois qu’en 1819 (1).
Il raconte qu'un jour — et sirement ce n’est pas le I mai 1817, puisqu’il était alors A Grenoble — sur la colline de San Michele di Bosco, pendant qu'il jouit silencieusement des beautés du paysage, un de ses compagnons se léve et sur le ton le plus impétueux récite le sonnet d’un Bolonais qui célébre larmée francaise descendant du Saint-Bernard :
Italia, Italia, il tuo soccorso é nato!
Or, le sonnet a été composé pres d’un siecle avant Marengo, en 1699, pour la naissance d’un prince de la maison de Savoie (2).
Il s’étend longuement sur la coutume des cavaliers servants. Mais existait-elle ou du moins florissait-elle encore? Ne dit-il pas dans |’Amour, a la date de 1822, que cette mode est entiérement tombée dans les grandes villes, et que les mccurs actuelles des jolies femmes font honte a leurs méres? Ne dit-il pas dans les Promenades, a la date de 1827, que les maisons d’éducation établies par Napoléon commencent a changer les mceurs, qu’il y a moins de sigisbées, qu’on ne dirait plus aun étranger qu'il ne peut étre présenté a la princesse une telle, parce qu'elle est innamorata P
Est-il possible qu'il ait été le favori du légat de Bologne et que ce cardinal Lante lui ait tenu de si libres propos, lui ait conté tant de choses caractéristiques sur les dames de la ville?
I] écrit que certaines tournures de la langue dont on use en Calabre passeraient chez nous pour de la folie, et par exemple
(1) Corr,, I, 144 et 132.
(2) A. p’Ancona, Spigolature, 11.
qu’un jeune homme qui cherche a plaire 4 toutes les femmes s’appelle un cascamorto, ou celui qui feint de « tomber mort » dans l’excés de la passion. Or, cette expression qu'il admire était employée dans toute I’Italie. A-t-il fait d’ailleursle voyage de Calabre, « plus curieux que celui du Niagara ou du golfe Persique » ? Est-il allé jusqu’a l’extrémité de la Péninsule, jusqu’au fin fond de la. botte? Quand on pense comme lui que le royaume de Murat et de Ferdinand IV se réduit a la capitale, on n'est guére tenté de dépasser Naples. Mais il suffit de comparer sa relation aux lettres de Courier pour reconnaitre qu’il n’a vu ni Tarente, ni Otrante, ni Crotone, ni Catanzaro, ni les ruines de Locre, ni Melito, ni Reggio. Il narre des anecdotes qui prouvent le pouvoir des prétres, et il n’a pas un mot sur cette campagne luxuriante, rochers couronnés de myrtes et d’aloés, foréts d’oliviers et de palmiers, bois d’orangers, haies de citronniers, et tant d’arbres et de plantes que fait naitre la vigueur du sol et qui donnent au paysage l’aspect de V'Inde et l'Afrique. Il est vrai qu’a Crotone, non sans étonnement, Stendhal retrouve un compatriote et camarade, Joseph Renavans, soldat au 6° dragons en 1800 et depuis capitaine au 34° de ligne; ce Renavans, dégoaté des Bourbons, vient épouser une femme de I’endroit qu'il aima jadis, la veuve de l’apothicaire. A beau mentir qui vient de loin. Le Renavans que Beyle connut 4 Grenoble dans sa jeunesse (1) n’a jamais servi ni au 6° dragons, ni au 34° de ligne!
« Je prends mon bien ou je le trouve», disait Stendhal, et il ajoutait avec désinvolture que si ses livres arrivaient 4 1890, nul ne songerait au grain d’or qu'il avait déterré dans la boue. Il prend done son bien chez Goethe, chez le président de Brosses, chez Mme de Staél, chez les rédacteurs de la Revue d’ Edimbourg.
Aprés Goethe, il raconte que les femmes de Malamocco et de Palestrina chantent sur le rivage une stance de Tasse ou de l’Arioste, et que leurs amants leur répondent du large par la stanc. suivante. Apres Goethe, il remarque, en caractérisant
(1) Lettres intimes, 198.
l’école vénitienne, qu’a Venise tout est brillant, les habits des gondoliers, la couleur de la mer, la pureté du ciel que l’ceil apercoit sans cesse réfléchi dans les eaux (I).
Il se souvient pareillement du président de Brosses. II dit que le mot palais n’a pas en Italie le méme sens qu’en France, et que les Italiens appellent leurs maisons des palais; Brosses écrivait déja qu’on nomme un palais en style figuré ce qu’on nomme une chambre garnie en style vulgaire. J) dit qu’un Italien se fait avare pour batir une belle maison; Brosses observait déja qu'un Italien amasse de l’argent pour le consacrer a la construction d’un grand édifice. Il dit que l’indécence nest qu'une chose de convention, et que le Parisien qui ne connait que les mceurs de son pays entend par les termes de décence et de vertu d’autres choses que I’Italien; Brosses avait émis la méme opinion : « Nous appelons indécence ce qui est contraire 4 nos mceurs, mais ce n’en est pas une quand l’usage du pays y est conforme. » II dit que Naples est laseule capitale de l’Italie; Brosses regarde Naples comme la seule ville de Italie qui sente véritablement la capitale (2).
C’est surtout 4 Mme de Staél que Stendhal dérobe des apercus, et de fins apercus. Il a critiqué trés 4prement l’auteur de Corinne; mais s'il n’avait pas lu cet ouvrage, peut-étre n’eitil pas pénétré si profondément dans le caractere italien. Nombre de ses jugements reproduisent des idées de Mme de Staél. Avant Stendhal, elle avait noté chez les Italiens un bizarre mélange de simplicité et de corruption, de dissimulation et de vérité, de bonhomie et de vengeance, de paresse et d’activité, d'indolence et de force d’ame, de prudence et d’audace. Avant Stendhal, elle avait écrit que Rome est le pays ow il y a le moins de commérages, et que chacun y fait ce qu'il veut sans que personne sen soucie et s’en informe; que le peuple ne fait rien pour étre regardé et ne s’abstient de rien parce qu’on le regarde, qu'il marche toujours a son but qui est le plaisir, que les femmes ne connaissent ni la coquetterie ni les succés d’amour-propre, et
(1) Cf. le Voyage de Goethe aux dates du 7 et du 8 octobre. (2) Voir Védition des Lettres de l’an VIII, celle que Beyle a lue, II, 145, 255, 26%, et III, 72.
aoe
n’ont envie de plaire qu’a un seul homme; qu’il n’y a pas de séduction d’esprit avant celle du cceur ou des yeux, que les commencements les plusrapides sont siiivis quelquefois d’un sincere dévouement et d’une tres longue constance, que l'amour italien s’exprime plutdét par des actions silencieuses et passionnées que par un ingénieux langage. Stendhal emprunte méme a Mme de Staél des jugements littéraires. Lorsqu’il dit que l’ardente imagination des Italiens doit étre nourrie par beaucoup de spectacle et qu'ils baillent aux tragédies d’Alfieri, ne se souvient-il pas des mots de Corinne au comte d’Erfeuil, que les Italiens aiment ce qui frappe les sens, que l’austérité d’un dialogue éloquent ne peut étre le seul plaisir théatral dont ils se contentent, qu’Alfieri voulut en vain les y réduire? Lorsqu’il dit que la profonde connaissance des hommes n’a rien d’agréable, qu’elle est comme une vieillesse anticipée, et que de la résultent le dégoat des Italiens pour la comédie de caractere et leur passion pour la musique qui les transporte hors de ce monde dans le pays des illusions tendres, ne se souvient-il pas de cette réflexion de Corinne, quik y a quelque chose de triste au fond de la plaisanterie qui repose sur la connaissance des hommes, que les Italiens possedent le talentde deviner les pensées les plus secrétes, mais qu'ils « n’ont point l’habitude d’en faire un usage littéraire » , que le vrai caractére de leur gaieté, c’est imagination, non la moquerie, et que Gozzi, par exemple, entrainant l’esprit au dela de ce monde, se livre au génie national (1)?
Stendhal ne s’en tient pas la. Dans la premiére édition de son voyage, sans scrupule et sans vergogne, il démarque la Revue d Edimbourg (2). Il raconte qu’a Bologne le comte Neri lui communique un cahier de notes trés intéressantes sur Alfieri, etil traduit ce cahier... qu ila extrait dela revue anglaise. Plus loin, dans la plaine de Tolentino, il rencontre un colonel anglais qu'il nomme Forsyth et qui lentretient longuement de l’ancien Paris et de la société francaise d’avant la Révolution ; le pas-
(1) Voir Corinne, 1, VI, VII, X, et Desos, Mme de Staél et I’ Italie, 94 et 11%. (2)-C’est Mareste qui lui avait révélé ce recueil, et Beyle le «dévora», le proclama le meilleur journal du monde entier.
“sage, tres considérable, est tiré du méme recueil. Plus loin encore, Stendhal se livre a des considérations sur le caracteére
allemand : derechef il traduit une page de la Revue d’ Edim-
-bourg. Le piquant, c’est que ce journal, annoncant en 1818
Rome, Naples et Florence, loua le morceau sur la société fran-
-Gaise sans reconnaitre son bien. Mais l’auteur du compte rendu
n’élait pas tenu de se souvenir de tous les articles de la Revue, et c’est un homme sagace : il doute de l’existence du colonel Forsyth qui fait 4 Stendhal, loin de tout témoin, durant six heures, sur le bord de l'Adriatique, un ample discours en trois points, et il trouve que cet exposé, par le style et les vues pénétrantes, dépasse de beaucoup le reste de louvrage (1).
Geethe a fort bien apprécié Rome, Naples et Florence, et dans une lettre a Zelter, apres avoir lu l’édition de 1817, il marquait finement les qualités et les défauts du livre : « L’auteur est un Francais, vif, passionné pour la musique, la danse et le théatre. I] attire, il repousse, il intéresse, il impatiente, si bien qu’on ne peut se détacher de lui. On relit toujours le livre avec un nouveau plaisir, et on voudrait en apprendre par Coeur certains passages. L’auteur semble étre un de ces hommes de talent
-qui, comme officier, employé ou espion, et peut-étre tout cela
a la fois, ont été poussés ca et la par le balai de la guerre. Ila
été en beaucoup d’endroits, en dautres il sait tirer parti de la
tradition, et généralement il s’entend a s’approprier ce que
-disent les autres. Bref, il faut non seulement lire l’ouvrage,
-mais le posséder » (2).
Les Promenades dans Rome, publiées en 1829, nous ramenent
(4) Cf PEdinburgh Review : sur Alfieri, XV, p. 295-298; sur la société de
-Vancien régime, XV, p. 459 464, 47%, 48%, 485; sur le caractere allemand,
XXVI, p. 67. L’article de ta revue anglaise sur Védition de 1817 est dans le volume XIX, p. 237-246, et l’auteur reconnait que Stendhal « is a man of some liveliness and acuteness, with all his flippancy »; mais il met les lecteurs en garde contre ses anecdotes. Ajoutons qu’en 1819 (numéro d’octobre, p. 321, note! la revue, rendant compte de I’ Histoire de la peinture, dénonga, sans colére d’ailleurs et avec un indulgent sourire, les plagiats de Rome, Naples et Florence qu'elle découvrait un peu tard. Ils ont disparu de l’édition de 1826.
(2) Briefwechsel zwischin Gethe und Zelter, I, 451.
dans cette Italie dont Beyle s’était fait, selon un mot du temps, une sorte de fief, un bien qu’il exploitait par droit de conquéte. Elles traitent un sujet qu’il n’avait pas abordé dans Rome, Naples et Florence : les monuments de la ville éternelle.
Ce livre fut 4 son époque un excellent guide. Beyle donne aux voyageurs d’utiles avis et de précieux renseignements. Il leur indique la meilleure maniére d’aller de Paris 4 Rome et le moyen d’amadouer les douaniers, de déconcerter les commis de la police. Il leur recommande Mme Giacinta qui loue pour deux francs une chambre fort propre. II les prévient, lorsqu’il décrit l’intérieur de Saint-Pierre, qu'il parlera d’abord de la coupole, puis qu'il suivra le mur du nord pour arriver a la Pieta de Michel-Ange, puis qu’il suivra le mur du midi pour arriver au tombeau de Paul III. Il dresse la liste des douze palais qu‘il faut absolument voir et des vingt-cing qui n’ont qu'un intérét secondaire. Il énumeére selon!’ordre alphabétique et caractérise parun mot ou par une courte notice les vingt-deux églises qui luisemblent les plus remarquables, et soixante-dix-sept autres ou il conseille d’entrer, « 4 moins que l’on ne soit dominé par quelque sentiment vif» . Le touriste trouvait ainsi dans les Promenades toutes les informations qu’il pouvait désirer : l’auteur étudie méme le site des différentes enceintes.
Mais l’ouvrage est plus qu’un guide, et Beyle y a mis l’empreinte de son esprit original, parfois trop original. II retrace tres joliment l'aspect général de Rome. Ce n’est pas une ville gaie, bruyante, une Naples pleine de mouvementet de tapage ; c'est la ville des tombeaux et des souvenirs (1). La volupté y manque, et les collines qu’elle comprend dans ses murs semblent dessinées par le génie du Poussin comme pour donner a l’ceil un plaisir grave. Elle est plus belle par une tempéte qu’au soleil du printemps. Mais le charme qu'elle répand amortit les passions inquietes;'on se sent dans une sire retraite, loin des intrigues du monde, et l'on finit par savourer la douceur de cette tranquille existence. Le voyageur s’ennuie a Rome dans
(1).« Tout, disait-il dans Rome, Naples et Florence, tout est décadence ici, tout est souvenir, tout.est mort; la vie active est ) Londres et 2 Paris. »
le second mois de son séjour ; il ne s’y ennuie jamais le sixiéme mois, et s'il y reste douze mois, il a l’idée de s'y fixer.
Les descriptions isolées, celles du Colisée, du Panthéon et de la colonne Trajane valent cette vue d’ensemble. Stendhal y Jette ses sensations et ses réveries. Les ruines du Colisée, noircies parle temps, font surson ame! effet de la musique «sublime et touchante » de Cimarosa, et devant le « plus beau vestige de ces Romains dont l’histoire occupe notre enfance », il désespere de décrire son émotion. Cet édifice, c’est Rome méme. Quel lieu vit jamais une aussi grande multitude et des pompes si brillantes? L’empereur y était recu par les cris de cent mille spectateurs, etaujourd’hui quelle solitude! Stendhal passe plusieurs matinées au Colisée. Il apercoit des étages supérieurs les galériens du pape qui travaillent dans l’aréne, et le bruit de leurs chaines, le gazouillement des oiseaux cachés dans les broussailles qui couvrent les gradins, le profond silence qui nait par intervalles, aident son imagination a s’envoler dans les vieux ages.
Il admire le Panthéon et la majesté de son portique qui lui parait le style le plus parfait de architecture romaine : « Deux instants suffisent pour étre pénétré de sa beauté; on s’arréte devant le portique, on fait quelques pas, on voit l’église, et tout est fin. » ;
Les bas-reliefs de la colonne Trajane lui semblent le plus beau portrait que les Romains aient laissé d’eux-mémes, et il prédit qu’on les trouvera tot ou tard reproduits par la gravure dans toute histoire de Rome.
Le biographe de Léonard et de Michel-Ange se montre en nombre d’endroits. Il juge que le ton général des ouvrages du Pérugin est une lumiére dorée pareille a celle qui percerait un nuage quand le soleil se couche. Il passe plusieurs heures dans les Stanze ou sont les fresques de Raphaél, ce héros, comme il dit, 4 qui le peuple de Rome attribue tout ce qu’il y eut de erand et de noble dans la peinture : «II faut vendre sa chemise, écrivait-il en 1811 4 sa sceur, pour voir les loges de Raphaél quand on ne les a pas vues et pour les revoir quand on les a déja vues. » Il visite 4 diverses reprises la villa Ludovisi, non
seulement pour errer avec délices dans d’immenses allées d’arbres verts, mais pour contempler les fresques du Guerchin, et, couché sur le plancher, la téte appuyée a une chaise ren- -versée, il admire dans l’Auwrore la vigueur du clair-obscur. Au palais Rospigliosi il s’extasie devant tne autre Aurore, celle du Guide. Dans la galerie Borghése il n’a d’yeux que pourla Chasse de Diane, et la jeune nymphe qui se baigne au premier plan et qui peut-étre louche un peu, le séduit et l’attire. A Saint-André della Valle, ou il se réfugie par une chaude matinée afin de trouver l’ombre fraiche et le silence, il s’assied sur un banc de bois et « se dégage de tous les liens terrestres » pour considérer les fresques du Dominiquin et lexpression de timidité tendre et vraiment chrétienne des femmes que l’artiste a peintes au-dessus du grand autel. A Sainte-Marie de la Victoire, devant sainte Thérése, il oublie le mal que le Bernin a fait aux arts : quel naturel dans ce ravissement d’amour divin qu’éprouve sainte Thérése, et avec quelle tranquillité souriante la regarde lange qui va de sa fléche la percer au coeur! « Le Bernin, dit Stendhal, avait un rare talent pour tailler le marbre. »
Mais a la vue de toutes ces merveilles dispersées dans les temples il ne peut s’'abstenir d’une critique. Il remarque que les églises sont trop belles et que certaines ont lair d’un salon, que leur architecture est une féte, qu'une telle magnificence amportune les ames véritablement religieuses, qu’elles préferent une chapelle solitaire ou elles trouyent une « sensation abandon et de tristesse ». Quelle différence entre le Colisée qui est «le beau inculte et terrible », et Saint-Pierre, qui est « beau, joli et arrangé » ! Quel «contresens » que tant de nu- -dités! Et Saint-Pierre n’est-il pas, avec son caractére mondain et courtisanesque, non une é¢lise catholique, mais la chapelle ‘d'une cour élégante, celle de Léon X?
Il fait consciencieusement l'histoire des monuments qu il décrit. A-t-il, comme il l’assure, compulsé la masse énorme de trois ou quatre cents bouquins, la plupart in-folio? Il n’a garde, en tout cas, de garantir l’exaciitude absolue des faits qu'il avance, et il laisse échapper cette réflexion trop vraie : « On
frémit quand on songe a ce qu'il faut de recherches pour arriyer a la vérité sur le détail le plus futile. »
Il rapporte les légendes de la Rome primitive et les fabuleuses aventures que Tite-Livea narrées et qui furent pour les Romains «ce que sont pour nous les traditions qui courent encore dans nos campagnes sur les miracles des saints ». Sous les arbres du Pincio qui retentissent du chant des cigales, et pendant que souffle un petit vent frais qui vient de la mer, deyant la porte del Popolo, il raconte, d’aprés Paul Jove et La Trémouille, comment Charles VIII entra par cette porte dans Rome étonnée et terrifiée. Au chateau Saint-Ange, il retrace le sac de Rome, et il emprunte son récit non a Cellini, qu'il juge un peu Gascon, maisa Paul Jove, a Jacques Bonaparte, a Sandoval. I] fait sommairement l'histoire de la ville, de Formose a Grégoire VII, en insistant sur le rdle de Crescentius qui se perdit par « son esprit romanesque et son optimisme ». II passe en reyue les papes de Léon X a Léon XII: il veut, dit-il, éviter aux voyageurs des recherches ennuyeuses, leur représenter la situation du pays et l’atmosphere morale oa vécurent tant de génies, leur rappeler des événements dont la trace apparait dans chaque monument de la Rome pontificale, et cette esquisse, un des meilleurs endroits de l’ouvrage, est remarquable par sa briéveté substantielle, par de curieux détails sur le brigandage et les sigisbées, par des portraits rapidement brossés et assez ressemblants. Stendhal montre en Léon X un homme d’esprit, doué de la vive sensibilité d’un artiste, sachant jouir de l’existence, allant a la chasse, égayant ses repas par la présence des bouffons, mystifiant les sots, toujours entouré de riants visages, et, dans cette Rome ot tout était de bonne humeur, tenant la cour la plus aimable qui fut jamais. .
Beyle s'efforce donc d’agrémenter son sujet et de plaire au lecteur par la variété. Des réflexions spirituelles, imprévues et, comme il dit, allusives, coupent de temps en temps ses exposés. A propos d’Hadrien qui fut passionné comme un artiste et quelquefois cruel, « si Talma, écrit Beyle, avait été empereur, n’ett-il pas enyoyé a la mort le critique Geoffroy, dont un
article le rendit fou de colére? » Aprés avoir raconté l’expédition de Charles VIII, il ajoute- qu'elle fut inutile, mais belle, et que Charles VIII était, sans s’en douter, un artiste : « Les guerres de Napoléon ont été extrémement belles et un peu utiles; de la leur réputation qui durera des millions d’années; la vieillesse de ceux qui virent la retraite de Moscou sera protégée par ce grand souvenir qui dés 1850 commencera a devenir héroique. »
Il a de piquantes digressions. Tantét il définit les divers centres de civilisation en Italie et attribue 4 chacun d’eux une physionomie originale : Venise est la ville de la franche gaieté ; Turin, dela bilieuse aristocratie ; Milan, dela bonhomie; Génes, de l’avarice; Florence, de la logique, et Rome, de la passion profonde. Tantotil peint les jeunes Italiens de cette époque, mal vétus, trop barbus, trop chevelus, aux cravates trop amples et aux bagues trop massives.
Comme dans Rome, Naples et Florence, il analyse le caractere de la race. Il remarque que les Italiens ne mettent de finesse qu’aux affaires importantes, que le cardinal Consalvi « ne mentait que juste quand 11 le fallait » . Il oppose leur réserve a notre légéreté: les Francais oublient la bassesse dont ils ont expliqué le pourquot avec esprit; les Italiens ne l’oublient pas, et, comme ils disent, ils se la « lient aux doigts ». Il croit que l'Italienne, au contraire de la Frangaise, dont les feux de paille ‘durent deux jours, désire la méme chose six mois de suite, qu'il faut pour la conquérir une ame exaltable et non de l’esprit ‘qui prouve du sang-froid, qu'un Franeais la fait rire et amuse, mais ne la séduit pas (1). Il décrit les Romaines au visage tranquille et aux traits immobiles, ces belles Romaines qui n’arrétent leur réverie sur un homme que lorsqu’elles sont stires de son entier dévouement, qui par la simplicité de leurs mameres, par leurs gestes vifs et leurs mouvements brusques, par les réponses qu’elles font avec la physionomie plutot qu’avec des paroles, different tellement des Parisiennes.
(1) Paul, dont l’« aimable et continuel enjouement a manqué le cceur des Romaines».
I mentionne les bals du banquier Torlonia, duc de Bracciano, de ce Torlonia, petit vieux au regard inquiet, racontant avec naiveté que les princes romains sollicitent 4 envi la main de ses filles, que son ainé est un nigaud qui s’enthousiasme pour les arts, que son cadet est un homme qui sait le prix de l’argent et fera prospérer la maison.
Il évoque le souvenir de Bernis, que les vieillards du pays se rappellent encore comme une figure héroique parce que le cardinal recevait une fois la semaine et donnait quotidiennement un diner magnifique.
I retrace l’'agitation que causa la maladie, puis la mort de Léon XII: les médecins du pape devenant dans Rome les personnages les plus recherchés; les gens discutant les derniéres nouvelles et choisissant déja le successeur du moribond; toutes les physionomies changées; ces Italiens qui se trainent lentement dans les rues, marchant presque aussi vite qu’a Paris; les longues cérémonies des obséques qui durent plus d’une semaine; les ouvriers clouant de nuit dans l’église de Saint- Pierre a la lueur des flambeaux le cercueil du pontife et le hissant au-dessus de la porte au milieu de mille plaisanteries ; la procession des cardinaux entrant au conclave sous l’escorte des gardes nobles et des Suisses revétus du costume jaune et bleu; leurs bulletins de vote bralés deux fois par jour lorsque aucun des candidats n’a réuni les deux tiers des suffrages ; le grand réle de certain tuyau de poéle; les Romains accueillant par des éclats de rire la fumée qui sort de ce tuyau parce qu'elle annonce que le scrutin est bralé et «qu’on n’aura pas de pape aujourd’hui » ; ’émotion qui se répand dans la ville quand il n’y a pas de fumata; un cardinal jetant d’un balcon a la foule le nom de l’élu. |
Il expose le mécanismé social des Etats romains : un gouvernement absolu; la premiere place s’obtenant tous les sept ou huit ans par une manceuvre savante et les autres places par un mélange de prudentes démarches et de réels mérites; les intrigants et les fils de grandes familles songeant a devenir monsignor, les: monsignori a devenir cardinal, et les cardinaux a devenir pape; toutes les jouissances accumulées sur la téte
d’une quarantaine de cardinaux et d’une centaine de généraux d’ordre, d’évéques, de prélats; les prétres exercant les emplois ; les affaires décidées par plusieurs ministéres et recommencées a quelques années d’intervalle parce que les ministéres ne tiennent pas registre des décisions; les gens du peuple faisant fortune lorsqu’ils ont remis le ‘soin de leur conscience a um fratone, 8 un adroit capucin ou carme qui fréquente les personnages influents et finit par procurer une place de six écus par mois & son protégé; les paysans s'imaginant a la voix du curé que rien ne se produit sans miracle, que l’inondation du Tibre est un avertissement divin, que la gréle punit le voisin parce qu'il a négligé d’orner de fleurs la croix qui borne son champ, qu’une jeune fille qui meurt de la fiévre subit le chatiment de ses galanteries ; les sauvages montagnards de la Sabine usant par leurs baisers le pied de bronze de saint Pierre et croyant que le chef des apotres contemple du ciel 'hommage quils rendent a sa statue; d’autres vouant un culte idolatre a la mere du Sauveur qui parfois, comme a Lorette, est plus Dieu que Dieu lui-méme; les marchands de Rome gardant au fond de leur boutique une madone que deux lampes illuminent chaque soir; les hautes classes hébétées par les flatteries de la valetaille et partageant la superstition populaire quise communique a elles par les domestiques, les bonnes et les nourrices ; la bourgeoisie plus éclairée et pleine d’un solide bon sens parce qu'elle voit de plus prés les ridicules de la cour papale, lisant Voltaire, regrettant le régime francais et son admirable justice. Stendhal hasarde méme quelques mots sur les cardinaux : trois ou quatre ont des maitresses d’age respectable; douze ou quinze recouvrent d’une prudence parfaite des gouts passagers; la plupart n’ont ni finesse ni savoir-vivre; trés peu ont de l’esprit, et cet esprit ne les embarrasse guere; ils haissent Voltaire et plus encore Bossuet, qui leur parait un renégat. Toutefois ces traits satiriques n’abondent pas dans les Promenades. Stendhal veut étre lu a Rome. II loue les papes qui regnerent depuis 1700 : ce sont des hommes de mérite, et l’on ne saurait trop reconnaitre leurs bonnes intentions, leur modération, leur raison, leurs talents ; aucun Etat d'Europe ne peut
présenter une liste semblable pendant la méme période. II félicite, il remercie la religion chrétienne d’avoir faitune alliance aussi inime avec le beau, d’avoir répandu sur la terre tant d’églises magnifiques, et lorsqu’il se rappelle les joies barbares des Romains, les chasses de bétes féroces et les combats de gladiateurs, il remarque que, si nous ne sentons plus ce plaisir, il faut en rendre grace a la religion de Jésus-Christ. Il lui échappe de dire que la Vierge est un étre sublime et la plus belle invention de la civilisation chrétienne : « la faiblesse humaine a besoin d’aimer, et quelle divinité fut jamais plus digne d’amour? » Dans les pages qu'il consacre a Saint-Pierre, il écrit que l’intérieur de la basilique est incomparable, qu'on y passe encore des heures entiéres avec joie méme au bout d'un an de séjour, qu'on ne peut qu’adorer la religion qui produit de telles choses.
Sans doute, nombre de ses digressions et notamment les intrigues de l’altiére Lucréce Frangimani, les amours de Francesca et de Fabio Cercara, l’assassinat commis par l’ébéniste Lafargue sur sa maitresse n’ont aucun rapport avec Rome. Ii aurait mieux fait de les supprimer pour gagner de la place et traiter certains points avec plus de détail. Il a, de son aveu, trop « forcé en anecdotes ».
On lui reprochera des erreurs, des bévues. I] attribue a saint Augustin le mot de Tertullien credo guia absurdum; il qualifie d’empereur d’Autriche l’empereur d’Allemagne Joseph II; il nomme Sartoli le consul prussien Bartholdy et le fait vivre en 1828, bien que le diplomate fat mort trois ans auparavant; il explique par une trahison des Cariens le nom de Cardatides ; il soutient l’existence de la papesse Jeanne; il a toujours une malheureuse passion pour Canova; il trouve a tort une poésie profonde dans la musique mélancolique des chansons des pifferari.
Dans les Promenades comme dans Rome, Naples et Florence, le voyage de Stendhal est imaginaire. Ces excursions et ces visites, si variées, si bien distribuées, qu'il aurait faites avec une carayane composée de quatre hommes d’esprit et de trois jolies femmes, il les invente. II affirme qu il écrivait chaque
article soit sur les lieux, soit le soir méme au retour d'une promenade; mais nous savons qu'il a rédigé son livre a loisir en 1828 et en 1829, avec l’aide de Colomb, dans sa chambre de Vhotel de Valois, et il était a Paris lorsque arriva |’élection de Pie VII qu’il narre tout au long comme témoin oculaire.
Dans les Promenades ainsi que dans Rome, Naples et Florence abondent les petits mensonges et les emprunts.
Stendhal prétend qu'il a va Rome en 1802 quand Vidée de la République troublait les tetes, qu’il fut alors escorté de deux espions qui le suivaient partout et qui lui baisérent la main au jour de son départ parce qu il leur faisait donner un bocal de vin lorsqu’il allait hors des murs. Or, il n’a vu Rome pour la premiere fois qu’en 1811.
Il raconte qu'il a visité Saint-Paul le 16 juillet 1823, le lendemain de l’incendie de cette basilique; qu'il trouva dans l'église une « empreinte de malheur » telle que Mozart seul peut en donner l’idée, poutres fumantes, colonnes fendues de haut en bas et menacant de tomber, les Romains consternés : « c'est un des beaux spectacles que j’aie jamais vus; cela seul © valait le voyage ». Or, au mois de juillet 1823, il était a Paris.
{1 assure de nouveau qu'il a rencontré Byron a Venise, et il
reproduit une conversation qu'il aurait eue dans cette ville avec Vauteur du Graour.
Ll rapporte quil connut & Rome un M. Melchior Gioja qui revenait de la Galabre et qui lui dit un jour : « Pour la Calabre actuelle, ce sont des bois d’orangers, des foréts doliviers, des haies de citronniers. » Stendhal a copié littéralement cette phrase dans une lettre de Courier a Sainte-Croix.
De méme que dans sa relation précédente, il profite des Lettres du président de Brosses. Il leur emprunte sa description de la Sainte Thérése du Bernin. Comme Brosses, il compare la fameuse téte de Caracalla au Vitellius de Génes. Comme Brosses, illoue le spectacle qu’offre Rome, vue du mont Janicule, et, comme Brosses, il ajoute qu’on n’aurait pas a Paris un pareil coup d’ceil. Lorsqu’il dit que les amours durent 4 Rome plusieurs années et que V'Italie était naguére le pays de la constance, il se souvient de ces lignes du président : « Les affaires y
durent vingt ans; c’est ici le triomphe de la constance. » Comme Brosses, il remarque qu’a Rome tout le monde connait tout le monde et que personne ne se géne (1).
Peut-étre les Promenades devaient-elles rivaliser avec les Lettres de Brosses. De méme que Brosses, Stendhal fait une chronique; de méme que Brosses, il fréquente la société romaine et décrit les mceurs auxquellesil se méle ; de méme que Brosses, il retrace les opérations d’un conclave; de méme que Brosses, il ne peut se détacher de Rome, de cette Rome ou, comme s’exprime le président, on est si doucement et ot il ya tant a voir et a revoir.
Les deux hommes ont quelques affinités. L’un et. l’autre aiment, selon le mot du président, 4 baguenauder avec les petites dames; ils ont de l’esprit, de la finesse, de la pénétration, une curiosité trés étendue, une singuliére fécondité d’idées et d’apercus. Ils sont épris de littérature, de musique, de théatre. Ils ont des goats semblables, l’amour des anecdotes, une prédilection pour Raphaél et le Correge, et Stendhal raffole de Cimarosa comme Brosses de Pergolese (2).
Mais le Bourguignon est supérieur au Dauphinois. Il a peutétre moins d’agrément et de vivacité, moins de piquant; il n’a pas la méme agilité, la méme mobilité, le méme éparpillement, et il ne s’attache pas comme Stendhal a ces nuances de passions qui se peignent sur les figures et dans le parler du bas peuple. Toutefois il a plus de naturel et d’aisance, plus de verve plaisante, plus de gaieté gauloise, et sa langue est plus pittoresque et plus gaillarde. Il a plus de savoir, plus de solide érudition. I] connait mieux l’antique. Il apprécie les tableaux, les statues, les monuments avec plus de feu, plus d’originalité. Souvent il est plus détaillé, plus complet que Stendhal (3). L’auteur des Promenades se contente de dire que le palais Bar-
(1) Voir les Lettres de Brossss, édition citée, II, 270, 33%, 420; III, 67, 7%. (2) Stendhal admire d’ailleurs le président de Brosses ; il le nomine le Voltaire des voyageurs en Italie; il l’aime tendrement, et apres Mozart et Cimarosa, c’est l’homme qu'il aime le mieux; il l’'aime presque autant que le Corrége. Brosses, disait-il encore, est toujours naturel, montre la vie du cdté agréable
et n’a pas une seule idée triste.
(3) Cf. sa description de la fontaine de Trevi et du cloitre des Chartreux.
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berini montre le mauyais goat du Bernin; Brosses, usant d'un exemple, remarque que dans le buste d’une dame qui porte une fraise, le marbre est devenu de la dentelle, et que ce chefd’ceuvre puéril indique une vanité d’un peut genre. Enfin Brosses décrit la nature avec plus de fraicheur. Ila d’excellentes pages sur la Mandragore de Machiavel, sur l’Arioste, sur Métastase, et il juge les poétes de la Péninsule avec autant de compétence que Stendhal. Malgré la briéveté de son séjour, il eut le sentiment de I’Italie, et avant Stendhal il la vit et la comprit sous tous ses aspects.
« Aucun étre bien élevé, avait dit Beyle en 1829, n’iraa Rome sans acheter mon itinéraire. » Sa prédiction se vérifia. II rapporte en 1835 qu’il n’y a pas de famille anglaise qui ne lise les Promenades lorsqu’elle visite Rome, et de bons juges trouvérent alors que ce livre était le seul de ce genre qui fit lisible, qu’il ne dispensait pas de Winckelmann et de Nardini, mais qu’il lemportait sur Fea, Nibby et autres par l’esprit, parle nombre de détails curieux, par un juste et vif sentiment de Tart, par une large connaissance des monuments. Sans doute, — et Stendhal en fait l’aveu, — les trois quarts des Promenades sont un extrait judicieux des meilleurs ouvrages, et l’auteur n’était pas plus savant que ses devanciers ; mais la science que Beyle avait empruntée, il avait su l’habiller, la polir, la civiliser.
L’ceuvre a vieilli. G’est toutefois un précieux document sur la Rome de 1828, sur cette Rome ou le pape était despote, ou rien ne s’obtenait que par protection, ow les voyageurs élaient plus vexés par la police que par les voleurs, oa la douane confisquait des volumes. de Montesquieu, ow les gens regardaient les Francais comme hérétiques, et, dans la peur de passer pour libéraux, payaient quatre pauls ou deux francs huit centimes a
un pifferaro des Abruzzes qui venait soir et matin durant dix- >
huit jours donner une sérénadea leur madone.
Beyle a composé les Mémoires d’un touriste sous le gouvernement de Juillet, dans les loisirs de son second congé, aprés
avoir parcouru quelques départements. Ils parurent en 1838 et formaient deux volumes. S’ils ayaient eu du succes, il aurait
publié deux autres tomes. Mais louvrage fut froidement accueilli.
L’auteur pense Qu’on ne vit qu’a Paris et qu'on végéte ailleurs,
qu’a Paris il y a moins d’envie et de haine qu’en aucun lieu du monde, et dés 1817 il écrivait qu’en France il n’y a que Paris, et que Paris « écréme tout». Il a yu ou plutét entrevu dans certaines préfectures des jeunes gens qui lui semblent faits pour monter aussi haut que possible, et il croit qu’on nest un homme distingué que si lon a eu a vingt ans cette « chaleur d’ame », cette « duperie » qui ne se rencontre euere qu’en province. Mais que de choses l’ont rebuté : les petitesses sans nombre, la curiosité tracassiére, |’étroite routine, la misere des conversations, la peur qu’on a du ridicule, la jalousie contre Paris etle respect sans bornes pour ce qui vient de Paris, les raisonnements biscornus, les politesses contournées, les facons de tant de personnages 8 la fois trés timides et tres pretentieux! Aussi dit-il qu’en province la vue des arbres ou d’une ruine romaine rafraichit lame; c’est quelque chose qui nest pas affecté (1).
Il tache partout ow il passe d’ « accrocher une sensation » . Mais cette sensation est souvent désagréable. Il cherche vainement de ses yeux la belle Touraine et ne la trouve ni sur les bords de I’Indre ni sur les bords de la Loire : l’Indre chantée par George Sand est un ruisseau pitoyable qui serpente dans une plaine assez plate bordée a horizon par de petits coteaux ou croissent des noyers; quant a la Loire, des rangées de saules et de peupliers font unique ornement de ses rives monotones.
I] n’aime pas Lyon, et tout dans cette ville lui déplait et l’en-
(1) Cf. son Leuwen (Lucien Leuwen, 143) qui, depuis qu'il a quitté Paris, «n’arien vu, au moral, que de contourné, de sec et de désagréable pour lui. Je ménage les termes: la platitude des désirs, les prétentions puériles, et, plus que tout, la gauche hypocrisie de la province, allaient jusqu’’ produire le dégovit chez cet étre accoutumé a toute l’élégance des vices de Paris. »
nuie : ses épais brouillards, sa brume fétide, sa boue noire, ses rues étranglées aux maisons a six étages, sa dévotion et sa confiance dans le prétre, ce qu'elle a de canut, l’égoiste niaiserie, la mesquinerie d’esprit, la crainte de ne pas assez gagner;« a Lyon Vatmosphére canut desséche le cceur. »
En revanche, le Midi l’enchante. Quelle impression irrésistible de joie il éprouve lorsqu’il arrive a Valence! Le climat, qui le jette dans une douce langueur, suffirait pour le rendre heureux pendant quinze jours. Son visage, jusqu’alors maussade, s’éclaire; il se déride, se rasséréne. Ce ne sont plus, comme a Lyon et a Genéve, « de ces physionomies d’aigreur, de tristesse et de soupcon ». Le naturel, la bonhomie éclatent de tous cétés autour de lui. Il jouit de la vie, il ne s’inquiéte de rien, et absence des petits soucis qu’il avait 4 Paris, n’est-ce pas le bonheur parfait (1)?
Il peint le midi de la France avec autant d’enthousiasme et d’allégresse qu'il peignit l’Italie. C’est ainsi qu’il décrit Nimes et sa Maison carrée d’un si joli antique; le pont du Gard, « monument sublime » qui s’éléve si majestueusement au milieu de la solitude; Orange, son are de triomphe qui se détache de la facon la plus harmonieuse sur l’azur foncé du ciel, et son théatre, si grand, si simple, si bien bati, qu’on ne peut se lasser de considérer et qu’on ne considére pas sans éprouyer pour le peuple-roi un sentiment de vive admiration et de respect profond.
C’est ainsi qu'il décrit Avignon et le palais des papes, cette citadelle singuliére construite avec toute la méfiance italienne et fortifiée aussi bien a Vintérieur qu’a l’extérieur ; mais, hélas! ce palais n’est plus qu’une caserne, et les soldats découpent du mur, pour les vendre aux bourgeois, des tétes peintes a fresque par Giotto!
C’est ainsi qu'il décrit la foire de Beaucaire, sa foule énorme, ses costumes aussi variés que ses langages, ses grandes toiles de toute couleur qui servent d’enseignes, ses baraques et ses
(1) Il dit ailleurs qu’A mesure qu’on avance vers le nord, le contentement est moins réel: «On dirait que le bonheur disparait avec l’accent. »
tentes, ses bals ou le galoubet provengal domine les violons et les basses, les femmes qui font sa gaieté, car c’est l’usage qu’elles aillent une fois 4 Beaucaire dans leur vie, ordinairement apres le premier enfant, et bon nombre n’hésitent pasa tromper leur mari : reverront-elles jamais l‘homme pour lequel elles eurent un moment de faiblesse?
Il rappelle que Montpellier est la patrie de deux grands ministres que Napoléon eut le bonheur de rencontrer et d’apprécier, Daru et Chaptal,; mais a ses yeux le principal mérite de Montpellier, c’est de n’avoir pas l’air stupide, comme certaines villes, comme Bourges, comme Rennes.
Marseille lui parait « magnifique ». C’est la ville du Midi par excellence, et il loue le spectacle que présentent ses cing mille bastides dont la blancheur éblouissante éclate sur la verdure des oliviers et des amandiers, le fourmillement de sa population, l’incroyable vivacité de ses habitants qui semblent ne parler que par exclamations, la beauté de ses femmes dont la figure a la finesse du profil grec et annonce une ame décidée. Mais si l’on est heureux a Marseille parce qu’on y goate les « plaisirs primitifs, la chasse, le tabac, le mouvement physique, l'absence de toute géne », c’est 4 Aix qu'on trouve les divertissements de la bonne compagnie; pour avoir de l’esprit a Marseille, il faut beaucoup d’emphase et de tapage.
Les bourgs méme de Provence agréent a Stendhal : la plupart ont la physionomie d’une ville de guerre; « par la ils évitent l’air mesquin et misérable de nos bourgs de Picardie. »
Beyle, touriste, n'est donc pas banal, et il craint de létre. On a débité tant de belles phrases sur la fontaine de Vaucluse qu'il n’en dit rien, sinon que la course prend dix heures; mais il visite sous le mistral qui le glace et qui fait voltigerson manteau, les ruines de Vaison, et il leur consacre deux pages.
Les beaux paysages font sur son ame le méme effet qu’ «un archet bien manié sur un violon sonore (1) ». Il retrace avec un sentiment d’admiration la vue qu'il avait de la tour de Fourvieres : le Rhéne impétueux rejoignant la Sadne paresseuse
(1) Méme comparaison dans la Vie de Henri Brulard, 15.
et l’entrainant avec lui; les places, les rues, les quais, les ponts couverts de petits hommes qui se pressent et se hatent; au dela du Rhone, les sommets les plus hauts des montagnes du Dauphiné; plus loin encore, sur la gauche, le vénérable mont Blanc qui s’éléve au-dessus des nuages. I] salue avec émotion l'immense paysage qui s’offre 4 ses regards lorsqu’il sort du village de Cras et descend vers Tullins : a droite, ’Isére qui serpente jusqu’a l’extréme horizon a travers une plaine remplie de blé, de chanvre, de récoltes, d’arbres touffus, et au-dessus de cette plaine la chaine des Alpes et ses pics de granit qui se dessinent en rouge noir sur les neiges; devant soi, le grand Som et le massif de la Chartreuse; a gauche, des coteaux brisés aux formes hardies.
Mais cet esprit raffiné ne se contente pas des simples beautés de la nature; il veut qu’elles soient relevées, rehaussées par un grand souvenir ou par un nom célébre : « L’intérét du paysage ne suffit pas; a la longue, il faut un intérét moral ou historique, et dans ce cas la colonne antique la plus insignifiante est d’un prix infini, elle jette l’ame dans un nouvel ordre de sentiments. » Il ne manque pas a Nantes d’aller voir la cachette ou se réfugia la duchesse de Berry, cette « héroique princesse dont le courage est d’autant plus singulier qu’elle avait regu la plate éducation des cours », et sur la promenade de la citadelle il évoque les incidents de la longue détention que subit en cet endroit le cardinal de Retz. Aux environs de Lyon il réve de Mme Roland et de Jean-Jacques : durant deux heures qui lui semblent délicieuses, il court les sentiers des bords de la Saéne en se rappelant l’époque ou vécut Jeanne Phlipon, et parmi les bouquets d’arbres qui couvrent les collines il songe a la nuit que Rousseau passa dans ces lieux sur la tablette d’une fausse porte enfoncée en un mur de terrasse. Lorsqu’il traverse Langres et voit partout des boutiques de couteliers, il ne peut penser qu’a Diderot.
Ils’attachea marquer les traits caractéristiques des provinces. Silest chez les Bretons, il note non seulement qu ils vivent de cidre et de galette de sarrasin, mais qu’ils sont absolument aux ordres du curé, que leurs yeux ternes et résolus annoncent une
ame opiniatre. Il loue les vergers de la Normandie et son herbe « d'une fraicheur et d’un vert digne du Titien»; mais il blame la cautéle du Normand, sa « cupidité astucieuse », son avarice qui ne permet pas aux arbres de vieillir et d’arriver a soixante pieds de hauteur. L’Alsace et la Lorraine lui paraissent « des pays sincéres ot l’on a du sérieux dans les affections et un ardent patriotisme ». I] aime la langue parlée en Alsace, « quoique horrible », et il représente l’Alsacien comme un homme d’une stature élevée, a la téte carrée, au nez droit, aux cheveux blonds, un « Franc du nord-est » dont les caractéres distinctifs sontl’amourde lindépendance, lahaine de létranger, la passion de la guerre, la loyauté. Il propose d’établir deux colonies de ces « sages » Alsaciens au centre de la partiela plus tétue de la Bretagne (1).
Il visite les musées, les églises et ce qu’on appelle les curiosités. Mais il préfere flaner par les rues de la ville et observer cent détails singuliers qui ne frappent pas les indigénes. Les gens qui copient Paris plus ou moins bien ne l’intéressent pas. Le salon qu’il fréquente a Marseille, c’est le quai qui conduit de la Ganebiere a la Consigne : voila pour lui le Marseille yéritable. I] n’a que faire du Marseillais a gants jaunes, et ce qui le charme et le réjouit, c’est le Marseillais franc, grossier, emporté, jouant avec passion et sans nulle contrainte, avide de s’enrichir et de s’amuser, ne gagnant de l’argent que pour le dépenser, n’aimant que les plaisirs, tumultueux comme si le bruit seul lui donnait la certitude du bonheur.
Notre touriste fait quelques pointes hors de France, en Savoie, en Suisse, et pousse jusqu’a Aix-les-Bains et Geneve. I] remarque, en parlant d’Aix-les-Bains, qu'il y a maintenant en Europe, a cause des progres terribles des convenances, des « lieux de franchise » ot l'on peut durant deux mois, sous prétexte de prendre les eaux, rire de tout sans se déshonorer, et, apres avoir parcouru la Savoie, il juge que les soldats du roi de
Sardaigne ont fort bonne mine, que les officiers étudient leur
(1) Cf. ce qu’il dit de Reggio, qui «est pour le patriotisme en Italie ce que Alsace est en France». (Rome, Naples et Florence, 112.)
métier et lisent Gouvion-Saint-Cyr, que ce monarque finirait par régner sur la Péninsule entiére s'il daignait jouer un jour la comédie, qué I'Italie doit appartenir au prince qui aura la meilleure armée et affichera les idées les plus libérales.
Il exaltait Genéve en 1804 et il s’en arrachait comme Teéleé-maque de l’ile de Calypso : il était alors dans sa vingt et uniéme année, de joyeux amis l’accompagnaient, et il avait vu de belles Genevoises, franches, nullement coquettes, sensibles et qui sortaient seules. En 1811, son impression fut différente : tout lui parut dpre; la ville était morne, silencieuse comme une prison; les jeunes filles avaient l’air froid. Ces sensations de 1811, il les développa dans les Mémoires d’un touriste. Avant Doudan, il assure qu'il y a quelque chose d’anglais dans la nature des Genevois. Ils ont une admirable netteté dans l’esprit; mais ils ont toute la tristesse des mceurs anglaises; ils sont tombés dans le méthodisme et ses momeries. Un Genevois des hautes classes qui aurait la mine gaie et sans souci serait chassé de son cercle. Bref, Genéve est toujours la cité que Voltaire a peinte d’un mot :
On y calcule, et jamais on n’y rit;
elle a conservé l’empreinte de son législateur, de ce Calvin qui préchait au peuple par une petite fenétre. Beyle s’amuse a faire le portrait du Genevois. Selon lui, le Genevois a le fond du coeur champétre; son plaisir, c’est de réver qu'il sera riche, et, quand il est riche, d’acheter une maison de campagne ou ily a de jolis arbres qui « font songer » ; son idéal, c’est d’avoir un chapeau gris, de porter une veste de toile, et, en cet équipage, de conduire a travers un beau pays son char a banes attelé d’un cheval passable. Il a pour l’esprit francais une antipathie instinctive et furibonde ; il prend J'ironie légere pour de la méchanceté et range Gil Blas parmi les livres les plus immoraux; il aime Richardson et Shakespeare; il préfere le mélancolique Jacques au misanthrope Alceste ; il exécre Voltaire, et ce que notre littérature a d’emphatique, de raisonnable et de triste lui va droit a l’ame.
Beyle a eu tort de se couvrir du masque d’un commis voya-
-geur : il ne cesse de dire qu'il vend ou achéte du fer et qu’ila
des affaires a régler, des clients a voir. Ila trop de laisser aller : il nous informe qu’il aime le café a la créme et qu'il a eu des puces ; i! fait de mauvais calembours etil écrit, par exemple, que rien n’est plus trompeur que la grande trompe d’Autun (une des
“fleches de la cathédrale); il raconte, sans doute pour distraire
le lecteur, des histoires qui n’ont aucun rapportavec son voyage, comme celle d’un capitaine de la garde nationale qui surprend sa femme en flagrant délit d’adultere, comme l’épisode de la vie d’Athanase Auger, comme l’aventure de Mme de Nintrey et celle du sabotier Marandon. Parfois il est bizarre, étrange : il prétend que Bayard, de méme que le Posa de Schiller,
appartient par l’élévation et la sérénité de lame aun siécle
plus avancé; illoue extrémementle cardinal Dubois, cethomme
« d’un esprit infini que la France admirerait s'il était né grand seigneur »; il compare Chaptal et Daru a Colbert; il conseille au touriste de ne mettre dans sa valise d’autre livre que les Commentaires de César. Il tourne constamment dans le méme cercle, ressasse les mémes choses, revient sur les mémes sujets : la vanité des Francais et leur manque d’énergie, leur chasse a la dot, l’ennuyeuse gravité de leurs mceurs, la liberté de la presse et le gouvernement des deux chambres, Vad ministration des préfectures, l’influence des jésuites et des freres ignorantins, les races, Gaels, Kymris et Ibéres, l’architecture. Frais émoulu des lecons de Mérimée et tout fier que l'art gothique, Vart romain et logive ne soient plus pour lui un « arcane », il analyse et apprécie les styles; mais il déteste le gothique, qu'il trouve laid et triste, et, lorsqu’il parle de l’architecture romane, il prétend que les colonnes fortes et trapues donnaient aux imaginations l’idée de la solidité qui les conduigait a la certitude des peines de l’enfer! Enfin, il est par instants bien superficiel : il voyage trop a vol d’oiseau, il prononce et tranche aprés un simple coup d’ceil, et il n’a pas vu tout ce qu'il décrit. Crozet proposait de ne pas admettre les Mémoires d’un touriste dans l’édition des ceuvres completes, parce que « l’ouvrage avait été faita la hate et non de visu, sur des rapports vagues et le plus souvent pour soutenir des théses faites d’avance» .
Il ya pourtant dans les Mémoires d'un touriste un beau chapitre. Il retrace l’épisode de Laffrey, la marche de Napoléon échappé de Vile d’Elbe et rencontrant le bataillon que le général Marchand avait envoyé de Grenoble et chargé d’intercepter le chemin. Beylea l’idée de connaitre exactement ce qui se passa le 7 mars 1815 dansle pré de Laffrey et sur la route de la Mure. Il donne rendez-vous en cet endroit a trois habitants de Laffrey qui furent témoins de l’événement. Il marque par des branches de saule la position du bataillon et le lieu précis ou l'empereur s’arréta. Il fait raconter a ses guides les incidents de la rencontre : Bertrand parlant en vain aux soldats; l’espace entre
Napoléon et le bataillon se remplissant d’une foule de paysans
qui distribuent des proclamations; l’empereur s’avancant, ouvrant sa redingote et disant : « Si quelqu’un de vous veut tuer son empereur, qu'il tire » ; aide de camp Randon prenant sur lui de commander en joue et feu; un des soldats mettant en joue et au mot de few demandant si l’ordre est donné par son chef de bataillon; le chef de bataillon ne répondant rien, et ace moment décisif Napoléon approchant et embrassant l’officier; le bataillon criant Vive l’empereur ! soldats et paysans confondus dans une méme accolade; Randon galopant vers Laffrey et inutilement poursuivi ; l’empereur continuant sa route au milieu de l’enthousiasme de la population, ralliant le régiment de La Bédoyére dans la plaine d’Eybens et arrivant a Grenoble parla porte de Bonne. Cechapitre est, comme jugeait Golomb, exact, fort intéressant, bien narré, et on peut le louer sans restriction. « I n’a pu, disait 4 Colomb un officier de la garde impériale, étre écrit que par un témoin oculaire. » Mais... il n’est pas de Stendhal! Ce fut Crozet qui dicta ces pages curieuses mot pour
mot a son ami(1), et, ce qui peint l’insouciance de Beyle, ilrefusa
la relation que lui offrait le colonel Rey, un des acteurs du petit drame de Laffrey; ilen sayait assez, et son siege était fait!
(1) Aug. Conpier, Comment a vécu Stendhal, 119.
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