‹ Stendhal-Beyle;Chapitre 4 sur 74 · CHAPITRE PREMIER a · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER a

je voudrai » ; sur quoi son pére luni aurait répondu : «Tu n’es qu’un vilain impie. » Le mot zmpze est caractéristique : il ne fut pas prononce dans la circonstance; mais en 1835 Stendhal ‘se glorifie de son impiété.

Si trompeur que soit par instants ce fragment d’autobiosraphie que Stendhal a intitulé Vie de Henri Brulard, c'est pourtant le seul document qui nous fait connaitre la famille de Beyle, ses sceurs Pauline et Zénaide, son pere Chérubin et sa mére Henriette, son grand-pére le docteur Gagnon, son oncle Vavocat Romain Gagnon, sa erand’tante Elisabeth et la terrible tante Séraphie.

Beyle avait deux sceurs, Pauline et Zénaide, qui devaient épouser, l'une, un propriétaire de Grenoble, Francois Périer- Lagrange; lautre, un controleur des contributions directes, Alexandre Mallein. I n’aimait guére la cadette, Zénaide, qu'il traitait de rapporteuse. En revanche, il adorait Pauline. Il Vavait d’abord détestée; mais peu a peu elle devint son intime amie et sa confidente. Il ne cesse de correspondre avec elle ; il veut lui écrire toute sa vie et au dela méme; il est son mentor et son pedagogue ; i] la sermonne, la morigéne, lui débite tres pédantesquement des lecons de littérature et didéologie ; il la gronde d’avoir couru le soir les rues de Grenoble en habit masculin. L’affection de Beyle ne diminua pas lorsque Pauline eut, selon son conseil, résolu de prendre pour époux un homme riche et médiocre : « L’état d'une fille, lui disait-il, c'est de se marier; marie-tol, rends-toi indépendante, le role d'une demoiselle dans nos mceurs est Vimmobilité, la nullité, toutes les négations; on accorde a une femme mariée une liberté qui va jusqu’a la licence (1). »

Il appartenait a lune des meilleures familles de Grenoble. Son peére, avocat au Parlement, fut sous Il’Empire et la Restauration adjoint au maire de la ville et recut des mains du comte d’Artois la croix de la Légion d’bonneur. Tres ridé, trés laid,

(1) Elle est morte \ Grenoble le 7 juin 4857, dans sa soixante-douzieme année, chez sa sceur cadette Mme Alex. Mallein.

timide, maussade, sombre, ne riant guére, archidauphinois, finassier et ne pensant qu’a vendre chérement des domaines ou a les acheter au plus bas prix, Chérubin Beyle n’aimait dans | son fils que le soutien du nom et ne vit jamais en lui, peut-étre avec raison, qu'un demandeur d'argent. Gomme son pere, . Henri Beyle fut un passionné : Chérubin.avait la fureur des femmes, et il eut des toquades; il ne lut pendant quelque temps que la Bible, Massillon et ce Bourdaloue qui glace de terreur Mme de Malivert; puisil se jeta dans l'histoire d’Angleterre et se nourrit de Hume; puis il eut la manie de Pagriculture et fit plantations sur plantations ; puis il eut l'amour de la truelle. Beyle lui ressemble en ce point : il fut, de méme que lui, variable et absolu dans ses gouts.

La mere de Henri, Henriette Gagnon, quoique petite et un peu grasse, était fraiche, trés jolie, et les traits de son visage avaient une noblesse parfaite. Elle mourut en 1799. Tous ses proches furent navrés de douleur. Sa chambre resta fermée durant huit années. Ce n’est qu’en 1798 que Henri Beyle peut y entrer, et lui seul en a la clef.

Henri Gagnon, le grand-pere et parrain de Henri Beyle, coiffé d’une perruque ronde a trois rangs de boucles, marchant toujours a pied, la canne a la main, son chapeau a trois cornes sous le bras, fut longtemps le médecin a la mode. I] était en 1789 Voracle de la bourgeoisie grenobloise, et il protégea, poussa Mounier et Barnaye : il prétait des livres a Mounier et le soutenait contre le blame de son pere, le marchand de drap ; il calmait la mére de Barnavye, qui reprochait au jeune ayocat de néegliger les proces pour Mably et Montesquieu. Aprés un pelerinage a Ferney, il avait placé devant son bureau le buste de Voltaire. Ge fut lui qui fonda la bibhothéque de Grenoble, et Stendhal l’'a nommé Le roz @esprit de la ville. Pourtant, il n’était pas aussi docte qu'on l’a dit : il ne connaissait en 1804 ni Vauvenargues ni les Lettres persanes. Mais si Beyle dut plus tard se « dégagnoniser » , son grand-pére lui inspira le gout des lettres. Henri Gagnon aimait tendrement son filleul et petit fils qui le considérait comme son véritable pére, son intime ami, son unique camarade. L’enfant se seryait souvent de mots

Page 1