DE L’AMOUR
Beyle bon juge en la matiére. — Roman et tempérament. — Le décousu de Vouvrage. — Bizarrerie et subtilité. — La cristallisation. — Traits généraux de l’amour chez les diverses nations. — Les Italiennes. — L’amour physique. — Passages trés hardis, — Jolis détails. —.ducation des femmes, — Omissions. — Défauts du style. — Obscurités. — Fatuité militaire. — Origine du livre. — Son insuceés. — Candidature \ l’ Académie.
Beyle écrit quelque part qu’un traité d’idéologie est une insolence : auteur parait croire que ses semblables raisonnent mal. De méme, un livre sur l’amour est un acte de fatuité : c’est dire au public qu’on connait les femmes; — et qui peut se vanter de les connaitre? — c’est, quoi qu’on fasse, parler de celles qu’on a aimées; c'est, pour user d'une expression de Stendhal, imprimer son cceur.
Il était toutefois compétent dans la matiére. Elle avait été pour lui, avouait-il, la plus grande des affaires ou plutét la seule. «Je ne l’ai jamais vu, rapporte Mérimée, qu’amoureux ou croyant l’étre », et Beyle assurait sérieusement qu'il n’y a de bonheur possible que pour un homme amoureux. Aussi eut-il des passions de toute sorte et dans le beau monde et dans le bas peuple; il courtisa les Clyménes et les Jeannetons, les comtesses et les servantes, car il avait, lit-on dans son Journal, un gout inné pour les filles d’auberge, et toutes ces fantaisies et inclinations, aristocratiques et vulgaires, l’avaient entrainé, témoignait-il, 4 de charmantes sottises qu'il ne regrettait pas : ne jamais se repentir était une de ses maximes.
II tenait de son pére Chérubin, a qui les femmes étaient né-
cessaires (1), ainsi que de son grand-pére et de son oncle Gagnon, qui furent la coqueluche des dames de Grenoble, et il était d’une génération qui croyait qu'une femme est rarement « inséductible », qu'elle peut toujours étre prise d’assaut et qu'un homme a le devoir d’essayer. « La chose, disait-il, réussit une fois sur dix, et elle vaut bien la peine de subir neuf rebuffades. » Mérimée lui parlait d’une dame qu'il aimait : « Ayez-la d’abord, répondit Beyle, c'est ce que yous lui devez. »
Mais, et bien qu'il ait souvent affecté des airs conquérants, il n’était pas un don Juan comme tant de ses contemporains, comme ses amis et camarades intrépides chasseurs du beau sexe, Martial Daru, Joinville, Mazeau, comme les colonels de empire qui se fachaient tout rouges lorsqu’on leur disait qu ils n’avaient pas eu de galantes aventures depuis leur mariage. Il a remarqué que les don Juan sont moins heureux que les Werther parce que l’amour n’est plus pour eux qu'une affaire ordinaire et que la réalité ne satisfait qu’incomplétement leurs désirs. Suivant lui, manceuvrer comme don Juan et penser au succes de ses manceuvres, ce n’est pas gouter l'amour, c'est le tuer, et le moindre général qui gagne une bataille, le moindre préfet qui contient un département, a de plus grandes jouissances.
I] y avait en lui autant de roman que de tempérament. Stendhal aime souvent la premiére venue a la bonne franquette, a a Duclos. Mais d’autres fois il est tout aise de se glisser chez sa ‘belle par une porte dérobée, ou de la trouver dans un pare, cau coin d'une allée, au fond d’un bosquet, et il méle a sa pas- ‘sion le piment de l’aventure et le ragoat du mystere. Comme d’autres, il soupira; comme d'autres, il fut amoureux transi et joua le réle de patito. Il réve volontiers; le troubler dans sa réverie, c'est le tirer des jardins d’Armide, c’est le « pousser dans un bourbier». Ne disait-il pas que le plus grand bonheur de amour, c'est le premier serrement de main? N’aimait-il pas l'heure de l’Ave Maria, Vheure des joies de l’ame, l'heure
(1) Vie de Henri Brulard, 67.
d’une douce tristesse qui s’augmente encore au son des belles cloches? Un de ses plaisirs les plus vifs, n’était-ce pas le |
sombre plaisir d’un cceur meélancolique?
Stendhal était donc et se croyait bon juge en amour. Mais l'ceuvre qu'il composa sur le sujet est singuliérement décousue. Elle offre tantot une suite de pensées détachées, tantdt une série de morceaux d’assez longue haleine. Méme dans les passages étendus la liaison fait défaut; les paragraphes se succédent en désordre; l’auteur a mis ses notes bout a bout sans prendre la peine de les unir les unes aux autres.
A ce manque d’ordonnance se joint, surtout au commencement de l’ouvrage, un bizarre appareil d’érudition. Stendhal traite de l'amour comme le physiologiste traite d’une maladie. En certains endroits il divise et subdivise sa matiére avee une minutie ridicule.
C’est ainsi qu'il compte neuf particularités dans la pudeur.
C’est ainsi qu’il distingue guatre amours différents : 1° l'amour physique ou celui des bétes, des sauvages et des Européens abrutis ; 2° amour de yanité, qui faisait dire a la duchesse de Chaulnes épousant M. de Giac qu'une duchesse n’a jamais que trente ans pour un bourgeois; 3° l’amour-goit qui régnait au dix-huitieme siécle et ou il entre beaucoup d’esprit, de bon ton, et plus de délicatesse que de véritable amour; 4° l’amourpassion, l’amour d’Heéloise, de la religieuse portugaise, de Julie d’Etanges, l'amour qui « nous emporte au travers de tous nos intéréts ».
C’est ainsi qu'il distingue s¢x tempéraments ; le sanguin ou le Francais ou M, de Francueil; le bilieux ou Espagnol ou Lauzun; le mélancolique ou |’Allemand ou le don Carlos de
‘Schiller; le flegmatique ou le Hollandais; le nerveux ou Vol-
taire; l’athlétique ou Milon de Crotone. Tous les amours, dit-il, revétent dans les individus la couleur de ces six tempéraments. Supposons qu’ils puissent se rapporter aux quatre variétés précédemment notées, amour physique, amour de yanité, amour-godt, amour-passion. Faisons passer ces quatre amours par les six variétés de tempérament. Combinons le tout
avec les différences qui dépendent des gouvernements ou des caractéres nationaux : despotisme asiatique comme a Constantinople, monarchie absolue a la Louis XIV, aristocratie masquée par une charte, république fédérative, monarchie constitutionnelle, Etaten révolution. Prenons ensuite les différences
d’ages et enfin les particularités individuelles. Disons, par
exemple, que tel homme a l’amour de vanité, le tempérament. mélancolique, les habitudes monarchiques, lage de trente ans, et telle ou telle particularité indiyiduelle. N’est-ce pas, conclut triomphalement Stendhal, une belle maniére de voir les choses? Maniere rare, en tout cas, et fort compliquée.
C’est ainsi qu'il analyse la naissance de l’amour, qui passerait, selon lui, par sept époques : 1° l’'admiration; 2° on se dit : Quel plaisir de lui donner des baisers ou de les recevoird’elle! 3° lespérance; 4° ’amour est né; 5° la premiere cristallisation commence, on se plait a orner de mille perfections sa bienaimée; 6° le doute nait; 7° seconde cristallisation, on cherche a se confirmer dans lidée qu’on est aimé. Que de subtilité! Mais le mot cristallisation a fini par étre accepté. Jetez dans le fond d’une mine de sel un rameau d’arbre effeuillé parlhiver; si vous le retirez deux ou trois mois apres, il est revétu de brillantes cristallisations, et ses petites branches naguére noiratres et qui ne sont pas plus grosses que la patte d’une mésange, sont devenues autant d’aigrettes de diamant. De méme Pimagination de l’amant cristallise l'objet aimé et découvre en lui tous les attraits, voit en lui toutes les perfections, tous les diamants. Un homme passionnément amoureux cristallise a chaque instant. Qu’on lui parle d’un beau bois d’orangers, il pense au plaisir de goiter avec sa maitresse la fraicheur de ces ombrages. Qu’un de ses amis se casse le bras, il songe que si pareil malheur lui arriyait, il serait soigné par la femme qu'il aime. Bref, cristalliser, c’est diviniser son amante, c’est faire d’elle un étre a part qui, de méme que le rameau d’arbre, n’est plus reconnaissable, tant il étincelle de mérites et de beautés. La cristallisation, c’est un « ensemble d’illusions charmantes et de réveries enchanteresses » .
Stendhal est moins pédantesque lorsqu’il esquisse les traits
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généraux de l’amour chez les diverses nations. Il assurait deja dans la premiére édition de Rome, Naples et Florence qu’en Italie l'amour est délicieux, qu’ailleurs on n’en a que la copie, que le « vrai sentir » fut fait pour les Italiens. Mémes assertions dans V Amour. Ce n’est qu’en Italie qu’on sait aimer : c’est le pays ou Von prononce le moins le mot amour, puisqu’on dit toujours
amitté au lieu d’ « amour», et vodsiner au lieu d’ « aimer » ;
mais c’est le seul pays ot la plante que décrit Stendhal peut croitre librement et atteindre toute sa hauteur. « En France, la vanité; en Allemagne, une philosophie folle 4 mourir de rire; en Angleterre, un orgueil timide, souffrant et rancunier, le torturent, l’étouffent ou lui font prendre une direction baroque. »
Vivent donc les Italiennes! Ce ne sont pas des hommes au petit pied comme nos Frangcaises. Elles ne ressemblent pas a ces jeunes filles de Paris dont la tendresse n’est que minauderies et graces étudiées. Ce sont « les femmes les plus femmes delunivers» . Quelle ardeur! Quel emportement! Quelles facons d’aimer franches, naturelles, énergiques! En Italie, pas de géne, pas de contrainte, pas de ces maniéres convenues dont la science s’appelle usage du monde, décence ou vertu. Stendhal raconte qu’une mére, dans la joie ou le désespoir de l’amour, exprime ses sentiments sans hésitation ni scrupule en présence de ses enfants. Il entend une dame parler de son amant pendant plus d’une heure devant sa fille et s’écrier, par exemple : « Ah! celui-la était fait pour moi, et il savait aimer! » Une Romaine dira fort bien a l’ami d’un homme qu'elle commence a gouter : Dites a ... che mi piace, et Vheureux mortel venant répondre : Mz volete bene? elle réplique : Si, caro. Un mauvyais sujet qui sait son métier la rendra folle en une soirée; elle avouera qu'elle est blessée au cceur, et la nuit elle éveillera son mari: « Emmenez-moi, ou je ferai quelque sottise! »
Ces anecdotes enchantent Stendhal. Il aime dans l'amour cette ardeur excessive et ce bel engouement, cette vivacité, cette rapidité, cette violence qui poussent et entrainent une femme vers un homme, et il insiste sur ce « coup de foudre » qui bouleverse tout l’étre, sur ces révolutions de l’ame lassée
« de ce que le catéchisme appelle la vertu ». En nombre d’endroits, il se pique de ne pas comprendre l’amour désintéressé. La beauté de la femme aimée est a ses yeux la collection de toutes les satisfactions, de tous les désirs, et chaque nouveau charme qu'on découvre en elle cause une jouissance délicieuse parce qu'il satisfait pleiement un désir. Le physique, selon Jui, ’'emporte en amour sur le moral. I] assure que le phénoméne de la cristallisation vient de la nature qui « nous commande d’avyoir du plaisir et nous envoie le sang au cerveau» . I voit dans l’amour naissant un « désordre » des nerfs et du centre cérébral, et il cite en exemple le courage éphémére des cerfs et la couleur des pensées d’un soprano! II] met en scéne un de ses amis, Del Rosso, auquel il faut, pour qu'il soit aimable, une femme qui « souffre quelques mouvements hasardés », qui « par ses sourires autorise des choses fort gaies », qui «a chaque instant tienne les plaisirs physiques devant son imagination ».
Plusieurs passages sont trés vifs et trés hardis. « Aimer, c’estavoir du plaisir a voir, toucher, sentir par tous les sens » , et Stendhal ajoute qu'il faut tout oser auprés des femmes, que les plus distinguées prennent le strass pour du diamant, qu elles aiment les hommes qui ne les étonnent pas et ne choquent pas leur orgueil, qu’un grossier capitaine a réussi souvent ou un Lasalle échouait.
Il loue et regarde comme une héroine cette Julie d’Etanges qui « respecte ses serments », et il reconnait que la fermeté d’une femme qui résiste A son amourest la chose la plus admirable qui soit. Que sert toutefois a cette femme d’immoler sa flamme ace qu’on nomme le devoir? Les preuves de son courage restent secrétes, et son sacrifice lui coate le bonheur. Elle est soutenue sans doute par l’orgueil d’une belle défense. Mais ~ n’est-ce pas imiter les moines qui se macérent et se couvrent d'un cilice parce qu’ils croient échapper au diable? La princesse de Cléves n’ett-elle pas mieux fait de se donner a M. de Nemours sans rien avouer a son mari? « Je crois qu’arrivée a la vieillesse, a cette époque ou les jouissances d’orgueil paraissent dans toute leur misére, elle se fat repentie. »
Simplement, uniment, sans sourciller et comme s'il disait les choses les plus naturelles du monde, il affirme qu'une ~ femme appartient de droit al’homme qui l’aime et qu’elle aime plus que la vie (1), ou bien qu'il n'y a d’unions a jamais légitimes que celles qui sont commandées par une vrale passion, ou encore qu’ «on n’a de talents et de force auprés des femmes qu’autant qu’on met ales avoir exactement le méme intérét qu’a une partie de billard» .
Enfin, sans étre aussi explicite que dans une page des Souvenirs d’égotisme ou il raconte sa mésaventure avec une fille du nom d’Alexandrine, il termine le livre par un scabreux chapitre sur les fiascos, ces défaillances physiologiques ou l’agitation nerveuse fait tomber quelquefois un amant passionné.
D’autres passages sont charmants. Stendhal définitla beauté une promesse de bonheur. L’amour, dit-il, est 4 la fois la passion souveraine et le souverain bien; c’est le plus orgueilleux des despotes; ou il est tout, ou il nest rien; c’est le premier des bonheurs, etle duc de Nemours, aimé de Mme de Cleves, était plus heureux que Bonaparte a Marengo; il accomplit de erandes choses; il renouvelle, retrempe les caractéres ;il « fait jaillir une source de sentiment plus abondante et plus fraiche méme que celle de la premiére jeunesse » .
Stendhal trouve que «les trois quarts de la pudeur sont une chose apprise» ; mais de toutes les lois qu’a faites la civilisation, la pudeur seule ne produit que du bonheur, elle donne de la vie a l'amour en lui prétant le secours de imagination.
Il montre dans le chapitre qu'il intitule La beauté détronée par Camour que la beauté absolue n’existe pas, qu’un homme peut aimer une laide, et qu’en certains cas laideur est beauté : Albéric préfere sa maitresse a une femme bien plus belle, et les légers défauts qu’offre la figure de son amante, par exemple une marque de petite vérole, l’attendrissent et le jettent dans
(1) On oublie ordinairement de citer les mots et qu’elle aime plus que la vie; mais en un passage des Promenades dans Rome (1, 51), Stendhal reproduit sa pensée : « Si je ne craignais de choquer les gens moraux, javouerais que j'ai toujours pensé, sans le dire, qu'une femme appartient réellement a Phomme
qui l’aime le mieux. »
une douce réverie s’il les apercoit sur le visage d’une autre.
On trouve ainsi dans |’Amour de jolis détails, et en plus d’un endroit on louera la délicatesse et la profondeur du sentiment; en plus d’un endroit Stendhal parle dignement des nobles élans d'une ame envahie par une passion sincére. Le battement de cceur qu'il éprouve dés qu'il yoit de loin un chapeau de satin blanc — le chapeau de Mathilde Dembowski — le force a s'appuyer au mur, et lorsqu’il parle pour la premiere fois a celle qu’il aime, il débite des sottises pour échapper a l’embarras du silence. « Je fais, dit-il, tous les efforts possibles pour etre sec; je veux imposer silence a mon cceur; je tremble toujours de n’avoir écrit qu’un soupir quand je crois avoir noté une yérité. »
Il aborde méme de hautes questions. I] plaide la cause du divorce. Il se moque de l’absurde éducation des femmes de son temps, et il plaint les jeunes filles qui passent plusieurs années soit Ajouer de la harpe, soit a peindre en miniature ou a l'aquarelle, et qui n’arrivent pas a une médiocrité supportable, qui, trois ans aprés le mariage, ne prennent pas une fois le mois leur instrumentou leurs pinceaux. Pourquoi, sous un vain preétexte de décence, ne rien leur enseigner qui puisse les guider dans la vie? On objecte qu’elles tourneront leur instruction contre les maris. Mais, en cas de mort de Pépoux, ne gouvernent-elles pas la famille? Meres, ne donnent-elles pas aux garcons, ces futurs tyrans, la premiére éducation qui forme le caractére? Femmes, n’ont-elles pas une grande influence, ne serait-ce que parce qu’elles répétent les mémes choses, et combien de maris se laissent mener par faiblesse! Faut-il done qu’elles n’aient d’autre occupation que de soigner des fleurs, de faire des herbiers, d’élever des serins? Serait-ce que les sots qui composent la majorité de l’humaine espece craindraient pour la prééminence de leur sexe si les femmes. s’avisaient d’étudier? Non : la femme doit étre instruite ; elle doit, sans perdre ses graces, acquérir des idées par de sérieuses lectures. Les Parisiennes ne sont-elles pas les plus aimables des Frangaises parce que le hasard a mis dans leurs tétes le plus d’idées justes et intéressantes ? Les jeunes gens nés a Paris ne tiennent-
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ils pas de leur mére V’incontestable supériorité qu’ils ont au moins jusqu’a seize ans sur les provinciaux? Et Stendhal demande que les femmes aientl’esprit cultivé pour que Vhomme puisse Communiquer a sa compagne toutes ses pensées, non en petite monnaie, mais telles qu’elles se présententa lui, pour qu il trouve en son « partenaire » et un confident de ses peines et un excellent conseiller. Selon sa coutume, il va méme au dela du but. Il souhaite que les jeunes filles apprennent dés Page de cing ans la danse, la musique, le dessin, et plus tard, tout comme les garcons, le latin, l’histoire, les mathématiques, la connaissance des plantes utiles, la logique, la morale : il se souvient du programme de I’Ecole centrale.
C’est un féministe déterminé. Dans Rome, Naples et Florence, il réclame Végalité parfaite entre les deux sexes et prétend qu'elle sera la « source du bonheur» et la « marque la plus sire de la civilisation », qu’elle « doublera les forces intellectuelles du genre humain ». Mais il faudrait, puisque le pistolet n’exige que de l’adresse, que le duel fat permis aux femmes; il faudrait que toute femme qui se serait constituée prisonniére durant deux années pit, passé ce délai, obtenir le
divorce.
Le livre de Amour n’est pas, comme disait Beyle sans nulle modestie, une analyse complete de cette passion, ni une description détaillée et minutieuse de tous les sentiments qui la composent. Stendhal oublie l'amour cérébral, l'amour de téte ou d’imagination qu’il prétera plus tard dans Rouge et noir a Mathilde de la Mole. Il oublie l’amour-habitude, l’amouramitié, l’amour-confiance et d’autres variétés de l'amour qu'il avait pourtant connues. S’il parle un instant des dispositions qui ne sont pas les mémes chez les deux sexes, il ne marque pas les differences de l'amour chez Vhomme et chez la femme (1). Il ne peint pas la fille d’Eve, l’étre frivole, fragile, capricieux, dissimulé, prompt aux extrémes, prét a passer de la tendresse a la haine. Il ne montre pas sous l’inconstance de
(1) Facver, Politiques et moralistes, 3° série, p. 30.
son humeur le malaise physique; il ne retrace pas l’influence des nerfs sur les mouvements de son ame.
Le style n’est pas digne du sujet. I] ne s’agissait pas seulement en pareille matiére de s’exprimer avec clarté. L’auteur devait présenter ses pensées sous les aspects les plus piquants, mettre dans le tour qu'il leur donnait, finesse, éclat, vivacité. « Celui qui écrit pour une femme, a dit Diderot, doit tremper sa plume dans I’arc-en-ciel, et puis sabler avec la poussiére des ailes du papillon. »
Stendhal n’a pas cette délicate légéreté. Trop souvent il est terne, lourd, et, comme les don Juan dont il parle, il a de grands moments de sécheresse. Une idée lui vient : il la jette sur le papier telle qu’elle s’offre 4 son esprit et sans prendre le temps de I’habiller. S’il conte l’anecdote avec agrément, sil fait de petits récits alertes, il ne sait pas exposer les idées générales et ne développe ses théories que d’une fagon embarrassée, pesante et, tranchons le mot, ennuyeuse. Aussi est-on soulagé et rafraichi lorsqu’on rencontre une citation de Larochefoucauld, de Volney ou de tout autre. Stendhal n’a méme pas cette clarté a laquelle il vise. Il est fréquemment sibyllique, et, comme pour épaissir le nuage dont il s’enveloppe, il met au bas des pages des notes et des références inintelligibles. Il reproduit a diverses reprises des extraits du Journal d’un capitaine Salviati et les notes quotidiennes d’un certain Lisio Visconti, sans nous dire que ce capitaine Salviati, que ce Lisio Visconti, c’est lui-méme. Il est, et il veut étre bizarre. Il avoue qu’en relisant son manuscrit, il trouve plusieurs passages qu'il ne comprend plus, et il les laisse! Dés la premiére page, il cite un capitaine de Wesel et un gendarme de Cento, et il confesse qu’on lui a plus d’une fois demandé ce qu’étaient ces deux personnages, mais qu'il a oublié leur histoire. Quelle insouciance et quel sans-géne! N’est-ce pas se moquer du public? Qui n’approuvera ce mot d’un contemporain, que parmi les lecteurs, les uns iront jusqu’au bout du volume et seront surpris du mouvement qu'il donne a leur imagination, mais que les autres, 4 la dixiéme page, le jetteront d’impatience?
A tant de défauts s’ajoute un air trés choquant de fatuité
militaire. Stendhal affecte d’écrire en soldat pour des soldats; il se donne comme ancien éléve d’une école de cadets; il rappelle qu'il a servi dans les dragons et commandé des détachements; il dit qu’on songe avec plaisir 4 ce qu’on aime lorsqu’on est en vedette a vingt pas de l’ennemi, et d’un ton dégagé et superbe il laisse tomber cette sentence : « Il est imutile de définir le bonheur, tout le monde le connait, par exemple la premiere perdrix que l’on tire 4 douze ans, la premiére bataille d’ot l’on sort sain et sauf a dix-sept. »
Le livre se sent de sonorigine. Stendhal I’a, dit-il, commencé un soir 4 Milan, dans un salon, apres les bals masqués du carnaval de 1820. La conversation était tellement animée et intéressante qu'il écrivit au crayon, sur.un programme, ce qu'il entendait. Le lendemain et par la suite il fit de méme, griffonnant sur des chiffons de papier ce qui lui semblait digne
"étre publié. C’était au temps de sa passion pour Mathilde, et, comme il s’exprime, dans les intervalles lucides. A son retour en France, il usa d’une méthode pareille. Un jour ou Fauriel narrait une histoire arabe qui lui était chére, Beyle prenait des notes dans son chapeau. Le bon Fauriel, craignant pour son anecdote et tremblant qu'elle ne fit altérée, travestie par ce profane, proposa de la racheter, de la remplacer par deux autres dont il se souciait beaucoup moins. Beyle accepta de grand coeur; mais, sans Fauriel, il eat inséré le premier récit, tel qu'il le saisissait au vol (1).
Ces notes ainsi recueillies, puis classées et recopiées, formérent le traité de l’Amour qui parut en 1822 (2). Son succes fut mince. I] n’eut en vingt ans qu'une centaine de lecteurs, et de
(1) Sainte-BEvve, Portraits contemporains, 1V, 233. I] faut remarquer que le manuscrit de |’Amour, annoncé des le mois de mars 1820, fut adressé au mois d’octobre suivant 4 Mareste qui devait le communiquer 4 Lingay, et au mois de novembre Beyle envoyait a son ami une longue réflexion sur Helvétius en le priant d’ajouter cette pensée a la fin de l Amour, avec 73 pensées qu'il avait déja.
(2) En deux volumes in-12. Beyle voulut publier une nouvelle édition en 1826, en 183%, en 1842, comme le prouvent les trois préfaces datées de ces trois années. Mais, de par le traité, 1’éditeur Mongie était propriétaire de Védition invendue, et l’auteur devait la rembourser au prix de fabrique pour donner une édition nouvelle, On rencontre toutefois des exemplaires de 1822 auxquels on
1822 a 1833 que dix-sept acheteurs : «Il est sacré, disait le libraire Mongie, car personne n’y touche (1).» L’auteur racontait sa disgrace a ses amis sur le ton de la gaieté: « Que voulez-vous, on est trop béte en France pour me comprendre » , et lorsque Mme Ancelot prétendit avoir eu toutes les peines du monde a trouver un exemplaire de l’Amour, il assura plaisamment que Pédition était A bord d’un vaisseau ou elle servait de lest, que Mongie avait été trop heureux de vider ses magasins qu’elle encombrait. Mais ses amis mémes ne le comprenaient pas, et c’était entre eux a qui se moquerait de l’Amour. Maleré sa bonne contenance, Beyle fut dépité, et dans une préface qui n’a pas été connue de son vivant, il s'emporte contre ses contemporains : les femmes, dit-il, sont atteintes d’affectation; elles ne peuvent juger de la peinture des sentiments vrais; elles le regardent, lui Stendhal, comme un étre infame, et son ouvrage est leur béte noire; quant aux hommes, ou bien ils ignorent les folles émotions de l'amour, ou bien ils oublient qu ils ont aimé et se piquent de n’avoir jamais connu les faiblesses du coeur; le livre a donc leur haine (2)!
Stendhal avait de l Amour une si bonne opinion qu'il le considérait comme une de ses meilleures productions, sinon la meuleure, et il comptait s’en prévaloir pour entrer a l’Académie francaise. En 1824, il rédigeait un projet de circulaire aux membres de la docte compagnie : « Vers la fin d’une jeunesse fort agitée, un oisif a essayé de faire une monographie de cette maladie que tout le monde prétend avoir eue et qu’on appelle l'amour. On dit que les premicres pages sont obscures. L’auteur serait heureux si l'homme supérieur qu'il scandalise peut-etre pouvait arriver jusqu’a la derniére page et se dire: Apres admission de MM. tel, tel, tel, je donnerai ma voix a celui-ci (3). »
a mis un titre portant la date de 1833 (Vicarne, Manuel de l’'amateur de livres du XIX siécle, I, 452),
(1) Préface de 1842 (éd. Calmann Lévy, p. xx) et lettre 4 Bussiéres (art. cité, 267).
(2) Préface de mai 1826.
(3) Corr., I, 269. Ce n’est pas la seule fois que Beyle ait songé a l’ Académie, Quinze jours avant sa mort, il assurait 4 Colomb qu’il se présenterait prochai-
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L’Amour, un de ces livres qu’on cite et qu’on ne lit pas, est peut-étre de toutes les ceuvres de Beyle celle qui donne de lui la notion la plus exacte. II a, pour le composer, puisé dans ses souvenirs, et non seulement, sous le nom de Lisio Visconti et de Salviati, il transcrit ses propres impressions et retrace quelques péripéties de sa passion pour Mathilde, mais Amour exprime ses idées maitresses, résume ses observations sur le cceur humain. C’est dans l’Amour que se montre le mieux son talent avec ce qu’ila de sautillant etde saccadé, d’ingénieux et de fin, de subtil et d’outré, d’incomplet et de contradictoire. Le trait le plus frappant de l’ouvrage, c’est que, malgré des pensées crues et une légére affectation d’immoralité, l’éléve de Cabanis voit autre chose dans l’amour que le plaisir physique. Il veut méler a la satisfaction du désir et a la fi€vre des sens les tendresses du sentiment : « Sans les nuances, dit-il, avoir une femme qu’on aime ne serait pas un bonheur, et méme serait impossible. » Si l’on retranche du livre les anecdotes et les confidences déguisées, n’est-ce pas une étude des effets de Yimagination sur l’amour?
nement, qu'il comptait sur l’appui de Mme Ancelot, de Di Fiore et du comte Molé. Son ami lui répondit qu'il s’était trop moqué des académiciens pour obtenir leurs voix. (Stendhal ne dit-il pas dans Rome, Naples et Florence qu’un académicien est 4 ses yeux un employé du gouvernement tout comme un receveur des droits réunis ou un sous-préfet, et qu’on ignore son nom A vingt lieues de Paris? Cf. plus haut, p. 284.) Mais Beyle répliqua qu’il saurait les amadouer, et que s'il était académicien, le traitement attaché a ce titre achéverait de lui
donner I’indépendance.