‹ Stendhal-Beyle;Chapitre 32 sur 74 · CHAPITRE XVI NAPOLEON · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI NAPOLEON

Jugements de Stendhal sur Napoléon. — Buonaparte. — Le tyran. — L’usurpateur. — Napoléon eunuque. — Revirement. — Dédicaces de |’ Histoire de la peinture. — Coléres contre Mme de Staél et les Anglais. — De l’influence de Napoléon sur I’Italie. — Julien et Fabrice. — La Vie de Napoléon, — Beau commencement. — Erreurs et légéretés. — Campagne de 1796. — Glorification de Bonaparte et de Beyle. — La cour, les ministres, l’administration, l’armée, — Berthier. — Davout. — Murat. — Le prince Eugéne. — Duroc. — Gouyion-Saint-Cyr. — Philippe de Ségur.

Un des traits les plus caractéristiques de Stendhal, c’est son bonapartisme, son admiration pour Napoléon, le seul homme, disait-il, qu'il eit jamais respecte.

Pourtant, il n’a pas constamment respecté Napoléon. Sous les Cent-Jours il labandonnait, et il se vantait sous la Restauration de n’avoir ni pris ni demandé du service pendant l’interregne. En 1817, dans ses livres et dans ses lettres au ministre de la guerre, tout comme des personnages de ses romans, comme M. de Rénal et l’archevéque de Parme, il affecte d’appeler Napoléon Buonaparte. La méme année, dans l’Histotre de la peinture, il rangeait parmi les bilieux « un grand général qui -aurait fait tant de bien et quia fait tant de mal a la France », et dans Rome, Naples et Florence il applaudissait ala « chute du tyran », de cet homme aux vues « personnelles et égoistes » qui n’avait nul talent politique, qui refusait aux peuples une constitution libérale et les asservissait, qui détestait tellement la liberté qu'il n’avait pas osé se parer de ses couleurs, lorsqu'elle était son unique’ moyen de salut. « Que j abhorre Buonaparte, s’écriait-il, d’avoir sacrifié Venise a ]’Autriche! »

I] approuvait l’exécution de Murat : « Plat au ciel que tous les usurpateurs eussent trouvé le méme chatiment! » Etait-ce vraiment sa pensée? Parlait-il ironiquement? Ces assertions furent-elles, comme dit Colomb, des passeports? Beyle voulaitil désarmer ainsi le procureur du roi? La précaution semble excessive.

Quoi qu’il en soit, il n’avait pas aimé le premier consul. II lui reprochait d’avoir exilé Moreau etassassiné le duc d’Enghien, d’avoir violenté Volney, d’avoir établi le Concordat et « volé » la liberté. En 1837, il célébrera dans sa Vie de Napoléon le général dont le regard fixe et percant annongait le grand homme; en 1804, il juge sa figure plate (1).

Sous |’Empire, il n’aime pas |’Empereur. Tant de victoires ne l’éblouissent pas. Il ne voit que l’apathie de certains généraux et que la mollesse, l’insouciance des Parisiens qui vont a leurs plaisirs; il se plaint que l’énergie de la Ligue et de la Révolution ait disparu, et il écrit en 1811 queces gens-la songent a leurs petites vanités, a leur petite société du soir, au sort du vaudeville d’un de leurs amis, et que Paris est un sérail ot tout est eunuque jusqu’au maitre. Napoléon eunuque!

Ce ne fut qu’en 1817, lorsqu’un peu d éloignement eut grandi ~ les choses, lorsqu’il eut la conviction que les Bourbons ne lui donneraient pas la préfecture révée, que Beyle devint bonapartiste. La mode, dit-il plus tard, était d’avoir été soldat sous Napoléon. Il se rappela qu'il avait été soldat de 1800 a 1802, et qu'il avait fait plusieurs campagnes comme adjoint aux commissaires des guerres, comme auditeur, comme intendant. II s'avisa que Napoléon avait porté le nom frangais dans la plupart des capitales de l'Europe, et que lui, Beyle, était, ala suite de Napoléon et de ses grenadiers, entré a Berlin, 4 Vienne, a Moscou. Dans un endroit de son Journal, en l'année 1804, il note qu'il a vu Talma, qu'il a « manié la gloire » : il déclara qu il avait manié la gloire, et il se prit 4 regretter l’Empire, a étaler, 4 afficher la nostalgie de cette héroique époque.

Il eut encore des retours de colére et de haine. En 1818,

(1) Cf. plus haut, p. 76.

dans une lettre intime, il nomme Napoléon un «tyrande fer» . En 1824, dans la Vie de Rossini, il assure que Napoléon aurait fini par « détruire tous les monuments de histoire militaire de son temps » pour étre maitre absolu de la vérité. « J’aime tendrement le héros, disait-il, je méprise le despote donnant audience 4 son chef de police. »

Mais dés 1817 il mélait a sa critique des expressions d’admiration passionnée. L’Histotre de la peinture estdédiée « au plus grand des souverains existants, al’-homme juste qui edt été libéral par son coeur, quand méme la politique ne lui eat pas dit que c'est aujourd’hui le seul moyen de régner ». Cette dédicace assez obscure et mystérieuse a remplacé une dédicace plus. claire et plus longue que Beyle n’osa publier. Dans cette autre version, il s’adressait ainsi a Napoléon, ou, comme il disait, & Sa Majesté Napoléon le Grand, empereur des Francais, détenu a Vile de Sainte-Héléne : « Sire, je ne puis dédier plus conyenablement |’Histozre de la peinture qu’au grand homme qui avait donné a la patrie ce beau musée qui n’a pu exister dés quil n’a plus été soutenu par sa main puissante... Dans des circonstances plus heureuses pour la patrie et pour vous, je ne

vous aurais point fait de dédicace : votre gloire corrigeait tout. - Mais je trouvais détestable votre systeme d’éducation. Aussi, au jour du danger, vous n’avez plus trouvé que des ames faibles parmi vos favoris, et les Carnot, les Thibaudeau, les Flaugergues sont sortis des rangs de ceux que yous n’aimiez pas. Malgré cette faute, qui a été plus nuisible a yous qu’a la patrie, l’équitable postérité pleurera la bataille de Waterloo, comme ayant reculé d’un siécle les idées libérales. Elle verra que l’action de créer exige de la force, et que sans les Romulus, les Numa ne pourraient exister. Vous avez étouffé les partis. pendant quatorze ans, vous avez forcé le chouan et le jacobin a étre Frangais, et ce nom, Sire, vous l’avez porté si haut que tot ou tard ils s’embrasseront au pied de vos trophées. » Et Beyle regrettait que l’empereur eat apres Waterloo désespéré du salut de la patrie, refusé de saisir la dictature : c’était le seul acte de faiblesse que la France eat a reprocher au héros.

C’est alors qu'il s’éléve avec la plus violente indignation

contre les Considérations de Mme de Staél sur la Révolution francaise. Il les qualifie de « libelle » etde «mauyaise action». Il accuse l’auteur de calomnier bassement Napoléon, d’accabler lachement un grand homme « privé de sa femme et de son fils, emprisonné sous un climat meurtrier, voué a une mort lente et prochaine, en proie a tous les malheurs que les hommes puissent infliger a un de leurs semblables » . Quelle différence entre la générale Bertrand et Mme de Staél! Le nom de Mme Bertrand est un nom héroique qui sera honoré par la postérité; le nom de Mme de Staél «ira se perdre dans la tourbe des ames communes ».

C’est alors qu'il traite les Anglais de «vile nation ». Pourquoi n’ont-ils pas désavoué par un généreux transport l’infamie de leur gouvernement? « O Sainte-Héléne, roc désormais célébre, tu es l’écueil de la gloire anglaise! »

Pendant son séjour a Milan il entend volontiers les ouvriers méler dans leurs propos le nom de Napoléon et celui de saint Charles Borromée. «L’un et l'autre, dit-il, sont adorés, et, apres

‘tout, saint Charles avait une parcelle du génie de Napoléon :

nulle petitesse dans Pesprit et la force qui va directement au but. »

Dans |’ Histoire de la peinture, dans Rome, Naples et Florence, il recherche quelle fut l'influence de Napoléon sur I’Italie, et il conclut qu'elle a été plutét bonne que mauvaise. Sans doute, Napoléon ne pouvait connaitre les gens qu'il employait, et si Florence eut des magistrats aimables, ceux de Rome comme ceux de Hambourg auraient fait abhorrer Titus. Sans doute, lorsque Napoléon consacrait douze millions aux embellissements de la ville éternelle, ses agents des finances volaient trois ou quatre millions aux particuliers quils réduisaient au désespoir. Sans doute, étant despote, il essayait au dela des Alpes les mesures qu’il voulait prendre en France, et il refusait aux Italiens une liberté qui ne s’accordait pas avec ses propres intéréts. Mais il établit la justice ; sous son gouvernement les crimes et l’esprit de friponnerie diminuérent des deux tiers, et Vidée se répandit qu’il était possible d’obtenir quelque chose d’un préfet sans payer sa maitresse ou son confesseur. II sup-

bo

prima les couvents et « rendit a la société ces pieux fainéants qui, dans leur voluptueuse oisiveté, n’avaient d’autre souci que le soin de leur bien-étre (1)». If acheva le déme de Milan; il fit copier en mosaique ce qui restait de la Céne de Vinci; il fraya la route du Simplon et entreprit 4 Rome des travaux qui auraient immortalisé dix pontificats; il fonda des maisons d’instruction pour les jeunes filles a Milan et a Vérone; une éducation de quatorze ans — de 1800 a 1814 — donnée par hasard sous un despote qui ne craignait au. monde que léducation, produisit des héros. Bref, Napoléon tira le pays du néant, retrempa les caractéres, jeta partoutle levain de la civilisation; sil abaissa la France, il releva I'Italie.

Méme éloge de Napoléon en plusieurs passages des Promenades dans Rome. Stendhal le range assez singulierement, avec Mme Roland et Mlle de Lespinasse, parmi les ames nobles et tendres qui sont encore parmi nous. Il reconnait que Napoléon, ainsi que les Romains, a été criminel quelquefois. Mais jamais Vhomme fut-il plus grand, et, comme ce peuple étonnant, Napoléon ne fera-t-il pas toujours occupation de ceux qui regurent du ciel le feu sacré?

Les héros de Stendhal, Julien Sorel et Fabrice del Dongo, ont pour Napoléon une admiration fanatique. Au dernier moment de sa vie, Julien regrette que le prisonnier de Sainte- Héléne s’abaisse au charlatanisme. Mais Napoléon est son idole. Quel triste regard il jette sur son pauvre habit noir en pensant que vingt ans plus tét il eat porté l’uniforme et conquis son brevet de général! Un vieux chirurgien-major lui a raconté la campagne de 1796 et légué, avec la croix de la Légion d’honneur, une quarantaine de volumes, parmi lesquels le Mémorial et le recueil des bulletins de la grande armée. Cet exemplaire du Mémorial est pour Julien lunique regle de sa conduite, le livre qui retrempe son ame. Souvent il songe que Bonaparte, qui n’était qu’un petit leutenant obscur, a soumis le monde par son épée. Il cache dans la paillasse de son lit le portrait de l’empereur. Sitét qu’il est a Paris, il gagne la

(1) Souvenirs dun gensilhomme italien, 298.

oo" i ‘

Malmaison, et devant les vilains murs blancs du parc il se prend a pleurer: « Pour Julien comme pour la postérité, il n'y avait rien entre Arcole, Sainte-Héléne et la Malmaison. » Il ne touche le sol anglais qu’avec un sentiment de haine et d’horreur; chaque officier lui semble un Hudson Lowe, et chaque grand seigneur, un étre pareil 4 ce Bathurst qui fut dix ans ministre pour avoir persécuté Napoléon.

Fabrice del Dongo rejoint en 1815 lempereur, roi d’Italie, | pour lui offrir le secours de son faible bras. « Napoléon, dit-il en paraphrasant quelques vers de Monti, voulut nous donner une patrie. J’ai vu cette grande image de I’Italie se relever de la fange ot les Allemands la retiennent plongée; elle étend ses bras meurtris et encore a demi chargés de chaines vers son roi et son libérateur. Et moi aussi, j’irai mourir ou vaincre avec cet homme marqué par le destin qui voulut nous laver du mépris que nous jettent méme les plus esclaves et les plus vils parmi les habitants de l'Europe! » Et plus tard : « O roi d’Italie, s'écrie del Dongo, cette fidélité que tant d’autres t’ont jurée de leur vivant, je te la garderai apres ta mort! »

Beyle est donc deyenu napoléoniste. Il dit volontiers que la France n’a jamais été si haut dans l’estime des peuples que, pendant le regne de Napoléon, qu’ily avait alors dela grandeur en toutes choses, que l'Europe se souvient encore avec respect de cet empire frangais qui s’étendait de Hambourg a Terracine. Lorsqu’il entre 4 Fontainebleau dans la cour du Cheval blanc, il y « voit, des yeux de l’ame, un groupe de bronze placé en 1880 : Napoléon qui fait ses adieux a l’armée en embrassant un vieux soldat» .

On comprend que Beyle ait eu le dessein de publier une Vie de Napoléon. Telle que nous l’avons, cette Vie fut écrite, ou plutot, selon le mot de Stendhal, arrangée, du 9 novembre 1836 au mois de juin 1837. Il l’avait congue sur un plan trés vaste. A son habitude, il finit par trouver que la tache était bien lourde. Au lieu d'une biographie du grand homme, il résolut de composer des Mémoires sur Napoléon qui ne seraient qu'un abrégé , provisoire. Raconter chronologiquement les batailles et les

372 STEN DHAL-BEYLE

campagnes, dire en un « petit sommaire » ce qu'il savait de vrai, reproduire ensuite la version de Napoléon d’aprés le Mémorial de Sainte-Héléne ou les Mémoires dictés 4 Montholon et 4 Gourgaud par lexilé, placer sous les yeux du lecteur le témoignage méme du héros au moins jusqu’a l’année 1800 — car, prétend Beyle, de 1800 a 1814 Napoléon, voulant se faire ou se maintenir empereur, devait mentir constamment, et il n'y a pas a prendre vingt pages dans ses récits de la période consulaire et impériale, — voila la méthode que Stendhal avait adoptée. Mais le « torso » trouvé dans ses papiers ne dépasse pas le si¢ge de Saint-Jean d’Acre. Encore quelques portions ne sont-elles qu’ébauchées.

La Vie de Napoléon n’est done qu'un fragment, et, comme dit Crozet, quelque chose d’incomplet, d’excessivement imparfait. Elle se divise en deux parties : lune s’arréte au 13 vendémiaire, l'autre traite de la campagne d’Italie.

Les premiéres pages du livre sont les meilleures : dans la plupart de ses ceuvres, ce que Stendhal réussit le mieux, c’est le début. Il rend bien le sentiment de supériorité dont les Francais étaient animés durant la Révolution. Ce sentiment datait de loin, et Beyle aurait pu lire dans son cher Helvétius ce mot insultant du danseur Marcel a un noble allemand qui se disait Anglais : « Vous Anglais! Ce front baissé, cet ceil timide, cette démarche incertaine ne m’annoncent que l’esclave titré d’un électeur. » La Révolution fit les Frangais plus fiers, plus assurés encore, et les républicains, conyaincus de leur ascendant, regardaient les Allemands avec une orgueilleuse pitié. Eux seuls avaient une patrie et lui sacrifiaient tout. Un volontaire de l’armée du Rhin, voyant en 1792 des Autrichiens qui s’éloignaient sur l'autre rive du fleuve, s’écriait quils n’osaient soutenir l’aspect d’un chevalier des droits de "homme. Beaupuy, faisant des prisonniers au si¢ge de Mayence, s'efforcait de les convertir a la haine des tyrans et, comme il s'exprime, de jeter dans ces ames grossiéres quelques germes de liberté. « A nos yeux, écrit Beyle, les habitants du reste de l'Europe qui se battaient pour conseryer leurs chaines n’étaient que des imbéciles pitoyables ou des fripons vendus aux des-

potes qui nous attaquaient. Pitt et Cobourg, dont le nom sonne encore quelquefois, répété par le vieil écho de la Réyolution, nous semblaient les chefs de ces fripons et la personnification de tout ce qu'il y a de traitre et de stupide au monde. Nous n’avions aucune sorte de religion; notre sentiment intérieur et sérieux était tout rassemblé dans cette idée : étre utile a la patrie. Tout le reste, Vhabit, la nourriture, l’avancement, n’était a nos yeux qu’un misérable détail éphémére. Dans la rue, nos yeux se remplissaient de larmes, en rencontrant sur le mur une inscription en honneur du jeune tambour Bara. »

Les pages suivantes ne répondent pas a ce beau commencement. Beyle a sans doute des vues ingénieuses et percantes. ll trace, quoique incomplétement, un paralléle entre Napoléon et Paoli : « Paoli fit en petit dans cette ile tout ce que Napoléon devait faire parmi nous», et il remarque que Napoléon avait le caractere italien. Ga et la quelques traits révélent le sagace psychologue. II dira finement que Robespierre jeune ayait pris de l’enthousiasme pour ce général « sombre, réfléchi, différent des autres, qui ne disait jamais des choses vagues, et dont le regard avait tant d’esprit », ou bien que Napoléon fut « importuné, non par la gloire actuelle, mais par la gloire future de la République qui donnerait un peu l’apparence du clinquant a la gloire de l’Empire » .

Mais, entrainé par ses idées favorites, il soutient que« rien de mesquin, rien de petitement vaniteux n’agita les étres qui entouraient le berceau de Napoléon ». II sait cependant que le pere de Napoléon avait la vanité d’un gentilhomme frangais, et que Charles Bonaparte a fait sa cour a l’intendant et sollicité les faveurs de Versailles.

Sil a raison de louer la fermeté de Letizia, il a tort de comparer cette Ajaccienne illettrée et avare aux personnages de Plutarque, 4 Porcia, 4 Cornélie, 4 Mme Roland et aux femmes célébres du moyen age.

Il répéte les erreurs ordinaires des biographes : que Letizia déposa son enfant sur un tapis antique aux grandes figures mythologiques; que Joseph n’était pas le chef de la famille;

‘que Napoléon eut un prix au concours de l’Académie de

Lyon. ll oublie de dire que son héros termina ses études a l’Ecole militaire de Paris, et comment il passa l’examen d’artillerie. I] croit que le jeune officier ignorait tout, a l'exception des mathématiques. et de l’art de la guerre, ignorait Vhistoire, et par suite la science du gouvernement, et il lui reproche de n’avoir pas lu l’Esprit d’Helvétius !

Il commet des erreurs et de singulieres légéretés. Selon lui, Paoli, qui fut nommé lheutenant général au mois de septembre 1792 par le Conseil exécutif, devrait son grade a Louis XVI.

Napoléon, qui partit pour la Corse en septembre 1792 et publia le Souper de Beaucaire un an plus tard, aurait fait imprimer cette brochure et regagné son ile au commencement de 1793. UL aurait été chef de bataillon avant le siege de Toulon, et lorsqu’il abandonna la Corse avec les siens, il serait allé directement a Versailles.

Les représentants Albitte et Saliceti, qui depuis longtemps étaient aux armées, ne seraient venus dans les camps qu’aprés le 9 thermidor, et Gasparin, qui mourut au mois de novembre 1793, aurait protégé le jeune général en thermidor suivant ! ‘

Napoléon fut mandé a la barre de la Convention en 1794 et quelques mois aprés, au 9-thermidor, enfermé au fort Carré : Stendhal méle ces deux épisodes et les confond en un seul.

Enfin, sous prétexte que son but est de faire connaitre Bonaparte, et non de raconter les événements en style académique, Beyle ne traite pas de son chef le siege de Toulon: il insére le récit de Napoléon, et il ajoute que, si cette narration semble longue, les lecteurs peuvent la passer sans inconyénient, qu'elle lui parait extrémement curieuse, et qu'il n’y a pas découvert de mensonge. C’est en prendre a son aise, et si- Beyle avait daigné se livrer a des recherches, il aurait pu trouver plusieurs inexactitudes dans le récit de Napoléon, montrer, par exemple, que Bonaparte ne fut pas envoyé devant Toulon par le Comité de salut public et ne captura pas le général anglais O'Hara.

Il se contente d’ailleurs, dans cette premiere partie de sa

Vie de Napoléon, de paraphraser ou de reproduire soit les Mémoires de Bourrienne, bien qu'il leur accorde « peu de confiance », soit le Mémorial de Sainte-Heéléne.

La seconde partie concerne la campagne d'Italie, cette campagne ow se révéle un homme « tout a fait différent des personnages étiolés que les gouvernements de |’Europe portaient aux grandes places ». Le plus souvent Beyle copie, en les arrangeant un peu, les Mémoires de Napoléon. C'est ainsi qu il leur prend, sans presque changer un mot, les portraits d’Augereau et de Sérurier.

Mais il explique ingénieusement son admiration pour la campagne de 1796. C’est que Bonaparte était alors général, et non monarque. La moitié de la gloire militaire que Napoléon acquit plus tard, le déyouement de sa garde dont il exigeait en 1809 de telles enjambées, il le doit a sa qualité de sduverain, Ace pouvoir qui lui faisait faire en trois mois d’un colonel qui lui plaisait un général de division. Sa marche d’Ulm a Austerlitz est brillante; mais il avait la puissance absolue, et quel danger courait son armée? On reviendra, conclut Beyle, a préférer Castiglione, a estimer les grandes choses exécutees avec de petits moyens : la campagne d’Italie montre mieux qu’aucune autre le génie guerrier de Napoléon ainsi que son caracteére, et c’est sdrement sa plus belle campagne, si l’on considére l’exiguité de ses ressources, la défiance de soi-méme qu’a toujours l’homme qui débute, et la magnifique défense de |’ Autriche.

A certains instants, il porte sur les opérations un jugement personnel, et il loue la rapidité de Bonaparte a Plaisance, son audace a Lodi, la hardiesse de son plan a Castiglione et a

Rivoli, son habileté, son incroyable opiniatreté a Arcole.

« Napoléon, dit-il, n’avait pas le talent de diriger une guerre malheureuse toute de retraites et de chicanes; sa campagne de France est tout agressive, et il a désespéreé apres Waterloo. » Il remarque fort bien que les Francais ne comprennent pas facilement le mérite réfléchi et profond, « le seul qui conduise a des succés fréquents» , et qu’ils se représentent volontiers dans leurs héros quelque chose de jeune, d’aventureux et de che-

376 STENDHAL-BEYLE "oe

valeresque : « En 1798, on croyait un peu que Bonaparte avait gagné ses batailles comme les littérateurs de province croient que La Fontaine faisait des fables, sans y penser. » Enfin, sans trop s’écarter du sujet, il a d’agréables digressions. Il n’omet pas les détails qui peignent la misére de larmée, sa bravoure, sa gaieté, son « alacrité », I] évoque la figure du lieutenant Robert qui reparaitra dans la Chartreuse de Parme. I trace le tableau de Milan délivré. Il peint avec brio ces charmantes Milanaises, nullement instruites, mais si spirituelles et si romanesques. I] narre de nouveau les anecdotes qu'il avait publiées dans Rome, Naples et Florence sur un comte Lechi. Il décrit les bords du lac de Come, les collines de la Lombardie couronnées de bois, et ces paysages ravissants pour qui semble créé le mot ameno. Il consacre un chapitre a l’artiste Biogi, qui peignit pour Bonaparte le plateau de Rivoli.

Il ne faut pas Juger sévérement cette Vie de Napoléon parue aprés la mort de l’auteur, sans qu il Vait revue et corrigée. On doit la considérer comme un recueil de notes. Mais il est aisé de discerner les défauts qu'elle aurait eus si Beyle Vavyait remaniée. Elle eat offert le méme décousu, la méme négligence, le méme laisser aller que ses autres ceuvres. I] n’était pas de taille a traiter le sujet, le plus grand sujet du dix-neuvieme siécle, et il n’avait pas les qualités nécessaires a l’historien, le sérieux, la tenue, l’esprit d’ordre et de suite, l’ardent amour du vrai. ,

L’ceuvre était peut-étre destinée a glorifier Beyle autant que

Napoléon. Il dit qu’avec la campagne d'Italie finit la partie

poétique et parfaitement noble de cette vie mémorable, que Bonaparte prit désormais pour sa conservation personnelle des. mesures qui ne seront plus lobjet d’un enthousiasme passionné. Beyle voudrait nous faire croire, quoique sa seule campagne d'Italie soit la courte et obscure campagne du Mincio, quil appartient, lui aussi, a ces temps héroiques, et c'est pourquoi il assure dans sa préface que ses souvenirs lui ont fourni des éclaircissements indispensables. I] se donne a nous comme un fier républicain, comme un de ces hommes rares qui pensaient librement dans le palais des Tuileries au

ae

vin Fin

re

oe a

milieu de la platitude universelle. Il ajoute qu’a la cour, lorsquils étaient & couvert des investigations de Savary, Duroc, Lavalette, Lannes et quelques autres « n’admettaient d’autre base pour juger des actions de lempereur que celle de lutilité a la patrie» . A-t-il raison de préter ces sentiments 4 Duroc, 4 Lavalette, A Lannes? Peu importe, du reste; mais évidemment Beyle se range parmi ces quelques autres : il désire passer a nos yeux pour un de ceux qui comptaient sur un prochain réveil dela nation. «Les Frang¢ais nés vers 1790, écrit-il, eurent pour premier spectacle les toques de velours des ducs et comtes créés par Napoléon. Mais nous, nous, anciens serviteurs de la purie, nous n’avions que du mépris pour l’ambition puérile et lenthousiasme ridicule de cette nouvelle génération. » Ne diraiton pas que Beyle, qui n’entra dans l’armée qu’en 1800, est un vieux soldat de 1792? Il oublie qu'il a souhaité d’étre baron.

Quelques chapitres ou fragments de chapitres de cette Vie de Napoléon, publiés a part, ont rapport a l’Empire, a sa cour, a son armée, a ses ministres, a son administration (1).

Sous le Consulat, dit Beyle, la cour était d’abord par la franchise, par le naturel, par le manque d’esprit, un véritable bivouac; mais les graces de Joséphine et d’Hortense y brillaient « comme a la dérobée », et Bonaparte, admirant la politesse de Talleyrand, comprenant qu'il fallait séduire le peuple et imposer aux généraux, fit une cour monarchique. Cette cour fut monotone et insipide. On y voyait toujours les mémes figures. Pas de noirceur, mais l’ennui assommant. L’empereur, inamusable, ne s’entourait pas de gens amusants. II n’y avait dans ses fétes ni liberté, ni abandon, et ses invités n’éprouvaient d’autre sentiment que la crainte, l’espoir d’un succes, ambition. Ne savait-on pas que le maitre méprisait les femmes ou affectait de les mépriser? N’avait-il pas dit 4 Mme de Staél quil n’aimait que celles qui s'occupent de leurs enfants ? Quelles sottes questions il faisait a celles qu’il abordait dans les bals! Quelle brutale et barbare facon de traiter celles quik

» (1) Stenpuat, Napoleon, notes et introduction par Jean pk Mrrty. 1897.

= > + 4 (aa oe er ny ae t vo

mandait le soir dans les petits appartements! De la, tant de mouchoirs blancs a l’entrée des Bourbons. De 1a, lincroyable tristesse du cercle de limpératrice a Saint-Cloud. Napoléon se fachait en examinant des plans de palais ou en revoyant des comptes; les dames chuchotaient quelques mots a voix basse, et lorsqu’elles jouaient au loto, la partie était silencieuse et morne; a peine l'homme qui tirait les numéros du sac remuaitil les levres. Selon Beyle, Napoléon aimait les royalistes, et cette faiblesse qu’il avait pour l’aristocratie datait de Valence, du temps ou il fréquentait le salon de Mme du Colombier. Lorsque Narbonne, qui devait lui remettre une lettre, la présenta sur le revers du chapeau a trois cornes, il s’écria :« Ces gens-la sont les seuls qui sachent servir », et s'il l’etit osé, il ne se fit environné que de nobles personnages du faubourg Saint-Germain. Mais, s'il voulait une cour aimable, que ne donnait-il 4 Narbonne cing millions par an et un pouyoir absolu sur le département des niaiseries? Que ne chargeait-il Narbonne de lui fournir des reparties spirituelles, comme le marquis de Pezay en fournissait 4 Louis XVI?

Beyle n’a pas vu Napoléon au conseil d’Etat. Certains auditeurs avaient le droit d’assister aux séances présidées par l’empereur, et lAlmanach impérial fait précéder leur nom d’un astérisque. Beyle n’était pas de ceux-la. Mais il loue l’étonnante sagacité de l’empereur, « étincelant d’esprit, saisissant dans toute question des rapports inapergus, abondant en images pittoresques et en expressions dardées, plus pénétrantes par l’incorrection méme de son langage toujours un peu imprégné d’étrangeté ». Il montre Napoléon animant ses conseillers 4 parler, blamant leurs petits préjugés, devinant avec une meryeilleuse rapidité les conséquences des vérités que développait Boulay de la Meurthe, opposant son bon sens a la vieille jurisprudence de Treilhard. Mais lorsque Napoléon eut une cour, le conseil d’Etat perdit de son importance et de sa dignité. Il cessa de combattre franchement les projets des ministres. Regnaud de Saint-Jean d’Angely en fut le tyran, et il était le plus corrompu des hommes. Plus de ces honnétes gens un peu bourrus comme Caffarelli, qui disaient nettement

leur fagon de penser. Seuls, Defermon et Andréossy, de caractere taquin, osaient critiquer. Le conseil d’Etat avait été, et de bien loin, le premier corps de empire lorsque le parti de la Révolution y régnait ouvertement, et ce n’était pas un « assemblage de cuistres », comme sous Louis-Philippe; il comprenait les « cinquante Francais les moins bétes », et il créa le Code civil et l’administration. Toutefois, a la chute du régime impérial, il était devenu presque insignifiant; il ne délibérait plus; il donnait des avis sur les meilleurs moyens d’exécuter les choses que l’empereur avait arrétées dans sa téte : Napoléon ne voyait plus que du désordre, de la sottise ou de la rébellion dans les opérations d’une assemblée.

C’est pourquoi il périt. Suivant Beyle, Napoléon, devenu, comme Alexandre, une espéce de fou et tout plein de la couronnomanie, avait fini par ne plus aimer les talents. I] ne voulait pas de penseurs parmi les officiers qui l’approchaient. Il renyoya Talleyrand et Fouché. I] eut pour ministres des personnages fort estimables, mais ineptes, et dont le seul mérite consistait 4 se tuer de travail, Maret, Clarke et ce Lacuée qu il traitait de vieille femme. Beyle se moque surtout de Maret, qui lui refusait une préfecture en 1813. Aimable dans un salon, mais incontestablement médiocre, incapable d’avoir et méme de comprendre de grandes visées, Maret choisissait les préfets, et, dociles 4 ses ordres, les préfets tachaient d’étouffer jusqu’a la derniére étincelle de lV’esprit public. La bureaucratie phrasiére régnait d’un bout a l'autre du territoire. L’empire appartenait aux commis, gens hébétés qui ont une belle main, savent employer la sandaraque et joignent « ies vices des cours a toutes les mauvaises habitudes de la misére » . Les comptes de papier étaient incroyables. Il fallait onze mois de temps et quatorze décisions pour autoriser une petite commune de campagne a se servir de mauvais pavés que l’agent voyer lui abandonnait. Et pourtant administration napoléonienne fut regrettée par la Belgique, par le Piémont, par Florence et par Rome. Quelles étaient done ses qualités? Elle avait extirpé des abus séculaires ; elle protégeait le travail et la propriété; elle était impartiale.

C’est peut-étre lorsqu’il parle de l’armée que Beyle exposé les vues les plus originales, sinon les plus exactes. L’armée, dit-il, était d’abord républicaine, héroique et farouche. Mais, a mesure que les uniformes se chargérent de broderies et de croix, les cceurs perdirent de leur générosité. Les généraux qui montraient de l’enthousiasme furent éloignés. Les intrigants triomphérent. Un colonel qui tombait dans un fossé toutes les fois que son régiment allait au feu était promu général de brigade ou envoyé a l’intérieur. L’armée deyint si égoiste, si corrompue, quelle faillit pendant lexpédition de Russie mettre le marché a la main al’empereur. Elle détestait la garde, et la garde en effet avait de l’insolence; elle ne se battait plus parce qu'elle formait la réserve; elle était l'objet des préférences impériales, puisqu’il fallait en entrant dans cette élite laisser a la porte l'amour de la patrie, et «elle edt fait peur, en cas de révolte, a cette armée qui faisait peur a toute Europe». Chaque année il y avait donc moins de discipline et de subordination, moins de patience et de prudence. Beyle ne rend pas Napoléon responsable de cette décadence. II rappelle que lempereur passait souvent des revues apres la victoire et nommait chef de bataillon le capitaine que les officiers lui désignaient comme le plus brave, que des soldats pleuraient alors de tendresse pour Je grand homme. Deux causes ont, selon Beyle, déterminé la chute de Napoléon. Il avait depuis son.couronnement pris de l'amour pour les gens qui n’ont pas de talent, et, réunissant au métier de eénéralissime le métier d’empereur, il s’occupait plus de son empire que de ses bataillons. A la veille de Leipzig, il dicta des instructions pour l’Espagne et négligea les détails de la retraite du lendemain, qui s’opéra confusément; un de ses officiers d’ordonnance n’aurait-il pas di commander au pont del’Elster et décider du moment de le faire sauter? A Leipzig, il avait en face de lui un Schwarzenberg, aimable dans le monde, stupide a la téte d’une armée, embarrassé d’ailleurs par la présence de deux souverains, et si Schwarzenberg avait eu devant lui le général d'Italie, et non lempereur, la bataille était gagenée. Mais, au jugement de Beyle, le grand coupable, ce fut Berthier. Le major

général, qu'il eat fallu remplacer par Soult ou par Mouton, causa la moitié au moins des désastres. Déja a Eylau, par sa faute, le corps de Bernadotte n’avait pu donner. A Leipzig, comme a Vordinaire, il ne prévit rien, ne prit rien sur lui, n’osa prescrire des mesures secondaires. Etait-il capable de quelques ~combinaisons? A cette époque, il pensait, ainsi que son maitre, a sa qualité de prince et craignait d’en compromettre les priviléges si la forme de ses lettres était trop polie. Fatigué, totalement usé, renversé dans un fauteuil, les pieds appuyés sur la table, il répondait a toutes les demandes en sifflant. I] détestait l’activité, détestait les eénéraux au caractere énergique, détestait les maréchaux qui valaient mieux que lui, et qu'il tenait a distance. De méme que l’empereur s’environnait -de chambellans aux maniéres élégantes, de méme Berthier s’environnait d’une espéce de cour composée de jeunes gens qui portaient un joli costume et connaissaient profondément les nuances de |’étiquette. Mais que d’encombrements dans les marches, et que de désordres affreux! Heureusement Daru -assumait sous le titre d’intendant général une partie des fonctions de Berthier, qui n’ayait plus que les mouvements des ‘troupes. Heureusement les sous-officiers et les soldats étaient bons; pas un sous-lieutenant qui ne crat devenir un jour maréchal de France, s'il ne rencontrait un boulet sur sa route. Mais sit6t qu’un yaillant homme était général de brigade, il remarquait dans l’antichambre de Berthier qu'il n’avait plus @espoir qu’en Tintrigue, a moins de faire une belle action sous les yeux mémes de l’empereur.

Beyle a jugé au cours de ses ceuvres, outre Napoléon et Berthier, certains généraux de Empire, et il n’est pas inutile -de recueillir et de ramasser ses appréciations.

Il décerne a Davout les plus grands éloges. Selon lui, ce maréchal avait des qualités qui manquent ordinairement aux Frangais, sang-froid, obstination, un courage tranquille et magnanime, comparable a celui de Turenne, une prudence ‘tout italienne, et il eat fait un meilleur vice-roi d’Italie que le prince Eugéne. C’est un Davout qu’il faudrait envoyer avec

carte blanche pendant six années pour coloniser I’Algérie.

Ney, cet homme trés blond, a la grosse téte rouge que Fabrice entrevoit 4 Waterloo, était, en un combat, au milieu des cris et des émotions, « un volcan Widées raisonnables et fermes » ; ailleurs il parlait peu et mal, semblait troublé par la timidité. Mais il avait la qualité la plus rare parmi les Francais, celle de ne se laisser ni abattre par les revers, ni exalter par les succés. Au lendemain de la Moskowa, il osa conseiller la retraite 4 Napoléon, et un pareil trait est héroique.

Masséna menait toujours avec lui quelque maitresse, la plus jolie femme du pays ou il commandait, et si ses aides de camp plaisaient 4 la dame, ils recevaient une mission qui leur coitait la vie. Il avait un horrible défaut, il pillait et volait, et a Rome, son armée dut le chasser. Pourtant, ses soldats, quoique victimes de son avidité, ne pouvaient s’empécher de l'aimer, parce qu'il était simple, familier, galant, assez semblable & Henri IV. Nicard, plus Italien que Francais, dénué d’éducation, il construisait mal ses phrases; mais lorsqu il était a son aise, il charmait son entourage par son esprit. Il avait VPame ferme, inaccessible au découragement, et dans la mauvaise fortune, il redoublait d’activité. Napoléon était un peu jaloux de lui.

Lannes, impétueux et opiniatre a la fois, finit par acquérir l'art de mouvoir les grandes masses, et devint un des premiers genéraux de l’'armée; dans la campagne d’Italie, c’était lui qui par l’air et les fagons rappelait le mieux Bonaparte.

Bernadotte et Murat ayaient l’ame noble. Mais Bernadotte était bien autrement adroit, et Murat, « magnifique comédien» , qui savait frapper l’esprit des soldats, fort beau a cheval, quoique d’une sorte de beauté grossiére, capable d’actions héroiques dontla moindre ett suffi pour placer bien haut dans opinion un prince né sur le trone, fut un « fameux ingrat » .

Le prince Eugéne était aimable dans le salon de la Malmaison; il fut petit sur le trone d’Italie. Galant, sachant trouver un mot pour chaque femme, le plus loyal des hommes, véritable chevalier, il était mené par deux ou trois aides de camp, et il ne fut parmi les Italiens qu’un marquis frangais,

beau, brave et fat qui aristocratisait constamment les mesures de Napoléon et ne prisait que la noblesse. Pourquoi n’avoir pas donné pour directeur a ce « faiblissime » Eugéne le comte Guicciardi, le Talleyrand de la Lombardie?

Duroc, le plus intime confident de son souverain, était le meilleur des hommes. Froid, peu expansif, il convenait a Napoléon par lexactitude mathématique de ses rapports. I] avait un « naturel bien rare dans le caractére », et l’empereur exigeait dans le particulier que Duroc lui dit tu comme autrefois.

Gouvion-Saint-Cyr est un des favoris de Beyle, qui le qualifie d’ «admirable». Au moins, celui-la n’a pas été « sali par le duché » ,et, ainsi que Napoléon et Jomini, il a écrit d’excellents Mémoires militaires. Les héros de Stendhal, Julien Sorel et Lucien Leuwen, lisent ces Mémozres de Gouvion, et le comte Mosca rappelle qu'il a servi sous Saint-Cyr en Espagne, qu'une parole flatteuse de ce général était alors tout pour lui.

De tant de généraux célébres qui faisaient cortége a Napoléon, un seul n’a pas trouvé grace devant Beyle (1). C’est Philippe de Ségur. Il reconnait que |’ « animal » est brave; mais il Vaccable d’outrageantes épithétes : plat, bas, infame. Ségur, dit Beyle, est l’exemple du ministériel qui reste toujours fidéle a lhonneur, excepté dans les circonstances décisives de la vie; il a écrit histoire de la campagne de Russie pour avoir un cordon de Louis XVIII; il a lachement déserté la cause de Napoléon. Encore une exagération de Beyle! Encore un de ces jugements séveres, audacieusement exprimés en termes tranchants! Comme si Beyle, lui aussi, n’ayait pas abandonné Napoléon! Mais pourquoi si peu d’indulgence envers Ségur? Vous étre orfevre, monsieur Josse. Ne serait-ce pas que Ségur a raconté la campagne de Russie comme Beyle n’aurait su la raconter? Aussi Stendhal critiquait-il avec amertume I’/Histoire de Napoléon et de la Grande Armée en 1812 : « Elle a, écrivait-il, un immense succés; c’est qu’elle est plus amusante et aussi pleine de bombast et de pathos qu’aucun roman. »

(1) Outre le général Gros, Cf. plus haut, p. 105.

Voila comment Beyle apprécie Napoléon, incomplétement, et parfois avec sagacité. Il ne l’a pas admiré constamment, et, de parti pris, il a fait des restrictions et des réserves; il blame en lui des « défauts d’esprit » et de « misérables faiblesses » . Mais il y a toujours dans Stendhal un grain de bizarrerie, de ‘caprice, et trop souvent il veut méler a ce qu'il dit un peu de piquant et d’inattendu. I] manque de mesure, et il reproche a Napoléon d’avoir détruit les écoles centrales, « gaté » l’Ecole polytechnique, « souillé » linstruction publique, et « fait avilir les jeunes Ames par son M. de Fontanes ». Subtil, ingénieux, habile a noter les petits cétés des choses, il n’a pas discerné les véritables causes de la grandeur et de la chute de l'empereur. On sent qu’il n’est pas uniquement guidé par le désir de la vérité. Mérimée rapporte qu’en conversation, Beyle, tour a tour frondeur comme Courier et servile comme Las Cases, exprimait ordinairement un avis contraire a celui de son interlocuteur; tantot il idolatrait Napoléon, tantot il le traitait de parvenu ébloui par les oripeaux et dénué de logique. Dans ses écrits comme dans ses entretiens, Stendhal a jugé Napoléon par boutades et selon son humeur. I] lui dédie I’ Histozre de la peinture, et en un passage du livre il déclare qu'il le hait, et il le nomme «l’assassin du duc d’Enghien, du libraire Palm ‘Dy. du capitaine Wright »!

(1) Le libraire de Nuremberg; Stendhal dit le libraire de Halle.

Page 1