CHAPITRE XVII ARMANCE
Analyse du roman. — Le faux billet. — Octave babilan. — L’Oliyier de Latouche. — Scrupules de Beyle. — Sa maladresse. — Finesse dans la description des amours d’Octave et d’Armance. — Quelques scénes d’un salon de Paris. — Ultras et libéraux. — Soubirane et Bonnivet. — La comtesse d’Aumale, la marquise de Bonnivet, la duchesse d’Ancre. — Mme de Broglie. — Insuccés.
Armance est le premier roman de Beyle (1).
Un jeune homme de vinget ans, le vicomte Octave de Malivert, fils d’émigré, a toutes les qualités du monde, de grands yeux noirs, de beaux cheveux blonds qui retombent en grosses boucles sur un front superbe, une taille élevée, des manieres élégantes, beaucoup d’esprit; il sort de l'Ecole polytechnique, et la loi d’indemnité lui vaut deux millions. Mais il a le caractere singulier et un peu mystérieux. Trés souvent malade dans son enfance, il est reveur, mélancolique, misanthrope; il regrette sa cellule de l’Ecole polytechnique, et il a pensé longtemps a se faire prétre; il recherche la solitude; il montre un dégout marqué pour les jeunes militaires; il n’a pas d’amis, et parfois il éprouve des accés de violence, de fureur, qui le feraient prendre pour fou.
Sa cousine, Armance de Zohiloff, une jeune Russe pauvre que Mme de Bonnivet a recueillie, le distrait de sa tristesse.
(1) Armance, ou Quelques scenes d'un salon de Paris en 1827, precédé d’une notice biographique par R. Colomb (4877); paru précédemment dans le volume Romans et nouvelles (185%). La premicére édition qui fut publiée sans nom d’auteur, mais avec un ayant-propos signé de Stendhal, date de 1827 et comptait trois yolumes!
Elle le méprise un instant parce qu'il semble infatué de ses deux millions. Octave réussit a regagner l’estime d’Armance, et il est au comble de la félicité. Mais il reconnait bientdét qu’il aime sa cousine, et que, sans elle, tout lui parait insipide. Or, dés sa seiziéme année, ilajuré de ne jamais aimer une femme. Aura-t-il la faiblesse de violer son serment, de commettre une sottise qu il s’était défendue sous peine de la vie? II veut quitter Armance et ne plus la revoir; il enterre une bourse qu’elle lui a donnée, quoiqu’il ait du plaisir a sentir entre ses doigts chacune des petites perles d’acier attachées au tissu ; il lui annonce qu il part pour un long voyage, et brusquement, cruellement, il lui déclare qu’il n’a pour elle que de l’amitié.
Il va prendre congé de la comtesse d’Aumale au Théatre- Italien. Un soupirant de la dame, Creveroche, l’insulte et le provoque. Octave est blessé, et il tue Creveroche. Mais, depuis qu il a commencé ses préparatifs de départ, il ne cesse de songer a celle qu'il souhaite d’oublier, et tous les objets qui Yenvironnent dans sa chambre lui rappellent Armance. Il bénit le coup d’épée qui le retient pres delle; il lui écrit qu'elle a été sa derniére pensée lorsqu’il a perdu connaissance, et sa premiére lorsqu’il est revenu a la vie; qu'il l’aime mieux qu'un pére n’aime sa fille, qu’elle doit lui pardonner des mots durs, qui alors étaient nécessaires. Soigné par Armance et croyant mourir, il lui avoue son amour. Contre tout espoir, il guerit, et, quand un héritage fait de Mlle de Zohiloff un parti sortable, quand une imprudence I’ expose a de mauvais propos, le mariage se conclut.
Mais, depuis que rien ne s’oppose plus a cette union, Octave a des moments d’humeur noire et de silence sombre. Armance le presse de parler. « L’homme qui t’adore, lui répond-il, est un monstre », et il fuit. Elle s'imagine qu'il est coupable de quelque crime, et, dans son angélique bonté, elle le supplie de ne pas entrer dans plus de détails. Elle avait pris Vhabitude d’écrire chaque soir a Octave, et de mettre sa lettre dans une caisse d’oranger. Un oncle de Malivert, le commandeur de Soubirane, qui voudrait rompre le mariage, fabrique un billet ou Armance mande a une amie qu’Octave n’est pas amusant,
et qu'elle l'accepte parce qu il a de la fortune. Malivert trouve ce billet dans la caisse d’oranger lorsqu’il allait y placer une lettre qui révélait son secret. Il est saisi de rage et décide d’épouser Armance sur-le-champ et de la laisser veuve. Pourtant, dans ses conversations avec lui, elle a l’accent de la vraie passion, et un jour elle lui dit naivement : « J’ai des idées de commettre un crime égal au tien pour que tu ne me craignes plus. » Mais il est mort au monde. Il part pour Marseille avec Armance. La, il l’informe qu il a fait yoeu de combattre en Grece, et, malgré le bonheur de sa jeune femme qui se pame dans ses bras, il s’embarque. Sur le vaisseau, il s’empoisonne apres avoir enyoyé a Armance la lettre d’aveu qu'il avait gardée et le faux billet trouvé dans la caisse d’oranger.
Ce faux billet avait éveillé les scrupules de Mérimée. Le moyen n’était-il pas inutile? Pourquoi Armance dissimulaitelle ses lettres dans une caisse d’oranger, au lieu de les remettre franchement a Octave? Beyle répondit qu'il lui fallait une petite cause pour arréter la confession d’Octave, qu'une fille pudique aime mieux cacher un billet que de le donner de la main 4 la main, qu'elle n’ose pas envisager son amant lorsqu'elle sait qu’il vient de lire sa lettre.
Une plus grave objection, et la plus grave qu’on puisse faire a auteur d’Armance, c’est que le lecteur, si malin qu'il soit, ignore jusqu’au bout, de méme que l’héroine, en quoi Octave est un monstre.
La correspondance de Beyle nous apprend qu’Octave est babilan (1), condamné a un éternel fiasco, atteint de l’incapacité physique qui dans l’ancien droit motivait l’annulation de Punion conjugale.
C’est pourquoi Stendhal avait donné d’abord a son Malivert le prénom d’Olivier, qui, a lui seul, « faisait exposition, et exposition non indécente ».
(1) Ce mot babilan que Beyle a trouvé dans une lettre du président de Brosses signifie, non pas, comme l’ont cru le président de Brosses et Stendhal, un « mari de non-valeur», mais un niais, un béta; ce n’est pas d’ailleurs un mot exclusivement génois, ainsi que dit le président; il s’emploie dans toute la
Ligurie. (L.-G. Pevissier, Revue de philologie francaise, 1901, I, 32.)
Olivier, le héros d’un roman publié sous ce titre par Latouche en 1826 (1), est un cavalier accompli, mais qui semble n’avoir aucune liaison de cceur, bien qu'il se livre constamment a la méditation et a l'inquiétude. Pourtant il s’éprend d'une. veuve belle et riche, Emilie, qui l’aime a son tour et le voudrait pour mari. Il se récrie. Quel ennemi de son repos conseille a Emilie de convoler en secondes noces? N’est-ce pas une félicité, et y a-t-il une autre félicité que de la voir, de la contempler, de l’'adorer? N’est-elle pas une créature céleste que les passions humaines ne sauraient atteindre? Non; cette union est impossible, il ne peut dire pourquoi, et ce mystére n’a d’ailleurs rien de terrible que pour lui; mais plutét que d’épouser Emilie, il renoncerait a elle pour toujours. Elle insiste, elle le presse, elle s'attache 4 lui, et, frissonnante, brilante : « Je me confie, lui dit-elle, je m’abandonne a toi. » Au méme instant, un éclat de rire retentit dans la chambre voisine. Une femme rebutée par Olivier et devenue sa mortelle ennemie est aux écoutes. La crainte d'une indiscrétion dissipe les scrupules d’Olivier. Il épouse la veuve. Mais le lendemain du mariage, aprés avoir écrit 4 Emilie qu'il est le plus malheureux des hommes, il entre dans un couvent.
Nommer Olivier l’amant d’Armance, c’était done « faire exposition », mais ¢c’était copier Latouche, et Beyle appela son héros Octave.
Il sentait toutefois que la donnée avait quelque chose de scabreux, d’extraordinaire, et il disait 4 Mérimée que les Oliviers sont plus nombreux qu’on ne croit; il citait Swift, le ministre Maurepas, le marquis de la Tournelle, premier mari de la duchesse de Chateauroux, les deux Oliviers mentionnés dans le fragment des Mémoires de la duchesse de Brancas, le mari d’une femme que Mérimée voyait lé lundi. Son amilui objecta la semaine qu’Armance passe conjugalement a Marseille avec
(L) Mme de Duras avait, avant Latouche, écrit une nouvelle intitulée Olivier et qui traitait le méme sujet; elle la lut a quelques amis, mais ne la fit pas imprimer. (Revue britannique, 1826, tome IX, p. 341. Cette lettre de Paris, tirée du New Monthly Magazine, doit étre de Beyle, ainsi que la lettre parue dans le méme recueil, tome VII, p. 346-357.)
Octave : Beyle lui répondit que bien des jeunes filles ne savent pas précisément en quoi consiste l'amour physique; que la consommation du mariage leur est odieuse pendant trois ou quatre ans, surtout quand elles sont, comme son héroine, pales et élancées ; qu’Armance, timide et pudique, n’a rien osé dire, et qu’adorant Octave, elle s'est contentée de peu (1).
Mais Beyle s’y est mal pris, et il n’avait pas tort de prévoir que le public «ne devinerait pas le fait de babilanisme » . Qu’importe que les yeux d’Octave semblent, comme il s’exprime avec une emphase romantique, réfléchir tantét les délices du paradis, tantét les tourments de l’enfer; qu’il ne profere que des exclamations de douleur; qu'il définisse la vie une suite de malheurs et de sensations améres; qu'il s’enfuie par deux fois bizarrement du salon, la premiére au milieu d’une charade qu'il jouait gaiement avec des amis des deux sexes, la seconde au moment ou une belle dame lui fait un compliment tres vif; qu'une nuit, frolé par une voiture, il souhaite d’étre anéanti? On ne comprend pas pourquoi Malivert est un étre si misérable et si dégouté de toutes choses; pourquoi Vidée d’aimer lui inspire tant d’horreur; pourquoi la certitude de sa passion le jette dans des transports de rage, le met a la torture, lui inflige la souffrance la plus affreuse et le désespoir le plus poignant ; pourquoi, s'il était tué dans son duel avec Créveroche, la mort serait
pour luile plus grand des bonheurs. Vainement, lorsqu’il est str
de régner dans le coeur d’Armance, Octave arrive a conclure quil peut désormais avouer a sa cousine les choses les plus étranges. On pense d’autant moins a l’impuissance d’Octave qu'il va terminer ses soirées chez les filles. Et, 4 vrai dire, Beyle a eu raison d’ajouter ce trait a la peinture de son personnage. Si Octave fréquente des maisons de joie, s'il étonne méme les habitués par ses plaisanteries de mauvais gout, c'est qu'il veut surexciter ses sens et les éprouver, c’est qu'il tache de croire et de faire croire a sa virilité.
Cependant Beyle a décrit avec finesse la liaison d’Octave et d’Armance, cette Russe aux yeux bleus, au regard fixe et pro-
(1) Corr., II, 56.
fond, aux traits sérieux et trop marqués, au caractére franc et ferme. La fierté de la jeune fille qui ne voit plus dans son cousin qu'un esprit vulgaire lorsque la fortune semble lui tourner la téte; son trouble lorsqu’elle Jui redonne son amitié; l’aveu qu'elle se fait qu'elle n’a dans ce monde d’autre plaisir que de songera lui, mais qu’elle ne peut accepter la main d’un homme beaucoup plus riche qu’elle (1) et qu’elle passerait pour une dame de compagnie qui séduit le fils de la maison; les larmes qu'elle verse en secret et la honte qu'elle a de sa faiblesse; les combats qui déchirent son 4me; la fiévre qui la prend et cet enthousiasme de vertu qui l’excite et qui n’est qu'une facon d’aimer Malivert; Vidée qui lui vient de dire quelle est engagée a un autre; son allégresse quand Octave déclare qu il ne veut pas se marier avant l’age de vingt-six ans, et Pespoir quelle congoit d’étre sans remords sa meilleure amie six années encore; l’intimité qui se noue; la félicité qu Octave doit a Armance et qui le rend plus équitable et plus indulgent; l'amour qui perce a travers l’amitié; la passion que Mlle de Zohiloff exprime sans le vouloir par le jeu de la physionomie et par l’accent de certains mots; la jalousie qui la tourmente lorsque le vicomte courtise Mme d’Aumale; sa douleur quand il lui dit d’un ton dur et insultant qu il n’est pour elle qu'un ami; les consolantes suppositions auxquelles elle se livre pour excuser Octave et ne pas le croire injuste ; ses efforts pour s’accoutumer a la pensée de ne jamais le revoir; son saisissement lorsqwil reparait apres le duel, porté par des paysans, pale, évanoul, la téte suivant le mouvement du brancard et allant de cété et d’autre sur Yoreiller; l’attachement parfait qui s’établit entre le blessé et sa garde-malade; les doutes, les soupgons, le découragement qui s'emparent des deux amants au chateau d’Andilly, quand le chevalier de Bonnivet et Mme d’Aumale leur 6tent les occasions de s'entretenir; l’espece de tranquillité que ressent Armance lorsqu’elle s’avise qu’ Octave est un assassin, et qu’attendrie par le bonheur d’étre
(1) Comme dans la Pierre de touche Clarice craignant qu’Asdrubal ne croie quelle est «bien aise de partager sa grande fortune ». (Vie de Rossini, 69.)
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aimée, pleine d’une grande et généreuse pitié, elle projette de fuir avec lui dans une ile déserte ; tout cela, Beyle l’a peint délicatement. On ne peut guére lui reprocher dans cette analyse que des répétitions et ses négligences ordinaires de style (1).
Un mérite de l’ouvrage, c’est de tenir les promesses du titre et de présenter « quelques scénes d’un salon de Paris en 1827» . A la veille du vote de la loi d’indemnité, Octave, naguére accueilli dans le monde avec froideur, se voit entouré d’égards, poursuivi par les avances des nobles dames qui cherchent un mari pour leur fille, et il ne peut s'empécher de répondre avec hauteur a ce subit empressement; il s’indigne de la bassesse d’un salon ou figurent les plus grands noms de France et ou « Yon ose afficher une telle adoration pour l’argent ». Dans leurs conversations les deux amants divisent la société de leur temps en deux camps : les ultras et les libéraux. Les ultras ont de bonnes maniéres, mais ils ne s’écartent jamais de la conyenance la plus exacte et ils mélent un peu de sécheresse a Vextréme politesse; ils sont sots, ridicules, affectés; ils manquent d’énergie. Les libéraux, banquiers, fabricants, ont les facons grossiéres et raboteuses, ou bien ils les ont mielleuses, ce qui est « une métamorphose des maniéres rudes, quand elles ont peur »; mais ils ont de l’esprit, de l’énergie, et ce sont eux qui brillent a la Chambre des pairs, ils comptent dans leurs rangs les hommes supérieurs du siecle, et les écrivains monarchiques qui pronent chaque matin dans le journal les avantages de la naissance et de la religion, ne sortent-ils pas de la classe populaire?
Certains caractéres sont assez maladroitement tracés. Il est assez difficile de définir le commandant de Soubirane et le cheyalier de Bonnivet : celui-ci, instruit, mais dissimulé, tres dévot, jaloux d’Octave, et désireux de lui enlever Armance ; celui-la, méchant, prétentieux malgré ses soixante ans, joueur, poltron, répétant que, si lon ne rétablit l’ordre de Malte et les jésuites, un second Robespierre surgira bientot.
(1) Octave écrit ’ Armance: « Je vous écris ces lignes pour yous annoncer ce que dessus... vous avez été ma derniére pensée en perdant connaissance. »
Les femmes ont plus de vie et de vérité : la comtesse d’Aumale, extrémement étourdie, follement gaie, se moquantde tout, n’agissant jamais qu’a sa téte et selon le caprice du moment, courant les bois de nuit avec un jouvenceau qui lui semble amusant et qu’elle ne daigne pas regarder le jour d’aprés, vertueuse avec ses airs de légéreté; la marquise de Bonnivet, dogmatisant sur la religion, croyant comme Ancillon que les anges voltigent 4 quelques pieds au-dessus de nous et servent d’intermédiaires entre Dieu et Vhomme, essayant avec une joie d’artiste de convertir Octave au mysticisme et de réveiller dans cet étre rebelle la conscience et le sens intime, ambitionnant le réle d’une prophétesse environnée d’une foule d’adeptes; la duchesse d’Ancre, dont le coeur desséché ne vit que de haine et dont les petits yeux ne brillent que lorsqu’elle entend des sentiments vils exprimés avec élégance; la spirituelle comtesse de G..., qui cherche des inspirations au cimetiére du Pére- Lachaise.
La plupart de ces personnages ne proviennent pas de l’imagination de Beyle. Son ami Colomb assure qu'il a critiqué les moeurs pédantesques, sévéres, bibliques, qui régenaient dans le salon de la duchesse de Broglie. La comtesse d’Aumale est une Mme de C... que Beyle a faite sage. La dame de compagnie d’une maitresse de M. de Strogonoy, une femme grande et pale qu'il vit aux Bouffes durant toute l’année 1825, a été le modéle d’Armance.
Mais l’ceuvre n’a pas, comme le désirait Stendhal, assez de chaleur pour faire veiller une johe marquise jusqu’a deux heures du matin. L’intérét manque : le sujet n’est pas intelligible, et ilrépugne a qui le comprend; cet Octave fantasque et bizarre qui rend malheureux ceux qui l’aiment, finit par agacer le lecteur, et l’on plaint la touchante Armance qui s'est éprise de ce maniaque.
Le roman n’eut aucun succes. On répétait avec Mme de Broglie que auteur était un homme de mauvais ton, et le critique du Globe, plus rigoureux encore, déclara que les personnages d’drmance sortaient de Charenton, qu’ils n’étaient que des caricatures extravagantes et niaises, qu’il n’y avait absolu-
a oo
ment rien a louer d’un bout a I’autre de louvrage, qu’on n’y trouvait pas un portrait finement esquissé, pas une observation de meeurs, pas un trait neuf et distingué. Armance fut pourtant le livre favori de Stendhal et celui qui tenait dans son
ceeur la premiére place; il l’aimait comme une mére aime le plus disgracié de ses enfants.