‹ Stendhal-Beyle;Chapitre 34 sur 74 · LE ROUGE ET LE NOIR · texte numérisé non relu

LE ROUGE ET LE NOIR

Le titre du roman. — Le procés Berthet. — Réminiscences de Grenoble. — Le curé Chélan. — Mme Deryille. — Le pére Sorel. — Beyle et Julien. — Les caractéres : Mme de Rénal, Mathilde de la Méle, Julien Sorel. — Paris et la province. — La Congrégation. — Episodes divers. — Invraisemblances.

— Le type de Julien.

Le Rouge et le noir eut un meilleur destin qu’ Armanee (1). L’ceuvre avait d’abord un autre titre. Golomb raconte qu'il vit longtemps sur la table de Beyle un manuscrit intitulé Julien; qu'un matin de mai 1830, au milieu d’une conversation, Stendhal, s'interrompant soudain, s’écria : « Si nous appelions mon roman le Rouge et le noir!» Cette nouvelle dénomination était-elle, suivant l’expression de Colomb, une concession a la mode d’alors ou un moyen de succés? Elle avait, en tout cas, quelque chose d’énigmatique et d’attirant. Mais Beyle ne youlait pas indiquer par 1a, comme onl’a cru souvent, les chances du jeu de la vie et les hasards de la fortune qui n’éléve un homme que pour l’abaisser et qui, selon le mot de l’auteur, porte Julien a4 une immense hauteur pour le jeter dans l’abime. Le Rouge signifiait que Julien, venu plus tét, ett été soldat, et le Noir, qu’al’époque ow il yécut, il dut prendre la soutane (2).

(1) Le Rouge et le noir, chronique du XIX siécle, par M. pe STENDHAL. 1834. Mais le volume (dont le manuscrit devait, par traité, étre remis au libraire Levasseur la fin d’avril) parut réellement dans les derniéres semaines de 1830: il est annoncé dans la Bibliographie de la France au 13 novembre, et Beyle écrit 41 Mme Ancelot le 4° janvier 1834 qu'il «n’a su qu’il y a huit jours |’apparition du Rouge». Cf. Corr., Il, 441, et A. Corpier, Comment a véecu Stendhal, 189.

(2) Oxpv Nick (Foreves), National du 1® avril 1842.

C’est ainsi que Beyle nommait [ Amarante et le noir son roman de Leuwen, parce que Leuwen a d’abord habit de lancier a passepoils amarante, puis l’habit de maitre des requétes.

Il a tiré de la Gazette des tribunaux (1) le sujet de son livre. En 1827 et en 1828 un proces criminel, le procés d’Antoine Berthet, fit beaucoup de bruit dans le Dauphiné. Berthet, fils d’un maréchal ferrant de Brangues, était un jeune homme pale, mince, délicat, 4 la physionomie parlante, aux grands yeux noirs, a la mise soignée. Elevé par le curé de son village natal qui lui enseigna le latin, il avait été précepteur des enfants de Mme M... Congédié par le mari, il alla faire ses études au séminaire de Belley, puis 4 celui de Grenoble. Renvoyé de ce dernier établissement sans espoir de retour, banni de la présence de son pére, il revient 4 Brangues chez sa sceur et adresse 4 Mme M... des lettres pleines de reproches et de menaces. Précepteur au chateau de C..., il est aimé de Mlle de C..., qui lui déclare sa passion de bouche et par écrit. Chassé de nouveau, repoussé de tous les séminaires ow il se présente, il entre chez un notaire de Morestel. Mais il a résolu de tuer Mme M... Le dimanche 22 juillet 1827, a léglise de Brangues, il tira deux coups de pistolet, l'un sur Mme M..., Vautre surlui-méme. Mme M..., griévement blessée, ne mourut pas; Berthet recut entre la machoire et le cou deux balles dont une seule put étre extraite. Le procés du meurtrier commenga le 15 décembre suivant a Grenoble. « Deux passions, dit-il au président, m’ont tourmenté pendant quatre ans, lamour et la jalousie. » I] ajoutait qu’il avait été lamant de Mme M...; qu'une servante avait tout appris au mari; que lorsqu’il partit, Mme M... lui avait juré dans sa chambre a coucher, devant limage du Christ, qu’elle ne loublierait pas et n’aimerait jamais que lui; mais que lorsqu’il revint, il eut la conviction qu'il était « remplacé de deux maniéres » par l'étudiant Jacquin. A vrai dire, deux jours apres l’arrét, il fit appeler dans son cachot le président des assises et lui remit

(1) Gazette des tribunaux des 28, 29, 30, 31 décembre 1827 et 29 février 1828 ; on y trouve les mémes détails que dans les papiers du juré Deffléard publiés par Stryrenski dans la Revue blanche de mars 1894.

une rétractation autographe : il affirmait que Mme M... n’était pas coupable, et il priait sa victime de «pardonner a un jeune homme qu’avaient égaré des sentiments qu'elle n’avait jamais partagés ». Quoi qu’il en soit, il fut condamné a mort et, le 23 février 1828, a onze heures du matin, exécuté sur la place d’armes de Grenoble, au milieu d’une foule immense composée surtout de femmes.

Cette cause célébre avait d’autant plus ému le Dauphinois Beyle que Mme M... était parente éloignée d’un de ses amis d’enfance, M..., conseiller 4 la cour de Grenoble et récemment élu député de l’Isere, homme integre qui présida le tribunal chargé de juger Trestaillon et qui déploya dans cette occasion, au témoignage de Stendhal, un peu de la fermeté de Mathieu Molé. |

Elle lui fournit la donnée et les principaux personnages de son roman. Antoine Berthet, c’est Julien Sorel; Mme M..., c’est Mme de Rénal; Mlle de C..., qui, selon le mot de Berthet, était par son nom et sa richesse digne des plus brillants partis, c’est Mlle de la Méle, la noble et opulente héritiére. La servante qui trahit le secret des amours de Mme M..., c’est la femme de chambre Elisa. Mme de Rénal a trente ans comme Mme M..., elt son mari, cinquante ans, comme M. M...

M. Appert, qui joua dans le procés un réle secondaire, intervient aux premieres pages de Rouge et noir. C’était un philanthrope, un des membres les plus actifs de la Société d’amélioration des prisons, et Stendhal avait déja dit que si les foreats étaient transportés au cap Vert, les Chambres devraient charger M. Appert de garder et de gouverner l’ile. Or, M. Appert avait visité la prison de Grenoble en 1828; il avait vu Berthet; il avait promis de faire a Paris des démarches en faveur du séminariste. Beyle s’empare de ce personnage, et il cite son nom en toutes lettres dans le roman : maleré le préfet et le maire qui craignent les articles des journaux, M. Appert trouve moyen d’inspecter 4 Verriéres la prison, Phopital et le dépéot de mendicité.

Stendhal met la scéne en Franche-Comté: il ne veut pas,

dit-il, toucher a la vie privée; il invente donc la petite ville de Verriéres, et il place 4 Besancon, 04 il n’est jamais allé, l’évéque, le jury et la cour d’assises dont il a besoin. Mais les réminiscences de Grenoble abondent dans son ceuvre.

Le bon vieux prétre janséniste qui doit 4 l’air des montagnes ane santé et un caractére de fer, le respectable, le vénérable curé Chélan, porte le méme nom que ce curé de Risset, petit homme maigre, nerveux et pétillant d’esprit, qui dinait souvent chez le docteur Gagnon et qui, certain soir, bavarda durant itrois heures en tenant Ala main une cuillerée de fraises.

L’amie et cousine de Mme de Rénalse nomme Mme Derville, comme cette dame de Vizille qui passa les premiers mois de 1814 a Grenoble avec Henri et Pauline Beyle.

Le pére Sorel, cet avide bonhomme qui se console de la mort infame de Julien parce qu il hérite de trois cents louis, ce charpentier qui montre son or aux curieux en leur disant par ‘son regard que tous seraient charmés a ce prix d’avoir un fils guillotiné, le pére Sorel, c’est le paysan du Dauphine, dur, entété, nullement civilisé, craignant toujours de manquer d’argent, et qui sait si bien cacher sa finesse sous un air de tristesse mécontente.

On a prétendu que Julien était le portrait du romancier, et lorsque Latouche l’interrogea sur ce point : « Julien, c’est moi», répondit Beyle. Mais il plaisantait; Colomb s’inscrit en faux contre cette opinion, et dans une lettre de 1831 Beyle protesta vivement que sil était Julien, qui désire parvenir cote que coate, il aurait fait quatre visites par mois au journal le Globe et fréquenté réguliérement certains salons. « Chez moi, ajoutait-il, le plaisir actuel |’emporte sur tout.» Pourtant, Julien a des traits de Beyle. Il a, comme Beyle, perdu sa mere

de bonne heure, et il hait son pere. De méme que le jeune

Beyle voulait sortir de Grenoble, de méme Julien veut sortir

de Verriéres : «il abhorre sa patrie, et tout ce qu'il y voit glace

‘son imagination. » Comme Beyle, Julien a eu dés son enfance des moments d’exaltation; comme Beyle, il a révé des jolies femmes de Paris, d’actions héroiques et de gloire; comme Beyle, il idolatre Napoléon. Comme Beyle, il lit furti-

vement Voltaire, et il écarte les uns des autres les volumes de la bibliotheque pour dissimuler le vide. Comme Beyle, il écrit cella pour « cela» dans sa premiere dépéche. Comme Beyle, il est brave, il a la « vertu militaire », et, ainsi que son héros, Stendhal, avant d’aller a un rendez-vous périlleux, se disait ce mot qui décide tout : « Au fond, il y a de la lacheté a ne pas y aller. » Comme Beyle dans la maison de Menta, Julien se cache dans la maison de Louise de Rénal. De méme que Beyle, en 1826, 4 Londres, cherchait de tayerne en taverne, pour le provoquer, un capitaine anglais qui l’avait offensé, et par deux ou trois fois, lorsqu’il crut le revoir, sentit se hérisser tous les poils de son bras, de méme Julien, au café de Besancon, songe qu il aurait da se battre avec l’amant de la caissiére qui l’a regardé de travers, et il attend son homme a la porte en frissonnant de fievre (1).

L’action se passe sous le regne de Charles X. Dés le début de son ceuvre, Stendhal nous présente le maire de la ville de Verriéres, M. de Rénal. C’est un homme de cinquante ans, a la figure réguliére et encore agréable, malgré ses cheveux erisonnants, mais borné, avare et trop content de lui. Pour soutenir son rang et faire enrager son rival d’influence Valenod, qui vient d’acheter deux beaux normands, il prend comme précepteur de ses enfants le fils d’un charpentier, Julien Sorel, qui sait le latin et veut étre prétre. Bientot Julien est ’amant de Mme de Rénal. Dénoncé par des lettres anonymes, il entre au séminaire de Besancon. Le directeur de létablissement, Vabbé Pirard, le recommande a M. de la Mdle, et voila Julien secrétaire d’un marquis qui lui donne sa confiance et le charge de mystérieuses missions. Son mérite et surtout sa singularité le font aimer de Mathilde de la Mole; elle se livre a lui. Le marquis, irrité d’abord, finit par consentir au mariage de Mathilde et de Julien, qui se nommera le chevalier de la Ver-

(1) Cf. plus haut, p. 25 et 59, les souvenirs du 6° dragons et du géométre Gros. On lit dans une note inédite de Colomb que « M. Michel, Dauphinois, ancien capitaine dans la garde impériale, devenu directeur du dépédt de mendicité 4 Saint-Robert, prés de Grenoble, est le type du personnage de Valenod».

Patol

naye. Mais une lettre de Mme de Reénal change la résolution de M. de la Méle : il croit que Julien n’a séduit sa fille que parce qu'elle est riche; il déclare que cet « homme vil » ne sera jamais son gendre. Furieux, Julien part de Verriéres, et un dimanche matin, dans léglise, il tire un pistolet sur Mme de Rénal; le premier coup manque; au second, elle tombe blessée; Julien, arrété, meurt sur |’échafaud.

L’auteur marque assez bien le contraste entre Mmede Rénal et Mlle de la Mle, entre la provinciale simple, modeste, naturelle, et la Parisienne superbe, souverainement élégante de mise et de tournure. Les deux femmes sont éléves du Sacré- Coeur, et, malgré cette éducation, ou, comme dirait Beyle, a cause de cette éducation, elles succombent également. Mais chacune aime a sa facon, et chacune a son caractére propre.

Grande, bien faite, citée naguére comme la beauté du pays, toujours fraiche, étrangére a toute affectation eta toute coquetterie timide, ne se plaignant pas pourvu qu'elle puisse errer dans son jardin, pleine de grace et de vivacité quand elle est avec une amie ou avec ses enfants, ne donnant presque aucune attention aux habitants de Verriéres, ne s’occupant que de ses trois fils, si naive qu’elle n’a pas encore jugé son mari et ne le trouve pas ennuyeux, croyant que tous les hommes sont les mémes, grossiers, intolérants, insensibles a ce qui n’est pas intérét d’argent, telle est Louise de Rénal. Aussi, lorsque au lieu d’un étre sale et mal peigné dont le métier est de gronder et de fouetter, elle voit ce gentil Julien qui promet de lui obéir en tout, elle n’a pour lui que sympathie et admiration. Peu a peu il lui semble le seul homme qui soit noble, généreux. L’amour se glisse en elle pendant un séjour au village de Vergy, ou elle court la campagne et chasse aux papillons avec Julien et ses éléves. Vergy, c’est pour elle les Charmettes. Jamais elle n’a paru si jeune, si heureuse, et jamais elle n’a donné tant de soin a sa toilette. Un soir, sous un tilleul, durant la conversation, Julien prend la main de Mme de Rénal; elle la retire; il la saisit derechef, et, cette fois, la garde. Ignorante, exaltée par la nouveauté de son bonheur, elle se laisse aller. Une nuit, Julien pénetre dans sa chambre, embrasse ses genoux. Louise,

touchée des pleurs du jouvenceau, ne lui refuse rien. Mais elle est dévote, et les remords succédent aux transports d’amour. Un de ses fils tombe malade, et, quoiqu’il guérisse, elle se croit punie de Dieu, se croit damnée sans rémission, youée aux supplices horribles de l’enfer, parce que Julien n’est pas son mari. Dans son désespoir, elle se sépare de son amant. Non qu'elle déteste l’auteur de sa faute, qui sera toujours ce qu'elle a de plus cher au monde; mais elle hait sa faute, et elle compte par son sacrifice apaiser la colére de Dieu, qui ne pourra plus se venger sur les enfants du crime de leur mére.

Littérairement, ce caractére serait donc louable. Par mal-

heur, Louise de Rénal reparait a la fin du roman. Elle écrit au marquis de la Méle que Julien n’a aucun principe et ne cherche pour réussir qu’a séduire la femme de la maison. Sans doute, cette lettre lui a été dictée par son confesseur. Est-il possible, néanmoins, que Mme de Rénal, assez magnanime pour étouffer tout sentiment de jalousie, dénonce aussi bassement Julien et par une lache délation détruise la fortune et brise la vie de celui qu'elle aime encore? Précisément parce qu'elle est chrétienne, et parce quelle a lame noble, elle saura se dévouer, saura céder Julien A Mathilde compromise. Mais Stendhal est l’ennemi des pretres, et il veut que Mme de Rénal puisse s’écrier plus tard : « Qui m’eat dit que j’écrirais cette lettre infame! Et quelle horreur m’a fait commettre la religion! »

- Ce n’est pas tout. Stendhal rejette Louise de Rénal dans les bras de Julien. Elle visite son meurtrier; elle l’'accable de caresses, lui déclare qu’elle sent pour lui ce qu'elle sent pour Dieu; elle assure méme qu'elle donnerait, sur l’ordre de Julien, un coup de couteau au gedlier! Il est impossible qu'elle délire a ce point, et cette rechute lui éte de son charme. Ce n’est plus Louise de Rénal, c’est une Gina, une Ghita, une de ces Italiennes qui plaisaient tant A Stendhal.

Mathilde de la Mole s’éprend de Julien parce qu'elle veut Se secouer, se désennuyer, s’amuser, se donner tous les risques charmants d’une passion qui ne la fasse pas bailler, et aussi

parce qu'elle refuse de «trainer sa pensée dans l’orniére tracée par le vulgaire », et que tout doit étre singulier dans le destin dune fille comme elle. Energique, audacieuse, emportée, aimant a« jouer son sort », elle commet de gaieté de coeur des imprudences et répond aux lettres de ses soupirants. Son langage, vif, pittoresque, coloré, n’a rien de la délicatesse féminine. On lui défend de lire Walter Scott, et elle lit Brantome, d’Aubigné, Voltaire. Elle n’a que mépris pour les Crisenois, Caylus, Luz et les jeunes gens de la cour, ces poupées, ces étres indécis, nullement aventureux, qui ne marchent qu’en troupe, et qui, dés qu’ils se voient seuls, ont une telle peur du ridicule : elle sait d’avance tout ce qu’ils lui diront et tout ce quelle leur répliquera. Julien, au contraire, differe du commun; il a du caractere, il agit seul, il ne cherche pas secours et appui dans les autres, il saura devenir évéque comme l’abbé Maury, et, si la Révolution recommence, il sera un Danton. Ce qui lui manque, c'est d’étre noble; mais s’il était noble, amour que Mathilde a pour lui serait une sottise, une plate mésalliance, et n’aurait pas ce qui marque et dénote le veritable amour, des obstacles 4 vaincre. Elle aime done Julien parce qu'elle le trouve étrange et bizarre, parce que ce peut bourgeois pale et sombre a de Vadresse et, comme elle, de lYorgueil, parce qu'il accueille quelques-unes de ses idées, non pas poliment ainsi que font Crisenois, Luz et Gaylus, mais en regimbant. Bref, elle est romanesque et croit avoir l’ame chevaleresque : aimer Julien, c’est, suivant elle, déployer de la grandeur et de la hardiesse, c'est avoir un sentiment extréme, digne du temps de la Ligue. Quand il est en prison, elle fait pour lui les plus folles démarches, non seulement par affection, mais par un secret besoin d’étonner le public Elle pense aux salons de Paris, tout surpris qu'une femme de son rang adore a ce degré son amant et montre l’héroisme dont palpitaient les ceurs a l’époque de Gharles IX et de Henri III! C’est done une « beyliste » de pied en cap. Mais ce caractere est-il possible?

Il se peut qu’elle se repente de s’étre livrée a Julien, qu'elle lui témoigne de la froideur, qu'elle ne le regarde plus et ne

semble plus s’apercevoir de son existence (1), qu'elle lui dise qu’elle a horreur d’avoir cédé au premier yenu. Il se peut aussi qu’elle l’aime de nouveau quand il escalade vaillamment sa fenétre, qu’elle le nomme son maitre, qu’elle tombe a genoux devant lui en le priant de la punir sévérement comme une esclave lorsqu’elle voudra se révolter, qu’elle coupe pour lui tout un cété de ses cheveux. Il se peut qu’aprés cette seconde entrevue, elle se reproche de nouveau d’avoir donné des droits sur elle 4 ce petit monsieur, qu'elle l’accable de ses mépris, qu’elle lui déclare derechef qu’elle ne l’aime pas, et quelle a été trompée par son imagination. I] se peut, lorsqu'elle le voit nouer une liaison avec la maréchale de Fervaques, qu'elle revienne a lui conquise pour toujours — et le combat que l’orgueil et l'amour engagent dans son ame est naturel, piquant, finement décrit.

Mais est-il vraisemblable que cette jeune fille de dix-neuf ans, la plus belle de Paris et Ja plus adulée, raisonne si sérieusement sur les mariages de convenance, quelle se soucie si peu des bals ou elle regne, qu’a la veille d’épouser Crisenois, elle se prenne a songer tristement quelle ménera une vie effacée et qu'elle a tous les avantages, noblesse, fortune, esprit, beauté, excepté le bonheur? Est-il vraisemblable que cette Mathilde aux gestes de reine, a l’air hautain et presque impertinent, au maintien si imposant et aisé tout ensemble, au caractere si altier, cette Mathilde digne d'un souverain ou d’un héros, cette héritiére désirée et comme guettée par ce qu'il y a de plus illustre, se jette a la téte de Julien? Est-il vraisemblable que cette personne, si fire de son sang bleu, s’entiche d'un simple secrétaire, de celui qu’en ses coléres elle nomme un étre commun, un laquais, un domestique, un homme de rien? N’est-il pas évident qu'elle n’a révé d’autre amour que Yamour d’un grand du royaume, d'un duc et pair de France?

Stendhal a cru faire merveille en représentant un jacobin aimé d’une aristocrate, et il n’a pu se détacher de son modeéle.

(1) Cf. l’épisode de la comtesse Pescara et du jeune Vitaliani de Crémone, Prom. dans Rome, I, 304.

‘Le séminariste Berthet avait courtisé Mlle de C... apres

Mme M...; de méme Julien devait courtiser Mlle de la Méle aprés Mme de Rénal. Mais Beyle a placé Mathilde trop haut, et la rendre amoureuse de Julien, c’est la précipiter du piédestal sur lequel il l’avait élevée. Il fallait la peindre moins ambitieuse et moins impérieuse, lui préter plus de sensibilité, plus de tendresse d’ame, et aussi plus de tempérament. Telle que Stendhal I’a décrite, elle ne s’abaissera jusqu’a Julien que si la passion, une passion brilante et irrésistible, s’est emparée d’elle. Un amour cérébral ne lui fera pas oublier la roture de Sorel. Elle ne peut étre séduite que par son charmant visage et ses jolies moustaches.

Il suffit, au reste, d’écouter Stendhal sur ce point. Lui-méme a condamné le personnage. Il a dit qu’en créant Mathilde, il pensait a une jeune fille de sa connaissance, qu’elle n’était pas sans doute une Rohan-Chabot de bon ton, toutefois qu'elle eat agi dans la circonstance comme Mlle de la Mole. Mais, ajoutait Stendhal, c’était une exception, et, en un endroit de son roman, il ayoue que de pareils caractéres sont fort rares, voire impossibles, et que Mathilde est « imaginée bien en dehors des habitudes sociales du dix-neuviéme siécle » .

Julien a la taille svelte, la figure belle, les traits délicats, le nez aquilin, les sourcils bien arqués, de grands yeux noirs, mais le front petit, et, dans les moments de colére, lair méchant. Sous son pale et doux visage se cache l’inébranlable résolution de faire fortune a tout prix. Il comprend que le mérite militaire n’est plus a la mode, et il choisit l’uniforme de son siécle : quoique incrédule, il veut étre prétre, avoir plus tard cent mille francs d’appointements et le cordon bleu de méme que I’évéque de Beauvais, devenir cardinal et, al’exemple de son compatriote Granvelle, gouverner I’Etat (1). Stendhal ne lui donne pas seulement les agréments physiques;

(1) Quand les enfants parlaient de gloire, on leur disait : « Faites-vous prétres »; quand ils parlaient d’ambition: « Faites-vous prétres »; d’espérance, d'amour, de force, de vie : « Faites-vous prétres! » (Musser, Confession d’un enfant du siécle, chap. 11.)

il le représente comme un « étre supérieur ». Julien est « du bois dont on fait les grands hommes » . Il a le caractére ferme. Il a une « sublime énergie », cette énergie que Stendhal ne trouvait plus que dans le peuple. Il porte durant deux mois le bras droit hé contre la poitrine pour se punir d’une imprudente assertion. I] décide qu’a dix heures, sous le tilleul, il prendra la main de Mme de Rénal ou se brilera la cervelle. I jure qu'il sera l’amant de Louise : «avec une rare intrépidité » il dit a la pauvre femme qu'il ira chez elle la nuit a deux heures, et lorsque deux heures sonnent, bien qu'il tremble et quwil s’appuie au mur pour ne pas tomber, bien qu'il souffre mille fois plus que s'il allait a la mort, il entre chez Mme de Rénal.

Mais Stendhal n’a pu le rendre sympathique, et Julien ne cesse, selon l’expression méme du romancier, de gater ce qu'il a d’aimable. Ce n’est jamais qu'un orgueilleux provincial, un plébéien révolté, hanté par l'idée de Vinfinie distance qui le sépare des Rénal ou des la Mole, animé d’une haine extréme contre les riches, vivant parmi les nobles et les détestant parce qu’« ils n’ont pas toujours 4 songer a leur subsistance ». Mathilde pressent un Danton en lui; il y a plutét dans Julien du Saint-Just, car il est « un peu dur et rogue ».

Il n’affectionne pas les enfants de Mme de Rénal qui l’adorent, et il se dit amérement qu’ils le caressent comme ils caressent un chien. S’il dine avec les notables de Verriéres, il n’a pour eux qu’aversion et horreur parce qu'il est au bas bout de la table. Il n’aime pas Mme de Rénal lorsqu’il projette de la séduire; mais le mari l’a grossiérement traité, et, sous le coup de loutrage, « un espoir vague de la plus atroce vengeance » a flamboyé dans les yeux de Julien : il se promet d’ « écraser Vorgueil » de ce hobereau. S’il saisit dans l’obscurité la main de Mme de Rénal et la couvre de baisers en présence de l'epoux, c’est pour se moquer de cet homme qui l’a méprisé.

On excuse, a la rigueur, ses jouissances de yanité. On comprend que l’amant de Mlle de la Mole goate le « divin plaisir» de conquérir une jeune fille environnée de tant d’hommages, la personne la plus brillante de la haute société, et de sup-

planter Crisenois, fils d'un duc, et futur duc. On est aise qu'il ~se détende, qu'il céde a lardeur de son age, qu'il aime éperdument Mathilde, et qu’aprés avoir débité des phrases de la Nouvelle Heloise, il laisse parler son coeur. Mais son amour pour Mathilde comme pour Mme de Rénal n'a d’abord été quambition et désir de représailles. Il a voulu posséder Mathilde parce qu’il est plébéien, parce que le duc de Chaulnes l’a nommé domestique, parce que la marquise de la Mole et ses amies l’ont toisé d’un ceil de dédain. Quand il médite sa réponse a la premiére lettre de Mathilde, ila des «regards de tigre» et «laccent de la férocité qui se contient» . Non, il n’aura pas pitié d’une famille noble, et le fils du pauvre charpentier de Verriéres triomphera du descendant de ce Crisenois qui suivit saint Louis a la croisade. II doit de la reconnaissance a M. de la Mdle qui le comble de bontés. Mais quoi! ces gentilshommes ménagent-ils le tiers état quand ils J’ont a leur merci? Lorsque Mathilde lui sacrifie tout, lorsqu’elle le supplie de fuir, « il est fatal, pense Julien, que méme dans leurs meilleurs moments, ces gens-la trouvent le secret de nous choquer » .

I] avoue qu il recourra, pour parvenir, a tous les moyens, aux injustices, aux coquineries. Quand il refuse chez les Rénal d’épouser la femme de chambre Elisa, il pourrait prétexter quwil est jeune, qu'il n’a pas de méter, qu'il a ses études a terminer; il préfére calomnier Elisa; il dit au curé Chélan qu’il ne peut expliquer la raison de son refus, qu’elle nuirait 4 un tiers! I] prévoit qu’on lui reprochera quelque jour avoir été précepteur, et sa réponse est préte : il n’avait accepté ce bas emploi que par amour; mais n’est-ce pas déshonorer Mme de Rénal? Le marquis de la Mole lui fait donner la croix — Beyle, qui ne l’ayait pas alors et qui la désirait ardemment, veut sans doute montrer que les Bourbons la gaspillaient sans scrupule, — et Julien regrette un instant de l’avoir acceptée; le géometre Gros la méritait mieux que lui, mais, conclut-il, « ce n’est rien, il faudra en venir 4 bien d’autres impostures, et encore, savoir les cacher sous de belles paroles sentimentales. » Et plus tard, en se félicitant d’avoir acquis les fagons de

l'homme du monde, il reconnait que ses « coquineries nécessaires » seront par la plus rares et moins ignobles.

C’est donc, de son ayeu et de l’aveu du romancier, un coquin, et ce coquin nous répugne. En yain Stendhal lui donne un ton de froideur impassible et l’air anglais, lui donne a certains moments une figure si noble, un regard si fier que Mathilde le prendrait volontiers pour un prince déguisé. Malegré sa belle mine hautaine, malgré sa vaillance et sa force de youloir, bien qu’il monte a cheval avec cranerie et qu'il porte luniforme a ravir, Julien est jusqu’au bout, comme Mme Derville l’a parfaitement jugé, un « sournois ». Il n’a pas impunément vécu dans ce séminaire ou il tenait les yeux baissés et usait de dissimulation a chaque minute, parmi ces futurs curés qu'il nomme des hypocrites méchants et sales. Lui aussi est hypocrite, et il l’a toujours été; il l’était a Verriéres avec des campagnards, et a Paris, écrit Stendhal, lorsqu'il a vu les grands modéles, il Vest admirablement de paroles et de gestes. Il a pour maitre, non pas Napoléon, mais Tartufe, dont il sait le role par coeur. Accablé d’injures par le marquis, il s'inspire de Tartufe qui lui fournit sa réponse : «Je ne suis pas un ange », et au sortir de cet entretien avec M. de la Méle, c’est encore Tartufe qui vient a son secours; il va se confesser a l’abbé Pirard. « I] y a tout dans ce jeune homme, excepté de la jeunesse », disent a Strasbourg les vieux officiers.

Rien d’étonnant que le caractére de Julien ait indigné les contemporains, et Mérimée blamait Stendhal d’exprimer d’ « odieuses vérités» , d’ «exposer au grand jour certaines plaies du coeur humain trop salopes pour étre vues », de « mettre en lumiére les vilenies cachées de cette belle illusion » qu’on appelle l'amour, de préter a Sorel des choses qui « font horreur». Mais, en ajoutant que « tout le monde sent la vérité de ces traits atroces », Mérimée annule sa critique. Ge qu il faut reprocher a Stendhal, c’est linconséquence de la conduite de son héros. II voulait, dit-il, montrer en Julien une belle plante, et il remarquait qu’il le fait marcher du rusé au tendre, et non comme la plupart des hommes, du tendre au rusé. La plante, puisqu’il la nomme ainsi, ne se développe pas d’elle-

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méme ; c'est Beyle qui la soigne et l’éléve, et lorsque Julien marche du rusé au tendre, on voit trop que c’est Beyle qui dirige ses pas et lui dicte ses actions. Le personnage n’agit pas avec la logique que Stendhal ne cessait de précher. Quelle finesse extraordinaire déploie ce petit Machiavel dés le commencement du roman! Est-il possible qu'un enfant de dix-neuf ans soit un aussi habile politique? Il ne connait rien de la vie, et il a toutes les roueries! Et a la fin du livre, lorsqu’il a la croix, lorsqu’il est lieutenant et se nomme le chevalier dela Vernaye, lorsqu’il éprouve les « transports de ambition la plus effrénée », lorsqu’il sait que les sottises du gendre de M. de la Mole seront toujours « pardonnées ou plutot comptées pour des meérites », il va de sa main renverser |’échafaudage qu'il avait si péniblement dressé! Sitét qu'il a lu la lettre qui le dépeint au marquis comme un étre sans religion et sans foi, il part pour se venger! Beyle pensait probablement le relever a nos yeux par un acte alitalienne, par le coup de poignard dont l’énergique Transtévérin frappe l’amant infidéle, par le coup de pistolet que l’ébéniste Lafargue décharge sur Thérése (1), ou mieux, ici encore, il s’attachait 4 sa source; parce que le séminariste Berthet avait tiré sur Mme M..., Julien devait tirer sur Mme de Rénal. Mais dans la réalité, le subtil Julien, le persévérant et tenace Julien, n’eit pas commis cette bétise. S’il avait voulu tuer Mme de Rénal, il aurait tiré sur elle, non dans l’église, mais dans le jardin ou dans la maison, dont les moindres recoins lui étaient familiers, et il n’aurait été ni yu ni méme soupconné. Ou plutot, il n’aurait jamais tiré sur Louise de Rénal; il aurait méprisé sa dénonciation; il aurait attendu de pied ferme que M. de la Mole revint a d’autres sentiments. Stendhal youdrait nous faire croire que le marquis est désormais inexorable. Quoi! parce que Julien a été ’amant de Mme de Reénal, il ne pourrait épouser Mathilde! C’est supposer 4 M. de la Mole des mceurs bien austeres, et c’est mal juger de la situation. La grossesse de Mathilde rend son mariage inévitable. Le marquis a beau semporter, se

(1) Cf. plus haut, p. 247.

répandre en injures et en malédictions, donner sa fille a Julien, voila le seul moyen qui lui reste pour sauver l’honneur.

Le dénouement de Rouge et noir est donc absolument manqué. Ses derniéres pages offrent des scenes étranges. Tout le monde entre dans la prison de Julien comme dans un moulin : c’est son ami Fouqué, c’est Mathilde déguisée en paysanne, c’est Mme de Reénal, et Julien, tranquille, souriant au milieu des angoisses d’autrui, refuse de s’évader et de signer son appel. I] n’aime plus Mathilde; il aime cette Louise de Rénal qu'il a tenté d’assassiner, et il resonge, non a ses succés de Paris, mais aux journées heureuses qu'il passa jadis a Verriéres et & Vergy. Il ment jusqu’au supréme instant, et lorsque Mathilde jalouse se plaint des visites de Mme de Rénal, il lui assure que l’amitié de la victime fera eracier le meurtrier. A vrai dire, il meurt sans affectation et sans peur; il ne pose ni ne palit en marchant au supplice, et jamais cette téte « n’avait été aussi poctique qu’au moment od elle allait tomber ». Mais, apres la mort de Julien, quel mélodrame! Beyle a fait de Mathilde une descendante du La Mole qui conspirait avec Coconas en 1574, Ce La Mole, aimé de Marguerite de Navarre, périt sur l’échafaud, et Brantome raconte que Marguerite, cachée dans une maison de la place de Gréve, demanda la téte de son amant au bourreau, la prit dans sa voiture et l’enterra dans une chapelle au pied de Montmartre a l'heure de minuit. Ge tragique épisode a depuis longtemps frappé Vimagination de Mathilde. « Quelle femme, dit-elle un jour, n’aurait horreur de toucher a la téte d’un décapité? » Elle prend la téte de Julien, la place sur une table parmi plusieurs bougies, la baise au front, et, a linsu de tous, la tient sur ses genoux dans sa voiture, pendant que le corps mis en biére est porté au tombeau que Julien a choisi. Vingt prétres célébrent le service funébre sur la cime d’une des plus hautes montagnes du Jura, la nuit, dans une grotte illuminée de cierges innombrables. Des pieces de cing francs sont jetées par milliers aux assistants. Restée seule avec Fouqué, Mathilde ensevelit de ses propres mains la téte de son amant!

Stendhal donne a son roman le sous-titre de Chronique du XIX® stécle. Il voulait évidemment décrire les mceurs de Paris et de la province en 1829. ;

Certains personnages du parti ultra ne sont pas trop mal dessinés. Mme de Fervaques rappelle Mme de Bonnivet dans Armance. La marquise de la Mole, insignifiante, dévote, altiére, extrémement polie, excepté lorsqu’il pleut et dans les moments d’ennui féroce, recevant tous les jours cinq ou six complaisants pour ne pas subir une solitude qui lui parait l’embléme de la disgrace, est « une sorte d’abrégé, en haut relief, de ce qui fait le caractere des femmes de son rang» ; elle n’estime que les gens dont les ancétres sont allés a la croisade ct ne voit dans les prétres que des valets de chambre nécessaires a son salut; quand elle cite le nom d’un prince ou d'une princesse, elle baisse la voix par respect. M. de Beauvoisis a les cheveux frisés, et pas un ne dépasse l'autre; tout en lui est correct, merveilleusement soigné; ses maniéres sont parfaites; sa physionomie « noble et vide annonce des idées convenables et | rares » ; unair de gravité «mélé d’une certaine fatuité modeste ne l’abandonne pas un seul instant» ; il bégaye un peu parce qu ilalhonneur de voir souvent un grand seigneur qui bégaye. Les jeunes gentilshommes qui fréquentent I’hétel de la Mole sont doux, aimables, braves; ils ont d’excellentes fagons et méme de l’esprit; mais ils n’osent pas avoir une pensée qui s’écarte de la mode, et ils sont ennuyeux : Caylus est considéré parce qu'il ne ritjamais et surtout parce qu’il aime les chevaux et déjeune dans son écurie; Crisenois attribue les événements a des causes occultes; Luz ne parle que de son oncle parce que son oncle occupe une charge éminente aupreés du roi.

Quelques traits de la vie provinciale sont fidélement rendus. La petite ville de Verriéres est jolie; des vallées propres et fraiches l’environnent; il semble que ses habitants soient sensibles au beau; mais ils ne font cas du pittoresque que parce qu’il attire les étrangers; ils maudissent leurs noyers, parce que le blé ne peut croitre sous Vombre de ces arbres magnifiques, et le grand mot qui décide de leurs actes et qui regle leur sort, c’est « rapporter du revenu ». Stendhal a bien

décrit l’existence de ces bourgeois, leurs vanités et leurs intrigues, leurs misérables rivalités, leurs haines sourdes et violentes, les passions furieuses que les notables de la localité dissimulent sous un air bonhomme et indifférent. Deux personnages se disputent le pouvoir: le maire, M. de Rénal, aristocrate fieffé, ennemi mortel des jacobins, et M. Vallenod, directeur du dépdot de mendicité, qui fait des avances aux libéraux et balance par son activité le crédit du maire; mais le cabinet change: Vallenod devient baron, maire, candidat du ministére, qui lui promet une préfecture, et voila. M. de Rénal poussé par les libéraux et regardé comme jacobin.

L’auteur ne cache pas qu’ila les ultras en horreur. I] raconte qu’a Verriéres le vieux juge de paix, honnéte homme jusqualors, condamne les abonnés du Constitutionnel pour plaire a un jeune vicaire, espion de la Congrégation. Partout il voit Vinfluence de la Congrégation et il lui préte une puissance formidable. Il assure que les fripons recherchent son appuiet que sa tyrannie pése sur les prétres qui ne sont pas amis des jésuites. Elle force l’abbé Pirard qui ne l’a ni protégée ni desservie a résigner ses fonctions. Elle regne au séminaire de Besancon par le sous-directeur l’abbé Castanéde, et ce Castanéde, Julien le retrouve plus tard chef de la police de la Congrégation sur toute la frontiére du nord! Castanéde sait que Sorel a une mission; il lui fait refuser des chevaux, loblige a s’arréter dans un village au dela de Metz, verse du laudanum dans son vin, etla nuit, avec le maitre de poste, ala lueur d’une lanterne sourde, il fouille la valise du voyageur! Cet épisode du roman manque d’ailleurs d’intérét et de clarté. Qu’est-ce que cette mission de Sorel? Qu’est-ce que cette réunion secrete ou, en présence de Julien, de nobles personnages s’entretiennent de la situation de la France, ow un cardinal somme le premier ministre de quitter le pouvoir, ou le premier ministre jure de réduire les chambres au role du parlement de Louis XV, ot un évéque propose d’immoler Paris? Qu’est-ce que ce duc a qui Julien vient réciter dans une auberge d’Allemagne le résumé de la

discussion? Ce duc serait-il Polignac, et le ministre Nerval M. de Villéle?

Il y a des scénes attachantes dans Rouge et noir. La premiére entrevue de Mme de Rénal et de Julien rappelle le charmant passage des Confessions ou Jean-Jacques, timide et manquant de maniéres, aborde Mme de Warens et voit, au lieu d’une vieille dévote rechignée, une jeune femme 4 lair tendre et caressant. Julien, extrémement pale et pleurant encore parce que son pére l’a battu, est en chemise bien blanche et porte sous le bras sa veste de ratine violette. Il s’arréte au seuil de la maison des Rénal et il n’ose lever la main jusqu’a la sonnette. Mme de Rénal lui demande ce qu'il veut, et, touché par la douce voix de cette belle dame, parson regard plein de grace, par son sein éblouissant, Julien essuie ses larmes de son mieux : «Je viens, répond-il, pour étre précepteur, madame. »

Plusieurs épisodes sont assez comiques, etnon sans humour : Pévéque d’Agde s’exergant devant un miroir a donner gravement des bénédictions, et Julien envoyant a la prude maréchale de Fervaques, sur le conseil du prince Korasoff, des lettres d’amour écrites par un tiers en langage emphatique. :

Mais les défauts de l’ceuvre sont trop criants. Que de négligences de style, de répétitions, de longueurs! En un endroit, Julien éprouve un bonheur pareil 4 celui du malheureux qui traverse un désert enflammé et recoit du ciel une goutte d’eau glacée; quinze lignes plus loin, revient laméme comparaison : Vidée du suicide est pour Sorel le verre d’eau glacée offert au misérable qui, dans le désert, meurt de soif et de chaleur!

I] ya surtout dans ce roman trop d’invraisemblances. Stendhal note trés subtilement, trés minutieusement, les sensations de ses personnages. Mais sont-elles justement celles quwils doivent avoir? Le plus souventil s’amuse a tromper nos prévisions. Oneques n'y eut-il peut-étre d’ames aussi compliquées, aussi déconcertantes. Julien et Mathilde passent d’une extrémité a lautre avec tant d’aisance et tant de déraison qu’ils nous font aller de surprise en surprise. C’est ce que voulait Beyle. Il aimait l’imprévu; il en a mis partout. Ses héros suivent le conseil du prince Korasoff : « Faites toujours le contraire de ce qu’on attend de vous. » Quelques éloges qu’ait recus le Rouge et noir, il faut se souvenir des jugements de Crozet, de Mérimée

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et de Goethe. Le judicieux Crozet, l'intime ami de Stendhal et son admirateur sincere, refusait d’accueillir le Rouge et le noir dans la collection des ceuvres completes. Mérimée déclarait que Julien a «lair impossible », et que toutes ses actions contredisent son caractere. Goethe reconnaissait que le livre témoigne « d'une grande observation » et « d'une pénétration psychologique » , mais ajoutait qu il y a « quelques invraisemblances de détail », et que les caracteres de femmes sont « un peu trop romantiques » .

Pourtant Julien restera. Son dégout dela vulgarité, l’inquiétude et l’ardeur impatiente de son ame, son désir effréné de parvenir, la tension constante de sa volonté, le déploiement exagéré de son énergie font de lui l'un des représentants de sa génération. C’est un paysan élevé comme un bourgeois et qui réussit a s'introduire dans la haute société. Voila la valeur, et peut-étre unique valeur, du roman. Stendhal a montré dans cette ceuvre l'un des faits les plus importants de son siecle : comment un homme, dévoré du besoin de l’action, tourmenté par une vive et ameére conscience de son infériorité de condition, tache de sortir de la classe ou il est né, et par quels efforts un plébéien envieux et méchant devient patricien. Il marque certains sentiments de ses contemporains. I] aimaita dire qu'une ambition déréglée était descendue dans les couches les plus basses, et qu'un garcon cordonnier aspirait a étre un Napoléon. Comme nombre de jeunes gens qui lisaient le Mémorial et admiraient follement l’exilé de Sainte-Héléne, Julien est ambitieux, et, au lieu de copier sa destinée, selon l’expression de Stendhal, il l'invente. Plus de vastes bouleversements a espérer; plus de guerres, plus de batailles, plus d’occasions de se signaler par son courage et par un beau sang-froid sous la pluie des boulets. I] faut, pour arriver, déployer sa vigueur non pas au grand jour et en pleine lumiére, mais secrétement, ténébreusement, Plus d’ardeur martiale, plus de belliqueuse activité; mais l’intrigue, la cabale, les menées artificieuses, une rampante prudence. Quelle humiliation! Quelle facon plate et odieuse de faire fortune! Est-il nécessaire de se soumettre a de tels abais-

sements? Oui, sous peine de croupir dans un rang infime. Du temps de l’empereur, dit Beyle, Julien eat été un fort honnéte homme; aujourd’hui il estun coquin. Aussi quelle haine il nourrit contre ceux dont il accepte le joug, contre ceux qu'il doit ménager, qu'il doit flatter! Il leur en veut de l’obliger a une vie qui n’est qu’une « suite d’hypocrisies », et les femmes qui Vadorent, il les observe et les traite comme des ennemies, les tourmente et les torture, les blesse dans leur orgueil de grandes dames, leur fait payer ses rancunes contre leur caste. Enfin, i a le mérite d’étre le premier type du déclassé, préta la révolte et au crime. Dans son monologue de la prison grondent des menaces d’insurrection. S’il en avait le pouvoir, il anéantirait la société, et l’état d’anarchie, l'état ou les convoitises brutales et les passions sauvages se donnent librement carriére, lui parait naturel. Il croit que les salons de Paris sont peuplés d’habiles gredins et de fripons qui ont eu le bonheur de n’étre pas pris en flagrant délit. Partout, méme chez les plus vertueux, méme chez les plus grands, il voit le mensonge, lhypocrisie, le charlatanisme. Pour lui, il n’y a pas de Dieu mi de religion; pour lui, il n’y a ni droit ni oi; il n’y a que la «force du lion » et le besoin de l’étre qui a faim et quia froid. Telle est la philosophie de Julien, et, dit Stendhal, elle pouvait étre vraie!

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