‹ Stendhal-Beyle;Chapitre 35 sur 74 · CHAPITRE XIX LA CHARTREUSE DE PARME · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX LA CHARTREUSE DE PARME

Milan et Waterloo. — Les caractéres. — Fabrice. — La Sanseverina. — Clélia Conti. — Mosca. — Dénouement du roman. — Son titre. — Italiens de 1820 ou du xvi° siécle. — Rassi. — Ernest IV et Francois IV de Modéne. — Mosca et Saurau. — La Sanseverina et Vannozza. — Fabrice et Alexandre Farnése. — La vie italienne dans la Chartreuse, — Longueurs. — Défauts.

La Chartreuse de Parme, qui parut en 1839, fut composée a Paris en 1838, et non, ainsi que dit Stendhal dans 1’ «avertissement» de l’ouvrage, a douze cents kilométres de Paris et dans Vhiver de 1830...

Le commencement est trés attrayant. En dix pages Stendhal a su retracer d’une fagon vive et allégre aspect de Milan délivré, réveillé de son sommeil par les Francais qui répandent autour d’eux la liberté et la joie. Les aventures de Fabrice del Dongo courant rejoindre lempereur et assister a la défaite de Waterloo sont narrées ayec charme et naturel. On n’a jamais mieux décrit les désillusions d’un pauvre jouvenceau qui croit trouver 4 la guerre des émotions poétiques, des amitiés sublimes, un noble amour de la gloire, et qui ne rencontre qu’égoisme et bassesse, qui découvre dans les soldats, au lieu de fiers et vaillants compagnons, au lieu de généreux camarades et de fréres d’armes, des gens qui ne pensent qu’a satisfaire leur faim ou a sauver leur peau, et, comme il s’exprime dans son indignation, de vils fripons, des voleurs, des ladri qui lui prennent son cheval! On n'a jamais mieux dépeint l’étonnement de quelqu’un qui voit sa premiére bataille et qui se dit, de méme que Beyle devant le fort de Bard ou apres la des-

cente du Saint-Bernard : Vest-ce gueca? Waterloo, ¢’a été pour Fabrice un tapage assourdissant, la terre yolant en miettes noires sous le choc des boulets, des branches d’arbres hachées menu et emportées de cdté et d’autre, les biscaiens frappant sur les cuirasses, la fumée blanche des feux de peloton; ¢’'aété une cantiniére poussant a coups de fouet sa petite charrette, des généraux galopant dans la boue parmi les morts et les blessés, et au loin de longues files d’hommes qui ne semblent pas plus hautes que des haies. Fabricen’ya rien compris, et depuis, il se pose cette question: Etait-ce Waterloo? Ce bouquet de bois, ce pré bordé d'une rangée de saules, ce large fossé rempli d’eau par la pluie, ces chemins creux, ces terres labourées, était-ce Waterloo? Peut-il méme dire qu’il s’est battu? Etait-il a l’attaque d’une batterie ou d’une colonne? Si le soir, durant la fuite, il a, de derriére un arbre, tué un cavalier prussien, il n’a fait dans la journée que chevaucher a la suite d’une escorte, et le lendemain il a été blessé, non par les ennemis, mais par un Frangais, non pendant l’action, mais aprés la déroute dans une espéce de rixe.

Stendhal s'est rappelé ses propres impressions. De méme que Fabrice, pour avoir absorbé trop d’eau-de-vie, de méme Beyle, au sortir de Moscou, se trouve gris pour avoir bu du mauvais vin blanc pillé dans la cave d’un club, et 4 Bautzen, comme Fabrice a Waterloo, il a vu de midi a trois heures tout ce qu’on peut voir d’une bataille, c’est-a-dire rien.

Que devient ce chevaleresque Fabrice, avide de gloire et plein d’enthousiasme? Tout autre écrivain ett fait de lui un ami des lumiéres, un partisan des idées nouvelles, un héros comme ce Santa Rosa que Stendhal a proclamé grand homme et qui, selon lui, eat par sa vie et sa mort honoré tous les pays et toutes les armées, un patriote qui eit lutté pour la cause de la liberté et jeté des cris comme le chanoine Borda: «Il y a encore des ames en Italie! » ou comme Clélia Conti : « O pouvoir absolu, quand cesseras-tu de peser sur nous? »

Mais ce Fabrice-la ne différait pas assez d’un Frangais. Fabrice est I’Italien tel que Beyle se le représentait : mélancolique et pourtant capable de gaieté, trés dévot et pourtant

voluptueux, allant chaque matin a la chasse du bonheur, révant avec plaisir aux impressions qui remplissent son coeur, ne cherchant pas a paraitre, ne simulant jamais la passion qu'il n’éprouve pas, mais sacrifiant tout a l’amour, lorsque, aprés quelques passades, il ressent l'amour véritable, l’amour ardent et fou qui le subjugue et l’occupe entiérement.

Beau, séduisant, fier de son sang bleu, Fabrice ne peut étre officier 4 cause du zele qu’il a montré pour Napoléon, et d’ailleurs qu’est-ce aujourd’hui que la carriére militaire, sinon «la vie de l’écureuil dans la cage qui tourne » ? Il prend donc le parti de I’Eglise, et il étudie la théologie comme on étudie les régles du jeu de whist, sans faire d’objection : il compte par avance non sur sa vertu, mais sur sa naissance, sur sa parenté, et il sait bien qu’entré dans la prélature, il sera facilement évéque, puis archevéque. Elevé par des jésuites, lorsqu’il récite en latin la liste de ses péchés, il glisse rapidement sur les articles relatifs 4 la simonie, sans songer que le crédit du comte Mosca employé en sa faveur est une simonie. I] garde un faible pour Napoléon, et, quand il peut, il litle Constitutionnel; mais il est ultra, et ses principes, auxquels il ne pense pas deux fois par mois, c’est que les mots de liberté, de justice, de bonheur du plus grand nombre sont criminels parce qu’ils donnent a homme Vhabitude de la discussion et dela méfiance; c’est que l'homme doit accepter l’autorité des princes établis par Dieu, croire a la tradition de la Bible et aux ordresde l’Eelise, ce qui n’empéche pas Fabrice d’avoir toute sorte d’aventures et de mener l’existence la moins édifiante. IL passe quatre ans a VAcadémie ecclésiastique de Naples, et pour se distraire il ne se borne pas a exécuter des fouilles et A découvrir un buste de Tibére (1); il a des maitresses qui l'amusent, puis l’excédent. Monsignore aux bas violets et désigné comme le futur coadjuteur de l’archevéque de Parme, il devine que sa tante Gina, duchesse Sanseverina, amante et bientot femme du ministre Mosca, a du goat pour lui, et quoiqu'il l’aime plus

(1) Tout comme Beyle qui trouva un buste de Tibére et l’offrit au comte Molé.

qu’aucun étre au monde, iln’éprouve pour elle que de l’amitié. Il s’amourache d’une petite actrice, Marietta Valserra. Un jour qu'il dirige des fouilles au nom de Mosea dans la plaine tout prés de la route qui méne de Parme a la ville autrichienne de Casal-Maggiore, ilest attaqué par lignoble Giletti, camarade et protecteur de Marietta, et il le tue. De peur des eendarmes, et bien quil n’ait commis ce meurtre qu’a son corps défendant, il se sauve a Casal, puis a Ferrare, puis a Bologne. La il retrouve Marietta et fait taire la femme qui sert de mére a cette jeune personne a force de sequins et de menaces : « Ludovic parlera, et ce n’est pas six coups de couteau que recevra ta vieille carcasse, mais deux douzaines, et tu seras pour six mois a Phépital, et sans tabac. » Marietta ne lui suffit pas. Il essaye d’enlever a un fat, le comte M***, la chanteuse Fausta; il lutine la camériste de Fausta, la jolie Bettina; il provoque le comte M*** et lui enfonce son épée dans la poitrine. Mais le prince de Parme, Ernest lV, excité par les ennemis de Mosca, piqué des airs d’indépendance de la duchesse Sanseverina, accuse Fabrice d’avoir youlu se débarrasser du comédien qui lui disputait Marietta. Attiré sur terre parmesane, arrété, Fabrice est-enfermé dans la citadelle de Parme. II sait alors ce que c’est que l’amour, l’amour de Tancréde et d’Othello. Clélia, la fille de son gedlier le général Fabio Conti, lui inspire une véritable passion. Grace a4 la Sanseverina, il s’évade, se réfugie sur les bords du lac Majeur; mais il regrette son cachot : au lieu d’étre gai, il s’attriste; il réve profondément; son ame est ailleurs, A Parme, et il achete et dessine des vues de cette ville qu'il devrait exécrer. Des que le nouveau prince, Ernest V, prescrit la revision de son procés, il court avec joie se constituer prisonnier dans sa chére citadelle. Ge n’est plus Phomme galant et dissipé de jadis; il ne vit que pour Clélia. Remis en liberté par le crédit de sa tante Sanseverina, il laisse Clélia épouser le marquis Crescenzi; mais il ne l’a pas oubliée ; il souffre loin d’elle, il cherche a la revoir, bien quelle tente sous les plus divers prétextes de se soustraire a ses regards, et il réussit parce qu'il préche. Sa charmante figure, son habit rapé, la douleur éloquente de ses discours, l’affluence des

femmes qui s’engouent de lui, tout cela lui vaut une telle réputation que Clélia vient lentendre, et au sortir du sermon elle lui donne un rendez-vous. « Enfin, s’écrie Fabrice, apres quatorze mois et huit jours! Adieu les prédications! » Clélia laccueille désormais toutes les nuits. Elle meurt lorsqu’elle perd le fils qu’elle a eu de lu. Désespéré, Varchevéque — car Fabrice a obtenu l’archevéché de Parme — se démet de ses places et se confine dans la solitude.

Ce personnage tient évidemment de Julien Sorel. Lui aussi, aprés avoir eu la fievre guerricre, se destine a l'Eglise; lui aussi se détermine a recourir aux manceuvres sourdes et a une marche souterraine; lui aussi se fait hypocrite. Mais il a le bonheur d’étre né noble; il est le favori de la Gina, d’une haute et puissante dame qui le protege et le pousse; Stendhal remarque qu il ne songe a devenir archevéque que parce que Mosca est premier ministre et trouve cette place convenable pour le neveu de laduchesse Sanseverina. Par suite, Fabrice del Dongo n’a pas 4 peiner et a patir comme Julien : pas d’efforts laborieux, pas de menées incessantes. Fabrice, disait un lecteur de 1839, «n’a pas de chances personnelles de tourments; je le voudrais plus froissé, plus réellement molesté». Il n’est done euére intéressant, et sil dégaine volontiers, sil s’échappe vaillamment de sa prison, son caractére n’a pas la vigueur du caractére de Julien Sorel, qui, d’un bout a l’autre de sa vie, se débat avec une sorte de fureur contre un monde hostile. On me peut voir en Fabrice la « grande ame » qui se révele a la Sanseverina.

La Sanseverina et Clélia Conti sont deux aimables Italiennes. Gaie dans la prospérité, courageuse et sereine dans l’adversite, spirituelle et malicieuse, légere comme un oiseau, effleurant a peine le tapis de ses petits pieds rapides, toujours jeune, toujours brillante, pétillante, sémillante, toujours sincére, vive, impatiente, incapable de calme et de prudence, dominée par limpression du moment, entrainée par la sensation présente, agissant d’une fagon imprévue méme pour elle, s’embrouillant quand elle se trace un role d’avance parce qu’a l’instant: de action elle suit avec transport une nouvelle idée, tres entiére

aa vee

pourtant et ne revenant plus sur ce qu'elle a décidé, superbe en sa colére lorsqu’elle brave le prince de Parme quil’outrage, aimant son neveu et l’aimant d'instinct, ne pouvant étre heureuse s'il n’est pas heureux, allant jusqu’au crime pour le sauver et le venger, faisant empoisonner Ernest IV, donnant

--ses diamants Aa un républicain qui les vend pour payer une

émeute, se livrant 4 Ernest V et trente minutes plus tard quittant le Parmesan pour ne plus y rester, telle est la Gina, et sans dire, comme Balzac, qu'elle est une Diane avec la volupté de la Vénus, la suavité des vierges de Raphaél et le mouvement de la passion italienne, sans croire que cette femme qui sait a la fois adorer Fabrice et faire le bonheur de Mosca est plus belle et plus complete que Phédre, que Corinne est une ébauche misérable auprés de cette ravissante créature, on peut la tenir pour un des meilleurs portraits de femmes que Stendhal ait peints.

A la Sanseverina que Fabrice n’aime pas, Stendhal oppose | Clélia Conti que Fabrice aime éperdument, et il a finement décrit les sentiments de cette pauvre Clélia s’armant d’abord de sévérité, s’éprenant du captif tout en se reprochant son inclination pour un homme aussi léger, refusant de se marier afin de rester dans la citadelle et de veiller sur la vie du prisonnier, n'épousant Crescenzi que du consentement de Del Dongo, faisant voeu a la Madone de ne plus voir celui qu'elle adore et tenant son serment 4 la lettre, ne voyant plus Fabrice, ne le regardant plus en plein jour, mais le recevant dans l’obscurité. Elle a toutefois quelque chose de mou et d’un peu terne. On se souyient de la Sanseverina; la pale et indécise figure de Clélia s’efface bient6t de la mémoire.

Mosca est-il, comme veut Stendhal, un homme supérieur, l'homme le plus habile et le plus grand politique que I’Italie ait produit depuis des siécles? C'est beaucoup dire. Il a de singuliers procédés de gouvernement, une facon leste de s’enrichir et fort peu de scrupules : pour se rendre indispensable au prince, il s’absente aprés avoir jeté le plus affreux désordre dans les affaires en mettant ala retraite les quatre ou cing travailleurs des divers ministéres et en les remplacant par des

nigauds. Lorsqu’il remarque qu'il s'est appauvri, il renyoie les fermiers généraux, qu'il traite de fripons, et leurs successeurs, qui sont d’autres fripons, lui font cadeau de huit cent mille francs. Bien qu'il craigne, s’il ordonne un crime, d’ayoir quelquefois a la chute du jour des idées noires, il n’hésiterait pas a recourir au poison ou au stylet pour débarrasser d’un ennemi sa chére duchesse Sanseverina. Mais, ancien soldat de Napoléon, ila de la décision, du sang-froid, de la désinvolture ; il n’est pas pédant, ne prend pas un ton d’importance, ne tranche pas du souverain, et, malgré des airs de légéreté, il ne sait pas oublier les chagrins. Sa passion pour la Gina est sincere, ardente, et il trouve pour]’exprimer des accents vrais et saisissants. Taine admirait le monologue de Mosca délibérant avec lui-méme dans sa galerie de tableaux lorsqu’il a deviné l'amour de la duchesse pour Fabrice, changeant sans cesse de résolution, maudissant avec rage la beauté du jeune homme, projetant de le poignarder, examinant si la pointe de son poignard est bien affilée, mais songeant que la vie n’est rien pour lui sans: l'amour de la Gina, réfléchissant qu’il est aveuglé par l’ excessive douleur et qu'il fera mieux pour l’instant de suivre cette régle approuvée de tousles gens sages qu’on appelle prudence. « Que de reploiements, disait Taine, voila le conflit des passions. modernes (1)! »

Tels sont les caractéres dela Chartreuse de Parme. Le dénouement différe singulicrement du dénouement de Rouge et noir. Comme au sortir de terribles épreuves, les personnages semblent se résigner, se retirer dans une existence tranquille et uniforme. Mosca et la Sanseverina vivent a Naples, etle grand diplomate fait des fouilles. A vrai dire, au bout de quelque temps, il revient 4 Parme, plus puissant que jadis; mais ce n'est que dans le ministére qu’il trouve la paix de l’ame, et la Gina, qui ne yeut plus rentrer dans les Etats d’Ernest V, tient sa cour sur terre autrichienne. Fabrice del Dongo goate durant trois ans le « bonheur diyin » de voir chaque nuit la marquise Crescenzi, tout en passant pour un prélat de mceurs exemplaires et d'une

(1) Revue philosophique, novembre 1900,

infinie piété. Plus de cris d’allégresse triomphants comme ceux qui saluaient l’entrée des Francais a Milan; plus de courses héroiques, plus de chevauchées et d’aventures; plus de fétes et d'intrigues; les passions se calment, et de méme qu'il n’y a plus de révolutions ni de guerres, de méme il n’y a plus de sentiments fougueux et de violents désirs dans les cceurs; la belle énergie italienne a perdu son ressort; aprés l’accés d’enthousiasme qui l’avait poussé jadisa Waterloo, aprés ses folies pour la Marietta et la Fausta, aprés son bralant amour pour Clélia et le succés inoui de ses prédications, aprés un galant commerce qui n'est méme pas soupgonné dans une cour dévorée d’ennui et de curiosité, Fabrice, détrompé, dégouté de tout, s’exile dans une chartreuse, la chartreuse de Parme.

Titre bizarre et immérité s'il en fut (1)! Stendhal a beau remarquer vers la fin de l’ouvrage que Fabrice, introduit chez Clélia, se promet, s'il est rebuté, de se réfugier dans quelque chartreuse; il a beau, a la derniére page du livre, insister sur cette chartreuse située dans les bois voisins du P6, 4 deux lieues de Sacca, le vrai titre, c’était la Tour Farnese, cette tour éleyée qu’on apercoit de fort loin et dont on raconte des choses terribles, cette tour «terreur de toute la Lombardie » et « reine, de par la peur, de la plaine immense qui s’étend de Milan a Bologne », cette tour ot dans sa chambre de bois, parmi de hideux gedliers et au milieu des craintes de poison, Fabrice del Dongo a été plus heureux que dans son magnifique palais, parmi les laquais qui portent sa livrée, au milieu de prétres et dévots qui lui font une cour assidue. Mais la Tour Farnese sonne moins bien que la Chartreuse de Parme, et peut-étre le Dauphinois Beyle se rappelait-il cette Grande-Chartreuse, ce bel endroit ow il souhaitait en 1804 de s’enfermer pour composer une tragédie, ce site « solitaire et vraiment sublime » qu il venait de décrire dans les Mémoires d'un touriste.

On préfere dordinaire Rouge et noir a la Chartreuse de

(1) La traduction allemande qui parut dans l’année 1845, en trois volumes, porte un meilleur titre : « Prison et église », Kerker und Kirche.

Parme. Pourtant, dans la Chartreuse, a certains égards, Stendhal progresse — que son ombre nous pardonne d’employer ce mot qui lui déplaisait parce quil rime avec « graisse » ; — il progresse, car la Chartreuse n’offre pas, comme Rouge et noir, d'invraisemblances criantes. Mais la Chartreuse n’est pas un chef-d’ceuvre. Elle nous présente une Italie de fantaisie. Les personnages de Stendhal ne sont pas des Italiens de 1820; ce sont des Italiens sortis de son cerveau, des Italiens du dix-neuvieme siécle auxquels il préte les passions du seiziéme siécle.

Sans doute certains d’entre eux, Rassi, Ernest IV, Mosca, sont des contemporains de Stendhal.

Rassi, dit Stendhal, « était Allemand, et je lui ai parlé deux cents fois (1) ».

Ernest IV, tremblant dans sa chambre, craignant les jacobins derriére des portes fermées a dix verrous, et croyant qu’un libéral est embusqué sous son lit quand une feuille du parquet vient a craquer, c’est un des petits princes que Stendhal décrivait dans Rome, Naples et Florence, dévorés par la peur, changeant de chambre toutes les nuits comme le Pygmalion de Télémaque, palissant lorsqu’a la chasse, dans un bois ow la musique du yillage voisin s’est cachée pour les féter, ils entendent un coup de baguette donné sur la erosse caisse. C’est le duc de Modéne Frangois IV, ce duc qui disait qu'il n’y a que les jacobins qui voyagent et qui défendait a la diligence de traverser ses Etats. L’Ernest IV de Stendhal réve d’étre roi de la haute Italie; de méme FrancoisIV caressait le projet de régner sur le nord de la Péninsule. « Le duc de Modéne, mandait Stendhal en 1832, s’est senti obligé a faire un journal ultra, tant l’opinion s’occupe de politique », et Ernest IV a de méme un journal officiel qu'il fonde sous inspiration de Mosca et qu il lit chaque matin. Comme Francois IV, Ernest IV cherche par la noblesse du langage et des gestes, par la facon de sourire et de renverser la téte, 4 ressembler a Louis XIV.

(1) Allemand done et non Italien. Peut-étre est-ce M. de Manger que Beyle cite en un passage des Promenades dans Rome (I, 106), et qui, comme Besini, chef de la police de Modéne, « était un homme sans naissance » et « s’appuyait sur la peur».

7 e ¥ ae oo 8 ‘ * . al .,

Pareillement, le comte Mosca est le comte Saurau, gouverneur général de la Lombardie, et ce Saurau a hanté limagination de Beyle. Souvent Stendhal parle de lui : Saurau est un homme trés instruit et spirituel, un fin appréciateur des beaux arts, un diplomate profondément habile; Saurau permet la vente de la traduction du livre ot M. de Pradt raconte son

-ambassade a Varsovie, malgré ce que cette ceuvre renferme

sur l’Italie et l'Autriche; Saurau « tient » les nobles et les prétres du Milanais avec un talent supérieur, et les propriétaires de Bologne et de Ferrare souhaiteraient de l’avoir pour administrateur, fit-ce au prix de vingt millions; lorsque Saurau est en Toscane, nul ne résiste 4 « sa haute impulsion », et il empéche la révolution d’éclater parce qu’il fait peur a tout le monde, au peuple, aux ministres et au grand-duce (1).

Mosca n’est donc pas Metternich, comme le prétendait Balzac, pas plus que l’énergique et fiére Sanseverina n’est la princesse Belgiojoso. Selon Balzac, on peut trouver plusieurs traits de la Sanseverina dans Christine Trivulce, Milanaise, fine, ingénieuse, qui connut la bonne et la mauvaise fortune. Et, en effet, la princesse Belgiojoso fugitive crut un instant étre pauyre; elle loua au cinquieme étage un modeste appartement et prit une femme de ménage, de méme qu’apres la mort de Pietranera, la Gina loue deux chambres a un cinquieme étage et prend a son service une pauvre vieille ménagere. Mais la s’arrétent les ressemblances. Stendhal n’avait jamais vu la princesse Belgiojoso (2), et la Gina ne pense pas, comme Christine Trivulce, a l’affranchissement de la patrie italienne. En créant la duchesse Sanseverina, Beyle voulut peindre, dit-il, une physionomie a la Correge, une figure riante, au regard chargé d’une douce volupté, et peut-étre pensait-il a la fameuse Vannozza, maitresse du cardinal Roderic, plus tard Alexandre VI, et mere de César et de Lucréce Borgia. Il a fait le portrait de Vannozza, et il la représente non seulement gracieuse et douée d’une noble et saisissante beauté, mais vive, trés intelligente,

(4) Finoes Stendhal diplomate, 68-69. Cf. Rome, Naples et Florence,

assim.

(2) Cf. sa lettre a Balzac. Corr., II, 293-299.

« un aimable volcan didées brillantes que lui fournissait l'imagination la plus féconde et la plus joyeuse » . N’est-ce pas la Gina? Et cette Gina qui, selon les propres termes de Stendhal, aurait un esprit supérieur, une admirable activité, une volonté terrible, est-elle une femme du dix-neuyiéme siécle? Quand elle voit Ferrante a ses pieds, quand elle exige de lui sur un ton d’autorité qu’il tue Ernest IV, non par un coup de feu, mais par le poison, quand elle se jette dans les bras de assassin qu’elle séduit et qu'elle qualifie d’homme sublime, est-ce la duchesse Sanseverina? N’est-ce pas plutot une Italienne de la Renaissance, une Vannozza?

Quoi qu’il en soit, et lors méme que la Sanseverina ne serait pas Vannozza, son neveu Fabrice del Dongo est strement le neveu de Vannozza, Alexandre Farnése, qui fut pape sous le nom de Paul HI. En 1832, Stendhal lut quelques anecdotes de la jeunesse d’Alexandre Farnése dans un manuscrit italien qu'il avait acheté. Alexandre se livre a tous les plaisirs et se lance dans mille aventures périlleuses. Mais il oublie l’inexorable justice du pape Innocent VIII. Un jour qu'il se proméne dans la plaine de Tivoli, il examine des fouilles exécutées par cing ou six paysans d’Aquila. Passe en carrosse une femme noble accompagnée de trois cavaliers armés. Frappé de sa beauté, il attaque l’escorte en criant au cocher que les chevaux {ui appartiennent et qu'il reprend son bien volé. Les trois hommes le chargent. Alexandre, abandonné de ses deux domestiques, appelle a lui les ouvriers aquilans qui se hatent de venir en brandissant leurs pioches. Il tue un des cavaliers et met en fuite les deux autres. Pendant ce temps, le cocher détale au galop : « Courez, dit Alexandre a deux des paysans, courez apres le carrosse et tuez un des chevaux. » La voiture est arrétée. Alexandre, quoique blessé, la rejoint; il voit la dame éyanouie et la fait transporter dans une petite villa qu il possede a deux lieues de la. Innocent VIII apprend l’attentat, et, malgré le cardinal Roderic, malgré Vannozza qui chérit tendrement son neveu; Alexandre est enfermé au chateau Saint-Ange. Son proces s’instruit. Ses domestiques, appliqués

a la torture, et les paysans d’Aquila, enivrés par des sbires qui

Jes attirent sur le territoire papal, racontent les détails de lévénement. La vie d’Alexandre Farnése est en danger. Heureusement, le cardinal Roderic et un parent des Farnese, Pierre Marzano, lui font remettre une corde d’un poids énorme et d'une longueur de trois cents pieds. A l'aide de cette corde, il a le courage de descendre du haut de Saint-Ange jusque dans les fossés.

Qui ne reconnait dans cet épisode les scénes principales de la Chartreuse? Comme Alexandre Farnése, Fabrice del Dongo examine des fouilles lorsque passe Marietta. I] tue Giletti, de méme qu’Alexandre tue un des cavaliers. Lui aussi est incarcéré, lui aussi s’échappe. Sa prison ressemble absolument au chateau Saint-Ange; c’est, comme Saint-Ange, une immense tour ronde, située 4 quelques centaines de pieds au-dessus du sol; le mur antique est construit avec d’énormes blocs de pierre, et l’architecture moderne l’a continué avec des briques; sur la vaste plate-forme existent plusieurs batiments, entre autres le palais du gouverneur; en face du palais s’éléve la prison dont les fenétres offriraient une vue magnifique sur la campagne si des abat-jour ne les masquaient.

La Sanseverina et Fabrice sont donc des personnages d’une époque ou, comme dit Stendhal, régnait une civilisation qui valait bien la nétre, et qui n’avait pas ces deux belles choses : la décence et l’hypocrisie. De méme que le cardinal Caraffa de la Duchesse de Palliano, Fabrice se déguise, et il tire l’épée du fourreau avec autant de vigueur que le neveu de Paul IV. Ne revient-il pas a Vinstinct dans certains moments, et lorsqu’a Lausanne, au lieu de parler de duel, il tire son poignard contre Vhomme qui le querelle, son premier mouvement n’est-il pas « tout a fait du seiziéme siecle »? Enfermé dans la citadelle de Parme, il aime sa prison et regrette de la quitter. Pareille aventure était advenue a un patricien de l’ancienne Venise, et dés 1830 Stendhal dramatisait sous le titre de Francesca Polo cette anecdote qu’il jugeait fort piquante, et que son ami Corner lui avait narrée d’aprés un vieux manuscrit de famille. Le héros de Vhistoriette, Fabio Cercara, incarcéré pour meurtre, est, grace a son. frere le provéditeur, exilé a

Turin; mais il ne s’éloigne qu’a contre-cceur: «J’étais 4 Venise, jentendais le son de ses horloges, Francesca m’écrivait (1). »

Peut-on croire d’ailleurs qu’en 1820 un prélat aurait mené la vie de ce Fabrice qui ne garde méme pas les apparences, qui passe le temps a faire l'amour, a braver les gendarmes et a renouyeler l’amorce de ses pistolets, qui se demande comme un contemporain des Borgia et des Cellini si le péril qu’il court n’est pas la mesure de ses droits sur le voisin? Peut-on croire que ce jeune homme de vingt-deux ans ait a cette époque déployé la fougue et Pénergie que lui préte Stendhal, et en cette année 1820 Stendhal n’écrit-il pas 4 un ami de Paris que les monsignori sont des enfants qui se laissent conduire par les évéques? Nombre de personnages, le cocher Ludovic qui sauve Fabrice et lui récite ses sonnets a quelques pas des embarcations de la police avec une étrange sécurité ; ce fou de Ferrante Palla, le poéte vagabond, le tribun du peuple qui compose des vers aussi beaux que ceux de Dante, et qui vole sur les routes, mais ne vole jamais plus de cent francs par mois; les auditeurs de Fabrice qui sanglotent et pleurent 4 ses sermons, l'interrompent par des cris d’admiration et lui votent une statue, sont-ce des Italiens de 1820? Les incidents qui précédent l’évasion de Fabrice, les signaux que Gina lui adresse, la conversation qu'il a soir et matin avec Clélia au moyen des alphabets, la balle de plomb que lui envoie un frondeur et qui lui porte une lettre, une vue de la muraille du couchant et un magnifique sonnet, la dose de laudanum versée a Fabio Conti, tout cela, de l'aveu méme du prisonnier, est fort beau et fort bien inventé, mais tout cela est romantique, mélodramatique, etn’a pas la couleur italienne de 1820 (2),

Stendhal raconte que son compatriote dauphinois, le baron des Adrets, se fit un soir attendre pour le diner, qu’on dut l'avertir deux fois, et qu’enfin cet homme froid et ponctuel

(1) Corr., 11, 92 et 174, (2) La vie de Fabrice, dit Panzacchi (Nuova Antologia, 1° décembre 1885, p. 390), est un anachronisme énorme. Cf. Al. p’Ancona, Spigolature, 8.

arriva tout en larmés, disant qu'il lisait la Nowvelle Heéloise et eémissant : « Ah! Julie est morte! » Il souhaitait que sa Chartreuse eit un pareil succés. Mais qui lira d’une traite cette ceuvre si feuillue et si touffue? Est-ce un roman, et, si c’est un roman, n’est-ce pas, selon le mot d’un contemporain de Beyle, un roman imbroglio? Cette histoire de Fabrice, exposée tout au long, semble interminable. Ce ne sont que cabales de cour, que menues intrigues et minces querelles de coterie, que manceuvres subtiles et manéges compliqués, que lettres anonymes et dénonciations. Le lecteur s’embrouille dans le péleméle des incidents, et, quoi qu’en dise Stendhal, ce jeu ne lui parait pas attachant et ne l’amuse pas.

C’est que Stendhal a voulu mettre dans la Chartreuse tout ce qu'il savait de la vie italienne (1), et représenter comme autrefois ces bonnes gens de la Péninsule qu'il jugeait si différents des Frang¢ais, qui n’avaient ni vanité ni désir d’argent, qui se livraient naivement a leurs passions, qui ne faisaient de péchés que par haine ou par amour. C’est qu’il a voulu peindre la chaleur de leur sang, la force de leur imagination et les idées folles qui les tourmentent, leurs joies intenses et qui durent plus longtemps que les notres, la profondeur de leur dissimulation, leur ardeur de représailles et « le bonheur immense qu'ils trouvent 4 se venger », et tant de choses « improbables hors de l’Italie ». C’est qu'il a fait son livre sans plan ni méthode. C’est qu'il laisse trotter sa plume au eré de ses souvenirs. Il éprouve une jouissance extréme a éyo~ quer le temps heureux de sa jeunesse, les miracles de hardiesse et de génie dont le pays lombard fut témoin a la fin du dix-huitiéme siecle, les années de progres et de félicité qui suivirent Marengo, les fétes brillantes qui marquerent le regne trop court du prince Eugene. Il décrit a plusieurs reprises les bords ravissants du lac de Come « qui n’ont point de pareils au monde », les petites iles du P6 situées a fleur d’eau et peuplées de saules, les sommets de cette gigantesque muraille que

(1) «Il protagonista vero di questo romanzo é la vila italiana.» (Mathilde Serao, L’Italia di Stendhal, dans la Vita italiana nel risorgimento, III, 91.)

les Alpes forment au nord de l’'Italie. Il accumule les traits caractéristiques, les détails pittoresques et vivants : les faits et gestes des « amis de Sainte-Marguerite » , des espions et agents de la police; les passeports qu’ils exigent, car « en Italie, et surtout aux environs du P6, tout lé monde parle passeport » ; les fétes villageoises ot retentissent ces canons de fusil réduits a quatre pouces de longueur et chargés jusqu’a la gueule qu'on nomme les mortarett?; les rendez-vous d’amour a |’heure de Ave Maria sous un portique désert; les églises servant de passage d'une rue a l'autre, et traversées sans cesse par des hommes qui craignent d’étre vus; les sonnets satiriques que les clercs de procureur vendent aux bourgeois (1). Et ainsi entrainé, Stendhal ajoute les scenes aux scénes, les épisodes aux épisodes, les personnages aux personnages.

Que d’événements dans l’existence de Fabrice! Sa fugue de Waterloo, son retour en Lombardie et la vie qu’il méne a Romagnano, ses études a Naples, son arrivée 4 Parme, son entretien avec Ernest 1V, sa tendre intimité avec sa tante, sa haison avec la Valserra, son voyage a Grianta et sa conversation dans le clocher de léglise avec l’abbé Blanés qui lui prophétise son destin, le meurtre qu'il commet, sa fuite sur le P6é et ses efapes 4 Ferrare et 4 Bologne, ses nouvelles amours, l’imprudence qu'il fait en reparaissant A Parme pour voir la Fausta, son duel avec le comte M***, son arrestation, son emprisonnement dans la tour Farnése, sa passion pour la fille du gouverneur, son évasion, son séjour sur le lac Majeur et sa rentrée 4 Parme, sa seconde incarcération, son acquittement, son installation dans les fonctions de grand vicaire et de coadjuteur, la retraite que lui impose la perte de Clélia et qui lui vaut une réputation de sainteté, le succes qu'il obtient par ses prédications, son secret commerce avec la marquise Crescenzi!

Que de gens divers! Que de personnages de toute espéce et

(1) Quand Stendhal montre le comte M*** caché derriére un des tombeaux dune chapelle et observant la Fausta par-dessous le bras d’un personnage sculpté, il se rappelle peut-étre qu'au mois d’aout 1832, en une église de Rome, il s’était glissé dans la saillie d’un tombeau pour regarder les tétes animées par

ta peur du choléra. (Corr., I, 161.)

de toute couleur! Que de mondes différents! Monde de la cour, monde de la prison, monde du théatre, monde de la duchesse Sanseverina, monde de Fabrice del Dongo!

Le comte Mosca et Bruno, son agent fidele; Ernest IV, qui jalouse et tourmente son indispensable ministre, et joue avec lui comme le tigre avec sa proie; sa femme la princesse Clara- Paolina, qui se donne des airs d’épouse malheureuse; son fils et successeur Ernest V, fou de minéralogie et plus fou encore de la Sanseverina; sa maitresse, l’avide et avare comtesse Balbi, qui ne se laisse oublier dans aucun marché de fournitures; son espion Carlone, qui lui fabrique des lettres anonymes; la marquise Raversi, l’Egérie du parti libéral (1), et les amants de la Raversi, celui d’hier et celui d’aujourd’hui, le chevalier Riscara et le comte Baldi; le fiscal général Rassi, le Laubardemont du prince, finassier comme le plus adroit procureur, expert dans l’art de faire pendre légalement tout ce qui déplait au pouvoir, et enchanté de vivre avec les puissants qui le bafouent; l’archevéque Landriani, qui ne manque pas d’assister a chaque féte en costume de grande cérémonie; Vaide de camp général Fontana, qui n’a d’autre mérite que d’étre bon cavalier; le marquis Crescenzi, homme le plus riche de l’Etat de Parme; la vieille princesse Isola; le pauvre hére Gonzo, voila le monde de la cour.

Clélia Conti; son pére, le général Fabio, qui se: demande anxieusement si les soldats de Son Altesse doivent avoir sept ou neuf boutons a leur uniforme; son oncle, l’économe et premier aumonier don Cesare; l’atroce commis Barbone; le gedlier Grillo, voila le monde de la prison ou de la tour Farnese.

La « compagnie comique » qui court de ville en ville, Marietta, le grossier Giletti et !impudente mammuccia qui sert de mére a la petite actrice, la capricieuse Fausta, sa camériste Bettina et son soupirant, le comte M*™*, qui ne marche qu’entouré de dix coupe-jarrets revyétus de sa livrée, voila le monde du théatre.

(1) Elle est, dit Stendhal, immensément riche : il peint en elle son ennemie mortelle d’autrefois, la Traversi, cousine de Mathilde Dembowski.

Les amis de la Sanseverina, comme le chanoine Borda; son mari, le yieux duc, qu’elle n’a yu qu’au jour de son mariage, et qui part aussitot en ambassade pour ne plus revenir; ses domestiques et ses serviteurs déyoués, sa femme de chambre Chékina, son valet de chambre Pépé, son ancien cocher Ludovic, et Ferrante Palla, ce sauvage qu’elle fascine par sa beauté, voila le monde de la duchesse.

Le pére de Fabrice a la grosse figure pale et dévote; son frere ainé Ascagne, digne portrait du pere; ses deux sceurs; sa mere, qui fit en 1796 une si profonde impression sur le lieutenant Robert; son précepteur Blanés, le curé de Grianta, qui ne sait d’autre latin que les prieres de son missel, et qui passe les nuits au haut de son clocher pour lire l'avenir dans les astres a l’aide d’une longue jumelle a tuyau de carton; la fille du drapier Marini, dont les yeux se baignent de larmes lorsqu’elle entend précher le grand vicaire, voila le monde de Fabrice.

Aussi, dans cet ouvrage qui devait étre un tableau complet de la société italienne, Stendhal a-t-il, un peu indiscrétement, semé les mots étrangers. Non seulement il se sert de termes comme sediola, vetturino, trattoria, porco, bulo, disinvoltura, brio, avviamento, prepotenze; mais il dit que le sourcil de Fabrice se frongait et. que son ail était aggrotato; que le comte Mosea, jaloux de la duchesse, qu'il croit amoureuse de Fabrice, est un terso incommodo, que le fils de Rassi est un contino ou petit comte, qu’ Ascagne del Dongo est un hypocrite,un col torto, et son pere, un ennuyeux, un seccatore. Il cite des expressions de la Lombardie, par exemple que les yeux d’Anetta Marini semblaient faire la conversation avec les. choses qu’ils regardaient, que la liaison de Fabrice et de Clélia se nomme une amicizia, et que la Sanseverina a parfois la luna. Il rappelle le dicton Siamo a cavallo, Nous sommes sauves. S'il écrit des phrases légerement emphatiques, comme celle-ci, que Mosca usait l’épine de son chevet a force d’y piquer ses membres palpitants, il informe le lecteur qu’elles sont traduites de Vitalien.

Et pourtant, il oublie ce qu’il y avait alors en Italie de plus

— oa ;

généreux et de plus héroique. Il oublie le carbonarisme! Dans cette Italie qu'il prétend dépeindre, il n’y a d’autres conspirations que celles de la duchesse et d’autres complots que ceux de la marquise Rayersi! Pas de sociétés secrétes; pas de ventes, pas de carbonari. Nulle part n’apparaissent ces nobles jeunes gens. qui voulaient délivrer des barbares la patrie italienne.

« Vous avez peur d’étre long», disait Stendhal 4 Mérimée. Que n’eut-il cette peur salutaire en composant sa Chartreuse! Mais dés le début il s’appesantit, il s’attarde, et vainement il allégue le préambule de la Princesse de Cleves, vainement il se couvre du nom de Walter Scott. La description de Milan affranchi et la peinture d’un coin de Waterloo sont en réalité de brillants hors-d’ceuvre. Au cours du roman, certains épisodes pouvaient étre supprimés sans grand dommage. Le personnage de l’abbé Blanés n’est=il pas inutile, puisque aussi bien Stendhal ne dit pas a la fin de son livre que Fabrice meurt, selon la prédiction du vieillard, assis sur un siége de bois et vétu de blanc? Pourquoi Fabrice prend-il la fuite lorsqu'il a tué Giletti, puisqu’il était en cas de légitime défense, puisqu’il a trente témoins pour attester son innocence, puisque, de l’aveu de Stendhal, le meurtre de ce ruffian est une bagatelle, et qu’il serait absurde de mettre a4 mort un del Dongo pour un coup d’épée donné a un histrion? A quoi bon le caprice de Fabrice pour la Fausta et sa querelle avec le comte M***? Ne fallait-il pas s’arréter aprés l’assassinat d’Ernest IV et l’autodafé de la procédure, puisqu’en cet endroit Stendhal tire la conclusion que l'homme qui fréquente la cour dépend des intrigues d’une femme de chambre? Et qu’est-ce que cette lubie de Fabrice, qui veut a tout prix dans les derniéres pages du volume avoir auprés de lui le fils de la marquise Crescenzi?

Pour que la Chartreuse sort un bon et excellent roman, il faut donc en retrancher une notable portion. Encore les personnages agissent-ils avec trop de rapidité. Stendhal les introduit ou les éloigne a sa guise, sans motiyer leur entrée ou

leur sortie. A peine se sont-ils regardés qu ils se témoignent

leur amour ou leur haine. Certes, ce sont des Italiens; mais était-il nécessaire de leur donner une promptitude, une ardeur qui déconcerte et étonne le lecteur francais? Ne peut-on chicaner Beyle et lui demander si les Italiens ont vraiment cette brusquerie et cette fougue?

Enfin, comme d’ordinaire, la forme fait défaut. Les redites - et les répétitions de mots abondent (1). Le style de la Chartreuse, dit Balzac, « est négligé, incorrect; la phrase longue est mal construite; la phrase courte est sans rondeur», et il ajoute que lorsqu’il lisait ce récit cahotant, il croyait voyager dans une voiture mal suspendue sur une route de France. Beyle protesta d’abord contre cette critique de Balzac; il déclara que sa Chartreuse était écrite comme le Code civil. Puis, apres réflexion, il ayoua que son style fatiguait « comme une traduction francaise de Tacite », et il entreprit de le corriger (2). Mais il avait prévu qu’il serait bien en peine, et il s’arréta.

Balzac disait que Stendhal avait dans la Chartreuse fait preuve d’un talent immense et d’un vrai génie, que le sublime y éclate de chapitre en chapitre et qu’elle est le Prince moderne, le roman que ferait Machiavel banni de !'Italie au dix-neuyieme siecle (3). Il faut rabattre de ces pompeux éloges. Il y a sans doute des passages trés intéressants dans la Chartreuse : les péeripéties de la fuite de Fabrice, son séjoura la citadelle, les ruses auxquelles il recourt pour s’entretenir avec Clélia, son évasion, l'amour qu’il garde ala fille de Fabio Contiet qu'il cache en vain

(1) Cf. p. 105, puis p. 107. Mosca était « fou de douleur », p. 102, puis p- 41% Clara Paolina se croyait « la plus malheureuse des femmes » 7 ete.

(2) Pierre Brox, Henry Beyle-Stendhal, p. 140; cf. les deux chapitres corrigés que Srryrenskt a publiés dans la Nouvelle Revue du 15 juin 1898.

(3) Selon Sainte-Beuve, Beyle aurait, aprés l'article dithyrambique de Balzac

sur la Chartreuse de Parme (Revue parisienne du 25 septembre 1840, p. 273-

342), donné ou prété A son critique, « qui fut ainsi payé de son éloge », une somme de 3,000 francs que la Revwe des Deux Mondes lui avait avancée pour une série de nouvelles italiennes. Mais Beyle n’avait recu que 1,500 francs; il les toucha l’avant-veille de sa mort, et ils furent rendus \ la Revue. (Cf. Aug. Corpier, Comment a vécu Stendhal, p. 17%.) L’article s'explique par un accés d’enthousiasme, et il tient la place d’une nouvelle inédite que Balzac avait

promise aux lecteurs de la Revue parisienne et quil n’eut pas le temps de composer,

a la duchesse Sanseverina, le crime de la Gina. Mais tout cela est perdu, noyé dans un livre si dense qui ressemble plus a des mémoires qu’a un roman. On ne connait guere de cet ouvrage que la superbe description de Waterloo, la plus piquante relation qu’une bataille ait jamais inspirée, cette chaude et famihere narration que Balzac révait pour ses Scénes de la vie militatre et qui lui causa, lorsqu’il la lut, un accés de jalousie. Nombre de contemporains crurent sérieusement que Beyle avait cherché aux Cent-Jours une place dans les rangs de larmée, et qu'il assistait en amateur, comme Fabrice, a la grande affaire du Mont-Saint-Jean.

Page 1