CHAPITRE XX DERNIERS ECRITS
Lucien Leuwen. — Lamiel. — Les Nouvelles. — Le Journal. — Les Souvenirs d’égotisme, — La Vie de Henri Brulard, — La Correspondance.
Il serait injuste d’apprécier sévérement les.autres romans de Beyle, Leuwen et Lamiel, qui ne sont que des ébauches inachevées.
Beyle n’aurait jamais publié Lucien Leuwen tel qu'il le jeta
sur le papier a Civita- Vecchia de 1834 a 1836 dans ses heures d’ennui. Il laurait évidemment revu et terminé; il aurait supprimé certaines longueurs, corrigé le style. Rien a faire, écrivait Mérimée sur la premiére page du manuscrit; pourtant on a eu raison d’exhumer, non sans peine, ce curieux Ouvrage en son entier (1).
Le roman s’intitula d’abord ? Orange de Malte, comme cette piece inédite de Fabre d'Eglantine dont Maisonneuve déyeloppait la donnée a Beyle en 1805 (2); puis ! Amarante et le noir, titre que Beyle répudia sans doute parce qu'il rappelait trop histoire de Julien Sorel; puis les Bots de Prémol : la scéne se serait passée & Prémol en Dauphiné, mais Beyle aima mieux la transporter en Lorraine, de méme qu'il avait mis l’action de Rouge et noir en Franche-Comté et a Paris; puis le Chasseur vert: c'est le nom d’un café ou plutét d’une maison forestiére établie a six kilométres de Nancy dans les bois de Burel-
(1) Publié par Jean pe Murry d’abord a la librairie Dentu (sans date), puis en 1901 (édition de la Revue blanche); avait paru en grande partie dans ses Nouvelles inédites, 1855, p. 6-237, sous le titre le Chasseur vert.
(2) Cf. plus haut, p. 296.
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viller (1); puis Leuwen et C**, puis Van Peters et C'’, et finalement Lucien Leuwen.
Le héros, Lucien Leuwen, a été renyoyé de I’Ecole polytechnique pour avoir forcé la consigne avec tous ses camarades apres une des émeutes qui signalérent les commencements de
la monarchie de Juillet, et son pére, riche banquier, associé de la célebre maison Van Peters, Leuwen et Ci, l’a fait nommer deux ans plus tard sous-lieutenant dans un régiment de lanciers.
Lucien passe pour républicain, etil le serait volontiers. Mais pourquoi troubler, déranger ces bons Francais, s ils veulent étre menés monarchiquement? I] n’a d’autre désir que de se battre contre les Prussiens et les Russes. Malheureusement, il n’y a pas etil n'y aura pas de guerre. Louis-Philippe est trop mal en selle pour rompre la paix. Bientot le métier militaire désenchante Leuwen. Qu’est-ce qu’un officier, sinon un pilier de café, un homme qui, le soir, joue au billard et boit de la biére, et qui parfois, le matin, recoit les trognons de choux que lui jettent les pauvres ouyriers faméliques?
Encore, sil’union régnait dans le régiment! Mais le colonel, jadis intrépide soldat, s’est transformé sous la baguette du juste milieu en commissaire de police; il jalouse la fortune de Leuwen, il le taquine, il le vexe. Le lieutenant-colonel, vieux erognard qui fit sa premiére communion sous les Bourbons, accepte de Leuwen une pipe en écume et deux caisses de liqueurs. Quelques officiers dénoncent et espionnent leurs camarades.
La population de la ville est hostile au régiment. Les jeunes gens sont républicains enrages. La noblesse et la riche bourgeoisie, menées par les prétres, se moquent du préfet, du général et des officiers.
Leuwen n’hésite pas : puisqu’il est dans un régiment juste milieu, il ne s’amusera pas 4 jouer le role de républicain ; 11 place dans sa chambre un grand portrait de Louis-Philippe
tout encadré d’or, et il s abonne aux journaux ministériels. Mais
(1) Beyle donne 4 ces bois le nom du capitaine lorrain qui lui servit de mentor lorsqu’il passa le Saint-Bernard. Cf. plus haut, p..49.
436 STEN DHAL-BEYLE
puisqu'il n’y a de salons 4 Nancy que ceux de laristocratie légitimiste et dévote, il les fréquentera. S’il est bourgeois et s'il se nomme Leuwen, il a de l’argent. Il prend des domestiques qui «pensent bien» ; il se rend au salut dans une petite église ou ne vient que la tres bonne compagnie; il achéte un eucologe chez le libraire de Pévéque; il souscrit en faveur de Berryer; il est le seul des officiers qui soit recu par la comtesse de Commercy et autres personnages de haut parage.
Il ne tarde pas a s’ennuyer: il sait d’avance ce qu il faut dire aux amis de la comtesse de Commercy ct leurs réponses : il connait les huit ou dix plaisanteries que ces messieurs ont a leur usage : «L’ultra de Paris est apprivoisé : ici je le trouve al’état de nature; c’est une espéce terrible, bruyante, injuriante, accoutumée a n’étre pas contredite, parlant pendant trois quarts d’heure avec la méme phrase.» Mais il tombe amoureux d’une veuve, Mme de Chasteller. aux grands yeux un peu tristes, aux cheveux blonds lustrés, a la physionomie franche et chaste, femme «simple et froide, mais de cette simplicité quicharme parce qu'elle daigne ne pas cacher une ame faite pour les émotions les plus nobles, mais de cette froideur voisine des flammes qui semble se changer en bienveillance et méme en transports, si vous savez les inspirer» , profondément nonchalante, révant avec délices, quoiqu’elle fasse attention aux petits événements qui l’entourent et qui servent d’aliment a sa reverie, nullement hautaine malgré son air dédaigneux, et sous l’apparence d’un sérieux complet que sa beauté rend imposant, gaie et heureuse de vivre.
Mme de Chasteller aime Leuwen. Elle lutte quelque temps contre sa passion. Puis un soir, lorsque Leuwen, prenant congé d’elle, s’enhardit 4 ’'embrasser, elle n’a pas la force de s’arracher aussitot a cette étreinte. Pendant trois semaines, Lucien la‘voit deux heures chaque jour. Elle exige toutefois qu il ne parle pas d'amour; elle cause naiyement avec lui, maniant la frange d’argent de son épaulette, et cette causerie la remplit d'une joie douce et intime qui, pour la pauvre femme, est un bonheur parfait.
Mais tout Nancy se ligue contre ce Leuwen, ce petit officier,
cet étranger qui prétend enlever la plus jolie femme, la plus riche héritiére de la ville, et, par une ruse infame, le médecin Dupoirier, aussi retors qu’audacieux, oblige le sous-lieutenant a déguerpir. Mme de Chasteller est malade. Dupoirier lui prescrit de garder le lit, et un soir que Leuwen est caché dans un coin du vestibule, il sort de la chambre de la dame, tenant un enfant qui vagit et annongant A la servante le succes de l’accouchement.
Leuwen s’enfuit a Paris. Grace a son pere, il est nommé maitre des requétes et chef du cabinet particulier du ministre de V'intérieur, M. de Vaize, homme 4 lair commun, a lair «valet dechambre » , qui s’écoute parler et s’efforce de paraitre majestueux. Voila Leuwen précipité dans un travail de toutes les minutes, exécutant les commissions du ministre qui profite de sa place pour jouer a la Bourse, allant dans deux départements brasser les élections et « donnant dans cette folie de la premiére jeunesse qu’on appelle le zéle». Gomme naguere, lorsqu’il était soldat, il se méprise : il voit dans son chef un fripon et un voleur; lui-méme se traite d’espion.
Son pére, qui veut le distraire et le lancer, |’exhorte a courtiser la belle Mme Grandet, chanteuse, aquarelliste et bavarde effrénée, visant a l’esprit, dissertant sur tout avec justesse, mais avec platitude et prétention, fiére de la fraicheur de son teint et prolongeant ses bals jusqu’au jour pour triompher en plein soleil, les volets ouverts, désireuse de se distinguer dans le monde en inspirant un grand amour. Mme Grandet finit par s’éprendre d’une vive passion pour Leuwen; elle n’a pas encore aimé; elle n’a méme pas eu de galantes amitiés; elle s’>humilie aux pieds de Lucien. Mais le jeune homme garde son coour a Mme de Chasteller : il demande un congé, court a Nancy...
Par malheur, les feuilles du manuscrit qui retracent le séjour de Leuwen en Lorraine sont absolument illisibles, et oeuvre de Stendhal se termine en cet endroit. Nous sayons seulement que le banquier Leuwen meurt subitement : le héros est ruiné, mais par le crédit de son pere il avait été nommé lieutenant et chevalier de la Légion d’honneur; il obtient le poste de second secrétaire d’ambassade a Madrid et part pour I’Espagne.
438 STENDHAI-BEYLE
Les meilleures pages du roman sont celles que Stendhal a consacrées a l’amour naissant de Leuwen et de Mme de Chasteller. I] a décrit d’une facon intéressante et fine les sentiments qu’éprouve la belle veuve dans la soirée ou Leuwen danse avec elle pour la premiére fois : attirée vers ce jeune officier vif et leste qui passe devant ses fenétres, le jugeant mal d’abord, pensant qu'il n’a pas d’esprit et qu’il n’est qu’homme de cheval, puis, lorsqu’il surmonte son embarras, lorsqu’il lui parle avec une simplicité noble de ton, mais « avec cette nuance de familiarité délicate qui convient 4 deux ames de méme portée quand elles se rencontrent et se reconnaissent au milieu des masques de ce monde », le prenant pour un personnage adroit et dissimulé qui récite un réle, mais déja occupée de lui, l’aimant et, aprés qu’il a osé se déclarer, rougissant de bonheur, croyant a sa sincérité, lui répondant par un regard décisif qui ne dure qu’une demi-seconde.
Deux femmes, Mme d’Hocquincourt et Mme de Puylaurens, sont, avec Mme de Chasteller, la parure de laristocratique société de Nancy : l'une, brillante, toujours gaie, ayant toujours un ami de cceur qu’elle adore et quelle renyoie au bout de deux ans parce qu'elle finit par lui découvrir des ridicules et le trouver mortellement ennuyeux; l’autre, contant a ravir, jetant les épigrammes a pleines mains, se moquant de tout et de tous, méme de son amant, méme du prétre qui lui reproche de rire trop haut al’église et de faire un salon du temple de Dieu. Le contraste qu’elles offrent avec Mme de Chasteller la rend plus touchante, plus attrayante. C’est une des figures les plus pures que Beyle ait dessinées. Elle tient de Mme de Rénal : sans aucune expérience du monde, elle n’a connu d'autres sentiments que la timidité, lorsqu’elle était présentée a quelque grande princesse, ou que lindignation, lorsqu’elle entendait ses entours maudire les jacobins; encore ces sentiments n’ont-ils troublé son ame que pour un instant. Indifférente aux miséres et aux petits intéréts journaliers de la vie, grave et tendre tout ensemble, elle est d’autant « plus disposée
a s occuper uniquement des choses qui, une fois, ont pu parvenir 4 la toucher » .
Leuwen est moins sympathique. Il se rapproche de Julien et de Fabrice par la dissimulation, et pour lui prendre une expression dont il se sert, par la mascarade. Fait-il autre chose a Nancy que jouer la comédie? Il est républicain et il se bat en duel pour prouver qu'il n’est pas républicain. Liberal, il se
donne l’apparence d’un ami des priviléges et de la religion qui
les soutient. Lui-méme avoue, lorsqu’il fréquente les salons de la noblesse lorraine, qu'il ne dit pas un mot de ce qu'il pense, et Stendhal raconte qu’il mentait 4 tout venant comme chante la cigale. Ainsi que Julien et Fabrice, il a de la bizarrerie, de la hauteur, l’air froid et déterminé, le langage amer et sarcastique. Stendhal écrit qu’il n’a pas d’affectation, mais par deux fois le traite de fat.
A beaucoup d’égards, Leuwen ressemble a Beyle. Gomme Beyle, il est d’abord sous-lieutenant, puis administrateur. Comme Beyle en 1800, il aime le charmant jardin qu’il voit des fenétres du ministére et qui contraste avec la tristesse de ses sensations. Comme Beyle au régiment et dans les bureaux de Vintendance, il n’a pas d’abandon, il demeure sur la réserve, garde un « sérieux glacial ». Comme Beyle au 6° dragons, il s'indigne d’étre protégé par un chef « dont il ne voudrait pas pour domestique », et comme Beyle auditeur au conseil d’Etat et inspecteur du mobilier, il proméne fiérement par la ville ses livrées élégantes, ses beaux chevaux et sa caléche. Comme Beyle, il fait & chaque moment ce qui lui cause le plus de plaisir en ce moment meme. Comme Beyle, il a horreur du yulgaire, et les propos des gens communs, des bourgeois, des sots, lui dessechent l’'4me pour une journée entiére, parce que l’imprévu leur manque. Il a, comme Beyle, une léyre qui, a son insu, trahit l'ironie, et, comme Beyle, il a esprit de contradiction, le caractére inégal : il ne peut cacher un changement d’humeur, et une idée, le vent du nord, l’aspect soudain d’une coquinerie suffit pour opérer en lui une métamorphose absolue. Comme Beyle, il croit les affaires plus grandes qu’elles ne sont, et « tend ses filets trop haut» . Comme Beyle, il trouve la démocratie « trop apre pour sa fagon de sentir >. Comme Beyle, il abomine les Américains : « Ils sont
justes, raisonnables, mais grossiers, et ne songent qu’a leurs dollars. Je respecte Washington, mais il m’ennuie. Faire ma cour aux hommes du peuple ést au-dessus de mes forces. » Comme Beyle, il gotte les mceurs élégantes, « fruit du gouvernement corrompu de Louis XV», et comme Beyle il s’enthousiasme pour Napoléon : Bonaparte au pont d’Arcole le « transporte bien autant que les plus belles pages. d’Homére et de Tacite (1) ».
Autour de Leuwen se groupent quelques types tels que la province les offrait alors. Beyle les a dessinés d’un trait rapide et ferme.
C’est Gauthier, le principal rédacteur de V Aurore, le chef des républicains de Nancy. Et ce Gauthier, ne serait-ce pas Gros, le répétiteur de Beyle en 1799 (2)? Comme Gros, il a de Vembonpoint et de beaux cheveux blonds quil porte trop. longs; comme Gros, il vit tout juste de son métier d’arpenteur; comme Gros, il a les gestes simples, de la bonne foi et une extreme énergie; comme Gros, il est « prétre de la République », et ce qui ne tend pas au bonheur de la France se gouvernant elle-méme lui semble puéril et indigne d’attention.
C’est le médecin Dupoirier, maigre, élancé, au grand nez, & la bouche qui n’en finit pas, au ton familier, aux gestes vulgaires, aux maniéres burlesques, donnant a tout ce qu'il dit un tour vif et drole, cachant sous d’épais sourcils de petits yeux qui brillent comme ceux d’une hyéne, fougueux partisan des prétres et de Henri V, « fine mouche » qui méne en laisse les chefs des légitimistes nancéiens.
C’est Populent marquis de Sanreal, prétentieux au possible, affectant la bonhomie et le sans-facon, serrant la main aux gens a les faire crier, clamant a tue-tete par plaisanterie, ivre. dés midi ou une heure.
Ce sont les nobles, riches propriétaires qui ne savent parler
(1) Il y a sérement dans Leuwen des souvenirs de Grenoble. La porte de la maison de Mme de Chasteller donne sur une rue qui se nomme, comme la, rue natale de Beyle, rue des Vieux-Jésuites,
(2) Cf. plus haut, p- 25.
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