CHAPITRE XX . LAL
que de la politique et du prix des avoines; les légitimistes des salons qui ne cessent de redouter un 93 et de débiter d’aigres. et longues diatribes contre Louis-Philippe; les pauvres gentiulshommes, démissionnaires apres les journées de Juillet et privés par leur fidélité de la solde qui les faisait subsister, de Yunique occupation qui les sauvait de Yennui, de Punique métier qu’ils pussent exercer sans déroger.
Mais le plus curieux personnage du roman, c’est le pere du héros, le banquier Leuwen, cet aimable sceptique qui gagne de largent en achetant des nouvelles aux ministres ou en les exploitant de compte a demi avec eux, viveur, spirituel, célébre par ses coups de langue, le Talleyrand de la Bourse, passant son temps avec les diplomates et les danseuses de l Opéra, ne craignant que deux choses, les ennuyeux et l’air humide.
Beyle a dans Lewwen esquissé la physionomie de Paris et de la province sous le gouvernement de Juillet. Comme dans les Mémoires d'un touriste, il préfére Paris a la province. « I faut, dit Lucien, vivre a Paris, et uniquement avec les gens qui ménent joyeuse vie; ils sont heureux, et par la moins méchants. » En province, au contraire, les gens sont inoccupés, et par la malheureux et méchants; ils ne font que s’espionner les uns les autres; au besoin, ils mentent, ils calomnient, et c'est pourquoi, lorsqu'ils voient un étranger et lui racontent ce qu ils savent de leurs voisins, ils lui dérobent dans les premiers instants la stérilité de leur esprit.
L’auteur de Leuwen a vivement retracé les moeurs électorales du regne et notamment l’attitude de certains ministres dont «limportance épaisse et sotte plait tant 4 la Chambre » . On louera surtout vers la fin du roman des pages amusantes sur la tactique du banquier Leuwen, deyenu député : il réunit asa table vingt a trente de ses collegues, presque tous Méridionaux, ignorants et lourds; il discipline cette troupe, cette « légion du Midi », laguerrit, la méne au feu; il monte a la tribune; il prononce de petits discours dont la méchanceté cruelle excite un rire unanime; il fait la majorité; il obtient tout ce qu’il veut des ministres tremblants.
Le caractére du maréchal Soult, ministre de la guerre, est peint avec assez de vigueur : il recommande aux inspecteurs généraux de surveiller les jeunes officiers, et il préfere les « cafards » aux républicains; il aime l’argent et spécule sur une fourniture de chevaux; grognon et brusque, mais net et sagace, 1] est plein de bon sens et de force quand il ne se laisse pas engourdir par la paresse ou par humeur.
Stendhal ose méme représenter le roi jouant a la Bourse, profitant d’une dépéche pour faire soudain une lucrative opération que le ministre de l’intérieur s’était imprudemment réservée, appelant en secret a la veille du scrutin sur les dotations les parlementaires influents pour acheter les voix dont ils disposent.
Il n’avait pas assez de puissance d’esprit et assez d’application pour peindre, comme il dit, les Frangais du roi Philippe. I] n’était pas un Balzac. Mais on regrettera qu'il n’ait pu revoir et finir Leuwen; il y a dans ce roman moins de complications que dans Rouge et noir et que dans la Chartreuse, plus de naturel et plus d’aisance.
Lamiel, qui devait s’intituler d’abord Un village de Normandie, puis Amiel, est, de méme. que Leuwen, inachevé. Beyle commenga ce roman a Civita-Vecchia au mois d’octobre 1839 (1).
Normande, ainsi que Louason (2), Lamiel a été tirée de hospice des enfants trouvés par le maitre d’école Hautemare et sa femme, qui la traitent comme leur niéce. Elle lit tout ce qui lui tombe sous la main, et notamment l'histoire de Cartouche et de Mandrin, qui lui semblent des gens de courage et d’énergie. C’est donc une créature selon le cceur de Stendhal, et il dit qu’elle a regu du ciel, outre un esprit distingué, une ame ferme, moqueuse et peu capable d’un sentiment tendre. Elle est belle : elle a des yeux bleus qui ne sont pas assez grands, le menton maigre et long, le coin abaissé de la bouche d’un brochet, mais le front audacieux, les cheveux blonds, un petit nez parfait, une figure qui forme un ovale exquis. A
(1) Lamiel, publié par Srrviensxt. 1889.
(2) Cf. plus haut, p- 32.
quinze ans, elle entre au chateau voisin en qualité de lectrice et devient l’inséparable compagne de la duchesse de Miossens. Légére, vive, gaie, elle s’ennuie bientét, et le docteur Sansfin conseille de la renvoyer dans la chaumiére des Hautemare. Elle retourne chez ses parents. Sansfin voudrait la déniaiser : quoique bossu et d’extérieur burlesque, il ne désespére pas de la conquérir. Il s’attache a détruire l’affection qu'elle a pour les Hautemare, et il ne cesse de lui répéter qu'il n’y a sur terre que des dupes et des fripons, que la femme doit suivre tous ses caprices, que le monde est une comédie, et le plaisir de l’amour, la seule chose réelle. Mais lorsque Lamiel lui demande ce que c’est que l'amour, il refuse de répondre : « Il y a, dit-il, un extréme danger a chercher de vous en éclaircir. » Lamiel, tres piquée, décide d’affronter ce danger extréme. Elle s’avise que le curé défend aux filles d’aller au bois; elle propose a un grand nigaud, Jean Berville, de |’emmener au bois et lui donne dix franes; 4 ce prix, Berville, sans transport, sans amour, fait de Lamiel sa maitresse : « I n'y arien autre? — Non. — Quoi, l’amour, ce n’est que ca! » Quelques jours plus tard, elle fuit au Havre avec le jeune duc Fédor de Miossens. Au bout de deux semaines elle se dégotte des éternels compliments du faible et aimable Fédor, qu’elle surnomme le petit Caton. Elle se sauve a Paris. La, dans un hotel, elle rencontre le comte d’Aubigné-Nerwinde, qui lui semble plus amusant que Miossens. Ce d’Aubigné lance Lamiel, qui s'appelle désormais Mme de Saint-Serve, et qui par ses piquants attraits obtient aisément la premiere place dans les salons des femmes faciles. Mais il est apre et grossier; elle le trompe avec ses amis.
Ici se termine le récit. Stendhal avait écrit le plan de la conclusion. Poussée par une profonde perversité, Lamiel s’associe 4 Valbeyre, voleur héroique, émule de ce Mandrin qu'elle admirait jadis. Elle !’a surpris lorsqu’ll forcait un secrétaire, et l’a séduit dans l’instant. Il levait le couteau sur elle : « Je. fais, dit-il, la guerre a la société qui me fait la guerre; je lis Corneille et Moliére; j'ai trop d’éducation pour travailler de mes mains et gagner trois francs pour dix heures de labeur. »
II plait 4 Lamiel par son audace; malgré les policiers qui le traquent, il la conduit fierement au spectacle. Pour la premiére fois Lamiel sait ce que c’est que l'amour. Elle vit avec Valbeyre et l’aide 4 commettre un crime. II est arrété, incarcéré. Elle entre comme sous-maitresse dans une pension ou elle retrouve Sansfin. Le médecin la raméne a Fédor de Miossens, et en cet endroit de son roman Stendhal ne manquait pas d’opposer Valbeyre et Miossens, le misérable et le riche, le voleur et le duc, VFhomme d’énergique caracteére, de génie inventif, et l'homme aux graces apprises. Le duc se marie, mais sa femme attrape, en allant au bal, une maladie de poitrine. Le voila veuf, et, par l’intermédiaire de Sansfin, Lamiel, qu’un vieux libertin de Forcalquier, le marquis d’Orpierre, consent a reconnaitre comme sa fille naturelle, devient duchesse de Miossens. Elle se rend aupreés de son prétendu pére, puis de la & Toulon. Au bagne, elle voit Valbeyre enchainé. Elle le fait évader et le rejoint ensuite. Mais il « assassine au hasard » ;
comme Lacenaire, et de nouveau se laisse prendre. Il est con-
damné a mort, et, pour le venger, Lamiel incendie le palais de justice ; elle-méme périt dans les flammes.
A la fin de Lamiel comme 4 la fin de Rouge et noir, Stendhal tombait done dans l’horrible, et il présentait a ses lecteurs
. un bandit Si monstrueux qu’on I’aime et qu’on fait ce qu'il dit. On ne peut ni ne doit juger un fragment. II est sar toutefois que si Stendhal avait achevé son ceuvre, elle eat offert un grave défaut. L’auteur aurait évidemment donné trop d’importance au bouffon Sansfin, ce machiavélique aventurier a esprit vif, a limagination admirable, aux réflexions profondes,
et qui pourtant devait étre ridicule et méme grotesque par sa
difformité physique, par son tempérament de satyre et par sa vanité (1). « Mon premier objet, disait Beyle en parlant de Lamiel, c'est le rire. » Mais, compliqué comme il l’est, Sansfin eat-il excité le rire? Lamiel eat-il été un roman gai?
(1) Par ses maniéres burlesques et ses gestes vulgaires il ressemble au Dupoirier de Leuwen, qui, comme lui, est médecin.
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