CHAPITRE XxX LAD
Tels sont les romans de Stendhal. Is se développent lentement, longuement, péniblement, et sous la masse des incidents, soit inutiles, soit futiles, qu ils trainent avec eux, il faut bien quils aient l’allure lourde et pesante. On a dit que le Geis de Geethe est une biographie mise en drame : Armance, le Rouge et noir, la Chartreuse, Leuwen, Lamiel sont des biographies mises en roman (1). Stendhal n’a pas su trouver dans Vexistence du héros un éyénement décisif qui serait le pivot ‘sur lequel tournerait toute l’action. La vie d’Octave, de Julien, -de Fabrice se déroule presque entiére sous nos yeux a travers une foule d’épisodes qui ralentissent la narration et émiettent Vintéreét. « Il faut, disait-il, qu’il y ait beaucoup d’incidents “qui peignent les caractéres. » Mais, pour peindre un caractere, un grand romancier n’a pas besoin de beaucoup d’inci- -dents. Au fond, Stendhal ne peut construire un ensemble, ponere totum. Il n’a ni l’art de la composition, ni le large et rapide courant du récit. En outre, ce fin analyste ne se soucie pas assez de la vraisemblance. I] fait aller ses personnages non ot ils doivent aller, mais ow il lui plait qu ils aillent; il s'amuse a les égarer, a les détourner de leur chemin, a les pousser a droite ou a gauche selon son caprice; il embrouille, -complique leur situation pour étudier leurs divers états d’ame, pour jouer et jongler avec leurs sentiments; ses romans sont plutot des exercices de virtuosité psychologique que des romans. Il écrit en 1805 qu'il « a le diable au corps pour montrer Lécorché a tout le monde », et il se comparait au peintre qui garde un tel goat pour l’anatomie qu'il peint, au lieu d’un
joli sein, les muscles nus et sanglants de la poitrine. Lui aussi,
n/a-t-il pas trop montré l’écorché?
I] faut encore parler des nouvelles de Beyle, de ses journaux (Journal, Vie de Henri Brulard, Souvenirs d’égotisme), de sa
correspondance.
(1) « N’est-ce pas, disait Beyle & Balzac, la vie de Fabrice qu’on écrit? »
Beyle avait fait copier des manuscrits dans les archives de famille, chez certains hobereaux italiens, et il possédait, disait-il, plusieurs volumes in-folio d’anecdotes vraies, d’historiettes romaines nullement croustillantes, comme les récits de Tallemant des Réaux, mais sombres, tragiques, fort propres a compléter notre connaissance de I'Italie des seiziéme et dix-septieme siecles.
Il a tiré de cette collection quelques nouvelles : Abbesse de Castro, Vittoria Accorambont, la Duchesse de Palliano, les Cenct, San Francesco a Ripa. Mais derechef il tombe dans exces. I] dit que l'amour est une fleur charmante qu il faut cueillir sur les bords d’un affreux précipice, et les passions qu il décrit sont des passions comme on n’en rencontre plus dans notre siécle énervé, des passions qui ne vivent que par le mystere et le sacrifice. Bref, il raconte des histoires de brigands. Dans l’Abbesse de Castro, Jules Branciforte attaque en vain un couvent pour enlever Héléne de Campireali, et plus tard, lorsqu’il revient du Mexique, ses brayi pénétrent par un souterrain dans le cachot ot sa maitresse est enfermée; mais "héroine ne veut pas étre sauvée : elle a cru que Jules était mort; quoique abbesse, elle a, par ennui, taté de l'amour, elle a eu un enfant, elle a été condamnée 4 la prison perpétuelle, et, pour ne pas voir un reproche dans les yeux de Branciforte, elle se frappe d'un coup de dague.
Vittoria Accorambont, la Duchesse de Palliano, les Cenci ne retracent que des scénes terribles et d’effroyables représailles : meurtre de Francois Cenci, de Vittoria Accoramboni, de son frere et de son premier mari Félix Peretti; assassinat de la duchesse de Palliano, étranglée par le comte d’Aliffe; de Marcel Capecce, a qui le due de Palliano donne trois coups de poignard, et de Diane Brancaccio, 4 qui le méme due scie le» cou avec un couteau; supplice des Cenci; exécution du prince Louis Orsini et de ses compagnons, qui, apres avoir été torturés, sont assommés et coupés en quartiers, encore presque vifs; décapitation du. comte d’Aliffe et du duc de Palliano ; Béatrice Cenci mise a la question et suspendue par les cheveux; Jacques Cenci tenaillé sur la charrette qui le méne a