‹ Stendhal-Beyle;Chapitre 39 sur 74 · CHAPITRE XX ; 4AT · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX ; 4AT

Péchafaud. Et Stendhal déclare qu’il passe sur des détails trop atroces !

Dans San Francesco a Ripa, Beyle raconte que le temps, qui « redouble la passion d’une Italienne, tue celle d'un Francais ». Le chevalier de Sénecé n’aime plus la princesse Campobasso. Mais cette Romaine a ’humeur vindicative. Une nuit, au Cours, Sénecé ne trouve plus son cocher. Poursuivi par cing bravi, il se jette dans une église, et le moine qui lui ouvre la porte a le temps de la refermer. Cette église est éclairée par un millier de cierges; un mausolée magnifique occupe tout le parvis; on chante l’office des morts. Sénecé s approche du catafalque; il reconnait ses armes, il lit linscription : Sénecé, mort a Rome, et il pense qu'il a, comme Charles- Quint, ’honneur d’assister a ses propres obséques. Il se sauve par une porte de derriére, et, malgré les gens qui se mettent 4 ses trousses, il regagne son logis. La, son valet lui apprend que son cocher a été tué a coups de couteau, et dans le méme instant huit coups de tromblon, partant a la fois d’une fenétre qui donne sur le jardin, étendent Sénecé et son domestique sur le parquet; chacun a recu plus de vingt balles. Quel déploiement de vengeance et quelle belle salve de mousqueterie !

Une autre nouvelle, Vanina Vanini, met en scene une jeune fille qui s‘irrite que son amant lui préfére la patrie. Elle révele le secret de la vente des carbonari. Mais son Pietro, quelle croyait garder pour elle seule, se constitue prisonnier afin de partager le sort des conjurés, et plus tard, lorsqu’elle lui confesse sa trahison, il refuse la liberté qu'elle lui offre : « Monstre! » s’écriait-il furieux en se jetant sur elle, et il cherchait a l’assommer avec ses chaines.

Comme d’ordinaire, Stendhal s’y prend de telle fagon que ses personnages finissent par étre déplaisants. Mina de Wangel, ’héroine de la nouvelle qui porte ce titre et qu'il a tirée sans doute de son propre fonds, est pleine dune grace charmante et d’une vraie séduction; elle ne veut épouser qu’un homme qu'elle adore ; dans le siécle prosaique ou le destin l’a placée, elle ne trouve rien qui soit digne de son ame, et, pour conquérir M. de Largay, cette jolie personne, qui brile, a l’en-

tendre, d’une flamme secréte d’honneur et d’ héroisme, commet

une infamie (1).

Le Journal, la Vie de Henri Brulard, les Souvenirs d’égotisme, ne sont que des documents. Mais ils font connaitre les dessous de Stendhal, et les lire, c’est lire dans son ame.

Le Journal éclaire d’un jour intense la période napoléonienne de son existence, et c'est une ceuvre sincere. I] l’écrivit pour lui-méme, et il ne pensait pas qu’un fervent de sa renommeée publierait un jour ces cahiers de notes, incorrects, lourds, pleins de redites et d’insignifiants détails, hérissés d’énigmatiques initiales, de pseudonymes déconcertants et allusions obscures qu’il ne comprenait plus au bout d’un an. La peinture qu’il fait de sa propre personne n’a rien d’édifiant. Mais qui jetterait la premiere pierre a ce jouvenceau enflammé des passions de son age, avide de jouissances, lachant la bride a ses caprices? Quand il serait vaniteux, coquet, friand de galantes aventures et un peu niais, que de jeunes gens lui ressemblent! Ne faut-il pas louer, au contraire, leffort de son intelligence et l’intermittente énergie de sa volonté? Il se laisse entrainer par le torrent du monde; il court de plaisir en plaisir; mais par instants il se ressaisit, et, sil se trompe sur sa-vocation et s’obstine a rimer une mauvaise comédie, il se livre en composant Letellier a une occupation littéraire, et son Journal méme, ce Journal qui révéle ses faiblesses et ses vices, prouve quil avait l’étoffe ‘dun psychologue et d’un critique. Il ne cesse pas de juger les ceuvres de l’esprit et d’observer ses alentours. Pour qui léve les masques et connait les noms, le Journal est une calerie de portraits. Que de personnages intéressants! Adéle Rebuffet, Louason, la comtesse Palfy, les freres Daru et tant d’autres!

(1) Srenpuat, U’ Abbesse de Castro, nouy. éd., 1897 (contient en outre Vittoria -Accoramboni, les Cenci, la Duchesse de Palliano et Vanina Vanini). On trouvera Mina de Wangel et San Francesco a Ripa (avec les Souvenirs d’un gentilhomme italien) dans V’édition des Romans et Nouvelles de 185% que Colomb a ifait précéder d’une notice sur Stendhal.

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Quelle série de curieuses intrigues! Beyle aura-t-il Louason? Quel sera le dénouement de ses amours avec la comtesse Palfy, de ces amours quil qualifiait par la suite de erandes et terribles amours? Ses romans datent de bien plus tard, datent de ses années de maturité; le Journal, c’est le roman de sa jeunesse.

~ La Vie de Henri Brulard et les Souvenirs d'égotisme ont quelque chose de touchant. Beyle songe qu'il descend a pas rapides l'autre versant de la vie, et il écrit sur la ceinture de son pantalon : «Je vais avoir la cinquantaine », comme il avait écrit jadis sur ses bretelles la date dela conquéte d’Angela Pietragrua. N’est-il pas temps de se connaitre? Ne faut-il pas, avant le supréme départ, se donner le plaisir de jeter un regard en arriére? A-t-il été heureux ou malheureux, gai ou triste, spirituel ou sot, vaillant ou peureux? I] pense avec attendrissement aux femmes qu'il aima, et, assis sur un petit banc dans un chemin solitaire au-dessus du lac d’Albano, il trace avec sa canne sur la poussiere les initiales de leurs noms, tout comme son docteur Sansfin dessine avec des pincettes sur la cendre du foyer, dans le salon de Mme de Miossens, les quatre lettres gravées dans son cceur.

Dans les Souvenirs d’égotisme, il veut raconter ce qui lui advint de 1821 41830, sans excuser les « faiblesses de l’animal » . Ils furent composés 4 Rome aux mois de juinet de juillet 1832, a vingt pages par séance. Mais ils sont inachevés, et il a, de son propre avyeu, de terribles digressions. « Ou en étais-je? ditil une fois. Mon Dieu! comme ceci est mal écrit! » Pourtant, il esquisse de jolis portraits, il fait une piquante peinture de certains salons de la Restauration, il prophétise sa future renommée : « Je regarde mes ouvrages comme des billets a la loterie, et je n’estime que d’étre réimprimé en 1900. »

La Vie de Henri Brulard contient beaucoup d’inexactitudes (1). Stendhal exagere la contrainte qui pesa sur lui pendant sa premiere éducation, et avec une implacable rancune il accuse encore ses parents et ses maitres de l’avoir tyrannisé. Il n’a que des souvenirs effacés et ne se rappelle méme pas la

(1) Cf. plus haut, p. 3-7,

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physionomie de son pére. Il se répéte et il avoue qu’a diverses reprises il « s’égare et se laisse-emporter » (1). Mais il retrace avec esprit la genése de son talent. II fait passer devant nous les personnages dont il subit linfluence : un pere avare et bigot, une tante acariatre, un grand-pére voltairien, un oncle qui fut le bourreau des cceurs. Il peint, incomplétement, a vrai dire, lintérieur d’une famille bourgeoise sous la Révolution. Il raconte avec émotion les funérailles de sa mére et la mort du bon domestique Lambert. Il rend, non sans charme, quelques impressions de son enfance, ses triomphes a l’école centrale, ses amours d’adolescent pour Mlle Kably et Victorine

Bigillion, son départ pour cette Italie qui fut sa terre de promission et d’élection.

Qui lira la Correspondance comprendra le charme que Beyle exercait dans la société, et l’on pourrait dire que c’est sa conversation méme dans sa vivacité piquante et sa grace négligée, avec ses saillies, ses soubresauts, ses écarts et tout ce qu’elle avait d’aimable en ses soudainetés. I] manque quelquefois de simplicité, et, a force de fuir l’affectation, il devient affecté. Par instants il se trémousse pour étre original et trouver un de ces mots imprévus qui lui sont chers. Sa gaieté n’est pas toujours naturelle et franche. Mais trés souvent il écrit comme il parlait dans ces salons ou il brillait et faisait des prouesses. Trés souvent il écrit avec émotion, et en lui l’émotion excite, surexcite l'esprit. Quelles que soient ses négligences et ses incorrections, cette correspondance, en ses petites phrases courtes, brusques, mordantes, est pleine de vie, parce qu’on y sent un cceur mobile et chaud, une intelligence prompte et ardente qui s'intéresse a tout et s’amuse de tout. Bien que le style manque

de couleur et d’éclat, elle fourmille, et pétille, et scintille didées.

(1) «Les digressions, dit Colomb dans une note: inédite, sont si multipliées, ordre des temps est tellement bouleversé, il y a si peu d’enchainement dans

les faits que je n’ai pas pu me bien rendre compte du plan de I’auteur, si plan il y avait. »

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