‹ Stendhal-Beyle;Chapitre 40 sur 74 · CHAPITRE XXI CONCLUSION · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI CONCLUSION

Caractére de Beyle. — Extréme vanité. — Gasconnerie. — Peur du ridicule. —. Esprit d’opposition et de contradiction. — Le causeur. — L’écrivain. —— Imperfections du style. — Manque de suite. — Mérites. — Le psychologue. — Les petits faits vrais. — Les détails caractéristiques. — Mérimée. — Taine. — Les dévots de Stendhal.

Beyle avait l’humeur instable, l’esprit mobile et changeant. li ne se plait, ne se fixe nulle part, et ce n’est pas un de ces hommes réfléchis, persévérants, tenaces, qui se tiennent dans une voie et ne s’en laissent pas détourner. Lui-méme reconnait qu'il n’a pas la constance nécessaire pour « suivre un état» . Il s est dégouté de tous les emplois qu il a successivement exercés. Soldat, commis, adjoint aux commissaires des guerres, auditeut au conseil d’Etat, consul, il se lasse rapidement de son métier, et ses amis ne peuvent s’empécher de remarquer qu il n’est jamais satisfait, qu il se plaint sans cesse.

A-t-il toujours rempli son devoir? S'est-il toujours acquitté de sa tache avec conscience? Lorsqu’il était le collaborateur de Saint-Vallier dans la défense du Dauphiné, son zéle se ralentit trés promptement, et lorsqu’il gérait un consulat, il se disait « admirablement content » parce qu'il était a trois cents lieues de son chef.

I] était bon, et, selon le mot d’un contemporain, il se donnait trop de peine pour paraitre méchant; mais sa bonté ne venait que de son scepticisme. :

Ul était sensible, et il assurait que chez lui la sensation Vem- —

portait sur la perception; que ce qui ne faisait qu’effleurer les

autres le blessait jusqu’au sang; qu'il cachait sa sensibilité sous l'ironie et sa tendresse sous un manteau de housard. Le naif Louis Spach le comparait a Henri Heine et le regardait comme un idéaliste qui rougit de son idéalisme (1).

En réalité, ainsi que son grand-pére Henri Gagnon et son oncle Romain Gagnon, ainsi que ces oisifs qu’il représente dans l'Amour, il fut égoiste et sec. « Je manque absolument de mémoire, avouait-il, pour ce qui ne m’intéresse pas. » Il dit volontiers qu'il n’est pas un étre prosaique, qu’il al’a4me chaude et le coeur poétique, et il aima passionnément Mathilde Dembowski. Mais quels furent ses procédés envers ses maitresses? Dés que la comtesse Palfy lui eut cédé, il la dédaigna. II pleurait lorsqu’il parlait de Menta et relisait ses lettres; il ne se rappelait plus qu’il l’avait abandonnée en l’accablant d’injures. S’il s’éprenait d’une femme avec une folle ardeur, il se blasait vite, et sans égard, sans scrupule, une fois la satiété venue, il se dérobait.

Il cut et garda des amis; il trouva, conserva Jusqu’au dernier jour et par dela la mort des affections fidéles, comme celles de Crozet et de Colomb. Mais il recut plus de services qu'il n’en rendit, et il oublia souvent l’amitié pour courir au plaisir. Que d’amertume dans ce mot de Colomb, qu'il avait des défauts de caractére et des accés d’instabilité qui voilaient ses qualités, et que ces qualités, ses intimes les découvraient 4 grand’peine! Lui-méme ne s’étonnait-il pas que Crozet, que Colomb, que Mareste youlussent bien le supporter?

Son égotisme était terrible. Malheur a qui l’ennuyait! Un ennuyeux |’ « empoisonnait », et il préférait un ennemi. Un jour, a Civita-Vecchia, voyant venir un importun, il le traita de la fagon la plus brutale, la plus insolente, et le pauvre homme se sauva sans oser répondre. « J'ai eu tort, dit ensuite Beyle, mais le sang me montait a la tete, et je n’ai pu me contenir (2), » Ilne ménageait personne dans sa conversation, et

(4) Louris Spacu, Zur Geschichte der modernen franzésischen Literatur. Essays, p. 136.

(2) STRYIENSKY, Revue blanche, 1° mars 1899,

ee aN LS Se oe f, aT me i ee ’ Pree ‘ « :

‘ses sarcasmes lui suscitérent nombre d’inimitiés. Mais luiméme n’entendait pas la raillerie; il était trés ombrageux, tres pointilleux; une vive riposte, un mot échappé sans malice le blessaient facilement. « Je suis, s’écriait-il, un jeune chien ic ‘joue, et on me mord! » Il voulait mordre sans étre mordu: -€gratignait les autres, et les autres devaient faire patte Me velours (1).

Son pire défaut, c’était la vanité. Il ne la souffrait chez personne, et dans la société il cherchait toujours par le feu rourabattre les prétentions qu'il devinait

lant as ses moqueries a chez son interlocuteur. Mais cette vanité qu'il reprochait a ses compatriotes et quil jurait inutilement en 1807, sur son lit de malade, de dépouiller a jamais, était profondément ancrée dans son coeur. De son aveu, il avait durant son enfance un orgueil intolérable. « Vous avez, lui disait Maisonneuve, un esprit supérieur. — Non, interrompit Martial Daru, il a un orgueil supérieur. » Dans des lettres confidentielles 4 Mareste, Mérimée juge une préface qu'il projette «la plus puante » qui soit, et le traite ironiquement de grand homme. «Notre illustre ami, ajoute Mérimée, nous dira bientét que les gens de sa qualité n’ont pas vingt-quatre vertebres comme nous autres. »

I] était donc impatient de toute contrainte, de toute sujétion, non seulement par gout pour l’indépendance, mais par amourpropre, parce qu'il ne comprenait pas que lui, Henri Beyle, fat soumis 4 une autorité, quelle qu’elle fat. Un de ses aphorismes favoris était que nos parents et nos maitres sont nos ennemis naturels quand nous entrons dans le monde.

Dés sa jeunesse il croit étre hors de pair, et tous ceux qui l’entourent lui semblent avoir l’ame basse, l’ame des pygmées. Au 6° dragons, ainsi que son Leuwen au 27° lanciers, il pense qu'il « n’a de commun que l’épaulette avec ceux qui s’intitulent ses camarades ». En 1809, en 1812, en 1814, dans les bureaux de Daru et a la préfecture de Grenoble, il ne voit prés de lui que « petitesses ». Il assure en 1805 que sa conversa-

(1) Ménién, Henri Beyle, p. 2%; Desrocues (A. Fremy), Revue de Paris, 4 février 1844, p. 54%.

tion a une physionomie inimitable, que certaines pages de son Journal sentent le génie, qu'il a un génie dans le genre de Pascal et de Rousseau, de Racine, de Corneille et de Shakespeare. « Quandje lis Pascal, écrit-il quelques mois auparavant, il me semble que je me relis. » S’il commente en 1816 l’auteur des Femmes savantes, il remarque que « chaque homme de génie doit brocher pour soi une poétique de Moliére ».

Qu’il est aise sous l’Empire, en son beau temps, dans ses années de splendeur, d’entendre les philistins dire sur son passage qu'il est un fier fat! Que de mépris il ressent pour ces philistins, et quels airs superbes il prend avec eux! I regardait comme la classe la plus ridicule celle du petit bourgeois casamier qui vit de ses rentes : « Le magistrat sait quelque chose; Vexpérience instruit le militaire et le négociant; rien ne guérit les erreurs du petit bourgeois. » Mais parmi les bourgeois il rangeait son beau-frére Périer-Lagrange, le brave et prudent Colomb qui s’était acquis de bonnes rentes a force de travail et d’adresse, l’excellent et modeste Fauriel. I] se elorifiait d’avoir donné un vernis de noblesse aux personnages de ses romans : « Ily a, disait-il, une sorte de bassesse bourgeoise quils ne peuvent avoir », et il n’avait qu’une pitié dédaigneuse pour les héros de Picard, pour les Philibert et les Jacques Fauvel. « Je ne puis, écrit-il, faire ma société des gens qui habitent les arriére-boutiques de la rue Saint-Denis; j’ai besoin de quelque chose de noble en musique comme en peinture, et j'ai Phonneur d’étre pour les Teniers de l’avis de Louis XIV. »

Dés qu’il put, il s’anoblit et s’attribua cette particule qui fut en 1814 la risée des Grenoblois. Lorsqu’il prit un pseudonyme littéraire, il choisit d’abord le nom bourgeois de Bombet; mais il Pabandonna bientét pour un nom qui sentait son gentilhomme; il s’appela de Stendhal, etles journalistes se moquérent = de « cette petite pudeur aristocratique qui cachait un Francais plébéien sous un titre et un nom d’outre-Rhin » ; ils raillérent les expressions que M. de Stendhal employait dans Rome, Naples et Florence : « N’a-t-il pas le ton, les maniéres, les

facons de dire des gens de qualité? Ne dit-il pas mes chevaux, ma caléche?»

Il semblait faire fi des distinctions. Les salons ot des grands cordons de la Légion d’honneur étalaient de la morale lui inspiraient une invincible répulsion et, lorsqu’il voyait des hommes qui portaient plusieurs ordres a la boutonniére, il supputait le

nombre infini de platitudes, de bassesses et de trahisons quils

avaient di commettre. I] oubliait qu'il avait ardemment ambi- »

-tionné lordre de la Réunion sous Empire et le ruban rouge

sous le gouvernement de Juillet. Il oubliait que, pour obtenir la croix, il demandait en 1831 la protection de son ancienne maitresse, de la maitresse de Mérimée et de Mareste, Mme Alberthe de Rubempré.

Ona dit qu'il était modeste, quil ne se souciait ni des blames ni des éloges de la critique, qu’il n’avait méme pas lidée de solliciter des articles dans les gazettes. Mais pourquoi envoyaitil l Histoire de la peinture aux journaux et a « quatre-vingts gens d’esprit qui dirigeraient Popinion » ? Pourquoi priait-il Crozet de rédiger un feuilleton qui paraitrait soit au Constitutionnel, soit au Mercure, et qui finit par étre inséré au Monzteur? Pourquoi voulait-il que les Debats fissent mention de son livre, « méme en mal »? Pourquoi désirait-il en 1827 de La Pelouze «une annonce pour son Voyage d’Jtalie » ? Ilne dédaignait pas du tout la réclame : « Annonce, écrivait-il 4 Colomb en 1834, annonce dans les Debats pour mon argent |’ Histoire de la peinture, le Rouge et le noir, les Vies de Mozart, Haydn et Métastase, ce que tu voudras, pourvu que le journal montre une annonce aux gens a voiture, aux gens qui peuvent me lire et qui s’ennuient a la campagne. » Quel dépit il congut de Yinsucces de l’Amour, et que de bile il exhala contre le public au coeur ossifié! En revanche, Colomb nous apprend que le panégyrique de la Chartreuse entonné par Balzac dans la Revue parisienne lui tourna la téte, le « bouleversa de bonheur (1) ».

Il a trés bien dit que Cellini et Rossini étaient un peu Gascons. Mais, sans étre du pays ou, selon son expression, les gens se peignent tout en beau, Beyle est, lorsqu’il parle de lui, aussi

1) SrrviENsKr, Souvenirs d’égotisme, 243, 256, et Revue blanche, 1° mare

1898, p. 364; Henri CorpiEr, Stendhal et ses amis, 7; De Vamour, xu. QW

Gascon que Cellini et Rossini. Il se complait dans l’attitude du soldat-écrivain, s’intitule sur un de ses ouvrages «ancien officier de cavalerie» , se pique d’étre unhomme qui pense et qui dans sa jeunesse entendit le sifflement des balles, se vante d’avoir estiimé l’art de donner un coup de sabre : « Nous tenions la plume d’une main et l’épée de l’autre. » Mais il n’a été dragon que pendant deux ans, et iln’a fait que la campagne du Mincio. Fn Allemagne, en Russie, en Saxe il a été spectateur, non actcur, et, quoi qu'il dise, il n’a vu ni Marengo, ni Jéna, ni Waeram, ni la Moskova; la seule bataille a laquelle il ait assisté, c'est la bataille de Bautzen, et il était sur les derriéres (1).

li déclarait qu'il fallait prendre aux cheyeux la premiere occasion de duel lorsqu’on débutait dans le monde, et il conseillait, si l’on était visé, de fixer un arbre et d’en compter toutes les feuilles pour se distraire d’une préoccupation par une autre préoccupation plus grave; si l’on visait, de réciter deux vers latins pour ne pas tirer trop vite. Lui-méme avait eu trois duels, dont les moindres circonstances s’étaientimprimées dans sa mémoire. Mais son premier duel avec Odru n’a été qu’une gaminerie. Son deuxiéme duel avec Augustin Petiet ne pouvait étre sérieux, puisque les deux adversaires étaient, l'un cousin de Daru, et l’autre fils du ministre; aussi Beyle n’eut-il quune légére égratignure, et, comme il dit, une niole. Sa troisieme affaire avec Raindre fut arrangée. Ce grand duelliste n'est done allé qu’une seule fois sur le pré (2).

Ul assurait qu'il ne devait qu’a lui-méme sa sous-lieutenance, ainsi que son emploi d’aide de camp, et lorsqu’il devint auditeur, que «ce changement était son ouvrage.» Mais, sans Daru, il n’aurait été ni sous-lieutenant, ni adjoint aux commissaires des guerres, ni auditeur au conseil d’Etat. Eut-il été consul sans Di Fiore et les Tracy?

(4) Il ne lésinait pas sur ses campagnes. Lorsqu’il demandait la croix, il éerivait au ministre des affaires étrangéres qu'il avait fait les campagnes de 1800, 1801 et 1802, et celles de 1806, 1807, 1808, 1809, 1810, 1814, 1812, 4813! Pareillement, il disait qu'il avait été commissaire des guerres, et il ne fut jamais qu’adjoint aux commissaires des guerres. De méme, il n’a pas été & Brunswick «intendant des domaines ». > Veg 4s a, areata

(2) Cf. plys haut, p- 18 et 49.

CUAPIT RE? XXI 451

On ne peut jamais le croire absolument. Lorsqu’il parle de son séjour 4 Marseille en 1806, il dit qu’il avait accompagné dans cette ville une charmante actrice, et il n’a garde d’ajouter qu'il était commis épicier. Il aime a se mettre en scéne dans la plupart de ses livres; mais il s’attribue constamment un role qu'il n’a pas joué. Il n’a vu ni Haydn dont il raconte les conversations, ni Guillaume Schlegel dont il trace le portrait. Il n’a pas fait le voyage de Salzbourg avec Mme Gerardi qui l’entretient de la cristallisation. II n’a pas, comme il dit dans Rome, Naples et Florence, couru l'Italie six années de suite, de 1820 A 1826 (1).

Cette habitude de se produire est devenue chez Stendhal un procédé, et pour qui connait sa vie le procédé le plus agacant qui soit. A tout instant on le prend en flagrant délit de mensonge. Il aurait recueilli l'une des anecdotes de l’Amour lorsqu il empéchait avec vingt-cing dragons la contrebande sur les bords de la Sesia, et il prétend étre passé dans le méme lieu cing ans plus tard avec un détachement d’escorte, lorsque Napoléon se rendait 4 Milan pour ceindre la couronne de fer : or, quand l’empereur se fit couronner roi des Lombards, Beyle avait démissionné depuis trois années.

Il raconte qu’au 6° dragons, a dix-sept ans, il faillit se battre en duel avec des camarades qui louaient démesurément une expression d’Atala, « la cime indéterminée de foréts »; or, au 6° dragons, son Journal en fait foi, il n’avait pas encore lu le roman de Chateaubriand (2).

Il rapporte dans Racine et Shakespeare un entretien qu'il aurait eu en 1806 a Kénigsberg avec un écrivain francais, son ami d’enfance, et il n’a mis les pieds 4 K6nigsberg qu’en 1813.

Il aurait commenté Cymbeline en 1802 avec Crozet 4 la villa Aldobrandini, etil n’a vu Rome pour la premiere fois qu’en 1811.

Tuen as effrontément menti, lui écrivait Jacquemont, citant | un passage de ses ceuvres, et Beyle, se rendant justice, répondait en marge de la lettre : Vrai (3).

(1) Etc., etc., ete. Voir plus haut ses inexactitudes sur l’affaire de Hongrie, sur la campagne de Russie, sur la Calabre, p. 100, 117, 330.

(2) Corr., 11, 29%; Journal, 7.

(3) Sreyrenskr, Revue blanche, 1* mars 1899, p. 339.’

Sa vanité se marquait en toutes choses. Il se fait gloire de sa passion malheureuse pour Mathilde et de sa constance. Mais, apres la mort de la dame, il prétend qu'elle le payait de retour; seulement, «elle ne voulait pas me dire quelle m’aimait », et il ajoute fiérement, comme s'il avait eu des droits sur elle : « Je Vaime mieux morte qu’infidéle (1)! »

Méme au cimetiére ot il reposera, il veut étonner le monde, et en 1820 il désire que sa tombe porte une inscription en langue italienne et en caracteres majuscules : « Henri Beyle,

' Milanais; il vécut, il écrivit, il ama. Cette ame adorait Cima-

rosa, Mozart et Shakespeare. » Arrigo Beyle, Milanese; visse. scrisse, amd. Quest’ anima adorava Cimarosa, Mozart e Shakespeare. Et cette inscription lui cotta des méditations et des retouches: il avait d’abord mis « yénéra» , venero au lieu d’adorava, et rappelé quil était a Moscou, fu a Mosca nel 1812 (2).

Il ne comprenait que lui, et, sans discuter ni longuement raisonner, il condamnait toute opinion politique, religieuse ou morale qui, pour Vinstant, n’était pas sienne : « On ne peut approuver que la route que I’on suit soi-méme. » Si la discussion s’échauffait : « Nous ne pouvons nous entendre, disait-il, terminons la conversation; vous étes un chat, je suis un rat. » Mais il croyait sincerement que ses adversaires étaient de son avis et qu’ils soutenaient le contraire par un motif d’intérét ou d’amour-propre, par obstination, pour obéir 4 la mode. Sou-

(1) Beyle s’en faisait croire 4 lui-méme. Dans une note de son Journal que les stendhaliens ont lue avec joie parce qu’elle témoigne d'une robuste nature, il dit (aprés le baiser qu’il donna le 20 novembre 1809 & la comtesse Palfy) : « Tout cela se termina en six minutes, deux mois aprés, et je l’ai eue un an de suite six fois par semaine. » Mais en mai 1844 (cf. plus haut, p. 142) Beyle n’a pas « attaqué » la comtesse Palfy, et tout ne s’est pas terminé deux mois aprés, c’est-a-dire a la fin de janvier 1810. Mettons que la victoire date de mai 1841. Beyle part pour I’Italie le 29 aout, revient en décembre, repart le 23 juillet 1842 : cela fait, non un an, mais dix mois, et pas dix mois de suite... et la comtesse. Palfy a fait des voyages, et elle n’est presque jamais seule (cf. Journal, p. 367), et Beyle a toujours pour maitresse Angelina Bareyter, et il se livre parfois, comme il dit, & la nouveauté, grande source de plaisir, Donc il n’a pas eu la comtesse Palfy un an de suite six fois par semaine; il est méme trés probable qu il ne ]’a pas eve du tout.

(2) Cf. plus haut, p. 47. Dire que 1a encore il pille Carpani ! I] a lu en effet dans Carpani (le Haydine, p. 268) que Haydn s’était fait cette épitaphe : veni, SCripsi, vixi,

vent il en appelait 4 la logique, et il pronongait ce mot avec emphase en insistant sur la premiére syllabe : lalogique faisait peur a Napoléon; tous les princes redoutaient la logique ; le gouvernement du Saint-Pére n’avait pas de logique; les populations de la Romagne frémissaient sous le joug, mais la logique leur manquait; les savants ou ce qu’on nomme ainsi parmi nous étaient les ennemis jurés de la logique. Or, cette logique qu'il invoquait, c’était la sienne, celle qu’il se vantait d’avoir apprise a l’école centrale et dans Tracy. « Les jeunes Frangais, assu-

-rait-il sous la Restauration, sont, en fait de logique, bien moins

avancés que la génération formée dans les écoles centrales. »

Sans doute, il louait le temps passé, le temps de ses premiéres années, et quand il dit que tout était jadis énergie et véritable chaleur, et que tout est maintenant chaleur factice et affectation, quand il proclame Fabre d’Eglantine un homme de génie, quand il met les chansons de Collé a cété des Caracteres de La Bruyére, du Candide de Voltaire et des pamphlets de Courier, quand il loue les premiéres ceuvres de Rossini et ne loue que celles-la, c’est qu'il adore, comme il s’exprime, et que nous adorons toujours lopéra et le tableau qui furent a la mode dans notre jeunesse. Mais, en outre, il veut montrer qu'il est de ces hommes qui « osent déserter I’habitude » et aller contre le courant. Jusqu’a la fin de sa vie il citait des auteurs qu'il avait lus autrefois avec passion et qu'il ne relisait pas, et illes exaltait d’autant plus que ses contemporains les ignoraient. N’était-ce pas piquant et original de célébrer Helvétius et Tracy que personne ne connaissait, et de recommander a Gonsolin la lecture de la huitiéme section du livre De esprit? Quel triomphe de blamer Mérimée qui n’a pas lu Tracy et Helyétius, et qui, par suite, préfére les jolies phrases aux raisons! Quel dommage que Tracy n’ait pu éclairer Michel-Ange! « Ow ne serait pas allé Buonarroti dans l'art d’effrayer le vulgaire et de donner aux grandes ames le sentiment du sublime s'il avait lu trente pages de la Logique de Tracy! » Et, sérieusement, Stendhal indique ces pages, les pages 533-560 du troisieme tome! Il prone le francais employé vers 1660 dans les traductions de Port-Royal, et il souhaite d’avoir le style de M. de

Sacy, traducteur des lettres de Pline, et de l’abbé Mongault, traducteur d’Hérodien! II affirme qu’en 1860 on parlera plus de Vigand que de Mme de Staél, que la plus belle tragédie de Shakespeare ne produit pas sur lui la moitié de Veffet d’un ballet composé par Vigand, que ce Vigand est supérieur a tout ce que l’on compte d’artistes et de littérateurs en 1818. I} place au premier rang des hommes qu'il a connus Napoléon, Canova, Byron, Rossini et... Rasori.

On sait qu'il avait peur de la police. En arrivant dans une ville, il demandait d’abord quelles étaient les douze femmes. les plus jolies, les douze hommes les plus riches, et homme qui pouvait le faire pendre; partout il voyait des espions, et il croyait au pouvoir secret de la police. Aussi prenait-il les plus extraordinaires précautions dans les affaires les plus vulgaires. Il signait ses billets d’un nom supposé, il affublait ses amis d’un nom de guerre, et peut-étre avait-il raison : plusieurs de ses lettres furent interceptées et allumérent, comme il disait plaisamment, la pipe d’un caporal soitautrichien, soit francais. Mais a ses inquiétudes se mélait, avec un grain de bizarrerie, le désir d’étonner son correspondant. Un soir, dans un salon oa il se présentait pour la premiére fois, il se fit annoncer sous le nom de Cotonnet.

Il se désespérait de n’étre pas un homme a bonnes fortunes, un roué, un Lauzun ou un Richelieu, un de ces superbes officiers de l’armée francaise qui ne trouvaient pas de cruelles, et il s'efforgait de compenser ce qu'il appelait son « infériorité physique ». Tant6t, pour devancer et désarmer la moquerie, il se moquait lui-méme de son extérieur et de sa téte de boucher italien, et il narrait en riant qu’a Rome il donnait au garcon du restaurant un double pourboire parce qu'il craignait de briser sa chaise sous le poids de son embonpoint. Tantét il affectait la singularité :; « J’aime mieux, disait-il, étre pris pour un caméléon que pour un boeuf. » Il voulait faire oublier sa laideur par l'impréyu de son esprit et de sa conduite, par sa réputation de personnage énigmatique, indéchiffrable, insaisissable. De la ses déguisements et ses travestissements. Il s’élevait contre la crainte du ridicule, et cette crainte le torturait a toutinstant.

« Si vous trouvez, écrivait-il 4 Mareste en lui envoyant le manuscrit de Amour, du baroque, du faux, ‘de l’étrange, laissez-le, mais si vous trouvez du ridicule, effacez. » Il confesse quelque part qu'il redoute Vironie d’autrui, qu'elle gate ses sentiments et que, pour la prévenir, il prend un ton dur et tranchant qui choque les ames délicates.

Sil nargue donc et s'il blague — c’est son mot — les plus généreuses idées, s'il aime faire scandale, s'il s’emporte contre le cant qui chasse de notre pays le naturel et la gaieté, s’il raille le bégueulisme, les vertus momiéres du dix-neuviéme siécle et la sotte et sourcilleuse pruderie quisous Louis-Philippe comme sous la Restauration attriste la France; sil répéte volontiers qu'il est immoral et qu'il tombe souvent dans le péché d’indécence; s'il écrit dans la préface de la Chartreuse que ses personnages sont entrainés par des passions qu’il ale malheur de ne point partager, et qua publier les blamables aventures de la Sanseverina en un pays qui se pique de pureté évangélique, il court le risque d’avoir le renom d’assassin; s'il prétend écrire pour cent lecteurs « point hypocrites et point moraux », et non pas pour les gens graves qui ne croient qu’a l’emphase puritaine, c’est surtout par pose, parforfanterie, par peur de donner dans le lieu commun : il joue au libertin pour mépriser les autres et les traiter d’eunuques.

Il racontait, par exemple, qu'il avait fait un drame sur la vie de Jésus-Christ : le Sauveur était représenté comme un homme incapable de commander, simple et naif, sensible et tendre, si tendre qu'il avait pour saint Jean, son disciple chéri, ’amitié de Socrate pour Alcibiade. « J’ai mis dans mon drame, ajoutait Beyle, beaucoup d’amour. » II] s’étendait complaisamment sur ce sujet; il citait Alexandre, César, Hadrien, les papes, et prétendait que Napoléon avait du faible pour un de ses aides de camp; il se nommait en riant l’infame défenseur d’Antinoiis.

De méme, 1] applaudissait a Vamour lesbien : « En vérité,

japprouve ces pauvres femmes (1). »,

(1) Corr., 1, 60 (cf. plus haut p. 169 ct 260); Ménimie, Henri Beyle, p. 8; Vie de Henri Brulard, 100.

Frondeur, possédé de l’esprit d’opposition, prenantle contrepied de tout ce qu’on disait ou: faisait devant lui, il était, témoigne une de ‘ses amies, ‘contrariant par nature et par calcul. . ; C’est pourquoi il se vante de n’avoir pas la « mamie respectante ». Dans les salons royalistes, il affiche des airs de jacobin. « Gombien de tétes exigeriez-vous, lui demandait Spach, si vous étiez maitre de la situation? — Oh! tout au plus quelques centaines! » Et il assurait aux attachés de l’ambassade a Rome que le torrent était irrésistible, que la nouvelle génération crierait tot ou tard : « Donnez-moi du pain, de l’or, de l’influence! »

I] soutenait que les esclaves ont un destin mille fois meilleur que les paysans de Picardie : ils sont nourris, habillés, soignés lorsqu’ils tombent malades; ils n’ont nul souci au monde; ils dansent tous les soirs avec leur maitresse; leur bonheur ne cessera que le jour ot I’Europe leur apprendra qu ils sont malheureux.

En 1800, il défend Shakespeare contre Mazoier parce que Mazoier injurie le grand Willy, et en 1818 il adore Mathilde parce que les bourgeois de Milan la critiquent. George Sand lui parle avec enthousiasme de I’Italie, et il lui répond qu'il ne peut souffrir le type italien, que les badauds seuls vont chercher le beau dans ce pays, et qu’elle en sera bientét lasse.

Il est plein de contradictions. Tantét il trouve chez le paysan italien, au lieu de la niaiserie champenoise et berrichonne, un bon sens profond, « conséquence des républiques du moyen age et des admirables coquineries par lesquelles une centaine de familles puissantes parvinrent a dépouiller le peuple de lautorité ». Tantot il juge que les paysans francais l’emportent en un point sur les paysans italiens, qu’ils ont beaucoup plus de ce bon sens qui s’applique aux circonstances de la vie.

il affirme un jour que les gens du peuple ont seuls assez d’énergie pour recourir au suicide, parce quils n’ont pas de vanité, et un autre jour il dira que « ce qui fait les suicides en France, c’est la vanité désappointée ».

Qui nous délivrera de Louis XIV? s’écriait-il, et il déplorait

« la sottise exprimée par ces mots siécle de Louis XIV». Pourtant, il avoue que ce monarque était « raisonnable », déployait contre l’étranger une «admirable fermeté » . Lorsquil apprécie le tableau de Gérard, Philippe V salué roi d’Espagne, il est transporté d’enthousiasme. « C’est une bonne fortune, dit-il, de trouver réunis tous les portraits de tous ces hommes célébres, Villars, Berwick, Torcy, d’Aguesseau, Bossuet, Boileau, qui dés notre plus tendre jeunesse firent palpiter nos cceurs au souvenir du grand siécle et du grand roi, du plus erand roi du monde! »

Il loue Condillac, il l’exalte, il déclare que l’auteur de la Logique a la vue trés nette, et a d'autres instants il écrira que Condillac « ne voit pas ce qu'il y a de généreux et de noble dans la vie», que personne n’est plussec et plus décourageant!

I] jurait par Helvétius et Cabanis, déclarait absurde toute autre philosophie, et dans la brochure qu'il publiait en 1825 sous le titre d’Un nouveau complot contre les industriels, il s’érigeait en champion du devoir : il n'y avait pas, disait-il, de mérite sans sacrifice, et aux banquiers et marchands d'argent, aux grands industriels qui se croyaient supérieurs au reste de la société et se vantaient de leur admirable conduite parce qu ils s’enrichissaient sans manquer a la probité, a ces prétendus bienfaiteurs de l’humanité, il opposait les désintéressés, les dupes comme Dupont de l’Eure quilogeait dans une chambre a trente-six francs, comme Carnot languissant 4 Magdebourg dans la pauvreté, comme Bertrand accompagnant au bout du monde son prince malheureux, comme Santa Rosa qui se faisait tuer dans Navarin et Byron qui mourait en servant la Gréce (1).

Il a décrit la guerre avec une sorte de passion et comme s'il regrettait le temps héroique ou, selon ses propres termes, il mangeait son bien a la suite du grand homme. Mais le démon des combats ne dévore pas un employé de Vintendance ou un auditeur au conseil d’Etat, et Beyle avait le dégoat de la vie militaire : «J’en suis saoul, disait-il en 1813; c'est un homme

(1) Cf. plus haut, p. 174.

qui a trop pris de punch et qui a été obligé de le rendre. » Ila glorifié les soldats de la Grande Armée, qu il nommait ses camarades, et sous l’Empire il les méprisait!

Selon l’opinion de son interlocuteur, il était bonapartiste ou antibonapartiste. Tantot il idolatrait Napoléon et le portait aux nues; tantot il le représentait comme un parvenu étourdi de sa grandeur, sottement engoué des friperies monarchiques, entrainé par l'amour de la gloire et des habits de satin, manquant aux régles de la logique.

Il est romantique, et il finit par se tourner contre les romantiques.

[l est libéral, et il finit par trouver les libéraux « outrageusement niais », par traiter Augustin et Amédée Thierry de jésuites.

Il est dantoniste, il approuve la Terreur, il accepte de la Révolution les excés comme les bienfaits, et il ne veut pas de la République.

N’était-il pas sensuel et sentimental tout ensemble? Ce ESTOS homme carré des épaules, trés cru dans son langage, un peu cynique, raffolait de la liberté des meeurs italiennes, et, dit une contemporaine, le fond de son esprit trahissait le gout de l’obscénité. Et pourtant, il est romanesque, il s’exalte, se livreala réyerie tendre. Que de fois il use de ce mot tendre soit dans ses lettres, soit dans ses romans! [] nomme Rabelais un « volcan de mauyaises plaisanteries » , et ilaime les artistes qui touchent lame, Cimarosa, Mozart et le Corrége : Cimarosa qui peint l'amour dans toutes ses nuances; Mozart qui, par des images mélancoliques et par ses notes lentes, évoque pulssamment lémotion, et qu'il compare a une maitresse sérieuse et souvent triste qui plait davantage par cette tristesse méme; le Corrége si doux, si délicat, si gracieux, dont les tableaux luj donnent de « tendres et réveuses illusions » .

Mais qu'importe l'incohérence de Stendhal, qu importent ses Contradictions et ses bizarreries, quimportent les défauts de son caractére et les taches de sa vie? Lui-méme écrit qu il ne sé soucie pas des qualités morales de Vhomme qui prétend

Vamuser, et que, si l’on découvrait que Cervantes est le plus odieux des criminels, cette scélératesse n’éterait pas un grain au mérite de Don Quichotte.

Venons donc a I’ceuvre de Stendhal.

Il a su causer. L’endroit du monde ow il se sentait le mieux, disait-il, c’est « un salon de huit ou dix personnes dont toutes les femmes ont eu des amants, ot la conversation est gale, anecdotique, et ot l’on prend du punch léger a minuit et demi (1) ». Parfois il se taisait ou ne parlait que pour payer sa bienvenue ou, comme il s’exprime, son billet d’entrée. D’autres fois, et plus souvent, il prenait une vive part a l’entretien, et, de son propre témoignage, il électrisait ses auditeurs et rendait le baillement impossible. I ne faisait pas de longs récits : il contait de courtes anecdotes, jetait de bréves allusions, et trouvait des mots brillants, des traits caustiques, de piquants ou féconds apercus. Mais il était un peu subtil et obscur, et il comptait trop sur l’intelligence de ceux qui lécoutaient. « C’est, disait-il de Fanny Essler, de la grace qui n’est pas méchante. » Entendez de la grace allemande, bonne, franche, nullement vaniteuse, et non de la grace francaise ou il y a toujours un brin de vanité, de raillerie, de méchanceté.

Homme de lettres dans l’ame, passionné pour le métier de plumitif, il répétait a ses amis le précepte Nulla die sine linea, et ila dit qu'il avait !humeur écrivante, qu'il écrivait pour se donner du plaisir, qu'il éprouvait a écrire le méme plaisir qu’a lire, mais avec plus d’intensité, qu'il voudrait vivre toujours 4 Paris au quatrieme étage ou dans un grenier en faisant des livres, étre aux gages d’un Michel Rey, d’un libraire hollandais, auquel il /fournirait, bon an, mal an, un ou deux volumes en échange d’une somme de quatre mille francs. Sil déteste les bourgeois, c’est parce qu'on ne peut leur parler littérature, parce qu'ils ne savent jouir des arts et les décrire a la Jean- Jacques.

Pourtant ce n’est pas un écriyain. Crozet, l'homme quil’ale mieux connu, a justement remarqué qu'il se laissait entrainer

(1) Sunviensni, Revue blanche, 1° mars 1898, p. 362.

par l’impression du moment et ne savait pas s'appliquer. Stendhal ignore le rude labeur qu’exigent les ceuvres de l’esprit, le long et lent travail de la lime. II ne se doute pas des difficultés de l’art d’écrire et de la peine infinie que prennent les maitres de la forme. II ne prise que la clarté. Lorsqu’il projetait en 1810 de fonder un prix, il demandait que l’ouvrage couronné ett le ton d’une description anatomique exacte et froide, non d’un discours, et il invitait les juges a préférer le style simple au style oratoire et la pensée au style. Le style, selon lui, devait se faire oublier, et il soutenait qu’un auteur atteint la perfection si l'on se souvient, non de ses phrases, mais de ses idées. « Cela, disait-il de Lewwen, est écrit comme le Code civil», etil prétendait qu’en composant la Chartreuse de Parme, il lisait chaque matin deux ou trois pages du Code « pour prendre le ton ».

Son style se rattache en effet a la prose abstraite, lucide, nullement pittoresque, du dix-huitiéme siécle. C’est un style d’un emploi commode pour le psychologue qui retrace une suite de pensées et de raisonnements, des revirements d’opinion, les oscillations d’une ame incertaine et flottante. Il a ses qualités: clarté, concision, prestesse. Mais, si vif et dégagé qu'il soit, il est un’ peu gris et terne, un peu monotone, trop nu, trop dépourvu de relief et d’éclat. Pour éviter l’enflure, Beyle tombe dans la sécheresse. Il craint d’étre diffus, d’avoir ce «parler long et figuré des gens diserts du temps de Louis XIV ‘qui passait alors pour de l’esprit», et il est parfois si bref, si serré, qu'il devient obscur. Sous la Restauration, un journaliste faisait semblant de le prendre pour un Allemand et disait que M. de Stendhal était bien de son pays, qu'il ne pouvait étre clair, qu'il serait toujours tant soit peu incompréhensible. IL abonde d’ailleurs en répétitions disgracieuses, en négligences, en incorrections; on peut rétorquer contre lui le reproche qu'il adressait 4 Mérimée : « Vous avez le style un peu portier. » Mais, selon lui, soigner le style, c’est user de « moyens factices». Le style de ses contemporains, de Chateaubriand, de Ségur, de Bignan, de Villemain, de George Sand, ces « coryphées du beau langage » , lui parait contourné, prolixe, plein de

petites choses autant inutiles qu’agréables, plein de substantifs abstraits et de fausses élégances,. analogue au style de Sénéque, d’Ausone et de Claudien, et il répudiait ce style de décadence.

Il ne savait pas que notre langue, comme dit Balzac, est une dame Honesta qui ne trouve bien que ce qui est irréprochable, ciselé, léché. Ou plutét il le savait. N’assurait-il pas que si Montesquieu avait eu le style de Bentham, on ne I’aurait pas lu? Ne réfléchissait-il pas quelquefois durant un quart d’heure pour placer un adjectif aprés un substantif? Mais, pressé par les idées, il ne pouvait s’empécher d’écrire avec précipitation et — ce sont ses propres termes — horriblement vite, au courant de la plume, currente calamo, et ala sans-souci. Pensait-il a lui lorsqu’il disait qu’en France les gens de lettres ne se donnent pas le temps de travailler? I] avait en tout cas une singuliére méthode. II ne corrigeait pas, ne raturait pas. « Mon talent, avouait-il, s‘ily a talent, est celui d’improvisateur. » Lorsqu'il était mécontent d’un passage, d’un chapitre, il le recommencait dun trait, tout au long, sans ennui et avec un véritable plaisir. C’est ainsi qu'il rédigea par trois fois le début de Lamiel. Cest ainsi qu'il aurait recopié dix-sept fois |’ Histoire de la petnture (1). Au temps ot il composait la Chartreuse de Parme, il égara soixante pages du manuscrit — tout le morceau de la prison, — et aprés les avoir vainement cherchées dans les monceaux de papier dont sa chambre était encombrée, il les refit : elles étaient imprimées lorsque Colomb retrouva sous un gros tas de brochures les feuillets perdus. Beyle ne voulut méme pas les regarder.

Aux imperfections du style s’ajoute le manque de suite et de cohésion. Beyle expose ses idées gaillardement, brusquement, ayec une hardiesse imperturbable, avec la sérénité d'une absolue conviction, Mais ces idées, il s’inquiéte peu de

(1) Note signée Darlincourt et remise par Beyle a Bussiéres (Revue des Deux Mondes, 15 janvier 1843, p. 267, note); mais il ment cette fois encore : ses lettres de 1816 prouvent qu’il n’aurait pas eu le temps de recopier dix-sept fois son manuscrit, qu'il avait recours a des copistes, et que ces copies lui cotitaient

tres cher.

leur liaison et de leur enchainement. II les croit vraies, et il les seme d’un geste nonchalant et superbe. Comme il errait a aventure par les villes et les sites d’Italie, comme il erra dans: la vie au hasard de son humeur, il erre capricieusement a travers son sujet. C’est plus un esprit de premier jet qu’un esprit de réflexion. S’il note des impressions, il ne sait les classer. Ib a dit que le caractére des Frangais, et le sien, par conséquent, était décousu; ses ceuvres sont aussi décousues que son caractere. Pas de plan, pas d’ordonnance, pas d’ensemble, et l’on pourrait lui -appliquer ses paroles sur Rossini : « Il jette a pleines mains les idées; tantét il réussit; souvent il manque son objet; tout est entassé, tout est péle-méle. »

Il connait ses défauts et il tache de les pallier. Que d’excuses il trouve! Les ouvrages des hommes qui ont agi sont pleins d'idées, et leurs auteurs ne songent pas au style; les gens passionnés comme lui supposent qu’on doit les entendre a demi-mot, et c’est pourquoi il n’est pas toujours clair; la part de la forme devient de plus en plus mince dans la littérature; nous. sommes loin de la fadeur du régne de Louis XVI, et le fond l'emporte aujourd’hui sur la fagon de conter; la premiére qualité, c’est, non pas d’étre correct, mais d’étre expressif. Il ajoute qu'il est homme du monde, qu'il écrit comme on fume un cigare, pour passer le temps et se désennuyer; qu'il n’a pas de pédantisme et ne peut avoir cette apparence de gravité qui en impose au vulgaire, que son ceuvre ne se conforme pas aux regles académiques. Il croit ainsi désarmer les critiques en leur disant qu’ils n’ont rien a faire avec lui. Mais, trés habile sous ses airs détachés, résolu de sortir, coate que cotte, ducommun, convaincu qu’ « il n’y a d’intéressant que ce qui est.un peu extraordinaire », il emploie toute espéce d’artifices pour intriguer, surprendre, gagner le lecteur. Il met dans Haydn la préface a la fin et non au commencement du livre; il place au haut des pages des « annonces générales » pour exciter l’attention et stimuler la curiosité; il jette des notes au bas des pages pour « accrocher les sots et les benéts» ; il fait des digressions, pousse des pointes de divers cétés et parle de toutes choses; il saute d’une idée a une autre sans transition et indique a peine

des allusions; il brise et coupe et hache son style; il rompt en visiere a toutes les opinions recues, et, supréme ressource d’une adroite tactique! il assure qu’il voudrait « pouvoir écrire dans une langue sacrée » et qu’il écrit, non pour le « gros public », pour le « public flasque », le « public mouton », pour la « canaille humaine », mais pour un public d’élite, pour les initiés, pour ceux qu'il nomme les happy few, pour trente ou quarante personnes de Paris qu'il sait exemptes de préjugés.

Toutefois, Stendhal est un des rares écrivains qui connurent I’Italie. Il a vu dans ce pays non seulement le premier aspect des choses et leur apparence pittoresque, mais leur réa- Jité essentielle, et il a répandu parmi nous nombre de notions piquantes et sérieuses sur les mceurs de la Péninsule. II est entré a fond dans la nature des Italiens, et il a, avec un sens trés délié d’observation, analysé les nuances de leur caractere.

Sur d'autres points, il a eu des éclairs de vue supérieure, et son vif et pénétrant esprit a fait d’utiles remarques, saisi d’ingénieuses vérités, trouvé d’instructifs apercus.

Aprés avoir porté l’uniforme, il a pu dire avec autorité que des hommes qui sortaient frémissants encore des luttes tra- ‘giques de la Réyolution et de empire ne pouvaient plus se contenter d’une littérature élégante, correcte et mince.

ll ne se borne pas a réagir contre la rhétorique solennelle des classiques, il combat les exces des romantiques, et a la fougue de leur lyrisme, a leurs désordres d’imagination, a leurs débauches de couleur il oppose sa prose claire, froide et nerveuse. « Ce n’est rien, disait-il, de faire de jolies phrases ; il faut avoir quelque chose a mettre dedans. » Il prémunit ses contemporains contre |’imitation facile de Walter Scott et les exhorte a l’emploi discret du costume.

Enfin, il est avant tout un psychologue ou, comme on disait alors, un psychologiste, et les voyages qu'il a de longue date

-entrepris dans les régions du coeur humain, ce pays « ou ne

pénetre guére le regard des enrichis et des épiciers », l’ont rendu sagace et fin. Dés sa jeunesse il a, selon son expression,

du gout pour la connaissance de la machine nommée homme.

Dés sa jeunesse il a l’habitude de se tater le pouls et la curiosité de « voir l’intérieur des cerveaux ». Dés sa jeunesse il

observe ses semblables « comme l’anatomiste observe les | cadavres, sans s'inquiéter de la mauvaise odeur». A ses yeux, - décrire, c’est anatomiser : pour lui, les deux verbes sont synonymes.

Que lui importe un interdit lancé par les Vénitiens ou l’un des cent traités de paix signés par Rome avec Naples? Mais comment un homme du seizieme siécle plaisait 4 une femme ou se vengeait d’un rival, voila qui est captivant. Lorsqu’il dépouille ses manuscrits italiens, il néglige ce qui lui parait purement historique; il n’est attentif qu’a ce qui se passait dans les cceurs : ce sont la «des données vraies et inattaquables sur lesquelles on aime a méditer la nuit en courant la poste ».

Dans ses romans, de propos délibéré, il s’abstient de la description matérielle. II dépeint briévement le paysage ou les meubles d’une maison. II ne dessine les visages que d’un rapide et fugitif crayon, et Balzac le blamait d’avoir oublié « le cété physique dans la nature de certains personnages de la Chartreuse ». Raconter clairement et avec vérité la vie morale de ses héros, tel est son but. Aussi les monologues abondent dans ses fictions, et A tout instant reviennent les mots pensait-il, se disait-il (1). Il ne cesse d’analyser a fond les gens qu'il met en scene et de démonter le mécanisme de leur ame. Parfois méme il creuse trop avant, et Julien, Fabrice, Mosca, la Sanseverina, Clélie abusent du sohloque. Dans la Chartreuse, la soirée ou Clélie rencontre la Sanseverina apres l’arrestation de Fabrice n’est qu’une succession de monologues : monologue de Clélie croyant que la duchesse ignore le destin de Fabrice, monologue des courtisans a qui n’échappe pas la fébrile animation de Clélie, monologue de la duchesse qui se demande pourquoi Clélie est si belle et si touchante, nouveau monologue de Clélie qui plaint le sort de la duchessse et de Fabrice, et le chapitre suivant commence par un monologue qui dure plus

(1) Méme dans la Vie de Rossini, il préte au maéstro un monologue: « J’ai mis, dit-il... »

de six pages : la Sanseverina se consulte sur le parti qu'elle doit prendre.

Dela le reproche que Stendhal adresse a l’auteur du Télemaque, de ne pas avoir marqué les caractéres par «assez de traits». De 1a son dégoat pour Sismondi qui «ne sait pas peindre les mceurs et la physionomie d’un siécle». De la sa prédilection pour Marivaux:: il conseille 4 un romancier de lire tous les matins dix 4 vingt pages de Marianne ou du Paysan parvenu. De la sa passion pour les Mémoires : il aime leurs détails intimes et leurs menus faits; on en tire, disait-il, le «jus » de la connaissance de l'homme. La « notation » de l'homme, voila ce qu’il a toujours préché. Il répétait que le dix-neuviéme siécle devait se distinguer des siécles précédents par une peinture de l'homme exacte et enflammée, et il souhaitait que chaque passion fat l’objet d’une « monographie », qu’on fit une Histoire de la crédulité sur le modéle d’une histoire dela fiévre jaune. S’il dit une fois qu il n’est guere curieux de savoir les facons de penser et d’agir des habitants de la Nouvelle-Hollande et de Ceylan, il proposa d’établir a Philadelphie une académie qui recueillerait des matériaux sur homme a l'état sauvage. Un provincial lui demandait quelle était sa profession : « Observateur du cceur humain » , réponditil gravement, et le sot, s'imaginant qu'il était policier, faillit tomber a la renverse.

Ses romans si mal équilibrés révelent en une foule d’endroits le profond « observateur du coeur humain ». Mme de Rénal remarque, par exemple, qu'elle aime davantage ses enfants parce qu’ils aiment son amant, et, dans la prison de Besancon, elle partage l’insouciance et la gaieté de Julien. Mathilde de la Mole, racontant qu’elle s’est engouée de Crisenoig et de Caylus, ne se plait a rappeler ces velléités d’amour que parce qu’elle parle a Sorel. Julien, a la réception du roi, dans cette journée de pieuse allégresse qui suffit pour « défaire Vouvrage de cent numeéros des journaux jacobins », perd si bien son sang-froid qu’il« se fat battu pour inquisition, et de bonne foi». Mosca, réprimant |’émeute, éprouve un moment d’enthousiasme et avoue qu'il aurait eu la bétise en cet

instant de « donner sa vie, sans balancer, pour le prince».

Stendhal est ainsi linitiateur du réalisme. Non qu il soit impassible. Spirituel et railleur, ironique et badin, parfois barbouillé de romantisme, il intervient volontiers dans le récit pour louer ou blamer ses personnages. Mais il a horreur de l'emphase et de la déclamation. I] se sert du mot propre qui « laisse un souvenir distinct ». IL explique l'homme par le tempérament et la race, et, comme il dit dans l’avertissement de la Chartreuse, il lui semble que lorsqu’on avance de huit cents kilometres du midi au nord, il y a lieua un nouveau paysage el 4 un nouveau roman. Quoigu’il ait connu l’étranger, il n’a pas le gout de l’exotisme et il ne place pas ses héros dans des époques et des contrées lointaines. Il se met tout entier dans ses ceuvres. En art et en littérature, il décrit moins les choses que les sensations qu'il recoit des choses ;fdans ses lettres, il ne parle que de ce qui l’'affecte; ses romans sont pleins de lui, de spectacles qu'il vit, d’impressions qu'il éprouva, de théories qu'il soutint et quil soutient toujours; comme lui, Julien, Fabrice, Mosca, Leuwen notent les mouvements de leur coeur, analysent leurs sentiments et leurs actes. I] introduit méme dans ses ceuvres des personnages qui vivent encore : dans le Rouge et le noir, M. Appert; dans la Chartreuse, ce Rasori quil nomme le premier médecin de la Péninsule, et le peintre Hayez; dans l’Amour, le général baron Schiassetti, « le plus brave housard de l’armée d’Italie ». C’est dans la Gazette des tribunaux et non dans son imagination qu'il a trouvé la donnée des aventures de Julien Sorel. C’est sur le bateau a vapeur, de Honfleur au Havre, qu il a vu la perverse Lamiel, et ses amis d’autrefois, Martial Daru et Pépin de Bellisle, servent de modéle 4 son Fédor de Miossens. Avant de composer Lamiel, il fait la hiographie de la duchesse et de Sansfin, et pour» mieux se figurer le village de Carville ow se passe l’action, il dessine un plan de l’endroit, de méme qu'il esquissait un plan de Parme et des environs lorsqu’il travaillait a sa Chartreuse, de méme qu'il tracait un plan du college et de la maison Gagnon lorsqwil eriffonnait sa Vie de Henri Brulard. uiméme a défini sa méthode : « Je prends un personnage de moi

connu; je lui garde sa facon d’aller a la chasse du bonheur; seulement, je lui donne plus d’esprit», et il conseille au romancier qui décrit un homme, une femme ou un site, de « songer a quelqu'un, a quelque chose de réel ». Quand il représente le docteur Sansfin couvert de boue par les laveuses, il se rappelle le groom en sabots qui, dans les Mémoztres d'un touriste, éclabousse les blanchisseuses sur les bords du ruisseau de Granville.

Il est vrai que Stendhal — en quoi il n’était pas réaliste — faisait sans relache la chasse aux idées. Mieux valait, disait-il, avoir le style heurté que d’étre vide. Il aimait a répandre dans ses livres et sa conversation des apercus, sinon heureux, du moins singuliers, hardis, neufs. Volontiers, il hasarde des considérations générales, et, de son propre aveu, il raisonne a perte de vue sur les conséquences qui découlent d’une simple anecdote. Il écrira tres audacieusement que le caractere des habitants du Dauphiné a recu l’empreinte de Louis XI qui gouyerna le pays durant plusieurs années, que les Milanais portent d’énormes neeuds de cravate parce qu’ils sont accoutumés a voir des fresques colossales, que les jeunes Frangais ne font plus l'amour parce qu’ils examinent si Napoléon fut utile a la France, que la bravoure tient a la vanité et au plaisir de faire parler de soi, et que voila pourquoi tant de maréchaux de France sont sortis de la Gascogne. Mais il recherche les «petits faits vrais» , et il recommande l’exactitude, la précision, la réalité. Pas de phrases vagues, pas de mots ambitieux, pas de pathos, mais des faits. « Facta, facta, nihil preter facta : les faits ne sont pas si complaisants que les idées, on les toise, on les mesure, on les prouve ». Il se félicite de vivre dans ce dix-neuvieme siécle « quiaime tant les détails et avec raison». li se moque des écrivains qui « veulent écrire noblement » et qui « craignent de s’avilir » en donnant des détails de mceurs, des détails pittoresques quils ne trouvent pas dignes de la majesté de l'histoire. Il déclare que, pour raconter, pour dire clairement la vérité, il faut avoir le courage de descendre aux plus minces détails. « Plus de détails, crie le banquier Leuwen a son fils, plus de détails; il n’y a d’originalité et de vérité que dans les détails! »

Dans ces détails, Stendhal choisit le trait qui frappe, le trait principal et qu'il faut détacher. Lui-méme reconnait que le penchant naturel de son imagination est de voir ou d’inventer des détails caractéristiques. Lorsqu’il racontait la trahison de la Pietragrua, il insistait sur ce point que la perfide se trainait a genoux le long d’une galerie. Veut-il décrire dans la nouvelle inachevée de Féder le désespoir de Valentine, il la représente incapable de se tenir debout, gagnant néanmoins une serre chaude a cété de sa chambre a coucher, et « s’appuyant sur les caisses de quelques orangers que le froid de l’hiver précédent avait tués et que l’on n’ayait point encore remplacés » . Veut-il: peindre un servile empressement, il montre dans Rouge et noir Vabbé de Frilair, et dans Lewwen Deverloy étant, l’un pour l’archevéque, l’autre pour l’académicien, les arétes des poissons.

Il a le culte des « petits faits ». S’il parle de la canaille de Rome, il pense aussitot a la canaille de Paris, et il rappelle quil tient de M. d’Agincourt qu’aux bals du dimanche, a la Rapée, avant la Révolution, il y avait des coups de couteau. Souvent, lorsqu’un de ces « petits faits » contrarie une théorie — qui lui est chére, il ne le nie pas, ne ignore pas : tant pis pour sa théorie. I] reconnait qu’un savant allemand peut avoir de lesprit. Quand il remarque que le Poussin est né aux Andelys et Burns en Ecosse : « Cela, dit-il tranquillement, pourrait déranger un peu mon systeme de climats. » Il apprend que Paris compte beaucoup plus de femmes qui se tuent paramour que toutes les villes d’Italie ensemble, et il avoue loyalement qu'il est fort embarrassé, quil ne peut répondre a cette objection.

En un mot, Stendhal inaugure le mouvement qui pousse la seconde moitié du dix-neuviéme siécle a la recherche du vrai. Qu’il n’ait pas toujours dit la vérité, qu'il ait pillé Carpani et la Revue d’Edimbourg, qu’'importe? Il conseillait de recourir aux sources, aux mémoires, aux écrits de l’époque, et non aux ouvrages de seconde main : « Les manuscrits renferment la véritable physionomie des siécles, et a lire les originaux, on gagne des idées et du temps. » Il assurait méme — le croira

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qui voudra — qu’en courant l'Europe de Naples a Moscou, il avait tous les historiens originaux dans sa caléche.

Son influence a été grande sur certains esprits. Mérimée a dit que les idées de Beyle avaient déteint sur les siennes. Malgré Beyle, il étudie le grec, et vainement son ami lui remontrait qu’une fois sur le champ de bataille, il faut tirer, et non polir son fusil. Mais, comme Beyle, Mérimée ne gotte que les anecdotes dans histoire, et il préfére celles qui peignent les mceurs d’une époque. Comme Beyle, il regrette Veffacement des caracteéres : il représente volontiers les ames énergiques, sauvages, un peu primitives, et il affectionne les personnages que de fortes passions entrainent au crime. Comme Beyle, il ne voulait pas étre dupe, ni laisser percer l’émotion. Comme Beyle, il a quelque chose d’ironique et de narquois : Beyle et Mérimée, écrivait Balzac, c’est le feu dans le caillou. Toutefois, si Mérimée a connu Stendhal de bonne heure, de bonne heure Mérimée était un maitre, et Beyle enviait son style sobre et ferme. '

Taine a, pour parler comme lui, ramassé des idées de Stendhal qui trainaient par terre, et il leur a fait un sort. Mais il a eu la loyauté de reconnaitre sa dette. I] vante les « admirables divinations » de Stendhal; il assure que Stendhal a « importé dans l’histoire du coeur des procédés scientifiques » , a marqué les causes fondamentales, » nationalités, climats, tempéraments, a « traité des sentiments en naturaliste et en physicien ». Stendhal est un de ceux qui lui ont appris a « lire par dela le blanc et le noir des pages », a « voir sous la vieille impression, sous le griffonnage d’un texte, le sentiment précis, le mouvement d’idées, |’état d’esprit dans lequel on l’écrivait » . Il n’eat peut-étre pas composé sa Philosophie de Part sil n’avait lu Histoire de la peinture en Italie. C’est sous Vinfluence de Stendhal qu’il explique et juge les tragédies de Racine. C’est de Stendhal qu'il tient cette idée que la France du dix-huitiéme siécle n’est qu'un salon, et que les gens d’alors ne sont que des gens de salon, des gens dont le erand talent est de savoir vivre, mondains, braves par amour-propre, incapables de cette résistance personnelle dont le journal de L’Estoile

fournit tant d’exemples. C’est 4 Stendhal qu’il a pris cette pensée, qu'il y a du condottiere dans Napoléon, et, avant Taine, Beyle avait dit qu’on ne trouve d’analogue au caractére de Napoléon que parmi les condottieri et les petits princes de lan 1400 en Italie, les Sforza, les Piccinino, les Castruccio Castracani. Le touriste dont Stendhal publie les mémoires n’est-il pas l’ancétre de Frédéric-Thomas Graindorge? Enfin, dans son esquisse de la volonté, Taine tire des ouvrages de Stendhal et notamment de la Chartreuse de Parme un grand nombre de ses preuves (1).

Voila ce qui sauvera de l’oubli le nom de Stendhal : l’influence qu'il eut sur. Taine et quelques autres qui « sont fiers d’étre ses éléves (2) ». Mais il n’a pas, quoi qu’on ait dit, créé le roman d’analyse. La France avait eu la Princesse de Cléves, Manon Lescaut, Marianne, Gil-Blas, les Liaisons dangereuses, René, Valérie, Adolphe, avant le Rouge et noir et la Chartreuse de Parme. Ona proclamé ces deux romans les deux chefs-d’ceuvre de ’école moderne. Mieux vaut dire simplement qu ils n’ont rien de banal, et, comme s’exprimait un contemporain, que les connaisseurs les mettent a part, les distinguent du fatras de la littérature feuilletonesque (3). Mais Rouge et noir est un mélange de réel et d’impossible, et la Chartreuse, l’ample chronique d’une Italie fictive. Le meilleur roman de Beyle, et le plus intéressant, c’est sa vie.

Ce fut un amateur et un fantaisiste plutét qu’un artiste, un original plutét qu’un écrivain original, un écriveur plutét qu’un écrivain. I] n’avait pas appris de La Bruyére que c’est un métier de faire un livre, et qu il faut plus que de esprit pour etre auteur. Mérimée disait avec raison qu'il donne aux lecteurs un travail pénible, le travail de arrangement des idées qu'il aurait da prendre a sa charge. Il manque trop souvent de mesure et de justesse. Mais on en youdrait aux historiens de la littérature francaise qui ne citeraient pas son nom. Il a

(L) Gf. sur ce sujet Droz, Taine et Stendhal (Revue des cours et conferences, 20 février 1896).

(2) Mot de Taine (la Vie littéraire, n° 2, % novembre 1875).

(3) Old Neex (Forevgs), ‘National, 1° avril 1842.

et il aura toujours ses dévots. Ils goatent en lui |’ « égotisme » , Voriginalité qu'il porte en toutes choses, ses airs cavaliers, ce que sa maniére a d’ironique et de hardi, de libre et d’impertinent — fret und frech, a dit Goethe, — ce qu'il a de sentimental et de sensuel, ses contradictions et ses contrastes. Ils. préférent, selon l’expression de Balzac, la littérature des idées a la littérature des images, et ils mettent un mot fin, un apercu profond, une ,pensée neuve au-dessus d’une belle tirade et de ce qu’on nomme une belle page. Tout en reconnaissant que Stendhal écrit mal, ils lui trouvent un véritable talent parce qu il les intéresse, les frappe, les excite, et un véritable style parce qu'il expose naturellement, sans soin, mais sans effort, d’une fagon rapide et comme discréte, des sensations vives, des émotions sincéres, des observations piquantes. Ils verraient presque des défauts dans ses qualités, et ils excusent ses négligences et ses faiblesses parce quila taché, parfois avec succes, de « faire ressemblant ».

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