CHAPITRE PREMIER
-prétentieux; les plaisanteries et le regard railleur de Henri
Gagnon l'accoutumérent peu a peuan’employer que des expressions simples et précises. Peut-étre prit-il de son aieul qui par- © lait sans cesse de la connaissance du coeur humain, l'amour de la psychologic. Beyle ne lui reprochait que de la faiblesse : le « grand-papa » avait les mceurs du Régent; c’était un Fontenelle, plus spirituel que courageux et absolument dépourvu de patriotisme; il riait en racontant que lirruption des Impériaux en Provence avait arraché des larmes a son pére le chirurgien Gagnon.
L’oncle Romain Gagnon, ayocat sans causes, était léger, frivole, peu instruit, et il ne lisait que des romans. Aussi ne putil étre sous Louis XVIII conseiller ala cour de Grenoble. Mais il avait une jolie figure, des yeux admirables, des facons charmantes, il sentait l’ambre, et, au lieu du modeste frac des gens de loi, il portait un habit de la derniere élégance; il était aimable, gai, brillant, disait des riens avce grace et brodait des histoires a merveille. S’1l déplaisait aux hommes, les femmes le trouyaient a leur gré. I] fut ’'amant des plus bellesdames de Grenoble, qui lui faisaient des cadeaux selon l’usage du pays, etle bruit courait qu’avec l’argent de ses maitresses riches il entretenait ses maitresses pauvres. Lorsque son neyveu partit pour Paris, Romain Gagnon lui donna ce conseil : « Quand une femme te quittera, déclare ton amour a une autre dans lcs vingt-quatre heures, fit-ce une soubrette. »
Une sceur du docteur Gagnon, Elisabeth, ct une de ses filles, Séraphie, habitaient avec lu.
La tante Séraphie avait toute laigreur d’une dévote qui n'a puse marier. Elle était assez jolie, et Beyle soupconne que son pere faisait amour avec elle. Quoi quwil en soit, elle fut le
‘mauvais génie du jeune Henri, quila nomme un diable femelle. Elle le détestait; elle disait qwil avait le caractére atroce; elle le rappelait lorsqu’elle Ventendait rire dans la cuisine avec la bonne servante Marion et le valet de chambre Lambert. Un jour quil avait dessiné sur le mur une caricature de Zénaide, Séraphie, interrompant sa partie de boston, se précipita sur lui pour le battre, et il n’eut que le temps de saisir une chaise
de paille qu'il mit entre sa tante et lui. Lorsqu’il pleura la mort du pauvre Lambert, qui sétait laissé choir du haut d’un murier, elle le réprimanda si durement qu il s’enfuit a la cuisine en répétant a demi-voix : « Infame, infame !» Elle ne vivait que de scenes, et le docteur Gagnon n‘osait lui résister parce quwil aimait la paix par-dessus tout. Quand elle mourut, Henri ne put s’empécher de se jeter a genoux pour remercier Dieu.
Elisabeth Gagnon, maigre, tres élancée, proprement vetue, joignait une rare élévalion d’esprit & sa beauté italienne. Elle n’admirait rien tant que le C7d. Beyle prétend qu'il doit a cette erand’tante Elisabeth son espagnolisme, ses sentiments d’hon- ‘neur, ce que son ame avait de délicat et de généreux, ce que son caractére avait d’aventureux et de romanesque. S’il arriva souvent aStendhal de « tendre ses filets trop haut», ce fut sous l'influence toujours persistante d’Elisabeth Gagnon.
En somme, il tient plus des Gagnon que des Beyle. Luiméme se regardait comme Gagnon, et il ne pensait aux Beyle qu’avec répugnance. Les Gagnon lui ont transmis l’amour de I'Italic : le docteur savait litalien, et Henriette Gagnon lisait Dante. S’iln’avait pasla beauté de l’oncle Romain, il fut comme lui un dandy et tenta d’étre comme lui un don Juan. Ainsi que son grand-pére maternel, il eut le dédain de l’épargne et l'inattention aux dépenses; parler d’argent était une bassesse aux yeux du vieux médecin.
Les Gagnon et les Beyle se piquaient d’appartenir a la haute bourgeoisie. Stendhal ne dit-il pas que sa famille se croyait «sur le bord de lanoblesse» , qu’elle avait la manie nobiliaire et que son pere s imaginaitétre un noble ruiné, un gentilhomme déchu? Ses parents ne traitaient-ils pas avec mépris, et comme si elle leur faisait tort dans l’opinion, une cousine pauyre que le petit Tourte, un affreux bossu, commis expéditionnaire a l’administration du département, voulait épouser? Ne parlaient-ils pas dédaigneusement des Bigillion de Saint-Ismier, qui n’étaient a leurs yeux que des bourgeois de campagne, des bourgeoispaysans? Ils avaient des relations dans le beau monde de Grenoble, avec le baron des Adrets, chez qui le vieux docteur