CHAPITRE PREMIER
‘dinait une fois par mois méme aprés la mort d’Henriette Gaenon; avec Mme de Valserre, fille de la baronne des Adrets, avec Mme de Montmort, cette femme boiteuse, riche, spirituelle, que lauteur des Liatsons dangereuses a peinte dansla marquise de Merteuil. Henri Beyle a dés son bas age fréquente des aristocrates. Il se rappelait plus tard que lorsqu’1l commengait a lire, il yoyait au foyer paternel des grands seigneurs aimables, gais, charmants, qui ne prenaientrien au tragique. Ses premiers amis furent des enfants de la noblesse qu’il rencontrait dans les salons ou a la promenade, Saint-Ferréol, Raymond de Bérenger, Félix de Sinard, les deux Monval, Gabriel du Bouchage (1). Il ne devait pas aller, selon l’expression de sa famille, avec les enfants du commun. Ce fut un des griefs de Beyle contre son pére. Chérubin, disait-il, avait fait de lui une poule mouillée. Pourquoi ne savait-il ni monter a cheyal, ni nager, ‘ni tirer des armes? « Qui le croirait? s’écriait-il, je n’ai jamais couru avec des polissons de mon age, je n’ai jamais joué aux billes, et j’enviais le neveu de notre cordonniére! » C’est de cette molle et aristocratique éducation ou, comme il dit, de ces habitudes d’enfant noble qu il tient son orgueil et son mépris du peuple. Un soir, a la nuit tombante, il s’échappa de la maison et se glissa dans léglise ou la société des Jacobins avait ses séances : tous ces clubistes lui parurent horriblement vulgaires, et il les hait dorénavant parce quils sont mal vétus et qu'ils ont mauvais ton. En 1796, quand il entre a l’Kcole centrale, il traite ses camarades avec hauteur et leurtrouve des facons ignobles.
Il passa son enfance chezson grand-pere Gagnon, a cent pas du logis de Chérubin Beyle, au second étage d’une maison située -au coin de la place Grenette et de la Grande-Rue. L’appartement était un des plus beaux et des plus gais de Grenoble, et il avait une jolie terrasse, garnie de fleurs et d’arbustes, qui donnait sur le jardin de la ville.
Ge fut d’une fenétre de cette maison que Beyle vit le 7 juin 1788 la journée des Tuiles, et il se rappelait une vieille femme
(1) Voir a l’appendice quelques détails sur ces premiers amis de Beyle.
qui criait de toutes ses forces : «Je me réyorte », en brandissant ses souliers, et un ouvrier charpentier couvert de sang et se trainant entre deux hommes qui le soutenaient.
Il se souvenait aussi des funérailles du maréchal de Vaux, de ses promenades aux Granges, de son séjour a Claix et aux Echelles.
A Venterrement du maréchal de Vaux, le son étouffé des tambours voilés de noir, le défilé des soldats qui marchaient larme renversée, la décharge soudaine de leurs fusils l’avaient profondément ému. Mais le peuple raillait l’avarice de la fille dudéfunt : les tambours devaient selon l’usage receyoir assez de drap pour se faire une culotte, et ils avaient juste de quoi couvrir leur caisse.
Beyle n'a jamais parlé qu’avec amertume des promenades qu'il a faites aux Granges avec son pére et la tante Séraphie dans les soirs d’élé, par des chemins environnés d'une eau croupissante. Les deux amants ayaient la précaution de marcher a quarante pas derriére lui dés qu’ils avaient franchi la porte de Bonne, et l’enfant regardait en soupirant les montagnes de Voreppe dont une douce couleur orangée dessinait les arétes.
Mais il prenait sa revanche soit les jeudis, jours de congé, soit durant la saison des foins, dans le domaine que son pére possédait a Claix, a deux lieues de Grenoble. I] raconte quila fait mille fois peut-étre le chemin de Grenoble a Claix, par une route «la plus impatientante du monde», bordée de tilleuls et d’ormeaux a l’aspect misérable. Au mois d’octobre 1824, a l'époque des vendanges, lorsque le bien paternel avait passé dans d’autres mains, il vint réder autour des vignes de Claix, finit, non sans embarras, par acheter quelques grappes au métayer, et ce lui fut, disait-il A Colomb, une sensation délicieuse de manger ce raisin sur les licux mémes ou il l’avait™ savouré jadis.
Un voyage aux Echelles en 1790 ou en L791 fut sans doute Pévénement le plus heureux de son enfance. L’oncle Romain Gagnon régnait en ce village savoyard ov ilavait trouvé femme, et sa maison étaitle « quartier général de la gaieté » . Beyle crut etre transporté dans le ciel. Le bruit du Guiers qui coulait a