‹ Stendhal-Beyle;Chapitre 7 sur 74 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

deux cents pas devant ses fenétres lui devint sacré; plus de rudiment, plus de Séraphie et de pére grondeur, mais un oncle toujours galant et aimable, une tante belle et parfaitement bonne qu'il dévorait des yeux, des dames jolies et rieuses, de joyeux jouvenceaux parmi lesquels le capitaine d’artillerie Corbeau de Saint-Albin. On faisait des excursions dans les foréts de hétres et les montagnes. On allait a la grotte des Echelles, et en 1835 Beyle croit entendre encore les gouttes qui du haut des rochers tombaient sur la route. On buvait du ratafia pour se réconforter, et, a défaut de verres, on se servait du couvercle des tabatieéres.

Chérubin Beyle avait confié son filsaun M. Joubert, homme grand, maigre, pale, qui s’appuyait sur un baton d’épine noire. Joubert enseigna mura, la mure, au jeune Henri. Il mourut et fut remplacé par un ecclésiastique, l’abbé Raillane.

Ge Raillane, petit, gréle, trés pince, avait loeil faux, le nez courtet anguleux, le teint vert, la figure inflexible et l’ame séche. Il a été pour Beyle un tyran. L’enfant était vif, turbulent, étourdi ; il fut soumis 4 une étroite surveillance ; il fut grondé sans cesse. Le grand-pere Gagnon et latante Elisabeth n’osaient intervenir en sa faveur ou nc le défendaient de temps en temps que par des mots piquants. Raillane, Séraphie, Chérubin Beyle s'unirent pour réprimer l'ardeur précoce de Henri ct le plier aux régles de la société. Au milieu de cette famille sévere et morose qui blamait tout, il devint sombre et sournois. Il prit Vhabitude de ruser et de mentir. De la cette défiance qu’il eut toujours et cette crainte d’étre trompé qui le fit comparer a un cheval ombrageux. De la cette haine quwil manifesta plus tard contre les prétres et les jésuites.

Les Beyle etles Gagnon étaient pieux. Le grand-pere Gagnon, d’abord voltairien, inclina vers la déyotion aprés la mort de sa fille Henriette, qu'il espérait retrouver dans l’autre monde. La tante Séraphie passait pour une bigote enragée. Chérubin Beyle

se jeta dans les pratiques religieuses lorsqwil eut perdu sa

femme, etil maudissait Rousseau qu’iltraitait @impie. Presque

tous les siens étaient entrés dans la vie monastique. Il avait un

oncle au couvent de Saint-Francois, une tante au couvent de Sainte-Marie, une sceur a Sainte-Claire, une autre a Vif, deux autres a Sainte-Cécile (1).

Henri fut done enfant de cheeur. Il seryit la messe de l’abbé Raillane au couvent de la Propagation, et il s’acquittait tres bien de son emploi avec un air décent et sérieux. Durant la Terreur ila méme servi la messe que le curé Dumolard disait le dimanche a onze heures dans le salon du docteur Gagnon, en présence de cinquante a soixante dévotes. II fit sa premiere communion a Claix, entre les mains de ce Dumolard qu il croyait alors rempli de simplesse et qui lui parut en 1815 un profond jésuite. Mais peu a peu il méprisait, détestait cette religion que ses parents inyoquaient pour le tracasser et le tourmenter. Les facons decertains ecclésiastiques le dégoutaient. Si Raillane était trés propre et soigné dans sa mise, les prétres et les moines qui venaient ala maison faisaient claquer la langue contre le palais et coupaient salement leur pain; l'un d’eux avait les yeux hors de la téte en mangeant du petit salé. Des propos du grand-pére donnaient a réfléchir. Raillane enseignait le systeme céleste de Plolémée, et le docteur Gagnon répétait en riant ce mot de Vabbé : « Le systeme de Ptolémée explique tout, et lEglise: l'approuve. » Parfois le vieux médecin s’épouvantait de Vigno-. rance de ses hotes, et il s’écriait ; « Méme Pabbé Fleury, leur historien, ilsVignorent! »

La Révolution éclata. Elle arracha Beyle au despotisme de Raillane et aux homélies paternelles. Les Gagnon et les Beyle étaient royalistes, et ils le furent toujours avec passion. « Cette. famille, disait le comte d’Agoult en 1815, est pleine de sentiments d’honneur et s'est conservée en toutes nos crises dans les sentiers de la délicatesse. » Romain Gagnon ayait émigré a, Turin. Le docteur Gagnon pronongait le nom de Voltaire ayec un sourire mélé de respect et d’affection; il méprisait la du. Barry, au scandale de son petit-fils, tres surpris que son aieul ne dit pas madame, il réprouyait l'immoralité de Louis XV; il tenait Louis XVI pour incapable ; mais il avait la réputation -

(1) Maicnizn, La famille de Beyle-Stendhal, notes généalogigues, 9-11,

An

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