‹ Stendhal-Beyle;Chapitre 8 sur 74 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

d’un feuillantin et d’un ami de Barnave. Chérubin Beyle connaissait intimement Aubert-Dubayet, le membre de la Législative et le défenseur de Mayence ; mais on le savait dévot, et il n’avait pas caché sa douleur a la nouvelle de lexécution de Louis XVI. ,

En avril 1793, deux représentants du peuple, Amar et Merlino, arrivaient a Grenoble, et apres y avoir trouvé, comme ils disaient, la morgue parlementaire et des esprits irrités de fa mort du roi, ils prenaient des mesures de sareté générale. Ils dressaient deux listes : la premiere, composée de personnes notoirement suspectes d'incivisme qui furent mises en état d’arrestation; la seconde, composee de personnes simplement suspectes, qui furent désarmées, surveillées et soumises a Vappel de la municipalité. L’instituteur Raillane et /homme de loi Chérubin Beyle étaient inscrits sur la premiere liste, sur celle des « notoirement suspects » , qui deyaient etre séquestrés dans la maison des religicuses de Sainte-Marie d’en Haut ou toute autre maison d’arrét ou de justice. Raillane et Chérubin Beyle surent se soustraire aux recherches. Mais un arrété du 6 juillet menaga les suspects qui ne se rendraient pas dans les maisons d’arrét de la confiscation de leurs bicus. Chérubin reparut et obtint méme un sursis, puis, sur un nouvel arrét¢ du 8 aout, se constitua prisonnier a Sainte-Marie d’en Haut. Plus tard, il accusait le conventionnel Amar, ancien ayocat au parlement de Grenoble, de s'étre souvenu dune vieille rivalité. « Mais, lui dit naivement le petit Henri, Amar t’a mis sur la liste parce que tu n’aimais pas la République, et il est certain que tu ne l'aimes pas (L)!» ;

.M. Durand fut le successeur de Raillane. C’était un bon homme, gros et rond, poli, propre. Il fit expliquer deux fois par jour a son éléve Virgile, Ovide, Gornelius Nepos, en hiver dans la chambre du erand-pére, en été dans un salon pres de

(1) Ausanp, Actes du comité, 1V, 7%, Archives nat. AFII, 182; Gras, Bulletin de la Soc. de stat. de UIsére, 1851, I, 91. Le docteur Gagnon n’était pas,

quoi qu’en dise Beyle, sur la liste des «simplement suspects» Raillane dirigea

par la suite un pensionnat de jeunes gens \ la Tronche. (A. DE Bovey, Stendhal,

sa vie ef son ewvre, 14.)

la terrasse. Le docteur Gagnon assistait aux lecons, et lorsque Durand était parti, il répondait avec jolie aux incessantes questions de son petit-fils. Henri lui joua pourtant un mauyais tour. Un abbé défroqué, du nom de Gardon, avait formé les enfants de Grenoble en un bataillon qu'il appelait le bataillon de I’Espérance. Henri voulut étre de ce bataillon qu'il yoyait défiler sous ses croisées sur la place Grenette. II écrivit a son grandpere unc lettre signée Gardon pour l’inviter a envoyer Henri au temple décadaire od les enfants s’exercaient. Le faux fut découvert, et de trois jours Henri ne dina pas a table.

Cependant son esprit se formait et son tempérament s éyeillait. Quelques livres lui tombérent dans les mains, soit a Claix, soit a Grenoble : Don Quichotte, qui le fit mourir de rire; lArtoste de Tressan, la Jérusalem delivrée, Moliere, Destouches, les Mémoires d'un homme de qualité, le Shakespeare de Letourneur. Avec un louis d’or de vingt-quatre franes qui composait tout son avoir, il acheta les ceuvres de Florian et, en cachette, de concert avec son cousin Colomb, dévora, non sans frémissement, Estelle, Galatée, Gonzalve et Numa.

Il lut des ouvrages plus dangereux. Deja, en lisant | Arioste, il s’était épris de Bradamante, qu'il se représentait sous les traits d’une grosse fille aux appas de la plus éclatante blancheur. Ce fut bien pis lorsquil eut feuilleté certains chapitres de Buffon et découyert parmi de mauyais romans que l’oncle Romain avait laissés dans un coin de sa chambre Félicia, ou Mes fredaines. Il avoue que Feélicia le plongea dans un torrent de volupteé.

Heureusement, Rousseau le rendit sentimental. Il lut la Nouvelle Héloise, etil la relut; en 1803, il la savoure aux environs de Claix, dans une chaumiére déserte; en 1804, il assure quil la sait par cceur. Saint-Preux, milord Edouard, Julie le transportérent d’enthousiasme. II voulut trouver une Julic dans la femme qu il aimerait; il erut que toutes les femmes avaient lame de Julie; il pensa quelles lui donneraient les célestes joies que Julie donne a Saint-Preux dans le bosquet de Clarens. Rousseau, dit-il, « eut alors la préférence, et il fit sur

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