Correspondance, t. II, p
Irredenta, du mQins l'heure paraissait propice aux mouvements populaires ; les insurrections des Romagnes et de la Pologne en étaient la preuve. Or, il entrait dans le système politique de M. de Metternich de prévenir toute occasion de troubles, si minime qu'elle fût, et cette occasion, Beyle pouvait la fournir. Les libéraux de tous les pays, en particulier les patriotes d'Italie, avaient alors les yeux tournés vers la France et la présence d'un de nos consuls, actif, intelligent, parlant presque tous les dialectes italiens, à deux pas de ces provinces illyriennes qui avaient été rattachées à notre pays sous Napoléon et au milieu desquelles notre administration avait laissé les meilleurs souvenirs, pouvait devenir dangereuse pour la puissance autrichienne. Aussi le ministre, qui s'était fait en Europe le champion et le défenseur de l'ancien régime, n'hésita pas ; l'exéquatur fut refusé.
L'impression de Beyle à cette nouvelle fut qu'il était abandonné par les personnes qui l'avaient fait envoyer à Trieste. « La première idée de ma misanthropie, dit-il, a été de n'écrire à personne. » Il se ravisa promptement et écrivit à ses amis de Paris, à M""^ de Tracy en particulier, en deman-
dant un consulat dans un pays du Midi, Espagne ou Italie, « la chaleur, dit il, étant pour lui un élément de santé et de bonne humeur ». Palerme lui aurait plus particulièrement agréé. Il n'obtint pas ce poste, mais il ne quitta pour cela, ni le Midi, ni sa chère Italie, et, dans les premiers jours de mars 1831, il fut nommé à Civilà-Vecchia.
L'Italie en 1831. — Influence des idées françaises et de la révolution de 1830. — Soulèvements en Piémont, à Naples, à Rome et dans les Romagnes. — Gapitiilation d'Ancône.
Pour rejoindre son poste, Stendhal dut traverser toute l'Italie du nord. Sur son passage, il lui fut permis d'observer quel était l'état des choses et des esprits, et il écrivit à ce sujet de Florence quatre longues dépêches que nous avons retrouvées.
C'est le tableau de l'Italie en 1831, au lendemain de la révolte des Romagnes, qu'elles nous présentent. Elles nous donnent sur la situation à cette date l'opinion, précieuse à connaître, d'un homme qui avait pu, dès 1815, voir le mouvement se préparer et ensuivre, pour ainsi dire jour par jour, les progrès cachés, mais incessants :
« Je ne sais, y disait Stendhal, si les usages du ministère permettent à un simple agent commercial de présenter autre chose dans sa correspondance que les faits politiques qui ont lieu dans
son arrondissement. La gravité des circonstances semble m'indiquer qu'il est de mon devoir de communiquer, non pas des faits, je n'ai été témoin d'aucun fait important, mais les dispositions de l'esprit public qui peuvent conduire à des faits. »
C'est donc vraiment le Stendhal nouveau, le Stendhaldiplomate que nous allons voira l'œuvre. Mais pour l'apprécier et le comprendre, il nous faut rappeler brièvement les faits auxquels il fait allusion à chaque instant et les événements qui amenèrent le curieux état d'esprit dont il va nous rendre compte.
La révolution de 1830 fut le signal en Europe d'un réveil, sinon de l'esprit révolutionnaire, du moins de l'esprit d'indépendance. Au principe de la légitimité que Talleyrand avait cherché, dans l'intérêt même de la France, à faire triompher au congrès de Vienne et sur lequel la Sainte-Alliance s'était fondée, les peuples opposèrent le principe des nationalités.
A cette époque, tout ce qui professait en Europe les idées libérales avait les yeux tournés vers la France ^ Outre que, pour beaucoup de pays, la
L Les proscrits qiii habitaient Paris parlementaient avec
Belgique et l'Italie en particulier, la conquête républicaine avait été un bienfait, on se souvenait que c'était la France qui, la première des nations, avait cherché à faire passer dans les faits les théories politiques des philosophes du xviii^ siècle, et on lui savait gré d'avoir à tout jamais rendu impossible un retour au vieux régime théocratique et féodal. Ces idées, momentanément effacées dans le trouble où les ambitions napoléoniennes avaient jeté l'Europe, reprirent le dessus dès que l'horizon
Lafayette et les autres hommes qm. alors, étaient ou se croyaient puissants ; chefs français ou italiens se communiquaient réciproquement leurs projets, s encouraçreaient aux entreprises de liberté. Il n'y avait pas de plan bien arrêté ; les uns voulaient placer à la tète du mouvement italien les fils de Beauharnais. les autres songeaient à mettre en a^ant quelque prince italien : chacun avait son projet. Les conspirateurs des Etats-Romains étaient, pour la plupart, voltairiens ou indifTérents en matière de religion, sensualistes en philosophie, presque tous constitutionnels en politique, les uns suivant les idées de la France, les autres suivant celles de lEspagne : unitaires ou fédérahstes. bien peu avaient une formule politique déterminée, une véritable et grande pensée nationale ; la plupart pensaient à détruire ; quant à reconstruire on y penserait plus tard : ce qui était urgent, c était que les prêtres et les sanfédistes fussent châtiés et dépossédés de leur odieux gouvernement. (Farini. lo Stato Romano, t. I, p. 27 et 28 ; cité par J. Amigues. L'Etat Romain depuis 1815 jusqu'à nos jours. Paris, Dentu, 1862, 1 vol. in-8«. p. 22.)
politique fut devenu plus calme, dès que la France, rentrée par les traités de 1815 dans ses limites d'avant 1789, cessa de sembler une menace pour le repos et l'indépendance des autres peuples. Aussi, à peine la nouvelle du renversement des Bourbons fut-elle connue, que le contre-coup de cet événement se manifesta dans le reste de l'Europe par trois insurrections dont les résultats furent bien différents : en Belgique, en Pologne et enfin en Italie.
Dans ce dernier pays, qui doit seul nous occuper, les doctrines libérales, d'où sortit la révolte des Romagnes, poursuivaient leur chemin presque depuis 1815. Les souvenirs de l'antiquité classique et du moyen âge, ravivés par une jeune école d'historiens et de poètes, la diffusion des sociétés secrètes quise multipliaient, malgré la vigilance de lapolice autrichienne, tout contribuait à les répandre. Que l'on joigne à cela les haines soulevées par les cruautés d'un duc de Modène ou d'un roi de Naples, le mépris excité par le délabrement et le laisseraller du gouvernement pontifical, enfin l'animosité héréditaire contre les Tedeschi, à peine balancée par la bonne administration des archiducs autrichiens à Florence, et l'on comprendra quels pro-
grès elles avaient dû faire dans leur propagation souterraine. C'était à leur influence qu'on pouvait attribuer en partie les soulèvements de Naples et du Piémont en 1821. et, malgré la répression dont ils furent l'objet, elles n'en continuèrent pas moins à accomplir sourdement leur œuvre parmi les populations de la péninsule.
A.ussi, dès que les événements de juillet 1830 furent connus, des corps de réfugiés piémontais s'organisèrent-ils en France, dans les départements voisins des Alpes. Mais le gouvernement sarde veillait. Il désarma les populations, mit son armée sur pied de guerre, et. tandis qu'une surveillance rigoureuse de la frontière empêchait les conjurés réunis en France de pénétrer en Italie, l'arrestation à Turin du sous-lieutenant Ribotti, de l'avocat Brofferio et de quelques autres meneurs prévenait tout développement de l'insurrection.
A Xaples, il suffit de quelques promesses du nouveau roi Ferdinand II pour arrêter toute velléité de révolte. Mais à Rome la situation était plus tendue. Le pape Pie Vllt était mort le 30 novembre 1830. L'interrègne nécessité par le conclave devait favoriser une conjuration. Elle eut lieu en effet. Le soir du 10 décembre, « environ quatre cent cons-
pirateurs devaient se réunir dans les cours du Vatican, s'emparer des caisses publiques et de sept à huit cents^ fusils de l'arsenal, et mettre en liberté les prisonniers d'Etat. La ville devait s'insurger. Un des conspirateurs, d'intelligence avec la police, réussit à ajourner l'explosion du complot au 1 1 décembre. La police a arrêté vingt individus immédiatement, parmi lesquels plusieurs artistes, étrangers et officiers de l'armée pontificale. Louis Bonaparte, fils aîné du comte de Saint-Leu, âgé de vingt quatre ans, se trouve impliqué dans la conspiration* ». Le conclave comprit les périls d'une trop longue attente et, le 2 février 1831, il élut pape le cardinal Capellari, qui prit le nom de Grégoire XVL
Sur trois points de l'Italie, en Piémont, à Naples et à Rome, l'insurrection avait donc été prévenue ou arrêtée à son début. Il n'en fut pas de même dans l'Italie centrale, à Modène et à Bologne.
On en était arrivé là, à ce «degré de mauvais gouvernement que les peuples, grands ou petits, éclairés ou ignorants, ne supportent plus » ^ A
1. Dépêche du marcjiiis de Crosa du 14 décembre 1830, citée par Petruccelli délia Gattina. Hist. dipl. des conclaves, t. IV, p. 399.