‹ Stendhal diplomateChapitre 19 sur 59 · Guizot, Mémoires, t. II, p · texte numérisé non relu

Guizot, Mémoires, t. II, p

Modène, le prince régnant était François IV, celuilà même qui, d'après l'opinion générale, aurait servi de modèle au Ranuce-Ernest de la Chartreuse de Parme. Aussi ambitieux que fourbe, hanté peut-être par le souvenir de César Borgia, qui avait été, lui aussi, souverain des Romagnes, et, rêvant comme lui de faire de son petit État le centre d'une Italie confédérée sur laquelle il exercerait l'autorité suprême, il avait eu l'idée de faire servir les libéraux à ses menées politiques et s'était lié avec leur chef, Ciro Menotti. Mais le cabinet de Vienne eut connaissance de ces projets. Il en fit des reproches à François IV. Alors ce prince, qui avait d'abord signé avec Menotti un bizarre contrat bilatéral par lequel ils se promettaient réciproquement la vie sauve, prit peur et le fil arrêter avec plusieurs de ses compagnons, le 3 février 1831. Menotti ne s'était rendu qu'après un combat sanglant de cinq heures, dans lequel il fut blessée Le

1. ]\ous nous sommes surtout servi, pour ce récit, des ouvrages suivants : R. Rey. Histoire de la renaissance politique de l'Italie. Paris, Michel Lcvy. 'l8G4, 1 vol. in-12. p 101 et suiv. — F. Henneguy, Histoire contemporaine de l'Italie. Paris, F. Alcan. in-18. — Élie Sorin. Histoire contemporaine de l'Italie. Paris, F. Alcan, 1888, in-12. — Die-

lendemain, Bologne se soulevait en apprenant cette nouvelle, et Modène lui répondait, le 5, en forçant François IV à s'enfuir à Mantoue, tandis qu'un gouvernement provisoire proclamait sa déchéance. Aussitôt les événements se précipitent. Le gouvernement provisoire de Bologne déclara les Légations indépendantes. Ancône se rendit, le 17, à Sercognani, qui ne s'arrêta qu'à Otricoli dans sa marche sur Rome, et, dans moins de quinze jours, les insurgés se trouvèrent maîtres des deux tiers du territoire pontifical.

Ils avaient compté sans l'Autriche. Après avoir rétabli Marie-Louise à Parme dès le 25 février, les troupes autrichiennes marchèrent sur le duché de Modène qu'elles occupèrent malgré la résistance désespérée des patriotes italiens à Novi, sous le capitaine Morandi, et à Modène. Le 20 mars, le général Frimont entrait dans les Légations. Le 21, il était à Bologne, que le gouvernement provisoire avait abandonné pour se réfugier à Ancône, en emmenant avec lui le cardinal-légat Benvenuti. Le

go Soria, Histoire de l'Italie de 1815 à 1850, Mmes, 1861, 3 voL in-8''. — jNicomede Bianchi, Storia documentata délia diplomazia europea in Italia dclU a/tno 181^ air anno 1861. Turin, 1865, 5 voL in-8o.

25. il occupait Rimini, après une héroïque défense des forces italiennes, commandées par le général Zucchi et. le lendemain. Ancône se rendait, sous la promesse d'une amnistie et de réformes. Sercognani avait, de son côté, capitulé à Spolète. La révolte était vaincue.

Mais la capitulation d'Ancône ne fut observée ni par le pape ni par les Autrichiens. Zucchi et les membres du gouvernement, capturés au mépris de la parole donnée, furent envoyés en prison ou en exil, et une réaction violente, dont le malheureux Ciro Menotti et Vicente Borelli, rédacteur et signataire de l'acte de déchéance du duc de Modène, furent les premières, mais non les seules victimes, commença aussitôt. Aussi quand, à la fin de mars 1831, Stendhal partit de Trieste pour aller prendre possession de son poste à Cività-Vecchia, en traversant l'Italie, la trouva-t-il encore profondément agitée.

L'Italie du Nord après l'échec de la révolte des Romagnes. — Venise. — Padoue. — Rovigo. — Ferrare. — Bologne. — L'affaire Armandi.

Ce furent les habitants de la rive gauche du Pô que Beyle vit d'abord. Ils n'avaient pas pris part à la révolte. Dans cette partie de l'Italie, l'indépendance devait venir du Piémont et on a vu que là le mouvement avait été réprimé à ses débuts. Mais l'opinion, bien que gênée dans sa libre manifestation par la domination autrichienne, n'en était pas moins évidemment favorable aux insurgés.

« Tout le vulgaire du parti libéral en Lorabardie, disait Stendhal, croit fermement ce qu'il désire. Partant de la supposition, apparemment erronée, que le gouvernement français a fait des promesses, on s'indigne de l'occupation de Bologne. »

Dans presque tous les endroits où Stendhal devait passer, en effet, il allait trouver cette animosité contre les Français, que les Italiens semblaient

rendre responsables des échecs subis dans leur tentative prématurée d'indépendance. Le fait seul que nous cherchons toujours à faire retomber sur autrui la responsabilité des malheurs que nous attirent nos fautes, suffirait à expliquer cette injuste disposition d'esprit, mais il faut encore, pour en comprendre les causes, se reporter au temps dont nous nous occupons. Il est certain que personne en Europe, à cette date, ne pensait que la monarchie de Juillet resterait pacifique. Les souvenirs de la Révolution étaient présents à tous les cœurs. La France n'allait-elle pas recommencer à travers le monde sa propagande armée? Les gouvernements le craignaient et ils tenaient en suspicion le nouveau régime ; les peuples l'espéraient, et de là, quand ils virent le cabinet français faire des traités de 1815 la base de sa politique, naquirent leurs colères ; colères injustes, car nulle autre ligne de conduite n'était alors possible pour la France.

Dans certaines villes italiennes, cependant, la classe éclairée au moins, façonnée par de vieilles traditions et par l'histoire même de la cité à compteravecles faits, comprit cette nécessité. Il en fut ainsi, par exemple, à Venise.

« On trouve à Venise, ville épicurienne avant

tout, dit Stendhal plus de sang-froid et de sagesse politique que dans le reste de l'Italie supérieure. Ainsi, par exemple, les Vénitiens ne se sont jamais fait illusion sur Rome qu'ils apèlent '^/c) l'Espagne de Vltalie. Les soupes distribuées à la porte des couvents, l'existence de moines mendiants qui font société avec le menu peuple, donnent toujours au clergé le moyen de lancer le bas peuple contre les Français. On n'a jamais douté à Venise de la trahison de certains chefs de la révolte de Bologne. »

Mais pour ne pas imputer à la France l'insuccès des insurgés romagnols. Venise n'en détestait pas moins l'Autriche.

« L'éloignement pour le gouvernement autrichien augmente tous les jours à Venise. Le port-franc qu'ils ont si longtemps et si vivement désiré a été funeste au peu de commerce que font les Vénitiens.

« L'ile de Saint-Georges, à dix minutes de distance de la place de Saint-Marc, était port-franc; on obtenait, par la contrebande, tous les tissus anglais et autres dont on pouvait avoir besoin. Quelques manufactures de verroteries et autres objets qui existaient à Venise ont cessé presque entièrement de travailler, depuis que cette ville

est environnée d'une triple ligne de douaniers. La misère a fait, depuis trois ans, à Venise, des progrès épouvantables. »

Malgré cette misère, Venise se taisait. Mais les autres villes du nord du Pô étaient moins réservées qu'elle :

« Padoue a déjà pour les Autrichiens une haine beaucoup plus énergique que Venise. . .

« Rovigo était exalté en quelque sorte par le petit combat de Rimini : « Que l'on dise encore, s'écriait-on, que les Italiens ne se battent pas ! » Et cependant ils étaient trahis de tous les côtés. On prétendait à Rovigo qu'il y avait eu mille Allemands tués à Rimini; je croirais à peine au cinquième de ce nombre.

« Ferrare était terrifiée et semblait encore plus déserte que de coutume. Tous les bourgeois et les trois quarts des nobles sentent que légalement ils ont encouru lapeine de mort. Le voisinage de Mantoue les fait trembler; ils se voient déjà dans les cachots malsains de cette forteresse. Ils s'attendent à des cruautés étonnantes de la part de S. A. I. et R. Monseigneur le duc de Modène, dont l'exemple peut influer beaucoup sur le gouvernement de Ferrare. Ils ont peur du cardinal Oppizzoni, arche-

vèque de Bologne et légat a îatere dans les quatre légations, autrefois fort modéré et qui semble avoir changé de caractère. »

La surexcitation et la crainte devaient être plus grandes encore dans les pays qui venaient de s'insurger, à Bologne par exemple. Quand Stendhal y arriva, le 6 avril, il y avait à peine quelques jours que la capitulation d'Ancône venait d'être signée. Aussi ne faut-il pas s'étonner de l'exaltation qui s'y manifestait:

« Tous les pays parcourus jusqu'ici, dit Stendhal, semblent empreints de la froideur et du phlegme allemand, si on les compare à Bologne.

« ... On dit que l'original de la prétendue déclaration de garantie donnée par un ministre du roi est entre les mains du comte Mamiani, ministre de l'intérieur, qui n'a pas voulu signer les capitulations du traître Armandi. »

Le traître Armandi remplissait dans le gouvernement provisoire les fonctions de ministre de la guerre, et ce fut lui qui, en déclarant toute résistance impossible, détermina la capitulation. Sur cette trahison d'ArmandiS Beyle donne des détails

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