Borne, Adaptes et Florence. — Ed. de 1826, t. I. p
2. Voir le fameux article de la Revue parisienne sur la Chartreuse de Parme.
dans sa réponse à Balzac qu'il n'a point copié M. de Metternich, définit en ces termes son procédé de travail : « Je prends un personnage de moi bien connu, je lui laisse les habitudes qu'il a contractées d^ns l'art d'aller tous les matins à la chasse du bonheur, ensuite je lui donne plus d'esprit. » Cet aveu justifie bien notre hypothèse.
M. de Saurau était connu de Stendhal depuis plus de vingt ans, depuis le moment où ce dernier écrivit la Chartreuse de Parme. Quant à sa ressemblance avec le comte Mosca, elle est, nous semble-t-il, évidente. Chez le personnage fictif comme chez le personnage réel, c'est la même habileté discrète, agissant sans affectation et presque sans bruit ; ce sont les mêmes procédés de gouvernement, fondés avant tout sur la peur qu'il est nécessaire d'inspirer à des peuples qu'on méprise tout en les craignant. Chez tous deux, enfin, il y a même dépense de grands moyens pour arrivei* en somme à un médiocre résultat. Mosca use à gouverner le petit État de Ranuce-Erncst IV un génie digne de Richelieu, et le comte de Saurau déploie pour empêcher un mouvement d'éclater à Florence une astuce et une énergie qui font songer aux grands tyrans italiens du xvi'' siècle.
Pour se convaincre de la vraisemblance de cette idée, il suffit de relire la Chartreuse de Parme et de comparer le portrait du comte Mosca, tel que l'a tracé Stendhal, avec le récit suivant où, après avoir peint en quelques mots le caractère du grand-duc de Toscane et de ses ministres, Beyle nous montre le comte de Saurau déjouant, par son autorité et son habileté, les projets des libéraux, et maintenant en somme la Toscane calme et tranquille sous l'absolutisme, au milieu delà fermentation révolutionnaire qui agitait l'Italie :
« S. A. R. le grand-duc est un prince sage et rempli de vertus. » On trouve chez ce prince la timidité générale en Toscane. Un Romain, homme d'esprit, disait l'hiver dernier : « Le prince est comme ses sujets, il a peur de se noyer dans un verre d'eau. » Le grand-duc a pris pour modèle Laurent le Magnifique ; il se met volontiers en correspondance avec les hommes distingués : il voulait que M. de Lamartine passât pour son ami lors du séjour de ce dernier à Florence. On suppose que le grand-duc est jaloux de la renommée européenne de Léopold P'. Il a empêché qu'on imprimât son éloge.
« La révolution de Bologne a profondément
irrité les quatre ministres du grand-duc, MM. Fossombroni,Corsini,Cempini etMorni. «Les Français ne veulent donc pas nous laisser mourir en paix », s'est écrié le vieux Fossombroni et il n'en est devenu que plus attentif à décourager et lasser les mauvaises têtes ^.
« On cite ce propos comme de lui. M. le prince Corsini, homme d'une haute intégrité, est moins ennemi de tout ce qui se distingue. Les deux autres ne comptent guère dans les affaires de haute politique. M. Fossombroni a été jaloux, diton, de M. le marquis Ridolfi et l'a forcé à demander sa démission. «Nous sommes vieux, disait le prince Corsini, pourquoi décourager ce jeune homme. »
« A la nouvelle de la révolution de Bologne, MM. Fossombroni et Corsini se sont unis sous la direction de M. le comte Saurau, lequel leur a, diton, persuadé que des libéraux français réunis en Corse feraient un débarquement vers Livourne. Effrayés et irrités, les ministres de S. A. R. ont
1. On rapportait ce mot de Fossombroni au chef d'une division de son ministère qui se plaignait du désordre : « Vous pave-t-on le 16 de chaque mois ? — Oui I — De quoi vous occupez -vous donc ? »
engagé ce prince, qui est fort riche, à organiser une police qui, dit-on, pour la seule ville de Florence coûte 15,000 écus par mois, 2,000 francs par jour.
« On a mis à la tête de la police M. Ciantelii, homme qui pousse l'énergie jusqu'à la férocité. Ses manières rassurent les ministres.
« Comme tout le danger venait de la bonne compagnie, il a fallu choisir des espions dans cette classe: on cite MM. Tijo M... et Giuseppe R.... l'âme damnée de lord Bengherst. On cite d'autres noms pénibles à répéter, des gens estimés jusqu'ici.
« On suppose, mais je ne puis le croire, que, dans ce grand péril, tous les prêtres, à cela excités par M"'" Brignole, se sont faits les instruments plus ou moins dociles de M. Ciantelii.
« C'est avec une force armée décidément corrompue et une garde nationale plus que douteuse que M. de Saurau a empêché la révolution d'éclater.
« Je ne puis donner l'historique de cet événement ; je n'aurais pu obtenir cette confidence qu'en compromettant le caractère que je tiens des bontés du roi.
« Une trahison dirigée par M. M... a arrêté les libéraux au moment où ils allaient proclamer la souveraineté du peuple. On dit vaguement que M. de Saurau voulait pousser les libéraux à faire quelque imprudence afin de donner motif aux Autrichiens d'entrer en Toscane. Le gouvernement du grand-duc ignore tout ce qu'a fait M. de Saurau ; cet habile diplomate est bien loin d'accorder toute confiance à MM. Corsini etFossombroni. lien est de même du souverain qui, dit-on, a peur de M. de Saurau.
« Les deux grandes-duchesses, les uniques confidentes du grand-duc, croient fermement que nous sommes voisins de la fin du monde.
« Le grand duc, dans la journée du péril, disait atout le monde: «Je suis prêt à faiie les plus grands sacrifices » ; il répétait : les plus grands sacrifices *. Plusieurs centaines d'espions l'entouraient dans ses promenades.
1 . D'après d'autres témoignages, le grand-duc aurait été beaucoup plus hostile aux réformes cpie ne le prétend Stendhal. « Ah ! les Toscans veulent la constitution, aurait-il dit ! Je ne la donnerai point. \ous me couperez en morceaux auparavant ! » (Guerrazzi, cité par Ch. de la Varenne, Les Autrichiens et l'Italie. Paris, in-12, 1859.)
« Pendant plus d'une semaine, la révolution a été sur le point d'éclater tous les jours. Toute la noblesse libérale est fâchée que le prince n'ait pas donné une charte, fût-elle la moins libérale possible. Avec le temps, il me semble que tout le monde s'en serait contenté. Aujourd'hui (13 avril), tout le monde est consterné des mouvements de l'armée autrichienne, qui, dit-on, va occuper même Cività- Vecchia, et ainsi environner la Toscane Le parti modéré va perdre de son crédit.
a Ce parti a applaudi au grand-duc, qui n'a pas voulu que la Gazette de Florence réimprimât les lois sévères portées par M. le duc de Modène.
« Au total, jamais, je pense, un prince et un peuple ne furent plus près de s'entendre. Les libéraux ne me semblent ni découragés ni désorganisés. Peut-être ils se rapprochent des Bolonais, mais M. le comte de Saurau les empêchera de s'entendre avec leur souverain. — Je prie Votre Excellence de me pardonner un aussi long oubli de ce que doit être la correspondance d'un agent commercial. »
Les faits qui suivirent prouvèrent la sûreté des
renseignements de Stendhal et la justesse de ses
appréciations. Si la Toscane resta calme, un nou-
veau soulèvement éclata dans les Romagnes en 1832. Il échoua comme celui de l'année précédente et pour les mêmes raisons.
Mais, pour bien apprécier les causes profondes de ces révoltes réitérées, c'est à Rome même qu'il faut aller, c'est le gouvernement papal qu'il nous faut connaître. Aussi bien, d'ailleurs, Stendhal va-til encore nous servir de guide.
Tentatives de réformes à Rome. — Mémorandum du 21 mai 1831. — Difficultés des réformes. — Divisions dans le gouvernement pontifical.
A deux reprises dans ce siècle, après notre révolution de 1830, avant celle de 1848, aux débuts des pontificats de Grégoire XVI et de Pie IX, la papauté a semblé se résigner à composer avec l'esprit moderne. A deux reprises, on a pu croire un moment qu'elle allait faire de la chaire de Saint-Pierre le centre de l'unité italienne et, réalisant ainsi le rêve pour lequel avaient vécu et étaient morts tant d'Italiens du moyen âge, grouper toute la péninsule sous sa double suprématie religieuse et politique. C'est la première de ces tentatives qui a eu la bonne fortune d'avoir pour témoin Henry Beyle, observateur aussi pénétrant et aussi bien placé pour voir et juger les événements qu'il était au courant des affaires italiennes.
Dès le 27 mars 1831, quelques jours à peine après la défaite définitive de l'insurrection roma-
gnoleS notre ambassadeur, M. de Sainte-Aulaire, avait protesté à Rome contre l'intervention des troupes autrichiennes dans les Romagnes. « Homme d'un tact exquis et de manières charmantes, joignant à la modération dans les idées un jugement droit et une grande pénétration, M. de Sainte- Aulaire était par ses qualités personnelles en excellente situation pour plaire et se faire écouter à Rome^ » La France ne se borna pas, du reste, à la protestation isolée de son ambassadeur. La sévérité déployée dans la répression de l'insurrection des Romagnes et, en particulier, la violation de la capitulation d'Ancône avaient ému l'opinion. Notre gouvernement sut en profiter. D'accord avec les autres puissances européennes, il adressa au pape le Mémorandum du 21 mai pour le déterminer « à apporter dans l'administration de ses états des réformes suffisantes, sinon pour répondre à tous les désirs des libéraux italiens, du moins pour leur enlever les plus justes motifs de plainte etleurs meilleurs moyens de crédit-. »
Mais, comme le voyait fort bien Stendhal, ni
1. De Nou\ion, Hist. du règne de Louis-Philippe, t. II, p. 347.