Guizot, Mémoires, t. IL
l'intervention de notre ambassadeur à Rome, ni les projets de réforme qu'on élaborait ne pouvaient aboutir à un résultat. Les patriotes italiens, en rapport avec le parti dit de l'Hôtel de Ville, dont le membre le plus influent était Lafayette et qui aurait volontiers repris à l'extérieur les doctrines de propagande armée de la Révolution, s'étaient habitués à attendre leur liberté d'une intervention française. Ils étaient convaincus que notre pays devait agir selon les inspirations de ce parti extrême dont le général Lamarque apportait à la tribune de la Chambre les revendications passionnées. Déçus dans leurs aspirations, par le triomphe de la politique de non-intervention qui prévalait dans les conseils de Louis-Philipe. ils accusèrent la France de leurs mécomptes et leurs accusations tournèrent contre eux-mêmes. En reprochant au gouvernement français de n'avoir pas tenu des promesses qu'il n'avait pas faites, en lui imputant des malheurs dont il n'était pas responsable, ils rendirent la situation de M. de Sainte-Aulaire à Rome fausse, c'est-à-dire impuissante.
Quant aux projets de réforme, leur échec eut vraiment la cause que les dépèches de Stendhal permettaient de prévoir.
L'Italie n'était point mûre pour la vie politique. Une trop grande distance séparait les classes aisées des classes inférieures. Partout ces dernières étaient le plus ferme soutien des pouvoirs existants. A Rome, le cardinal Bernetti ne crut pouvoir mieux faire que d'armer les pauvres et fanatiques habitants du Transtevere pour les opposer aux libéraux. Quant aux classes supérieures, les réformes accordées ne pouvaient les satisfaire. Subissant l'influence des idées à priori que le xviii^ siècle avait léguées à l'Italie comme à la France, elles rêvaient un idéal de justice et de liberté qui ne s'accordait ni avec le temps ni avec le peuple pour lequel on rêvait cet idéal.
Entre une classe éclairée, avide de réformes et une population ignorante qui les refusait, la situation eût été difficile, même pour un pouvoir fort, uni et sincèrement animé d'intentions libérales. Ce n'était pas le cas du gouvernement pontifical.
« La gravité des circonstances, écrivait Stendhal, autorise peut-être un simple agent commercial à mander à Votre Excellence les nouvelles qui circulent à Florence le 12 avril.
« A Rome, le Sacré-Collège est divisé. Le cardinal Benvenuti insiste pour que Sa Sainteté reconnaisse
et maintienne la capitulation d'Ancônc. Le cardinal Bernetti, pro-secrétaire d'Etat, s'y oppose fortement. Les caisses sont absolument vides. Le gouvernement ne trouve pas d'acquéreurs pour les biens câmérazi.r qu'il met en vente. Les populations qui sont restées fidèles au Saint-Siège insistent pour ne pas payer les impôts que la présence des troupes autrichiennes va rendre nécessaires.
« Le cardinal Bernetti craint que la révolution n'éclale de nouveau. Il suppose, dit-on, qu'en cas de guerre avec la France, les Autrichiens se retireraient sur la ligne du Pô. Le cardinal Bernetti désapprouve les sévérités déployées à Bologne par le cardinal Oppizoni, archevêque et légat a latere dans les quatre légations.
« On prétend que les deux partis sont aux prises dans le duché d'Urbin. Quelques personnes soupçonneuses prétendent que M. le comte de Saurau, envoyé d'Autriche en Toscane, n'est pas étranger à ce mouvement, qui pourrait avoir pour objet de faire entourer entièrement la Toscane par les troupes impériales. »
L'avenir, on le voit, était gros de menaces: l'insurrection, un instant comprimée, persistait sour-
dément. L'inquiétude, l'attente d'événements extraordinaires étaient partout. « Même à Bologne, où la révolution avait eu un caractère plus sensé et moins démocratique, il était manifeste que l'obéissance au gouvernement du Saint-Siège n'était point rétablie. On n'y avait point repris la cocarde pontificale; on y refusait de payer l'impôt pour le compte du gouvernements » Les Autrichiens avaient, il est vrai, repassé la frontière ; mais, devant l'attitude des populations, il était facile de prévoir qu'ils seraient portés à la franchir de nouveau, et cet événement devait amener plus tard l'occupation d'Ancône par les troupes françaises, fait grave, auquel Stendhal fut mêlé, et dont nous aurons à reparler.
1. De Barante, Notice sur le comte de Sainte- Aulaire. Paris, Didot, 1856, in-8o, p. 110.
Exequatur accordé à Stendhal. — Aveuglement de la cour romaine. — Réformes possibles selon Stendhal. — Progrès des idées libérales dans les pro-\"inces.
Quelque troublée que fût la situation politique en Italie, l'énergique répression du mouvement de Bologne par les Autrichiens amena un moment de calme relatif dont Stendhal profita pnur prendre possession de son poste et faire régulariser officiellement sa situation. Il était arrivé à Cività-Vecchia le 17 avril, et il avait pris le 18 la gestion du consulat. De là il alla à Rome pour obtenir l'exequatur, qui lui fut accordé le 26 avril. On avait craint un instant des difficultés du genre de celles qui s'étaient produites à Trieste. à son début dans la carrière diplomatique ^ Il n'en fut rien et. le 30 avril. M. de Sainte-Aulaire put écrire au général Sébastiani, alors ministre des Aflaires étran-