Correspondance, t. II, p
consulat. Parfois il expose dans son style si net le fonctionnement et les travaux du conseil provincial de Cività-Vecchia.
«... Pour ne pas garder un silence absolu, je prends le parti d'adresser au ministère quelques détails sur la dernière session du conseil provincial de la délégation de Cività-Vecchia.
« La session a commencé le 4 janvier dernier; la septième et dernière séance a eu lieu le 20 du même mois.
« En exécution du .l/o/u/)ro/)rzo du 5 juillet 1831, le conseil provincial de Cività-Vecchia se compose de quatre conseillers et est présidé par le délégat ou préfet (actuellement monseigneur Peraldi, natif de Corse). Les villes de Cività-Vecchia, Corneto, La Tolfa et Manziana ont nommé chacune un de ces conseillers.
« Le conseil ainsi composé s'est occupé de cinq choses :
« 1° Il a approuvé le Consuntivo ou Compte des dépenses de 1833. La province a dépensé 8,000 écus romains, ou francs 43,478. On a arrêté le budget de 1835, qui s'élève a 11,000 écus ou francs 59,780.
« Le conseil a admis toutes les dépenses proposées par M. l'ingénieur pour l'entretien des routes
qui sont à la charge de la province. . On a voté les fonds nécessaires pour la continuation de la route de Montalto. La confection de cette route terminera la nouvelle communication de Rome à Pise, par la plaine voisine de la mer et sans une seule montée comparable à celles de Viterbo, Radicofani, San Corciano, etc. Cette route de Pise à Rome par Cività- Vecchia abrégera de dix heures le voyage de Paris à Rome et Naples. On a adjugé les travaux qui restent à exécuter entre Corneto et Montalto ; cette route sera praticable dans deux ans. Mais Viterbe réclame, et il sera difficile d'obtenir l'établissement des postes de Corneto à Orbitello (Toscane). La route d'Orbitello à Pise est terminée d'une façon convenable. 2° Depuis environ deux ans, la province de Cività-Vecchia a fait sa portion delà route qui doit conduire à Toscanella, mais la province de Viterbe que traverse la fin de cette route n'y fait point travailler. Le Conseil a adressé une réclamation à ce sujet à la secrétairerie d'Etat ; il demande que la province de Viterbe soit invitée à faire sa part de la route deToscanella.
« 3*^ La province de Cività-Vecchia a été chargée de certaines dépenses faites pour la Via. Cassia, qui conduit àOrvieto, et elle ne retire aucun avantage
STENDHAL DIPLOMATE lui
particulier de cette route. Sa Sainteté a été suppliée de donner les ordres nécessaires pour que la province soit exonérée de cette charge ou de lui permettre de porter sa cause devant les tribunaux.
« P Les chars sur lesquels on transporte des bois de toute nature, de Vetralla au rivage de la mer. près Montalto, dégradent les routes d'une façon sensible. Le Conseil désire que ces chars soient assujettis à avoir des roues d'une certaine largeur, ou demande l'autorisation de leur faire payer un droit de passage idazio).
« 5'' Le Gouvernement a demandé que la province fit construire une nouvelle prison à Cività-Vecchia. Le Conseil a déclaré que cette dépense devait être supportée par le gouvernement et non par les provinces. Dans toutes ces délibérations, l'avis de M. le président l'a toujours emporté. L'établissement des Conseils provinciaux peut devenir fort utile.
« Depuis plus d'une "année, ce pays est désolé par la sécheresse quia fait perdre au moins un ou deux millions. J'ai cherché à faire connaître l'existence des puits artésiens, mais la majorité est encore loin d'y croire et le Conseil ne s'est pas occupé de cette idée.
« Je suis, etc. »
Une autre fois, c'est par le récit d'une affaire particulière, finement tournée en anecdote, que Stendhal résume les i-apports des gouvernements entre eux et avec leurs administrés.
« La conduite des autorités de Cività-Vecchia a un peu changé à notre égard depuis la présence dans ce port de la corvette sarde l'Aurore. L Aurore porte 22 canons et 130 hommes; elle est arrivée ici le 6 octobre dernier, ainsi qu'il en a été rendu comipte à Votre Excellence par la dépèche du 6 octobre (qo 2) ; elle n'a pas quitté ce port. Une frégate napolitaine est restée en panne devant ce port les 18 octobre et 22 novembre derniers pendant quelques heures. Depuis, elle n'a plus été aperçue. On suppose généralement que le gouvernement de Sa Sainteté redoute un débarquement de la part des libéraux expulsés de ses États. Indépendamment des circonstances générales, aucun point de débarquement ne saurait être plus mal choisi. Cività-Vecchia est une ville de commerce; l'envie de gagner de l'argent y éclipse presque entièrement les penchants politiques. La population aime la France parce que le gouvernement français dépensait 10.000 fr. par semaine à Cività-Vecchia du temps de l'empire, elle a de
l'éloignement pour le gouvernement de Sa Sainteté parce que ce gouvernement recueille l'argent des impositions et ne fait aucune dépense, pas même celles nécessaires à l'entretien des routes. Les petites villes voisines, telles que Corneto, chez lesquelles les sentiments politiques ne sont pas étoutïés par l'attention soutenue que demandent les projets commerciaux, ont une couleur politique beaucoup plus prononcée et parlent sans cesse de réformes qu'elles n'obtiendront jamais. Les gens les plus sages se réduiraient à demander une réforme dans l'administration des finances. Le gouvernement de ce pays a trouve un homme fort capable, c'est monseigneur Galanti. On a donné à monseigneur Galanti une place secondaire au Tesorierato (ministère des finances!; en peu de mois, il a augmenté de deux cent mille écus j'écu à 5 fr. 35, environ onze cent mille francs) le produit net des impôts. Mais monseigneur Galanti n'a pu arriver à ce résultat sans supprimer une quantité de vols. Les voleurs se sont réunis ; on a crié contre lui ; maintenant il n'a aucune autorité. On ne lui a laissé que ses appointements, environ 200 écus par mois.
«Jereviensauxpreuvesdétaillées du changement
de conduite des autorités de Cività-Vecchiaànotre égard depuis le 6 octobre dernier, jour d'arrivée de la corvette sarde l'Aurore. Je me contenterai de rappeler à Votre Excellence les mauvaises difficultés faites à M. Charbonnel, négociant de Marseille, dont il a été rendu compte au ministère par la dépêche du 2 novembre dernier.
« L'affaire du malheureux soldat Course a donné une nouvelle occasion de se manifester à cette mauvaise volonté. Course, déserteur, vient d'être dégradé et condamné aux galères, d'où j'espère le tirer et le renvoyer en France. L'an passé, je n'avais pas l'habitude de rendre compte de ces petites affaires à Votre Excellence. Je donnerai dorénavant plus d'étendue à ma correspondance.
«Course, Français, âgé de 28 ans,estnéàBesançon d'après sa déclaration insérée au procès-verbal dont j'ai copie. Enrôlé dans les troupes de Sa Sainteté en garnison à Cività-Vecchia, il a déserté il y a quelques mois. Arrêté bientôt après, à peu de distance de la ville, par un détachement de soldats, Course ne se rendit qu'après avoir résisté quelque temps et lancé des pierres aux soldats. Course a été mis dans la forteresse. A cette époque, comme j'allais expédier pour Toulon un bâtiment chargé
de pozzolane, j'ai demandé au commandant de la place, M. Pittoni, s'il voulait se défaire de cet homme en l'éloignant du pays, et j'ai proposé de le renvoyer en France. J'espérais réussir : le commandant Pittoni écrivit à Rome à M. le général Resta; celui-ci répondit qu'il fallait s'adresser à Son Excellence le secrétaire d'État et que de son côté il n'y avait aucune opposition pour le renvoi de ce Français.
« L'affaire avait pris une tournure favorable quand malheureusement j'ai appris que Course faisait tapage dans sa prison et proférait des paroles offensantes pour la personne de Sa Sainteté ; et cela de façon à être entendu de tous les individus qui entraient et sortaient de la forteresse. Ce nouveau délit donna lieu à un rapport qui fut adressé à l'autorité supérieure.
« Je suspendis mes démarches, craignant paraître porter trop d'intérêt à un homme qui, après un délit de désertion, se rendait encore coupable de graves injures envers tout ce qu'il y a de plus respectable. Le Tribunal Criminel vient de prononcer sur l'affaire de Course. Il a été condamné à un an de travaux forcés et dégradé hier 16 janvier ; incessamment il sera transféré aux galères de Cività-Vecchia. »
« J'ai obtenu ce matin un sursis de quelques jours ; Course, qui a eu la fièvre, sera transféré à l'hôpital. Je me suis hâté d'écrire à Son Excellence M. le marquis de Latour Maubourg, ambassadeur du Roi à Rome, pour le prier de demander à Son Excellence M. le Cardinal Secrétaire d'État que Course me soit remis pour être renvoyé en France par le premier bâtiment français. Il y a lieu de penser que le gouvernement de Sa Sainteté, pour ne pas faire les frais de la nourriture de Course pendant une année, ne refusera pas de le rendre. Course n'a point volé ; sa conduite en ce pays-ci ne montre point un mauvais sujet ; il est affecté de nostalgie et désire revoir la France. »
« Avant la présence de la corvette sarde l'Aurore j'ai tout lieu de penser que Course n'aurait été condamné qu'à deux ou trois mois de prison. Les effets de la peur extrême que la France cause aux gouvernements d'Italie ne peuvent être balancés que par une peur plus immédiate, comme serait la présence d'un brick français qui, deux ou trois fois par an, montrerait notre pavillon à Cività-Vecchia. Les libéraux du pays, comme le gouvernement, s'exagérant leur importance réelle, croyent également à la possibilité d'un débarquement d'exilés
OU même d'un débarquement de troupes françaises. Quelques efforts que je fasse pour démontrer indirectement et avec toute la prudence convenable l'absurdité de ces bruits, ces efforts n'amènent aucun résultat. Les sujets de Sa Sainteté ne pouvant lire aucun des journaux français qui sont écrits dans le sens de leurs opinions, se figurent toujours que l'univers ne s'occupe que de l'Italie et que chaque mois va amener quelque grand événement.
« Le Conseil provincial de la délégation de Cività -Vecchia est assemblé depuis deux jours ; je sais ce qui s'y passe, et par le prochain bateau à vapeur j'aurai l'honneur de mettre les opérations de ce Conseil sous les yeux de Votre Excellence. »
« Je suis, etc. »
A côté de ces détails, d'autres du même genre sur le commerce des États romains, le mouvement du port de Cività-Vecchia et l'importante foire de Sinigaglia, cette correspondance renferme en outre sur des faits de politique générale des dépêches d'un extrême intérêt. Les mœurs politiques et les finances de l'État romain en particulier y sont étudiées de très près.
Elles avaient tout d'abord attiré l'attention de Stendhal. Dès son arrivée à Cività-Vecchia. en
effet, il avait trouvé la ville mécontente et irritée. « Une sorte de terreur panique s'est emparée de toute la classe bourgeoise de ce pays-ci. Elle ne doute pas d'avoir à subir tôt uu tard des chàtimens terribles et qu'elle croit mérités. Les employés surtout, les seuls qui puissent fournir des renseignements, redoutent toute relation avec les agens français.... J'ai trouvé en arrivant à Cività- Vecchia, le 18 avril, que la peur avait à peu près
rompu toutes nos correspondances Je prie
Votre Excellence de ne pas douter du zèle avec lequel je chercherai toujours à donner à ma correspondance tous les développemens possibles.
« Cività-Vecchia est une petite ville de 7.503 habitans, dont 4,000 manouvriers oupècheurs. L'ignorance de cette population n'est comparable qu'à la peur qu'elle a, dans ce moment, de se compromettre par des relations avec des Français. Ce n'est qu'à Rome queje puis trouverles renseignements qu'il est de mon devoir de faire parvenir à Votre Excellence. »
Les causes de cette situation étaient inhérentes à la déplorable administration des États du pape qui parvenait, à force de maladresse et d'aveuglement, à se rendre hostiles des populations primitivement dévouées.
« Tout ce que j'ai à vous dire, mandait Beyle, peut se résumer en une phrase. La tranquillité de l'Italie sera troublée si le gouvernement de Sa Sainteté n'a pas une force étrangère qui prenne soin de lui. Ce gouvernement se trouve vis-à-vis d'une population irritée, il n'a point d'argent, point de crédit, point de troupes et ne veut pas faire de concessions. »
' Ce qui était vrai de l'ensemble des États de l'Église l'était plus encore de ce que l'on pourrait appeler les environs directs de Rome. Là le gouvernement papal avait trouvé moyen de s'aliéner lui-même les nombreux partisans qui lui restaient encore.
«... Dix mille libéraux, écrivait Beyle, débarqueraient à Cività-Vecchia qu'ils ne verraient pas leurs troupes s'augmenter d'un seul homme. On peut dire en général que les idées d'insurrection, dont le centre est à Bologne, ne s'étendent pas du côté de Rome au delà de Pérouse et de Spolète. Rome et ses environs vivent : 1° au moyen d'appointements et de pensions payées par le gouvernement ; 2o au moyen de profits plus ou moins légitimes et tous au détriment du trésor public ; 3° en bénéficiant sur les étrangers qui viennent visiter
ses antiquités. Il est évident pour tous qu'un gou-
vernement constitutionnel diminuerait infiniment les deux premières sources de revenu de la plupart des familles.
« Tout inspire des méfiances au gouvernement actuel; il voit, par exemple, de fort mauvais œil les riches Anglais qui viennent à Rome deux années de suite. M. le cardinal Bernetti a repris le premier crédit, mais ce ministre a trop d'esprit pour s'arrêter à combattre toutes les absurdités qu'il voit passer. J'ai lieu de croire qu'il désapprouve autant que personne tout ce que fait à Cività-Vecchia Monseigneur P.., Délégat ou Préfet de la province
« Mgr P..., 42 ans, Corse, d'une famille attachée au parti du général Paoli et qui par conséquent a souffert dans sa fortune, s'est fait connaître par des écrits sur le culte de la Sainte-Vierge. C'est un homme qui a beaucoup de vanité et de petitesse d'esprit; il ne voit dans l'autorité que les privilèges honorifiques qui l'accompagnent. Mgr. P... est d'une vivacité excessive, il est ici brouillé avec tout le monde; il met en liberté les criminels condamnés par les tribunaux ; ses mesures administratives manquent, dit-on, de prudence et de racion [sic).
« Déjà, deux ou trois fois, les notables habitants ont demandé son changement à Rome, mais il est
STENDHAL DIPLOMATE îll
protégé directement par Sa Sainteté et recommandé par M. le comte Pozzo di Borgo.
« ...On croit que Mgr P... allarme indirectement Sa Sainteté par lesarticles qu'il fournit à la Voce délia Veritk journal curieux imprimé à Modène , toujours sur des prétendues décentes [sic] des Libéraux.
« L. L. E. E. Messieurs les cardinaux Ber-.
netti, ministre des Affaires étrangères, et Gambe-
rini, ministre de l'intérieur sont contraires
à Mgr P. . . ; mais ce prélat parait soutenu directement par Sa Sainteté elle-même et par deux conseillers secrets et fort puissans. M. Bernetti a trop de philosophie et M. Gamberini trop peu de pouvoir, pour s'opposer au crédit du confesseur du Pape, moine camaldule, d'une piété sincère, mais facile à tromper, et de S. E. M. le cardinal Zurla, vicaire, et ami intime du Pape depuis 20 ans.
« Mgr P... est protégé, en sous-ordre, par Mgr Strambelli, oO ans, homme adroit', employé auprès de S. E. M. le cardinal Fesch. On suppose que c'est Mgr Strambelli qui a procuré à Mgr P. . . la haute protection de M. le confesseur du Pape et celle de M. le cardinal Zurla.
«En décembre 1833, il y avait sur la table du Pape une dénonciation contre Mgr P. . . , laquelle
pouvait avoir des suites fâcheuses. M. le cardinal Zurla vit cette dénonciation, la prit à l'insu de Sa Sainteté, et en fit donner une copie à Mgr Strambelli, ce qui a dû donner à Mgr P. . . les moyens de se justifier
« Cività-Vecchia a espéré il y a quelques jours, que Mgr P. . . serait nommé à la délégation de Macerata, mais ce prélat annonce que, sensible à l'amour des habitans de Cività-Vecchia, il a refusé cette nouvelle destination. Une chose également positive et ridicule, c'est que, lorsque dans Cività- Vecchia, l'on entend le bruit de la voiture de Mgr P. . ., tout le monde entre dans les boutiques et cherche à se cacher. Ce fait a frappé messieurs les officiers de la corvette sarde ; ces officiers, au nombre de six, ont l'air intelligent.
« Il est fort probable que ces détails vrais, mais peu importans, sembleront à Votre Excellence à peine digne d'être lus. Je suis, etc.
« P. S. Une lettre de Rome en date du 20 janvier annonce le rappel de Mgr P. . . . »
« .... Le Conseil provincial de la Délégation de Cività-Vecchia a terminé sa session le 25 janvier après six séances. J'ai l'honneur de mettre sous les yeux de Votre Excellence une note sur l'organisa-
tion des Conseils provinciaux par l'édit du 5 juillet 1831. Cette note se termine par l'indication des impôts que paient les terres et les maisons des villes, dans la province de Cività-Vecchia.
« L'édit du 5 juillet 1831 amènerait des résultats avantageux dans un pays où les sujets jouiraient d'une certaine indépendance. Mais ici les sujets sont retenus sous l'autorité du Délégué par tout le reste des institutions et des usages. Voici un exemple. Il y a trois jours que M. le Délégué a écrit à M. le Président du tribunal de Cività- Vecchia : « Vous savez, Monsieur, que j'ai chassé trois de vos prédécesseurs qui s'étaient acquis une sorte de crédit parmi les juges ; que ceci vous serve de règle. » Ce Président, fort pieux, homme de l'extrême droite, se présente trop rarement à ce qu'il parait chez M. le Délégué.
« Une autorité qui s'exerce ainsi sur le chef de la justice, que ne pourrait-elle pas faire contre un simple conseiller provincial ? Je ne puis donc voir aucune sorte d'indépendance dans les fonctionnaires de ce pays.
« Le Conseil provincial s'occupe activement de la route de Cività-Vecchia à Orbitello par Montalto, parce que M. Guglielmi, député de Cività-
Vecchia, homme actif et qui, par la culture du blé, s'est fait une fortune d'un million d'écus (5,350,000 francs), possède à Montalto une terre d'un million. Ici l'intérêt particulier s'est rencontré avec l'intérêt réel de la province et de l'État.
« D'ici à quelques années la grande route de Rome à Paris passera par Cività-Vecchia, Montalto, Orbitello, Grosseto, Pise, Gênes, etc. Cette route qui, jusqu'à Grosseto, suit le bord de la mer, n'offre pas de montagnes. On évitera ainsi les longues montées de Viterbo, Radicofani, etc.
« S. A. R. M. le grand-duc de Toscane, qui soigne avec une rare application les travaux des Ponts et Chaussées de ses Etats, a fait terminer la route de Pise à Orbitello.
« Le gouvernement romain doit: 1° faire tracer la route de la frontière de Toscane à Montalto, laquelle est impraticable pendant quatre mois d'hiver. 2o faire perfectionner la route de Montalto à Cornetto. La route de Cornetto à Cività- Vecchia est magnifique; celle de Cività -Vecchia à Rome est passable et ne demande que des dépenses d'entretien. La dépense d'établissement de la route de Montalto à la frontière de la Toscane est évaluée à 30,000 écus (160,500 fr.).
« La réparation de la route de Cornetto à Montalto est évaluée à 22,000 écus (117.700 francs'. On y a dépensé, en 1833, 3,500 éeus ; on dépensera, en 1834, 4,000 écus.
« On est entré ici dans des détails bien minutieux en apparence, mais de ceux-ci et de cent autres que l'on pourrait ajouter sur l'administration de la justice, sur celle des levenus des communes, etc., etc. il résulte cette vérité: que toute réforme partielle dans ce pays-ci n'est en effet qu'une cérémonie sans réalité et peut-être un leurre pour qui y croirait. Il faut observer que l'on se permet, dans les environs de Rome, des choses qui ne seraient pas hasardées à Bologne et autres pays où la levée de boucliers de 1831 a donné plus de hardiesse aux esprits. A Bologne, un préfet ou délégué ne mettrait pas en liberté, de son autorité privée, un coupable condamné à la prison parles juges. On ne forcerait pas une commune à voter 6 ou 8,000 francs pour meubler le palais d'un cardinal évèque titulaire, qui paraît dans cette commune une fois tous les trois ans. •>
« .... Les propriétaires des environs de Rome sont agités par l'annonce d'une augmentation de l'impôt foncier. La campagne de Rome est divisée
entre cent propriétaires environ dont 30 ou 35 mainmortes, comme Saint-Pierre, l'hôpital du Saint-Esprit, etc., etc.
« Lorsque les estimations du cadastre ont été faites, les mainmortes, qui ont joui de toute faveur auprès des trois ministres des finances (tesorieri) qui ont suivi la restauration de Sa Sainteté, ont obtenu que l'impôt de la campagne de Rome fût établi sur le revenu que le propriétaire reçoit du fermier ; tandis qu'en Sabine, par exemple, la même quotité d'impôt a été établie sur le produit total qu'un champ donne à qui le cultive, sans faire entrer en considération le salaire et la nourriture du cultivateur. Il n'y a, je crois, rien d'absolument décidé sur cette augmentation d'impôt dans la campagne de Rome qui pourrait être juste. Mais les familles princières B. . ., A. . ., F..., etc., ont menacé de réduire le nombre de leurs domestiques et parlent même d'aller vivre à Florence ou à Naples. Comme il n'y a plus de paysans dans les environs de Rome, et que tous vivent au moyen de salaires obtenus de quelque maison riche ou de quelque couvent pour des services domestiques, cette menace des gens riches a plus de portée qu'ailleurs.
« Il ne se passe pas de mois et souvent de
semaine sans que les peuples de ce pays-ci ne soient agités par la nouvelle de quelque révolution voisine. Le 12 de ce mois, on a annoncé une révolution à Naples ; cela s'est réduit à une dispute, avec quelques morts, entre des soldats siciliens et napolitains, événement qui se renouvelle tous les ans.
« La populace de Livourne a poursuivi un juif et désarmé quelques sbires ; il n'en a pas fallu davantage au littoral romain pour attribuer une révolte aux tranquilles Toscans qui jouissent d'un gouvernement sage et que d'ailleurs rien au monde ne pourrait porter à s'insurger.
« Cività-Vecchia ne pense qu'aux intérêts d'argent et s'inquiète peu des formes de gouvernement. Ce n'est que sous le rapport des intérêts matériels qu'on est attentif, depuis le commencement d'avril, au bruit du remplacement momentané de S. E. M. le cardinal Bernetti par S.E.M. le cardinal Lambruschini. Monseigneur Capacini aurait refusé l'intérim. S. E. M. le cardinal Grimaldi aurait été fort près de l'obtenir. M. Sebregondi agit puissamment sur limagination des personnes qui sont en pouvoir. Voilà ce qu'on dit à Cività-Vecchia. Votre Excellence aura appris la vérité directement de Rome.
« Si l'on pouvait donner aux États de Sa Sainteté
un ministre des finances raisonnable et ferrae, et qui eût assez de crédit pour mettre un terme aux dilapidations de tout genre, le nombre des mécontens serait tellement réduit qu'il n'offrirait plus de danger. On supprimerait presque tout à fait les mécontens, en établissant une justice criminelle basée sur les codes français ou autrichiens. Il ne se passe pas de semaine sans que la vue ne soit choquée dans les rues de Rome par la vue d'un cadavre, et les exécutions n'arrivent pas annuellement au trentième du nombre des cadavres. »
« Ce pays-ci, ajoutait Stendhal, n'est pas précisément raisonnable, il est plutôt irritable.... L'État ecclésiastique est plus disposé à la révolte qu'il y a deux mois lors de l'entrée à Bologne des troupes autrichiennes. Pour le comment de cette étrange disposition du peuple, je demande à Votre Excellence la permission de mettre sous ses yeux le récit de ce qui s'est passé à Cività-Vecchia depuis six semaines.
« Cette petite ville de 7,500 habitants ne compte pas quatre libéraux. Elle aime les Français, parce que, autrefois, elle fut enrichie par les préparatifs de l'expédition d'Egypte, et, plus tard, Napoléon lui a donné le privilège de recevoir les
denrées coloniales K Malgré cet amour pour le nom français, les révoltés de Bologne faisaient horreur, on les regardait comme des brigands, comme des voleurs de grand chemin. Dans les États de l'Église comme dans le royaume de Naples, le peuple est fort égoïste, fort indifférent pour le nom que porte le souverain. Toutefois, il y a six semaines que Cività-Vecchia aurait fait quelque chose pour la cause du pape. On parlait avec attendrissement des vertus de ce prince.
'< A peine la victoire a-t-elle été décidée par la fuite et l'embarquement du général Sercognani que le commissaire de police et l'évêque suffragant de Cività-Ve<?chia ont fait une liste de proscription qu'ils ont adressée à S. E. le cardinal Bernetti, pro-secrétaire d'État. Cette liste comprenait le subdélégué ou sous-préfet), le Préteur (un président du tribunal . et après eux, tous les bourgeois un peu marquants de Cività-Vecchia.
« Or, par un mécanisme particulier à l'État du pape, il n'est aucun bourgeois de petite ville qui
1. « Nous Y sommes adores du bas peuple. » dit ailleurs Stendhal en parlant de Cività-^ ecchia, car « feu NajX)léon y dépensait 15.000 francs par semaine. » Correspondance, t. II. p 137
n'ait quelque protecteur à Rome. Les dénoncés sont allés à Rome, tous ont parlé à quelque cardinal. Un seul bourgeois a été arrêté, M. de B
C'est un procureur pauvre, rempli de dettes criardes, ne jouissant d'aucune considération. A peine en prison, l'opinion publique l'a adopté comme un martyr, on a fait une souscription pour sa famille. Le cardinal secrétaire d'État a été fort
choqué de cette démarche M. le cardinal
Bernetti, parlant à un des bourgeois dénoncés qui se justifiait, s'est écrié avec amertume: « Ah ! vous imitez ces brigands de Français, vous voulez singer ce qu'ils ont fait pour Béranger. »
« Depuis quinze jours, tous les habitants de Cività-Vecchia dénoncés par l'évêque se regardent comme à jamais suspects au parti de l'extrêmedroite et destinés à la prison^ du moment qu'il n'aura plus peur.
« Les non-dénoncés n'aiment point assez le pape pour s'exposer, en cas d'émeute, aux coups de couteau des dénoncés.
« Par la fausse manœuvre que je viens de décrire trop longuement, le parti du pape est comme anéanti. Que sera-ce dans des villes énergiques comme Foligno, Spoleti, Forli?»
Ce devait être une nouvelle révolte. La dernière des villes dont vient de parler Stendhal, Forli, allait se voir, après la défaite des insurgés italiens à Cesena i20 janvier 1832 , mise à sac par les troupes papales. « La ville » dit un auteur peu suspect de partialité contre l'Église, << fut traitée comme si elle avait été prise d'assaut ; des citoyens de toutes les classes, des ecclésiastiques, des femmes, des enfants furent tués ; plusieurs maisons furent livrées au pillage*». Un affolement égal de la part du pouvoir et de la population pouvait seul donner lieu à de telles Imireurs. Les dépêches du consulat de Cività-Vecchia, en nous faisant connaître ainsi les préliminaires du soulèvement de 1832, nous en apportent encore la preuve.
1 De Barante. Notice sur le comte de Sainte- Aulaire. p. 113.
Faiblesse du gouvernement pontifical. -^ Réaction dans les Romagnes et à Rome. — Préliminaires du soulèvement de 1832.
C'est d'abord le gouvernement papal que Stendhal nous montre. Tiraillé entre les rivalités des cardinaux, sans argent, sans force armée, il passait sans raison d'un extrême à l'autre. C'est ainsi qu'un jour il paraissait acquis tout entier à un régime de compression et de terreur, et parlait de désavouer le cardinal Benvenuti. qui avait signé la capitulation d'Ancône, tandis que le lendemain il promettait des réformes qu'il se sentait lui-même hors d'état d'exécuter. Stendhal nous présente le tableau de ces fluctuations incessantes :
« Il va, dit-il, un principe de droit connu ici du monde bourgeois. Un légat a lai ère a les mêmes pouvoirs que le pape, ne doit compte de sa conduite qu'à Dieu et nullement au pape. Sa Sainteté peut
le rappeler, mais non changer ce qu'il a fait. Même les partisans du pape regardent la capitulation d'Ancône comme sacrée. Le peuple prétend que le cardinal Benvenuti veut se démettre et déposer la pourpre. Le même peuple croit qu'à la première occasion les trois cardinaux influents dans ce moment, MM. de Gregorio, Guerrieri et Bernetti, renouvelleront les scènes de Xaples en 1799. Chacun a peur d'être jeté en prison et pour toujours.
« La position du gouvernement est affreuse. Il est réduit pour l'argent aux dernières ressources, il se défie de tout le monde, même de ses gendarmes (ou carabiniers', que, dit-on, il va licencier; ce qui met ce corps puissant en fureur; il regarde une nouvelle révolte comme certaine dès qu'il ne sera pas gardé par une armée étrangère. Je puis à peu près répondre à Votre Excellence de la conversation suivante.
<^ M. le cardinal Bernetti, qui se mêle des plus petites affaires, fesait en quelque sorte des excuses à un fonctionnaire dénoncé et auquel il avait écrit une lettre à cheval. Le cardinal, presque hors de lui par la douleur que lui inspirait l'état des atfaires, finit par dire à ce fonctionnaire : <^ Est-ce
que je lis tout ce que je signe "*. Nous sommes en complète désorganisation, en véritable anarchie ; nous n'avons plus le sou. Je suis cardinal et je ne suis pas cardinal, je suis baptisé et je ne suis pas baptisé. »
« Le fonctionnaire^ effrayé de l'état où il voyait son Eminenc€; se hâta de prendre congé. »
Le cardinal Bernetti avait raison d'être hors de lui. Il voyait le gouvernement en dissolution complète et sentait son impuissance absolue d'y pouvoir remédier en aucune façon. ■< C'est le triomphe de la force d'inertie », écrivait Stendhal à un ami. «Tout se fait au nom du pape et contre sa volonté. Il y a deux cent soixante-dix écus dans le trésor pontifical à Rome. Le pape a une armée de deux mille cinq cents hommes vers Pesaro : mille hommes, anciens soldats, qui ont pris part à la révolte, sont prêts à recommencer : le reste ne songe qu'à déserter. Un détachement, parti deux cent cinquante hommes de Rome, est arrivé quatrevingt à Pesaro... ' »
Aussi les Romagnes étaient-elles décidées à accepter toute espèce de gouvernement, même celui