V. aux annexes, page
« La figure de la personne consultée exprima sans doute le plus profond étonnement, car S. A. répéta cette singulière ouverture. Cet aparté dura quarante cinq minutes et tout ce que S. A. R. dit à la personne consultée montre un homme fort timide, mais qui semble avoir pris sa résolution. S. A. a le dessein [de] donner un code à la Toscane, ou du moins une série d'ordonnances, remplissant le but d'un code. Elle veut, entre autres, établir des tribunaux de première instance, composés de trois juges comme en France.
« Le grand-duc Pierre-Léopold. qui a fondé le bonheur de la Toscane, donna à ce pays la liberté parfaite du commerce, une organisation municipale admirable, mais il n'eut pas le temps d'effectuer la réforme judiciaire. Les nombreux intérêts que cette réforme eût blessés alors jetèrent le grand-duc Léopold dans des mesures préparatoires tellement longues qu'il fut appelé au throne d'Autriche avant d'avoir pu rien décider.
« Maintenant, je regarde comme un fait incontesté''"e que, si S. A. R. le grand-duc régnant a''^'pte le code français, ou, ce qui revient au îîlème, les codes qui sont actuellement en vigueur
à Naples, l'influence française en Toscane sera
bientôt égale, sinon supérieure, à l'influence autrichienne. Aux yeux des hommes timides et modérés, qui forment l'immense majorité des Toscans riches, nobles et instruits, la réforme judiciaire qui donnerait à la Toscane les codes actuellement en vigueur à Naples équivaudrait presque à une constitution.
« Je ne puis être juge du degré d'importance que le gouvernement du Roi met à avoir l'influence prépondérante en Toscane. Dans le cas où la France ne s'occuperait que d'une façon tout à fait secondaire d'un petit pays qui n'a que 1,378,000 habitans, les détails dans lesquels je vais entrer paraîtront peut-être un peu longs.
« .... S. A. R. le grand-duc a toutes les vertus ; livrée à elle-même, S. A. gouvernerait ses Etats avec toute la vigilance et toute la sage prudence d'un excellent père de famille. Mais ce prince est né timide; il a peu de confiance en lui-même. Depuis un an ou deux les conseils intéressés de M. le duc de Modène ont irrité cette timidité naturelle, au point de porter S. A. à des mesures de rigueur insignifiantes ailleurs, mais imprudentes en Toscane, où les esprits sont accoutumés depuib cinquante ans à raisonner de tout avec une liberté
qui n'est limitée que par la timidité naturelle au pays. S. A. R. ayant fait mettre à la citadelle de Livourne plusieurs jeunes gens en septembre dernier, la sortie de ces jeunes gens, après cent jours de prison, a été une sorte de triomphe. M. le Gouverneur de Livourne a cru devoir leur donner à dîner le lendemain du jour de leur sortie de prison.
« Il est très probable que le pamphlet ci-joint a produit une sensation dans l'esprit de S. A. R *.
« Quoiqu'il en soit, revenant au fait si important de l'annonce de la réforme judiciaire faite sous le sceau du secret à l'un des hommes les plus timides de Toscane, il est probable que cette idée choquera profondément M. le duc de Modène et l'influence autrichienne. On peut penser que si cette dernière ne parvient pas à parer ce coup de la réforme judiciaire, elle essayera de faire adopter le code autrichien en vigueur à Milan. L'adoption de ce code conduirait naturellement à celle des ordonnances politiques (relatives aux passeports, à la Jtxine Italie, etc.), qui font de l'état des Milanais un objet d'horreur pour les Toscans, et en même temps d'envie pour les habitants de Rologne et de Ferrare.