‹ Stendhal diplomateChapitre 36 sur 59 · Id., p · texte numérisé non relu

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voyageurs, encore aigris par le paiement des 52 sous, partent de là pour dire que le consul n'est pas à son poste. »

Quoi qu'il faille penser de toutes ces raisons bonnes ou mauvaises, il est certain que Stendhal résidait à Cività-Vecchia le moins possible. Il l'avoue lui-même dans sa correspondance: «A l'ambassade,

on m'a dit: Dominique a-t-il volé?A-t-il ? A-t-il

non résidé? Nous répondrons non aux deux premières accusations et l'on excusera la troisième ^»

Il cherchait à se faire pardonner ces irrégularités en les rendant utiles. Ces voyages, la parfaite connaissance du pays qu'avait Stendhal, lui permettaient de ne pas se borner à la seule correspondance commerciale. C'est ainsi que, dans des dépêches très précises sur le détail des affaires dans les États romains, il insérait des renseignements divers d'un intérêt général, jusqu'à des anecdotes sur la cour et les finances papales durant le pontificat de Grégoire XVI.

Grâce à ses relations dans la société romaine, il pouvait envoyer au ministère, sinon le budget exact du pape (le désordre des finances permettait de

i. Correspondance, t. II, p. 214.

croire que ce gouvernement lui-même ne le connaissait pasexactement , mais au moins un aperçu de ce budget.

« Je n'ai pris la gestion du consulat de Cività- Vecchia qu'au mois d'avril 1831. J'espère, disait-il, être à même, avant la fin de l'année, d'adresser à Votre Excellence un rapport détaillé sur les produits, le commerce et les finances de ce pays-ci. L'un des plus grands secrets de l'Etat c'est le budget. Je me suis procuré depuis peu cette pièce importante- Je n'ai pas pu obtenir encore toutes les vérifications nécessaires; rien de plus difficile /l'intérêt d'un grand nombre d'individus commande le secret le plus profond.

« A titre de renseignement seulement, je me permets de mettre sous les yeux de Votre Excellence un aperçu du budget des États romains pour 1831. Je la prie d'excuser plusieurs erreurs du copiste qui a traduit trop littéralement l'original italien à moi confié et qui, à Rome, n'est pas connu de vingt personnes. »

Dans une autre dépêche, à propos delà création à Rome d'une banque d'escompte, il montre quelle était alors l'incroyable ignorance de ces pays en matière de finances.

« Les opérations d'escompte à Rome se font sous le sceau du plus profond secret. Un mercante di campagna (on appelle ainsi des fabricants de blé qui traitent, par les procédés de la grande culture, une ferme en plusieurs milliers d'arpents), un marchand de campagne, dis-je, a besoin de mille écus. lia dans Rome un magasin de blé. Il vient en secret chez un capitaliste, l'engage à venir voir son magasin, lui montre qu'il a deux serrures et deux clés et lui demande mille écus sous le dépôt d'une des clés du magasin. Rien de plus fréquent que ces opérations... Rien de plus absurde dans ce pays que de prêter cinq mille écus à un propriétaire qui a cent mille écus en terres ou en maisons. Ce propriétaire souscrira à toutes les conditions imaginables et, à l'échéance de ses billets, ne songera nullement à les payer. 11 y aura procès ; après trois ou quatre ans, si le propriétaire perd, il ira se jeter aux genoux de quelque homme puissant et obtiendra un délai de deux ans. Ce sursis à paiement pourra être renouvelé deux ou trois fois. »

Pour fonder une banque d'escompte à Rome : « Il fallait prendre une maison laide et obscure dans le quartier voisin du Ghetto. On devait s'éta-

blir avec une grande affectation d'économie, il fallait avoir dix commis français qui auraient fait tout le travail et trente commis romains à 10 écus par mois (54 francs), qui auraient intéressé trente familles au succès de la banque. Ici, un fils de famille de la haute bourgeoisie accepte un emploi de 4 écus par mois, et toute la famille fait la cour à la personne qui a procuré l'emploi. »

Non seulement un pareil état de choses mettait obstacle à toute opération fina-ncière, mais la fraude, dont les plus grands personnages donnaient l'exemple, rendait absolument illusoire la fixation d'un rendement moyen de l'impôt.

« J'oserais presque avancer, dit Stendhal, qu'en fait de finances en ce pays-ci, tout le monde a perdu la tête : on veut des choses contradictoires. Par exemple, pour parler de ce qui se passe sous mes yeux, j'ai vu le budget de la douane deCività- Vecchia. Les recettes, dans ce budget, ne sont nullement basées sur les produits de 1834, mais sur les quantités de marchandises que l'on sait avoir été vendues par les négociants du pays. Or, à chaque fois qu'un cardinal vient à Cività-Vecchia, ses gens se présentent chez les marchands drapiers et leur offrent de transporter leurs marchandises

à Rome moyennant la moitié des droits ; on traite en général pour le tiers. La quantité de marchandises emportées par les voitures du pape, lors de ses dernières.visites, est incroyable. Cività-Vecchia étant un port franc, la douane a un bureau à la porte de la ville, pour percevoir les droits à l'entrée dans les États de Sa Sainteté. J'ai vu arriver à la poste un énorme paquet de soierie sous forme de lettres. On fit avertir l'employé de la douane attaché à la poste. En pliant un peu le paquet, il s'assura sur-le-champ qu'il contenait des tissus de soie et s'écria tout joyeux qu'il y avait lieu à confiscation à l'arrivée du paquet à Rome. Mais il changea de contenance et de langage à la vue de l'adresse. C'était celle d'un cardinal M. N..., ancien commissaire de police à Cività-Vecchia, maintenant employé à la poste aux lettres de Rome, prenait et prend du drap et des tissus précieux chez tous les marchands de Cività-Vecchia, trop polis pour jamais demander le paiement. Je l'ai vu prendre une jolie paire de pistolets. J'ai quelque peine à écrire ces détails qui peuvent sembler incroyables ; c'est pour aller au-devant de ces reproches que

j'écris les noms Mgr Tosti a été jusqu'ici un

parfait honnête homme, mais il manque d'esprit

et hait qui en a Grâce au ciel, le pape n'est pas

encore assez embarrassé pour être forcé d'avoir recours aux gens de mérite.

« Je prie Votre Excellence d'excuser ma mauvaise écriture, j'ai des raisons pour n'avoir aucune confiance dans ce qui m'entoure et je suis obligé de ne pas faire mettre au net mes lettres. »

Il était du reste impossible que les capitalistes eussent confiance dans le Trésor pontifical et lui fissent des avances, car il lui arrivait souvent de ne pas tenir ses engagements. On en jugera par l'anecdote que voici :

« Je ne sais si, au milieu des graves intérêts qui occupent Paris, l'anecdote suivante, qui agite tous les États romains, semblera digne de quelque attention.

« M. Alexandre Torlonia, duc de Ceri, le premier banquier de ce pays, se rendit adjudicataire de la ferme des sels et tabacs, il y a trois ans, dans un moment où aucun habitant de ce pays exalté ne croyait à la stabilité du gouvernement de Sa Sainteté. M. Torlonia versa une avance considérable, mais arrangea son contrat de façon à gagner 4f> p. 0/0 ; quelques personnes disent beaucoup plus.

« Le pape, fort content d'avoir trouvé de l'argent,

dit alors à M'"^ la Duchesse Torlonia, mère de D. Alexandre : « Votre fils est le mien, il a sauvé l'Etat . » Maintenant, les énormes bénéfices de M. Torlonia paraissent par des dépenses excessives : les embellissements de sa villa à la porte Pia ont dépassé 600,000 francs, il refait l'escalier de son palais déjà magnifique, etc., etc.

« Monsignor Tosti, tesoriere (ministre des finances], cherche tous les moyens de casser le contrat des sels et tabacs, qui a encore deux ou trois ans à courir. Tous les prétextes proposés par Mgr Tosti sont repoussés par la congrégation des cardinaux à ce députés par Sa Sainteté, comme anéantissant le crédit du gouvernement, lequel est toujours à la veille de faire un emprunt.

« Parmi les diverses manières de jeter de l'argent adoptées par don Alexandre Torlonia, il s'est mis à agrandir une vaste maison qu'il possède près du jardin du Monte Pincio (ouvrage admirable de l'administration française qui bâtit ce jardin sur les ruines de cinq couvents).

« Mgr Tosti, décidé à contrarier en tout D. Alexandre Torlonia, a prétendu que par ces nouvelles bâtisses il avait empiété quelques pieds de terrain sur le jardin du Pincio. De là procès ; D.

Alexandre a gagné en première et seconde instance, ce qui, dans ce pays, établit la chose jugée et irrévocable, comme en France un arrêt de la cour royale, sur lequel la cour de cassation a rejeté le pourvoi.

« Le pape a cassé et annulé ces deux jugements conformes rendus en faveur de D. Alexandre Torlonia.

« Le retentissement et l'effroi ont été au comble ; chacun a vu sa fortune à la disposition du favori du pape iGaetanino ou monsignor Tosti).

« Voici les fils secrets de cet événement, le premier de son espèce. Au commencement du procès un prélat raisonnable alla en parler au pape, qui répondit en homme de sens :

« Laissons la justice suivre son cours, après quoi je ferai cadeau des quelques pieds de terrain usurpés à D. Alexandre s'il perd son procès, ou mieux encore, ajouta Sa Sainteté, comme le Trésor est pauvre et Torlonia riche, je lui vendrai ce qu'il a pris. »

« Il y a loin de là à l'injustice énorme qui a eu

lieu. Je ne cacherai pas qu'il est fort possible que

D. Alexandre ait acheté les juges des deux premiers

tribunaux, il pouvait être convenable de les desti-

tuer, mais il fallait respecter la chose jugée. Les deux arrêts annulés par Sa Sainteté furent que D. Alexandre pourra continuer à bâtir, en donnant caution qu'il démolira s'il perd la cause au fond.

« Mgr Tosti s'est concilié la faveur de son maître en ne parlant pas toujours de misères, comme Mgr Brignoli et les autres Trésoriers. Il est public qu'il dit au pape en toute occasion :

« Santità, per lei abbiamo sempre danaro. »

(Très saint-père, le Trésor a toujours de l'argent pour les besoins de Votre Sainteté.)

« Cependant le crédit de Mgr Tosti n'eût pas suffi pour engager un homme de sens à commettre une faute aussi énorme. C'est M. le prince de Roviano (Sciarra Colon na) qui a eu la gloire de convaincre Sa Sainteté par des arguments que tout Rome répète, mais tellement bouffons que je n'ose les rapporter.

« M. le Commandeur Torlonia, homme sage, pieux, a obtenu une audience de Sa Sainteté; à peine le pape l'a-t-il vu qu'il est allé prendre sur sa table un papier et lui a répondu en lisant ce qui était écrit sur ce papier.

« Les choses en étaient là lorsque est arrivée la nouvelle de l'attentat du 28 juillet. Le gouverne-

ment, s'exagérant étrangement la portée des discours malins de ses sujets, a eu des craintes sérieuses. Les Romains, dans ce moment, ne songent qu'au choléra qui est à Florence. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'on prépare les voitures du pape, et le mécontentement est à son comble, mais, dans ce pays, n'aura jamais de suites sérieuses. Chaque famille vit au moyen d'un petit abus toléré ; par exemple, un enfant de dix ans compte comme commis dans un bureau et est payé comme tel. »

Le résultat d'une pareille administration ne tarda pas à se faire sentir. Malgré l'assurance de MgrTosti, il vint un moment où le gouvernement pontifical sévit placé entre ces deux alternatives : ou d'ouvrir ses États au commerce et à l'industrie, c'est-à-dire à la civilisation et aux idées modernes, ou de se trouver dans l'impossibilité absolue de faire face à ses nombreuses charges.

« Mgr Tosti, tesoriere ministre des finances), écrivait alors Stendhal, qui depuis un an passe pour jouir du principal crédit, s'est brouillé violemment avec M. Alexandre Torlonia, le banquier le plus riche de ce pays et le seul homme (avec M. le marquis Potenziani et Mgr Galanti) qui entende quelque chose aux finances.

« En ce moment les fonds manquent pour tout, et MM. Sebregondiet Lambruschini, peu d'accord entre eux, si ce n'est pour peindre tout en noir à Sa Sainteté, voudraient éloigner Mgr Tosti.

« On s'occupe fort de projets tendant à fournir de l'argent, et, toutefois, on voit avec peine la fréquence des bateaux à vapeur dont l'influence est regardée comme éminemment corruptrice. »

Stendhal était, on le voit, bien renseigné sur ce qui se passait à la cour romaine, si bien qu'on n'en trouvera nulle part un tableau plus vivant, plus saisissant et, croyons-nous, plus exact que les pages inédites qu'on va lire.

« Il est certaines vérités qui sont pénibles à dire parce qu'elles ont l'air d'une grossièreté ou d'un article de la Tri h a ne. Toutefois, les choses grossières existent dans la nature et souvent il est utile de savoir la vérité tout entière, quelque désagréable qu'elle soit.

« Les détails que je vais avoir l'honneur d'exposer ont pour but de faire entendre que le gouvernement du Roi a un moyen de réussir dans beaucoup de choses qu'il fait traiter avec la cour de Rome. Cette cour se trouve, à peu de choses près, dans l'état qui est décrit par M. Lémontey dans son His-

toire de la promotion du cardinal Dubois. L'argent y est plus désiré que jamais, parce que, mal à propos sans doute, on a peur de tomber.

« Tous les faits suivants sont sans doute exposés avec bien plus de clarté et de profondeur par le négociateur sage et habile chargé des affaires du Roi à Rome. Mais le soussigné, n'étant éloigné d'aucune société par son rang, voit peut-être de plus près les faits dont il s'agit.

« Si je n'entre pas dans plus de détails c'est uniquement pour ne pas avoir l'air de faire un article de scandale, mais si des détails étaient désirés, je puis les fournir.

« Le Pape a retiré tout crédit au cardinal Bernetti qui l'a fait ce qu'il est. Le cardinal Gamberini, appesanti par Tàge, est absorbé dans les signatures à donner. Ses subordonnés ne lui prêtent qu'une obéissance jésuitique et toute de forme. Très souvent on fait le contraire de ce qu'il prescrit. Le Pape est un philosophe ta la Vénitienne, vivant absolument au jour le jour et n'ayant aucune répugnance à laisser faire, par qui veut bien en prendre la peine, les affaires qui n'intéressent pas son bien-être physique. Les hbéraux lui font peur ; il s'est mis à les haïr et, par conséquent, aussi le cardinal

Bernetti qui lui parle de les ménager. Le cardinal Gamberini, plus adroit et moins clairvoyant, ne parle jamais des libéraux et ne voit pas que leur nombre s'augmente.

« Le Pape, dégoûté du cardinal Bernetti, ne le garde que par une sorte de convenance. Sa Sainteté va voir tous les cardinaux malades, quand elle sort, dans un certain cortège ; c'est pour cela uniquement qu'elle est allée voir le cardinal Bernetti. (En général, la Gazette d'Augsbourg ne saisit pas tous les détails de cette cour.)

« Le Saint-Père s'est habitué, peu à peu, à gouverner avec le secours d'une sorte d'oligarchie qu'il laisse maîtresse absolue dans tout ce qui ne l'intéresse pas directement, mais qui respecte profondément sa volonté déclarée et les intérêts de Gaëtanino (valet de chambre de Sa Sainteté;, lequel n'avait rien il y a quatre ans et marchande maintenant des immeubles de 200,000 francs.

« Une fois tous les huit jours, le Pape envoie prendre, dans une voiture du Palais, la personne chargée de ses intérêts. C'est un homme âgé, parfaitement honnête (chose rare ici où il n'y a pas d'opinion publique) et très dévoué. Souvent cet agent rapporte des sommes d'argent chez lui. On suppose une

grosse somme placée à l'étranger. Cet été, un cardinal, déplorant avec Sa Sainteté l'état de l'opinion politique, prévoyait une grande confusion à la première guerre : le Saint-Père poussé à bout, lui dit : « Votre Eminence doit prendre ses précautions ; pour moi je me suis mis en règle ».

« Dans un dialogue, bien connu ici, que le Pape eut avec un négociant éclairé nommé Jacobelli ide l'Anguillera il s'agissait de renvoyer une affaire de bleds à quelque cardinal. — « Je la renverrai au cardinal Galeffi. — On donnera 200 livres àXomasini et la partie qui payera aura raison. —Hé ! bien, à un tel, dit Sa Sainteté. — Même réponse. » On parcourut ainsi le petit nombre des cardinaux capables de faire un rapport sur une affaire. Le singulier, c'est que M. Jacobelli, après la liberté de ce dialogue, et porteur d'un ordre impératif écrit par lui et signé par le Pape, n'a jamais eu de réponse sur cette affaire... Les fripons ont introduit plusieurs milliers de rohhes des bleds de la mer Noire.

« En toute espèce d'affaire, s'il s'agit de la décision d'un cardinal, il faut avoir pour soi son valet de chambre. C'est pourquoi les habitants de Rome sont beaucoup moins maltraités que ceux

de la province. S'il s'agit d'une décision de Sa Sainteté, il faut avoir pour soi Gaëtanino.

« Affaires politiques. — Le comte Moroni, âgéde 68 ans, colonel dans les gardes de Sa Sainteté, homme au-dessous du médiocre en tout et surtout pour l'intelligence des choses politiques, qui, par exemple, ne voit pas la différence qu'il y a entre un whig comme Lord Lansdowne et un radical, etc., est le grand instrument dont certains cardinaux se servent pour ruiner le crédit de Bernetti, lequel, quoique rempli de préjugés de province à certains égards, est cependant, depuis la mort du cardinal Albani, la première tête des cardinaux.

« Le comte Moroni est chargé de faire connaître les nouvelles politiques à Sa Sainteté. Tous les jeudis il préside une Commission de laquelle sont membres un moine portugais et un capitaine de grenadiers qui passent pour de fortes têtes. Cette commission voit tous les journaux, pèse leurs témoignages, vérifie leurs dires sur la carte et enfin dresse un procès verbal de sa séance. Le jeudi ou le vendredi, le comte Moroni porte ce procès-verbal à Sa Sainteté qui, d'ordinaire, l'interroge longuement. On suppose que l'erreur fondamentale de ces dialogues est de ne faire aucune différence entre

le libéral modéré et un jacobin forcené. Quand M. Barthe (pair de France) est venu ici, le comte Moroni l'a pris pour un carbonaro furibond et il a été reçu assez froidement. M. Barthe a fait quelques recherches sur l'état des substitutions et majorats et autres objets tenant au droit. Le comte Moroni y a vu de profondes menées révolutionnaires et a dit au Saint-Père que M. Barthe jettait les bases d'une constitution jacobine pour ce pays-ci. Chaque jour amène une erreur de ce genre. Moroni tient note d'une phrase libérale prononcée il y a dix ans.

« En octobre 1834, Moroni avait appris de Sa Sainteté que l'administration Melbourne devait être bientôt remplacée par un ministère Wellington ou Aberdeen. On ne fit aucune attention à ce propos de Moroni qui passe pour un imbécille. Il ajoutait que les puissances travaillaient à séparer l'Angleterre de la France, avec l'intention de faire ensuite une guerre à mort à celle de ces deux puissances qui n'aurait pas voulu se réunir au reste de l'Europe. Ce qu'il y a de curieux c'est que Moroni dit sans cesse au Pape que M. de Lùtzow est un imbécile et que M. de Metternich est un homme bien dangereux pour le

« En octobre 1834 Moroni fit une tournée comme [envoyé] dans les Légations. « Vous qui venez des Légations, lui dit le Saint-Père, dites-moi ce que vous pensez des centurions (espèces de confréries à demi-secrètes organisées contre les libéraux). M. de Lùtzow prétend que je dois les casser. Le cardinal Spinola m'a écrit, par deux fois, qu'il me présentera sa démission si je ne supprime pas les Centurions ».

« Les Centurions, répondit Moroni, sont le plus ferme appui du trône de Sa Sainteté. M. de Lùtzow conseille de les supprimer; cela doit engager Sa Sainteté à les maintenir. Nous devons tout à M. de Metternich; sans lui où en serions-nous? Mais il prétend abuser de notre position, etc., etc. Conservez les Centurions comme l'institution la plus utile. » —

« Le Pape laissa échapper un grand soupir. — «Ah! que vous me consolez. Oui, je les conserverai; je vais faire écrire au cardinal Spinola que, s'il persiste, j'accepterai sa démission (de \k le voyage de ce cardinal à Rome). Et ce cardinal Bernetti qui prétend'que les Centurions sont dangereux et qu'il faut ménager les libéraux ». — « Eux ou le trône de Sa Sainteté doivent périr ».

« On pense bien que le soussigné n'a pas assisté à ce dialogue ; mais il a été rapporté en ces termes au cardinal Bernetti.

« Un jeudi, Moroni ayant représenté au Pape la cause légitimiste comme gagnant du terrain en Europe — « Il y a ce Bernetti, s'écria le Pape, qui prétend toujours que les libéraux doivent être ménagés ; tout le monde me trompe, mon cher Moroni ! »

« Les plus déterminés Carbonari se réunissent chez M"'^.., la maîtresse de Massoni, le confident et le mercure du cardinal Bernetti ».

— « C'est par là que tous les secrets de l'Etat sont connus, s'écria le Pape fort irrité, car il avait peur. Vous avez vu les Français à Ancône? Qu'en pensez-vous?^»

— « Qu'ils sont fort utiles au trône de sa Sainteté; il faudrait les /)ci^er on'est sûr de ce mot*... ils font contrepoids à l'influence de M. de Metternich qui maintenant se souvient trop du service qu'il a rendu au trône de sa Sainteté. Le Pape devrait payer\es Français pour les faire rester à Ancône. »

— « Vous m'étonnez beaucoup , mon cher Moroni. »

« A Rome, pays de longue main habitué à l'intri-

gue, tous les récits qui en sont susceptibles se donnent ainsi en dialogue, et les curieux cherchent à conserver les propres paroles des personnages puissans.

« Mororii a des correspondans dans presque toutes les villes de l'Etat; ce sont ces correspondances qui justifient aux yeux du Pape sa confiance en Moroni et qui le rendent dangereux pour le cardinal Bernetti. Moroni est un homme absolument audessus de la séduction. Malgré son peu de lumière, c'est peut-être l'homme que M. Sebregondi redoute le plus, malgré son immense crédit. Moroni, passionné pour le succès de Don Carlos, est le véritable rédacteur en chef du Journal officiel.

« Le Pape aime à se délasser dans la société de la femme de Gaëtanino. Celte femme, qui peut avoir 36 ans, n'est ni bien, ni mal. Gaëtanino n'avait rien, il y a quatre ans, et maintenant marchande des immeubles de 200,000 francs. La conclusion d'une aussi longue lettre, c'est que dans toute chose qui ne serait pas hors de saison, une somme qui serait offerte à Gaëtanino déciderait du succès. Dans toutes les affaires ordinaires une somme offerte aux valets de chambre des cardinaux ferait pencher la balance en faveur du payant.

«... La plupart des fautes énormes que fait le gouvernement sont l'effet du hasard. Les personnages qui décident ne se doutent pas le moins du monde des conséquences funestes. A Rome, pour 5 paules i52 sous;, on voit toujours un cardinal ou un prêtre influent. Ln habitant de Rome peut donc toujours éclairer la personne de laquelle dépend sou affaire. Je ne vois donc commettre à l'égard des Romains que les injustices utiles à qui les fait. Mais il n'en est pas de même en province, par la grande raison qu'on ne lit pas dans ce pays-ci ; on pouri'ait ajouter : on n'écrit pas. Un sujet de Sa Sainteté n oserait jamais placer dans une lettre les détails caractéristiques et nécessaires pour donner, h qui lit, une idée juste et complette : il n'y a d'exception que pour les procès.

« Un cardinal est absolument et ipso facto au-dessus de toutes les lois, par exemple il ne rend pas compte d'une administration ; un prince est à peu près au-dessus des lois; un homme riche et qui a des relations étendues dans Rome dit fort bien à qui réclame de lui l'exécution d'un contrat: Plaidez contre moi.

«Maiscè qui est plus fort, un préfet se moque abso-

lumentduministèredel'intérieur, n'agitque d'après

le caprice du moment, et feint presque toujours d'avoir mal entendu les ordres du ministère; en un mot, employé à l'égard de ce Chef la tactique dont la Gourde Rome fait usage avec les puissances qu'elle n'aime pas. Jamais les termes d'un contrat ne sont assez clairs et assez positifs. M. P... par exemple se moque absolument du cardinal Gamberiniet du cardinal Bernetti; il dit publiquement, et dans ce pays tout se sait, Bernetti et Gamberini me détestent et moi je les méprise. Gamberini et Bernetti disent de P. . . : C'est un fou qu'il faudrait chasser et les choses vont ainsi depuis

ans. P. . . n'obéit que dans les choses de détail.

«Yiterbe, ville qui adorait le Pape il y a quatre ans et qui a voulu se battre pour lui, siffle publiquement un Préfet au spectacle en haine de l'administration actuelle. Ce grand changement fait la joie de M. Sebregondi, et , en ce sens, il est ennemi des mesures à-demi raisonnables du cardinal Bernetti. M Sebregondi veut que les sujets de Sa Sainteté désirent être soumis au gouvernement de M. de Metternich. Depuis qu'on désespère d'être secouru par les Français, beaucoup de libéraux pensent à s'arranger avec M. de Melternich, qui au moins, disentils, ne fait pas des injustices inutiles.

« Voilà, ce me semble, un fait qui peut avoir de grandes conséquences pour l'avenir. On commence à parler beaucoup de ce qui se passe en Lombardie et en Toscane. Le principal citoyen d'une ville de 6,000 habitants disait devant moi : « Le Grand-Duc a peur, mais avant tout il ne veut pas déplaire à M. de Metternich et ma petite ville donnerait 200,000 francs pour passer sous le gouvernemeni toscan. »

« Maintenant si l'on me faisait l'honneur de m'interroger relativement aux moyens d'empêcher cette augmentation du crédit de M. de Metternich et l'oubli où semblent tomber les Français, je répondrais : un changement de ministère. Un ministère composé de Mgr Marini, Ciacchi, Galanti rendrait la confiance et l'espérance aux gens industrieux qui ne demandent qu'à faire leurs affaires sans se mêler de réformes. A chaque instant aujourd'hui, ces gens paisibles sont vexés, et ils deviennent libéraux.

« Si l'on pouvait porter le Pape à s'écarter un peu des usages établis, on pourrait former un ministère composé de Mgr Marini, Ciacchi, Galanti et de Mgr Luca.

L'essentiel serait de donner à Mgr Marini,

homme du premier mériie, la place du comte Moroni. Mgr Marini est un homme riche, de 36 ans, sans contredit la première tête de ce pays.

« Mgr Ciacchi est ministre de la Police et le Préfet de Police de Rome. Il y a 6 ans qu'il était officier de dragons. Il a été Préfet et a été adoré dans sa Préfecture parce qu'il n'a fait que le mal utile à lui.

C'est un homme actif, intelligent, qui ose empêcher les friponneries des subalternes (Ce n'est pas peu dire dans un pays où chaque employé à 12 écus par mois, est protégé par un cardinal, et dans Rome la moindre injure se venge, rien ne s'oublie ; on cite contre un homme un propos échappé il y a 20 ans). Mgr Ciacchi coupe court aux affaires, et ne se couche jamais sans avoir fait table nette comme on dit ici, c'est-à-dire expédié tous les papiers accumulés sur son Bureau. J'irais jusqu'à penser que Mgr Ciacchi a du courage. Chose inouïe, bien imprudente de sa part, et dont tôt ou tard il se repentira, il a osé proposer au souverain d'autoriser un spectacle ; cette mesure retenait à Rome sept à huit cents étrangers qui dépensent au moins 10 francs par jour et de la façon la plus utile pour le peuple. Ces étrangers reviendront passer 10 jours à

l'époque de la Semaine Sainte, et, mourant d'ennui le soir faute de spectacle, vont passer le carême à Naples.

« La haute sagesse du souverain, modèle de toutes les vertus, a été sur le point d'accorder l'Opéra en carême, et a demandé conseil. Le vertueux cardinal Odescalchi, vicaire (évêque de Rome ,ne s'est opposé que pour la forme à cette innovation, mais MM. de Gregorio et .... l'ont fait rejeter. Le Saint- Père a peur et devient cruel ; il a dit à Moroni : Si jamais je puis ne pas craindre les libéraux, le Bourreau se promènera dans l'Etat ; il est des choses qu'on ne saurait pardonner. Bien des gens que vous voyez en place ne sont employés qu'à cause de la nécessité des tems et leur tète serait des premières à tomber. La peur de Sa Sainteté est augmentée par les émissaires de M. de Metternicli et par les amis de M. Sebregondi. On employé des moyens indirects que probablement le Pape ne devine point. Cette peur est la base du crédit de Ciacchi qui, parmi les hommes en place, est peutêtre le seul qui ait de l'activité.

« Voici une petite mauvaise action de Ciacchi qui n'est d'aucune conséquence.

« Un pauvre commis des environs de Bologne

gagnait 15 écus par mois, et est arrivé à Rome en décembre 1834 pour faire une réclamation qui même était fondée. Il avait une jolie femme dont un prêtre fit la connaissance. Le mari, bien ignorant des usages de Rome, se fâcha; en janvier il fut mis en prison au secret comme libéral, et en février il a obtenu sa grâce, sous la condition de ne jamais approcher de Rome à moins de cent milles. Sa femme est restée. Peut-être Ciacchi a été trompé par un subalterne. Dans les provinces un homme fait un beau cadeau au valet de chambre du cardinal du pays, et l'adversaire contre lequel il plaide est mis en prison comme libéral. C'est à lui à faire un cadeau à un autre valet de chambre, pour en sortir. Ce sont ces traits-là qui font regretter le gouvernement de M. de Metternich. Si l'on avait des doutes sur la fréquence des affaires de ce genre, je suis persuadé que le général d'Ancône en possède une belle collection; il comprend bien le Pape, le cardinal Bernetti et Rome.

« Il reste à parler de Bernetti. C'est un homme extrêmement inférieur à Mgr Marini par exemple. Quand il est poussé à bout par un raisonnement et qu'il ne sait que répondre, il dit gravement: Le doigt de Dieu y pourvoira; il ne laissera pas périr

son église. Ce qu'il y a de plaisant, c'est de voir cet air de conviction profonde à un homme qui est habituellement en état de péché mortel (Article femmes).

« Le pape est entièrement dégoûté de lui ; le comte Moroni et la petite oligarchie l'ont détruit. Bernetti croit imiter la sagesse de M . de Metternich et conserver le^^a^u quo : il ne voit pas qu'en laissant voler tous les subalternes, et en permettant a tous les préfets qui le veulent, de suivre leurs caprices, il a rempli de libéraux le pays de Spolète à Terracine, qui en comptait fort peu en 1>^31. L'état de Rome rassure le cardinal Bernetti. Il ne voit pas qu'à Rome chaque famille vit d'un petit abus dont elle redoute la chute ; et quand un habitant craint une injustice il donne un écu au valet d'un cardinal et plaide sa cause. Rien n'est moins difficile en général que d'avoir la protection d'un cardinal.

« Par exemple, Mgr Ciacchi voulait que les cafés fermassent à la même heure. Mais les cardinaux veulent que les cafés vulgaires soient obligés de fermer 2 heures après le couchei" du soleil, parce qu'ils peuvent vendre leur protection à certains cafés pour fermer à 3 heures de nuit, à minuit et

quelquefois pas du tout. Souvent le valet de chambre d'un cardinal fait celte affaire à l'insu du cardinal. Mais en général un cardinal accorde sa protection et la faculté de ne fermer qu'à 4 h. (de France) à un café quand celui-ci s'oblige à prendre ses petits pains chez le boulanger du cardinal. Ceci se passe en 1835, et n'est point une vieille histoire renouvelée. A chaque instant Mgr Ciacchi est arrêté pour les mesures qui semblent les plus simples. En 1780, personne ne se fâchait des choses de ce genre, elles indignent aujourd'hui. Serions-nous inférieurs aux autres peuples, disent les Romains.

« Voilàce que le cardinal Bernetti n'a pas le génie de comprendre. Tous les jours le Pape le trouve plus ridiculement libéral. La Cour de Sa Sainteté regarde comme Jacobins des personnages qui en Europe ont une réputation contraire, les lords Grey, Lansdowne, etc.

« La conclusion de tout ceci, c'est qu'en cherchant un agent aussi adroit que ceux employés par M. l'Abbé Dubois, premier ministre, on dirigerait la volonté de 40 Cardinaux sur 50 par leurs valets de chambre, et enfin celle de Sa Sainteté par Gaëtanino. Le seul obstacle serait M. Sebregondi,

mais il ne fait pas de cadeau aux valets de chambre. M. de Lûtzow est nul.

a Les détails sur Gaètanino peuvent sembler exagérés et j'ai beaucoup de répugnance à les donner. Mais enfin il est de fait que le Pape ne refuse rien à Gaètanino et que la petite oligarchie a même du respect personnel pour Gaètanino.

« Gaètanino et sa femme occupaient une chambre au-dessus de celle de Sa Sainteté. Gaètanino a fait observer au Saint-Père que depuis longtemps il fesait lit à part ; il a demandé à laisser à sa femme l'usage de cette chambre et à en prendre une autre beaucoup plus éloignée, ce qui a été accordé.

« Je ferai observer qu'en vivant familièrement avec les Mezze case (la haute bourgeoisie) on finit par tout savoir en ce pays. La noblesse n'aime point le Pape qui ne prend pas ses cardinaux parmi elle, mais par esprit conservateur ^ elle se garde d'avouer certaines choses.

«Je finirai par une anecdote qui a beaucoup occupé la Cour de Rome pendant le Carnaval, et dont j'ai connu le héros. Cela ne signifie rien au fond et je n'en parle ici que parce qu'il est possible que les journaux s'en emparent.

«A l'époque de l'occupation française, le R. P.

Mauro Capellari quitta son couvent, situé dans une île, à une demie-lieue de Venise, et entra chez M. Matinelli, noble de Venise, pour faire l'éducation de son fils. Le Père était fort savant et avait toutes les vertus ; il s'établit une tendre amitié entre le maître et l'élève. Quand le R. P. Capellari quitta Venise, il continua à avoir un commerce de lettres avec son élève, M. Matinelli fils. Il a exigé dernièrement que M. Matinelli vînt à Rome ; il est arrivé vers Noël et a quitté Rome le second jour de Carême. M. Matinelli peut avoir 36 ans, 12 ou 15,000 fr. de [rente]; il a l'âme belle et beaucoup de bon sens. Du reste parfait Vénitien, il aime le plaisir par dessus tout et a horreur de toute gêne. Il fait de bons ouvrages historiques que M. de Metternich ne lui permet pas d'imprimer, mais les refus sont exprimés avec beaucoup de politesse.

« lia été reçu par Sa Sainteté comme un fils et a passé chaque jour 5 ou 6 heures avec elle. M. Matinelli a en horreur le rôle d'un courtisan adroit et prudent. C'est à son corps défendant qu'il a accepté la croix de Saint-Grégoire que son ancien maître a voulu absolument lui donner. La rondeur et le peu. m'importe font la base du caractère de Sa Sainteté. Le Pape se regarde comme un pauvre homn^ç.

qui a gagné le gros lot d'une riche loterie, mais n'est nullement ébloui de ce hasard et regarderait comme humiliant, joour son esprit^ de ne pas jouer le rôle de souverain avec aisance. Dans les cérémonies de sacristie, Sa Sainteté fait la conversation avec aisance, pendant que des quantités de moines viennent lui baiser le pied. Le Pape s'applique avec soin à tirer tout le parti possible de sa position pour sa santé et son bonheur. C'est le véritable caractère du philosophe vénitien, que rien n'éblouit et qui est toujours amateur des plaisirs, et de sens froid à la première place comme à la dernière. Les seuls libéraux troublent sa vie et il les hait. Le gouvernement de l'Église, les disputes entre couvents, le soin de nommer les plus dignes aux places ecclésiastiques, occupent surtout Sa Sainteté. Les soins temporels ne viennent qu'après, et la modestie, qui est une des vertus de Sa Sainteté, fait que souvent, lorsqu'il s'agit des choses temporelles, elle s'excuse sur son ignorance.

« Sa Sainteté prenait M. Matinelli avec elle dans ses promenades; le faste qui accompagne le souverain gênait M. Matinel]i : — « En vérité, je ne sais comment parler à Votre Sainteté. — Comme autrefois, je suis toujours le maître et vous le disciple. »

« Arrivé à deux milles hors la ville, le Pape descendait de voiture, prenait M. Matinelli sous le bras, et promenait pendant deux heures, laissant sa suite à cinquante pas derrière. Cette suite était fort étonnée, et même un peu alarmée. Les gens au courant prétendent que si M. Matinelli, qui est veuf, l'eût désiré, il eût pu devenir Prélat, grand Chambellan, et bientôt Cardinal, mais rien n'est plus antipathique au caractère ouvert et gai de M. Matinelli que les devoirs imposés par les grandes places.

— « Votre Rome me paraît la plus triste chose du monde, disait-il au Pape, et je suis sûr qu'il ne se passe pas de journée sans que Votre Sainteté ne regrette Venise >>. Sa Sainteté demandait souvent des nouvelles, parlait de tout avec la simplicité qu'un noble vénitien a avec ses intimes, et disputait souvent avec M. Matinelli.

«Celui-ci s'est fait un point d'honneur de ne rien changer à son langage. En parlant d'un Cardinal il disait fort bien : Ce coquin d'un tel ! et, si le Pape criait, M. Matinelli soutenait son avis, comme il eût fait en particulier.

— « Je n'ai pas menti une seule fois au Vatican, disait M. Matinelli. Pour me rappeler mon devoir

je ne suis jamais allé chez Sa Sainteté qu'en redingote. — Excepté feu le Cardinal Albani, disait M. Matinelli, la plupart de vos Cardinaux ne sont pas de force à être sous-préfets. Ils vous font haïr bien gratuitement. »

— « Tant pis pour qui me hait ; on ne viendra pas m'arracher de ce fauteuil ! Et où vouUez-vous que je trouve des gens de la force d'Albani ? Que pensez-vous de un tel ? »

— « C'est un des plus insignes coquins de votre Cour. »

— « Et Ciacchi? » — a C'est un homme du premier mérite, il en faudrait une douzaine comme cela à Votre Sainteté. »

« Sa Sainteté comparait sans cesse les personnes qu'elle emploie aux personnes employées par Napoléon à Venise vers 1810. Pendant des promenades entières, Sa Sainteté parlait à M. Matinelli d'astronomie et des progrès que cette science a faits depuis Lalande. Sa Sainteté est absolument un noble vénitien devenu doge, et parle des souverains absolument comme si de tout temps ils eussent été ses égaux. — « D'ailleurs, que peuvent ces gens-là contre nous ? » [Xous pour moi, façon de parler que Sa Sainteté a adoptée avec beaucoup d'aisance).

« En arrivant à Rome il y a quelques années, le P. Capellari avait écrit à M. Matinelii une lettre critique sur tout ce qu'il voyait dans le gouvernement ; il finissait par exprimer la plus grande envie de retourner à Venise et le plus vif dégoût pour tout ce qu'il voyait à Rome. M. Matinelii a parlé de cette lettre à Sa Sainteté. — « Je la verrais avec plaisir ». Le lendemain M. Matinelii l'a apportée. Sa Sainteté a beaucoup ri en la lisant. — « Si vous vouliez la signer de votre signature actuelle, ce serait une pièce bien curieuse dans ma Bibliothèque ». Sa Sainteté a pris la lettre, et l'a signée en riant.

« Le Pape, ayant été pauvre toute sa vie, n'a pas l'idée de plaisirs bien délicats, mais ceux-là il les savoure avec la véritable philosophie d'un Vénitien. Sa Sainteté parle de 15 ou 20 fr. comme d'une somme considérable. Elle a en horreur la dignité et la Comédie sublime que certains Conseils français voudraient lui faire jouer. Sa Sainteté lisait les Paroles d'un Croyant avec beaucoup d'admiration : « Quel style !» — « Celui de la condamnation qu'on vous a fait signer ne ressemble pas à [celui-là] ». — « Pièces de chancellerie, répondit le Pape. Rappelez-vous les réceptions officielles d'un

tel « (Sa Sainteté nomme un seigneur vénitien dont j'ai oublié le nom). Ce qu'il y a de singulier, c'est que M Matinelli ne s'est pas démenti un seul moment. La veille de son départ, il revenait du Vatican ; nous le vîmes, sans croix — « J'ai pris congé de Sa Sainteté, je ne la reporterai jamais (la décoration^ Mi par milV anni di riveder l'Opéra a Venezia ^ J'y serai dans sept jours, grâces à Dieu ! Sa Sainteté, qui sait que M. Matinelli connaît la famille Capellari, ne lui a pas dit : Salatateli di mia parte -. C'est un usage auquel aucun italien n'eût manqué.

« M. Matinelli et nous, étions pénétrés de la plus vive admiration pour les vertus naïves et sublimes de Sa Sainteté.

v< Je résume cette longue lettre. A Rome, vexants comme vexés, personne ne croit à la durée de l'arrangement actuel ibien à tort selon moi . La prévoyance, qualité si opposée au caractère romain, s'est mise en honneur. Le raisonnement qui pendant des siècles a régné dans cette Cour de célibataires : Cela durera plus que moi, trouve toujours

1. Il me semble qu il y a mille ans que je n ai revu lopéra à \enise.

^. Saluez-les de ma part.

cette réponse : Oui ! si vous mourez dans l'année. Tout le monde craint que la première guerre entre la France et l'Autriche ne prenne son champ de bataille dans la fertile Italie. JVF' Marini disait : L'Italie succédera aux Pays-Bas. Cette espérance fait tout l'avenir des peuples, de Bologne etFerrare à Spolète et Rieti. Les troubles ne pourraient être conjurés que par un ministère Marini, Ciacchi, Galanti, Luca. Le Cardinal Bernetti a cru maintenir le statu qao et s'est complètement trompé. En laissant agira leur tête les fous comme M^' P..., les libéraux, ont triplé en nombre depuis 1831. Quant à nous, nous pouvons tout obtenir par Gaëtanino. Par bonheur, M. de Metternich, M. de Lûtzow et M. Sebregondi ne veulent pas donner d'argent. Le frère du Cardinal Sala a dominé Rome, les Romains et le trône de Sa Sainteté par l'argent et a gagné des sommes énormes. Par son moyen plusieurs Cardinaux touchaient une paye double. Gagner de l'argent n'occupait guère un romain avant 1796; aujourd'hui c'est l'idée dominante. La grande conversation entre les Cardinaux est : Que fera-t-on si les Français viennent ici ? Jamais Rome n'a été si vénale. Autrefois c'était la volupté qui avait besoin d'écus, aujourd'hui c'est

la prudence. Il n'y a presque pas de famille qui, par abus, ne prenne 7 et 8 écus pai" mois au Trésor. J'ai découvert dernièrement qu'un enfant de 15 ans, qui fait son éducation, touchait, depuis'longtemps, 20 écus par mois comme employé dans un bureau. Un Monseigneur touche 50 écus par mois comme pauvre, il passe pour fils d'un Cardinal.

« Un employé a été envoyé à la douane de Cività- Vecchia. Le directeur a découvert, à son grand étonnement, que cet homme ne savait pas écrire, était dans l'impossibilité même de signer son nom. — « Et que venez-vous faire ici ?» — « Gagner une pension de retraite ». En effet, six mois après, cet employé a reçu le bre\et d'une pension égale à la moitié de son traitement. Il est fils du domestique d'un Cardinal.

« De Bologne à Spolète les jeunes gens romanesques rêvent une charte. L'immense majorité vivrait fort tranquille et s'estimerait fort heureuse, si elle était gouvernée comme la Lombardie, où il suffit de ne pas lire et de ne jamais parler politique pour être traité avec justice par le Souverain. Le Pape comprend cette idée, mais il est emporté par sa haine pour les libéraux et les conseils de Moroni.

« Je suis, etc. ».

C'est d'après les mezze case, la bourgeoisie, que Stendhal traçait de la cour romaine le tableau que l'on vient de lire. Il fut en état d'observer par luimême le souverain et son entourage lorsque Grégoire XVI vint faire une excursion à Cività-Vecchia, au printemps.de 1835.

Détails sur Grégoire XVI et sa cour. — \'oyage du pape à Cività-

Vecchia.

Le pape Grégoire XVI, contrairement à ce qu'avait été son prédécesseur, fut un pape voyageur. Il aimait à voir de près les populations sur lesquelles il régnait et à s'enquérir de leurs besoins, quitte à oublier toutes leurs réclamations dès qu'il était loin d'elles. Durant son pontificat de quinze ans, il visita successivement Ancône, Terracine et Cività-Vecchia. Le 19 mai 1835, Beyle annonçait le prochain voyage du souverain pontife dans cette dernière ville. « Je profite, écrivait-il, du départ du bateau à vapeur, la Méditerranée, pour annoncer à Votre Excellence la prochaine arrivée de Sa Sainteté en ce port.

« On attend le pape demain 20 mai. Sa Sainteté honorera la ville de sa présence pendant trois jours ; il y a 31 ans qu'un pape n'est venu à Cività- Vecchia. On élève un arc de triomphe au milieu

delà place San-Francesco, la principale de la ville. Il y aura illumination du port. En général les habitants sont indifférents. C'est avec peine que Ton recrute des jeunes gens appartenant au commerce pour dételer les voitures de Sa Sainteté. Il y a 4 ans, on se serait disputé cet honneur. Ce changement a été opéré par l'administration capricieuse de monseigneur P..., délégat de cette province (préfet).

« Ce qui frappe le plus le haut commerce, qui est l'aristocratie de ce pays, c'est que Sa Sainteté est accompagnée de M. Sebregondij qui aura, diton, son logement au palais du pape. Oo s'attend à de grandes mesures politiques. Il y a longtemps que je n'ai été à Rome, je ne comprends pas pourquoi l'on aurait choisi le séjour d'une petite ville. Peut-être veut-on profiter de l'absence de M. le cardinal Bernetti.

« Je crois avoir parlé de M. Sebregondi dans ma

lettre du 5 avril Au risque de me répéter, je

dirai que M. de Metternich a admirablement compris que l'on ne peut mener la Cour de Rome qu'en la payant ou en lui fesant peur. Or, ces gens à imagination ne sont jamais effarouchés longtemps d'un homme qu'ils connaissent à fond, d'un ambas-

sadeur par exemple. M. de Melternich a toujours à Rome un agent secondaire qui inquiète beaucoup les '20 ou 30 personnes qui forment la Camarilla en ce pays.

« Nous avons vu d'abord M Proketch qui, à Rome, passait pour le fils naturel de M. de Metternich ; homme sans moyens, M. Sebregondi, l'épouvantail actuel, remplit admirablement sa mission. Il fait peur à tout le monde, même à la municipalité de Cività-Vecchia. Je ne lui connais d'antagoniste que le seul comte Moroni, vieillard sans talens et d'ailleurs absorbé, dans ce moment-ci, par les nouvelles d'Espagne.

« Le pape régnant a toutes les vertus, mais Sa Sainteté ne fait rien dans la partie riche de ses Etats, de Bologne à Ancône, et de Spolète à Rimini, sans avoir l'assentiment de >I. Sebregondi.

a Votre Excellence aura su que M. Bernetti vient de remporter, il y a six semaines, un petit avantage sur ses ennemis. Ses attributions ont été un peu augmentées.

« La grande préoccupation de la Cour de Rome, c'est la guerre ci^'ile en Navarre. Si Don Carlos est chassé, on redoute à Rome un acte de faiblesse du roi de Naples envers la Sicile On suppose à Rome

qu'en mai 1834, S. M. le roi de Naples a été déjà sur le point de faire des concessions funestes.

« Je suis, etc »

Beyle, malade, ne put se présenter à l'audience qui fut donnée aux consuls. Quelques jours après, il vit cependant le pape et nous le montre comme un vieillard alerte et gai, très différent enfin de l'opinion assez répandue qui le considère comme le promoteur de la réaction qui suivit dans l'Etat romain la révolte des Romagnes. Les documents les plus dignes de foi concordent absolument avec" l'opinion de Stendhal. Il est probable que les plus grands défauts de Grégoire XVI furent sa faiblesse et son amour de la bonne chère, qui ne paraît pas contestable. Entraîné par ces travers, il laissa tout faire à certains de ses cardinaux: Tosti, que nous connaissons déjà; Bernetti, autrefois le chef du parti libéral au conclave et maintenant « se faisant ultra pour rester *»; enfin Lambruschini. C'est à ces ministres, surtout au dernier, qu'il faut faire remonter la responsabilité des rigueurs du règne.

Certaines circonstances du récit fait par Stendhal

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