Corr., t. Il, p
cône était devenue propagandiste, mais de plus leur a fait redouter une imitation directe du crime. Ce dernier motif de crainte est encore plus singulier, s'il se peut, que le premier. Chaque famille à Rome jouit d'un petit abus qui grève le trésor. Les Empereurs romains se soutenaient en distribuant au peuple l'argent des provinces. Cette façon d'agir est imitée suivant les proportions du temps. Les terres du voisinage immédiat de Rome payent moins. Les familles des artisans aisés obtiennent des dots de 40 écus pour leurs filles. Un bon bourgeois a un fils de 12 ans qui compte comme commis dans un bureau, et qui touche à ce titre 20 écus par mois. Il y a des abus bien plus curieux, mais ils exigent une explication en deux pages, les rouages de l'administration étant ici extrêmement compliqués, et personne en général n'obéissant à un chef pour les choses du personnel. J'ai vu arriver un employé des douanes à Cività-Vecchia; le directeur découvrit bientôt qu'il ne savait pas lire et lui fit quelques reproches modérés. « Je vous prie, Monsieur, répondit l'employé, d'écrire à Rome que je suis incapable»; cet homme insista ; on écrivit, et il fut réformé avec la moitié de son traitement (12 écus par mois).
« Ce peuple-ci, je parle de Rome seulement, répétera sans cesse les satires les plus sanglantes, mais ne se révoltera jamais. En l'absence de la colère personnelle, il est de la plus insigne lâcheté î C'est qu'un Romain ne fait aucun cas de l'estime du voisin.
« Ce peuple offre, dans ce moment, le spectacle de la peur sous toutes ses formes, et cela parce qu'un ivrogne est mort cholérique à Bologne et qu'un semblable accident est arrivé à Florence. Cette peur, qui affecte surtout les vieillards gouvernans, les a disposés à la prostration de forces qui s'est manifestée à la nouvelle de l'attentat du 28 juillet. Les plus habiles se consolent en espérant que le gouvernement du roi restreindra la liberté de la presse.
« La peur du choléra l'a emporté sur la peur politique. On a décidé d'envoyer toutes les troupes disponibles sur la frontière et le long du rivage de la mer. Tout ce qui sera employé dans les environs deCività-Vecchia, d'Orbitello et Fiumicino prendra la fièvre. Pour remplacer ces troupes on a donné avis à la garde nationale (la civica) qu'elle allait être remise en activité.
« Ce qui a augmenté les craintes, c'est qu'au
moment où on a reçu la nouvelle de l'attentat du 28 juillet, de mauvais conseillers venaient de porter Sa Sainteté, qui a toutes les vertus, à commettre un acte arbitraire que le public a pris en fort mauvaise part. Sa Sainteté a cassé et annulé deux sentences conformes, rendues contre le fisc et en faveur de M. Alexandre Torlonia. L'intérêt était des plus minimes. C'est comme si, en France, Sa Majesté cassait un arrêt de Cour royale, confirmé par la Cour de cassation.
« Le légat modéré de Bologne, M. le cardinal Spinola, dont j'ai eu l'honneur de parler dans ma lettre précédente, a été remplacé par S. E. M. le cardinal Machi. Ce personnage doit être connu à Paris. Voici ses moyens d'influence et leur histoire. M. Vincent Machi était chanoine avec sept écus par mois dans une église des environs du lac de Bolsène, quand son bon génie le fit venir à Rome. Il fit la cour à un prélat puissant qui lui fit obtenir la place de sous -secrétaire de la nonciature de Portugal. Dans ce pays, où les pouvoirs des évêques étaient beaucoup plus restreints qu'en France, la nonciature jugeait beaucoup de procès et vendait beaucou-p de dispenses. Le nonce suivit le roi au Brézil. M. Machi se trouva
seul, et amassa, dit-on, deux millions de francs. A son retour à Rome, il a présenté un compte duquel il résultait un boni de 4<>0 mille francs, et l'on a été trop heureux de recevoir cette somme. Celle que M. Machi a gardée pour lui. lui procure beaucoup de crédit. Un paysan, son neveu, a été fait comte et rincontro di Caméra (intendant des financesi à Civilà-Vecchia. M^"" Cazanelli (maintenant évèque de Coi'se et bien repentant a rendu un grand service en empêchant que M. le cardinal Machi ne soit élevé à la papauté. Tout le monde pense ici que son administration à Bologne produira du sang.
« Le but de cette lettre est d'avertir de la prostration de forces où est plongé ce gouvernement. Si l'on avait intérêt à avoir de l'influence, elle serait facilement obtenue par un petit bâtiment de guerre croisant devant Cività-Vecchia.
« Le l2août,lagoëlette,le seul bâtiment de guerre de Sa Sainteté, est sortie du port pour surveiller la côte. Des bateaux pêcheurs, qui se trouvaient dans le port, ont été armés pour le même objet.
« Je suis, etc. »
Quant au choléra, le gouvernement el les corps municipaux, se contentaient, dans les États du
pape, de recourir aux moyens surnaturels pour le combattre.
« On a grand'peur ici du choléra et l'on fait des prières. La ville de Cività-Vecchia est dans l'usage de donner, vers le 20 août, une sorte de course de vaccine (vaches) ; on a trouvé qu'il fallait appliquer au choléra les écus consacrés, les autres années, à la course ; en conséquence, ils ont été dépensés cette année pour faire dire des messes pour les âmes du Purgatoire. Et cela dans une ville qui manque de tout, même de chlorure ! Au reste, il paraît que le sol de l'Italie est contraire au développement du choléra. Rome est bâtie sur des couches de lave; à la vérité, le volcan est éteint depuis trois mille ans au moins. Là comme ici, on augmente la terreur du peuple par les prédications les plus lugubres et l'on ne prend pas la plus petite précaution raisonnable. Les personnes qui auront un cholérique dans leur maison, devront porter un ruban jaune au bras gauche.
« Le peuple croit que le choléra est une invention du Gouvernement, apparemment pour empoisonner ses ennemis. La bourgeoisie, elle-même, ne croit pas au choléra. On peut s'attendre à tout de la part de ce peuple féroce Je parle du peuple de
Rome ; celui de Cività-Vecchia est fort doux, je n'y ai pas vu un seul coup de couteau depuis quatre ans. Souvent à Rome, on compte cinq assassinats en une seule soirée : à la vérité lintérêt d'argent n'est presque jamais la cause de ces crimes *. »
On le voit, la crainte du choléra faisait naître chez les Italiens, avec les traits particuliers à leur caractère national, le même genre d'illusions et d'idées fausses qu'à Paris. On y regardait aussi l'épidémie comme une invention du gouvernement pour se défaire de ses ennemis. De même qu'à Paris les prisonniers politiques de Sainte-Pélagie avaient tâché de profiter de l'émotion causée par le choléra pour reconquérir leur liberté à la faveur d'une émeute, de même, à Cività-Vecchia. le plus grand péril venait du bagne où les forçats ne
1. Beyle re^âent sur ce fait dans une note de sa main, écrite sur les copies faites pour ses Chroniques italiennes, et conservées aujourd hui à la Bibliothècjue Nationale, à Paris. « Même en 1833, je trouve qu en France et surtout en Angleterre on tue pour se procurer quelque argent. Des deux pauvres diables qu on a exécutés avant-hier et qui avaient 23 et 27 ans. 1 un. Tivaldi, avait tué sa femme parce qu il en aimait une autre, le second avait tiré un coup de fusU. à un médecin ultra et probal)lement dénonciateur de son pays. On ne voit pas là trace d intérêt d argent. » (Bib. Nat., fonds italien, t. 172. fol. 5).
218 ste>;dhal diplomate
devaient pas manquer de trouver l'occasion favorable pour rompre leurs fers. C'était là que Stendhal voyait le plus grand danger.
« Nous avons ici, écrivait-il, 1,400 forçats dans le bagne, ce sont des gens fort déterminés, gardés par 500 paysans habillés en soldats. A la première invasion du mal, les forçats vont se croire empoisonnés et chercheront à forcer la garde. Le danger du désordre me semble bien supérieur à celui que peut occasionner la maladie... Nous n'avons pas de délégat. Le Conseiller chargé de ces fonctions manque de fermeté, il y a anarchie.
« Les Églises sont pleines. Hier, un prédicateur s'est écrié : Disons un Pater et un Ave, mes frères, pour le premier d'entre nous qui mourra du choléra. Les femmes ont poussé des cris, et le Pater a été dit en fondant en larmes. La chaleur, à l'air libre, était de 29 degrés, et dans l'église on étouffîiit.
« L'opinion des gens sages est que le sol montagneux et sec des environs de Cività-Vecchia, repoussera le choléra; il y a beaucoup d'exhalaisons sulfureuses. Comme le manque de propreté est énorme, je conseille fort le chlorure de chaux, surtout pour le bagne. »
L'opinion des gens sages se trouva juste. Le choléra n'atteignit ni Rome, ni ses environs directs. Il ne fournit pas à Stendhal l'occasion de ressentir une fois encore ce petit frisson que donne le danger et qui lui paraissait si doux, alors que, sous-lieutenant de dragons, il faisait avec Brune la campagne du Mincio, aux heures déjà lointaines de jeunesse et d'activité. Ce fut surtout une occasion perdue pour lui, d'obtenir enfin ce qu'il désirait secrètement depuis longtemps, la croix de la Légion d'honneur.
Stendhal et la croix de la Légion d'honneur.
Il y avait longtemps, disions-nous, que Stendhal désirait la croix de la Légion d'honneur. Ce sentiment pourrait étonner, chez un homme qui ne tarissait pas sur l'inanité des distinctions officielles et ne manquait jamais de réserver aux gens à cordons les plus acérées de ses épigrammmes. La vie de Beyle nous en fournit l'explication. Il avait vécu, ne l'oublions .pas, au temps où, sous Napoléon, la croix, ardemment désirée par tous, n'était donnée que comme récompense de longs et pénibles services ou d'actions d'éclatante bravoure. Il l'avait souhaitée en ces temps de jeunesse dont le souvenir lui restait si cher. Puis il la croyait nécessaire à son prestige de diplomate. C'était, pensait-il, une distinction de nature à lui faciliter la tâche, en quoi peut-être il n'avait pas tort. « La cérémonie est tout chez ces peuples, mandait-il de
Trieste Cinq ou six consuls ont la croix; mon
prédécesseur et son prédécesseur l'avaient, donc il faut la demander. Je la mérite à cause de Berlin, Vienne et Moscou. L'Empereur ne l'aurait pas donnée pour cela ; mais tous les nigauds à qui on l'a donnée depuis n'ont pas vu Moscou^». La cérémonie jouait à Cività-Vecchia le même rôle qu'à Trieste et l'administration y avait de plus une désagréable tendance aux petites vexations inutiles.
« Ce pays ci, écrivait Stendhal, n'est pas arrivé au même degré de civilisation que Livourne, on y fait encore souvent le mal, inutile à qui le fait. .. Il faut toujours prévoir quelque fausse interprétation des mots les plus clairs. »
Dans de telles circonstances, Beyle avait recours à des pourboires et autres petits moyens. Il n'en sentait pas moins très bien qu'une décoration, en rehaussant son prestige aux yeux des populations, eût diminué considérablement les tracasseries du gouvernement, non seulement à son égard, mais aussi à celui des rares Français qui passaient par Cività-Vecchia.