‹ Stendhal et le beylismeChapitre 3 sur 6 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

J'ai donc pu, sans excès de présompti

réimprimer le livre il avait été écrit. En

l'offrant et nouveau au public, j'éprouve un sentiment étrange et que je ne dissimule Est-il vraiment de mci:} Il est d'un moi à tout me rattache, et que je ne reconnais qu'à peine. Il me semble, en vtrilé, exhuk V œuvre posthume d'an frère mort.

Un dernier moi. Celui à qui mon Stendhal était dédié, compagnon de tonte ma me d'homme et qui en a formé un des li vivants, est mort depuis qu'a paru la prem édition de ce livre. C'est au souvenir de Lucien Herr que j'offre encore la secon amieo amisso. L'occasion eut été naturelle de fixer ici, pour ceux qui l'ont aimé et pour qui ne connaissent que son nom. quelques traits de son visage spirituel. J'ai jugé préférable d'associer cette étude à un livre plus proche de son influence, mes Nouvelles C vcrsalions avec Eckermann, également épuisées, et que l'éditeur Albin Michel compte aussi réimprimer d'ici quelques mois. M tenant, ma lâche est terminée et je me lais v la parole ci moi-même.

La Personne de Stendhal

Il est. dans l'histoire littéraire, des personnages qui déroutent les procédés ordinaires de la critique et qu'on se sent envie de traiter comme des personnages de roman. Stendhal appartient à cette famille d'esprits rebelles et singuliers, pour lesquels le goût prend un caractère tout personnel, et qui ont tour à tour souffert ou profité d'une sorte de partialité inévitable. On concevrait, à la rigueur, qu'un homme de système l'omît dans un tableau général de notre littérature, et l'on conçoit mieux encore que ses admirateurs tiennent son œuvre pour un des cas les plus important? et les plus représentatifs de la pensée moderne. Comme tous les artistes entièrement

sincères, et qui n'ont jamais été prisonniers d'une école, d'une manière, ni même d'un succès, il est mobile, versatile, contradictoire. Gomme tuus les écrivains qui ont tiré leur matière de leur propre vie, il s'est à la fois beaucoup livré et beaucoup celé, si bien qu'en son œuvre on a peine à discerner ce qui est confession abandonnée ou déguisement volontaire. C'est donc en vain qu'on prétendrait lui appliquer une méthode rigoureuse et uniforme, prendre sur lui des mesures strictes. Déterminer la vérité du caractère est difficile; le réduire à l'unité ou même à la simplicité serait sans doute impossible. Il faut procéder à la manière des romanciers, et, pour faire saillir le personnage, l'engager dans des épreuves ou dans des péripéties réitérées. Ce n'est qu'à travers des états successifs qu'on peut reconstituer son vrai visage; c'est par tâtonnements qu'on peut atteindre les points centraux de sa sensibilité, ceux qui ont commandé son œuvre et sa vie.

C'est à entamer cette connaissance toute personnelle que nous voudrions aider le lecteur. Notre unique ambition est de l'introduire dans l'intimité d'un homme qui demeura se-

cret à ceux mêmes qui ont vécu le plus près de lui, et pour qui l'amitié fut posthume, comme la gloire. On ne trouvera donc dans cette étude ni faits nouveaux, ni pièces inédites. Elle ne comporte ni une biographie entière, ni un examen critique dans son appareil complet et régulier. Nous n'avons cherché qu'à mettre en lumière la vérité profonde de la personne, les caractères fondamentaux de l'œuvre, et les seuls faits que nous ayons retenus sont ceux qui concouraient efficacement à cette présentation. Il eût été facile de les disposer dans un ordre plus convaincant, d'augmenter leur valeur probante par la rigueur apparente de l'enchaînement. Mais notre objet n'est pas de présenter une théorie forte; c'est seulement de faire revivre un personnage réel.

Dans une recherche ainsi conduite, on est tenu d'accepter d'avance le risque auquel Stendhal lui-même s'est exposé, tantôt de se répéter, et tantôt de se contredire. Une circonstance qui lui est particulière vient, au surplus, aggraver la tâche : c'est qu'il faut chercher son être authentique sous des travestissements volontaires auxquels beaucoup

se sont dupés, et qu'ainsi la plupart des documents critiques *, spécialement des documents contemporains, sont un embarras plutôt qu'un secours. En revanche, cet examen contribuera peut-être à éclairer ce qu'il y a d'étrange, ou même d'unique dans sa destinée littéraire. Bien rares sont les écrivains à qui la postérité fut plus favorable que les jugements contemporains. Mais Stendhal est peutêtre le seul qui,, méconnu ou incompris durant sa vie, se soit trouvé en intelligence intime, en parenté étroite, avec le sentiment et la pensée d'un autre temps. Depuis trente ans, toute une suite déjeunes gens et d'hommes faits ont reconnu en lui, non seulement un devancier plus proche ou un ancêtre plus cher, mais un camarade et quelque chose comme un frère. C'est trop peu de dire que nous l'avons admiré; notre admiration pour lui fut de celles qu'on partage avec un orgueilleux silence, comme un trésor ou comme un secret. Nous l'avons aimé; son influence est passée dans notre vie, et, par un secret

1. On en trouvera l'indication méthodique et complète dans la Bibliographie magistrale que vient de publier M. Henri Cordier.

LA PERSOxNNE DE STENDHAL

échange, peut-être avons-nous transporté dans son œuvre un charme qui n'était qu'en nousmêmes, dans notre jeunesse et dans notre don. Les historiens de l'avenir rechercheront si cette influence fut pernicieuse ou féconde, si, pour ces groupes d'adeptes que la passion stendhalienne unissait en de petites sociétés secrètes, la lecture infatigable du Rouge et Noir et de la Chartreuse fut vraiment, comme on Ta dit, une leçon d'énergie, ou si l'enseignement qu'en tiraient les fidèles ne tendait pas à l'inverse de l'action. Imagination qui se satisfait d'elle-même, dégoût de tout ce qu'on juge au-dessous de soi, rêverie paresseuse et dépitée du réel, ces éléments stériles ou déprimants entrèrent assurément, avec beaucoup d'autres, dans le beylisme. La drogue, à tout le moins, était entêtante, et l'avenir jugera, d'après les résultats acquis, s'il faut la tenir pour un tonique ou pour un toxique. Mais ce que nous pouvons déterminer dès à présent, c'est pourquoi elle a attendu si longtemps avant dopérer, pourquoi, après des efforts incomplets et interrompus sur les générations intermédiaires, elle s'est trouvée agir sur nos plus récentes écoles d'écrivains

arec ime si pleine efficacité, ou. si l'on préfère, avec une si particulière virulence. Cet homme qui avait passé partout en étranger, pourquoi devait-il acquérir en nous, et spécialement en nous, une famille soudaine9 Par quel rapport ou par quel retour trouvait-il e: fin son public véritable, un demi-siècle après sa mort? C'est là précisément le mystère que nous pourrons peut-être éclaircir après que nous aurons essayé d'évoquer l'homme.

« Pour juger au net de cet esprit assez compliqué, — dit Sainte-Beuve à la fin du Lundi qu'il lui consacre, — j'en reviendrai toujours à ceux qui l'ont connu dans ses' bonnes années et à ses origines, à ce qu'en diront M. Mérimée, M. Ampère, à ce que m'en dirait Jacquemont s'il vivait, ceux en un mot qui l'ont beaucoup vu, et goûté sous sa forme première. » Ces quelques lignes font apparaître le malentendu initial qui a dérobé Stendhal à l'intelligence de tant de bons juges. C'est vers 1821 ou 1822, aux approches de la qua-

rantaine, revenant d'un séjour de sept ans en Italie, que Stendhal a rencontré Victor Jacquemont chez l'idéologue Destutt de ïracy, J.-J. Ampère chez le critique d'art Delécluzc, l'auteur des Souvenirs sur David, Prosper Mérimée chez le publiciste Lingay qui fabriquait des articles et des discours pour le compte du ministre Villèle. En revenir à ce que disaient de lui les amis de l'âge mûrissant, placer vers les quarante ans « ses bonnes années, ses origines, sa forme première », c'est admettre que le Stendhal de ce temps-là est le réel, l'authentique, celui dont ses romans, tous publiés à des dates postérieures, seraient venus retracer ensuite les impressions ou les expériences. Mais, au contraire, le Stendhal de 1821, dans ce qu'il avait d'apparent et de visible, est un personnage composé, factice, en garde contre le monde, retranché, comme nous le verrons, derrière une armature artificielle de défense et qui ne déposait sa contrainte que la chambre close et la plume en main. En écrivant, il retrouve, avec un soulagement qu'il avoue, toute celte sincérité jaillissante qu'il comprime dans la vie du monde ou môme dans les rapports

d'amitié. Entre l'écrivain du Rouge et Noir ou de la Chartreuse, et l'homme qu'ont aperçu les contemporains, il n'existe donc, en réalité, nulle relation, ou du moins nulle ressemblance. Ni Jacquemont, ni J.-J. Ampère, ni même Mérimée n'ont connu le vrai Stendhal. Le vrai Stendhal, c'est celui de l'éveil à la vie, des premières ambitions, des premières émotions, des premières souffrances; c'est celui que nous ne connaîtrions par personne si nous ne le connaissions par lui-même. L'intérêt essentiel du Journal révélé par Slryienski et M. de Nion, de la Correspondance, et surtout des lettres publiées par M. Paupe d'après les autographes Chéramy, est de démontrer, pour qui sait lire, citte vérité primordiale. Les notes que Stendhal griffonnait, en 1803, à vingt ans, dans sa petite chambre de Paris, les lettres qu'à la mè/ne époque il adressait à sa sœur Pauline, demeurée, elle, à Grenoble, dans la maison paternelle, se relient directement, sans transition, au Bouge et Noir et à la Chartreuse ou, pour mieux dire, le Rouge et le Noir et la Chartreuse, écrits l'un à quarante-sept ans, l'autre à cinquantesix, n'en sont que le développement réfléchi

et la mise en œuvre romanesque. Les traits les plus frappants de la sensibilité de Stendhal comme de son originalité littéraire — et l'une se confond avec l'autre, puisque son œuvre entière, à tout prendre, n'est qu'une autobiographie franche ou détournée — sont la précocité et la permanence. Quand on relit la Correspondance, il arrive à chaque instant, sous le choc d'une pensée ou d'une formule, qu'on remonte à la date de la lettre, puis qu'on recherche dans sa mémoire la date do naissance (1783), pour s'écrier avec stupeur : « C'est un jeune homme de vingt ans qui s'exprime ainsi! » Il n'y a peut-être pas d'exemple, au môme âge, d'une formation aussi complète, aussi dense, d'une conscience de soi-même aussi claire, d'une personnalité si spéciale et si soigneusement préservée.

Ce caractère originel s'est conservé chez lui intact, sous les manières d'emprunt et les attitudes volontaires. Il est demeuré, si l'on peut dire, la part souterraine et fraîche de sa vie intime, pour jaillir et s'épancher librement dans son œuvre écrite. Chronologiquement, ses livres sont d'un homme mûr; psychologiquement, ils sont d'un jeune homme,

en ce sens qu'ils sont gouvernés par les premières idées et alimentés par les premières impressions. Peut-être, à première vue, pourrait-on justifier par là que son influence se soit exercée surtout sur des jeunes gens, ou tout au moins sur des hommes qui l'avaient aimé dès leur jeunesse. Les âges différents de la vie ne se comprennent plus entre eux. Il est des œuvres qui s'accordent parfaitement avec une phase précise de l'évolution personnelle, mais qui ne correspondent qu'à celle-là, et dont il ne faut aborder la connaissance ni trop tôt, ni trop tard. La conséquence certaine, en tout cas, c'est que, pour comprendre exactement Stendhal, il faut se placer, non pas au moment où ses livres furent écrits, mais au moment où se sont formées les impressions dont il a composé ses livres. La société de la Restauration, où tant de critiques s'obstinent à le situer, ne fut pour lui qu'un milieu étranger, inerte, auquel d'ailleurs il ne se mêla qu'à peine, et qu'il jugea toujours en homme de parti. Le Grenoble de son éducation, et surtout le Paris de ses débuts dans le monde, c'est-à-dire le Paris du Consulat et des premières années de l'Empire, voilà quels

furent les milieux favorables, les champs de culture de sa sensibilité. C'est alors que se produisirent les actions ou les réactions fécondes, et que s'amassa la matière sur laquelle il ne cessa plus de subsister. Pourquoi cette matière ne s'est-elle pas renouvelée! Nous tenterons de le justifier plus précisément, le moment venu; mais on peut sans doute, dès maintenant, pressentir la cause de ce phénomène proprement stendhalien. Elle tient à ce que la vie de Stendhal fut toujours mobile, errante, à fleur de sol, à ce qu'on ne le voit jamais fixé dans une carrière stable, dans une société définie, ou même dans une résidence durable. Passager oisif ou fantaisiste, éternel déraciné, il se trouva non seulement livré, mais réduit à ses impressions de jeunesse, parce qu'aucune construction cohérente n'était venue les surmonter. Les fondations du caractère sont profondes, spacieuses, mais elles n'ont jamais été recouvertes. L'édifice s'en est tenu là.

Réaliser dans l'âge d'homme les rêves de la jeunesse, c'est ainsi qu'un poète a défini le bonheur. Ces rêves, chez Stendhal, avec tout ce qu'ils comportaient de déceptions et d'aspi-

12 STENDUA'L ET LE BEYLISME

râlions interrompues, se sont prolongés la vie entière sans se réaliser jamais. Sa vie intime est une jeunesse continuée, qu'il a exprimée ou plutôt confessée dans son œuvre avec une clairvoyance à peine accrue par l'expérience et par l'âge. M. Paul Bourget Pa fort bien dit : « Depuis sa dix-huitième année, il n'a rien acquis, sinon plus d'ampleur de ses tendances premières. » Il n'a rien acquis, et surtout, fait plus rare et plus significatif, il n'a rien perdu. Quand nous cherchons à nous représenter Stendhal, ou quand nous imaginons Julien Sorel, ce qui n'est pas une opération très différente, gardons-nous donc d'évoquer l'époque où parut son histoire, c'est-à-dire le Paris de 1830. Toute la mélancolie d'un livre comme Lucien Leuwen — un des romans que Stendhal a laissés inachevés — tient à ce sentiment dépaysé : Que ferais-je aujourd'hui dans le monde? >'i lui ni ses héros ne pouvaient se former dans une société redevenue raisonnable et régulière, où l'on n'avançait plus que par hiérarchie, où l'intrigue même était médiocre. A la place de ce juste milieu bourgeois qui permettait les carrières heureuses, mais non plus les grandes fortunes, il

leur fallait le moment critique qui suivit l'exaltation révolutionnaire, le moment où les fondements de l'ordre ancien recommençaient à s'élever de la confusion universelle. Il fallait qu'une sorte de contradiction sociale vînt à la fois susciter et contrarier les mêmes sentiments, provoquer et décevoir les vertiges d'une imagination sans patience. Pour le développement d'un Stendhal, cet état d'incohérence était le milieu choisi, comme il devait précisément l'être ensuite, pour l'apparition des générations stendhaliennes.

L'adolescent qui devait, une vingtaine d'années plus tard, choisir le pseudonyme littéraire de Stendhal, débarqua à Paris un matin de novembre 1799, quelques jours après le dix-huit brumaire. 11 comptait près de dixsept ans, étant né le 23 janvier 1783, à Grenoble, d'où il arrivait tout droit par la voiture publique, en compagnie d'un M. Basset ou Rosset, vague connaissance de son père. Les biographes, et particulièrement M. Arthur CJiuquet, nous ont fourni tous les renseigne-

ments souhaitables sur Ja famille, tant de ce père, Chérubin Beyle, ci-devant avocat au Parlement de Grenoble, que de sa mère Henriette Gagnon. Le milieu était de bourgeoisie aisée : avocats, médecins à vagues prétentions nobiliaires. Les Beyle sortaient d'une vieille souche dauphinoise. Quant aux Gagnon, Stendhal se plut à imaginer plus tard, d'après les vagues récits d'une tante, qu'ils étaient d'origine italienne, « qu'un M. Guadagni ou Guadaniano, ayant commis quelque petit assassinat en Italie, était venu à Avignon, vers 1650, à la suite de quelque légat... »

Quelle avait été son enfance, nous le savons par le fragment d'autobiographie qu'il rédigea vers 1835, à Rome, sous le titre de La Vie d'Henri Brulard *. La sincérité en est si crûment évidente qu'on perdrait sa peine à l'affirmer à nouveau contre les critiques qui l'ont suspectée. Stendhal ne possède que deux formes de mémoire, la mémoire affective et la mémoire visuelle. Il retrouve, après trente

1. Il est important, si l'on se reporte au texte, de consulter l'édition Champion où l'ordre logique des chapitres est rétabli et où sont restitués des passages essentiels pour le. biographe.

ans écoulés, lo plein contenu d'une émotion, ou plutôt il la revit sous le moindre appel, l'éprouve à nouveau dans toute son intensité, dans toute sa saveur spécifique. De même qu'I rééprouve, il revoit : ses manuscrits sont encombrés de plans marginaux montrant, en regard des scènes qu'il relate, la place respective des personnages et jusqu'à la disposition des meubles. D'une circonstance qui devait pourtant marquer dans sa vie, sa première arrivée à Milan, il conservera cette seule impression : au coin de quelle rue il rencontra son cousin Martial Daru. En revanche, il ne garde le souvenir des faits ni dans leur contexiure ni dans leur succession, c'est-à-dire qu'il n'a la mémoire ni des événements ni des dates. On peut donc jouer sans risque à le prendre en faute, à le mettre en contradiction soit avec lui-même, soit avec les documents positifs tirés de l'appareil historique, et l'on peut conclure, si l'on veut, que les renseignements de fait fournis par Stead- , hal sont dénués, pour l'historien, de toute valeur certaine. Mais, quand il s'agit de ce qu'il éprouva, de ce qui a pu l'émouvoir ou le blesser, son témoignage est valable, et il

faudrait s'y fier aveuglément, même si nous n'avions pas le reste de son œuvre pour en contrôler l'exactitude. Quand il nous dit que son enfance fut dénuée, contrainte, ingrate jusqu'à la souffrance, c'est qu'elle le fut.

Né quelques années plus tôt, il eût été sans doute un enfant heureux. Le médecin Gagnon, son grand père maternel et le chef réel de la famille, paraît, de son propre aveu, un vieillard spirituel, poli, tendre de cœur et charmant de façons. Grenoble était ville de Parlement ; noblesse locale et gens de robe y formaient une société cultivée où les Gagnon- Beyle tenaient leur rang. Mais tout se trouva gâté pour le petit Henri Beyle par la crise publique et par une catastrophe privée. La Révulution, à Grenoble comme ailleurs,' suspendit ou brouilla la vie de société. L'émigration dépeupla les salons ; de la contrariété des opinions et de la peur naquirent les dissensions intimes et la haine. D'autre part, Henri Beyle avait six ans quand il perdit sa mère, qu'il adorait. Du coup, les relations avec le dehors, déjà compromises par la difficulté des temps, s'interrompirent de fa«;on à peu près complète. L'enfant grandit dans une

maison en deuil, habitée de visages sévères, sous la tutelle d'un vieillard tendre, mais las et qui ne se releva jamais de son chagrin, doublement orphelin, puisqu'il n'aimait pas son père. Entre Chérubin Beyle et sa jeune belle-sœur Séraphie Gagnon se nouait bientôt une intimité suspecte, ou que, du moins, l'enfant s'imagina telle. Il prit en aversion cette tante Séraphie, despotique et bigote, qui tenait la place de sa mère et en exerçait aigrement l'autorité. Avait-il vu clair dans l'intrigue familiale? Etait-il vraiment, entre son père veuf et sa tante, le témoin incommode, l'obstacle à un remariage? Nous l'ignorerons toujours et peu importe. Il suffit qu'il se le soit imaginé.

Puis vinrent les tourments de l'éducation avec ce « maître tout noir », cet abbé Raillane dont il nous a laissé un portrait peutêtre injuste, mais assurément véridique à ses yeux. Chérubin Beyle a voulu donner un précepteur à son fils. Seul dans une chambre étroite, éclairée par un jour de souffrance, l'enfant déchiffre Virgile à grand'peine. Il subit avec une sorte de révolte les leçons du tyran borné qui ne répondait jamais à une

question directe, et, en dépit du grand-père Gagnon, lui enseignait l'astronomie de Ptolémée. Les serins favoris de l'abbé Raillane empestent la chambre. Sur la terrasse, au coin des caisses d'oranger, il mange en silence le pain sec de son goûter. Opprimé, il est devenu haineux, sournois, un peu fripon, l'esclavage créant tous les sentiments serviles. Tandis que ses incartades d'enfant, exploitées par la tante Séraphie, deviennent les signes évidents d'une nature perverse, lui se juge persécuté. 11 est l'enfant rêveur et triste que l'on croit sauvage. Entre sa famille et lui, nulle communauté, d'abord parce qu'il se contracte hostilement sur lui-même, et puis parce que, chez ces bourgeois retirés du monde, claquemurés dans leur deuil, tous les sentiments mesquins se sont développés et aigris. On ne s'occupe que de l'argent, dont l'idée obsède et qu'on affecte cependant de mépriser. On ne reçoit personne à la table de famille, exception faite pour quelques prêtres insermentés. Stendhal n'a pas le souveuir d'une invitation faite ou agréée, et, quand il ira voir ses cousins Daru lors de son arrivée à Paris, ce sera « exactement la première vi-

site qu'il faisait de sa vie ». L'unique distraction, plus odieuse que le travail, consiste dans les promenades en tiers avec son père et Séraphie. Il marche en avant du couple, soHtaire et probablement importun, mais on exige que cette corvée lui fasse l'effet d'une récompense et qu'il ait Pair de prendre du plaisir. On ne supporte pas sa gaieté, qui est rare cependant, mais qu'on tient pour une inconvenance. Si un livre l'a fait rire, on le lui reprend et il lui faut achever Don Quichotte en cachette. Surtout, il n'a pas de camarade. « Tout mon malheur peut se résumer en deux mots : on ne m'a jamais permis de jouer avec un enfant de mon âge. » 11 dit ailleurs qu'il n'a jamais « joué aux billes ». Sur ces bourgeois livrés à eux-mêmes, la morgue et le souci de la « distinction » ont acquis peu à peu un tel empire que nul enfant ne leur semblait un compagnon digne du leur. Aussi de quel œil, pendant ses sorties avec l'abbé, suivait-il les garnements libres et nus qui se baignaient dans l'Isère. 11 ne faut pas sourire de ces petites blessures. En relisant Henri Brulard on en vient presque à envier pour Stendhal i'enfance d'un Michelet, déchirée sans doute

par de vraies misères,, mais à laquelle n'a pas manqué Taliment du cœur.

Chez les enfants, le bonheur développe une sorte de placidité béate, ralentit ou même assoupit la faculté de réaction contre le dehors. La souffrance, au contraire, rend précoce, éveille la curiosité et l'indépendance du jugement, favorise les réactions ou les révoltes contre le milieu, avive la sensibilité qui, chez Stendhal, était déjà, de naissance, spécialement aiguë et impressionnable. Sensibilité à besoins exigeants, tout à la fois psychique et physique, que tout ébranle et qui prend presque aussitôt la forme de l'attendrissement. Beyle enfant est attendri jusqu'aux larmes et jusqu'aux battements de cœur par le son des cloches, par la « douce couleur orangée » qui dessine le contour des montagnes au crépuscule, par un regard de son oncle Romain Gagnon, lequel n'est pourtant qu'un fat de province, « léger et parfaitement aimable ». H refoule ces attendrissements, par pudeur jalouse, mais il s'y complaît, parce qu'ils soulagent sa nature vraie, qu'ils animent sa solitude, et peut-être aussi parce qu'ils s'opposent en un fort contraste à la sécheresse

guindée des siens. Cette émotivité désordonnée devait persister en lui toute sa vie, mais do plus en plus dissimulée par la pudeur, la prudence et l'habitude d'être incompris, fûtce des plus proches. Elle échappa toujours à « ceux qui l'ont connu ». comme dit Sainte- Beuve, et qui ne perçurent en lui qu'une affectation cynique de sécheresse et d'ironie. Dans Henri Brulard, après avoir relaté une des secousses vives de son adolescence, il ajoute : « Le cœur me bat encore en écrivant ceci, trente-six ans après. Je quitte mon papier, j'erre dans ma chambre, et je reviens écrire. » Le souvenir l'étouffé comme faisait l'émotion même, « change dans un instant toutes ses bases de jugement » et, s'il conserve des faits une mémoire si peu distincte, c'est précisément que l'intensité de la sensation a tout absorbé.

Un peu d'entraînement corporel, de ce qu'on appelle aujourd'hui « culture physique » aurait pu faire contrepoids à cette sensibilité anormale. Mais, sauf la marche, à supposer ju'on puisse qualiQer de ce mot sportif la traînerie pesante des « sorties », on n'accoutuma l'enfant à nul exercice. Pas d'éciuita-

tion, et c'est en gagnant l'armée que ce futur officier de cavalerie devait se jucher pour la première fois sur un cheval. Tante Séraphie retarda tant qu'elle put l'initiation au sport traditionnel des provinces : la chasse; encore ne fût-ce jamais que de la promenade avec un fusil, et non la chasse véritable « où l'on trouve la faim, la pluie, l'excès de la fatigue ». Education molle de cloître et de serre chaude tout ensemble, qui devait faire de lui une sensitive, comme sa vie le prouve, et « une poule mouillée », comme lui-même le dit. Le développement exclusif de l'appareil sensible avait pour toujours rompu l'équilibre. Il avait alors et conserva les nerfs délicats, la peau sensible d'une femme. Il contracta et ne perdit plus l'habitude de la rêverie, le goût de la vie intérieure au plutôt de l'entretien solitaire, et cette attitude devant la vie, à la fois avide et inerte, que donne l'attente indéterminée du bonheur. Une émotivité déréglée rend susceptible; la sensibilité précoce rend vain, l'enfant qui s'observe et se suffit se croyant par là même un personnage. Ainsi se développa la susceptibilité extrême dont Stendhal souffrit toute sa vie et qui se trouva compli-

quée et souvent faussée par une extrême vanité. A cet égard encore, l'éducation avait pesé sur le penchant inné de sa nature. Les Beyle, tout en opprimant leur fils, étaient, dans le fond, très fiers de lui ; et d'ailleurs quelque signe en lui devait frapper, ne fût-ce que l'accent involontaire des réparties, ou ce feu intérieur qui transparaît dans le regard des enfants précoces. On gourmandait le garçon rebelle et paresseux, mais on le jugeait promis aux plus hautes destinées. On le traitait en petit prodige, sans bien s'en rendre compte, mais sans que l'enfant s'y trompât. Aussi, quand il entra, vers treize ou quatorze ans, à l'Ecole centrale de Grenoble *, ce qui représentait son premier contact effectif avec le monde, on constate que sa manière insociable, inassimilable au milieu, ne procède pas seulement de l'habitude de défense et de l'excès de nervosité, mais d'une certaine présomption méprisante. Il se sentit perdu parmi ses camarades d'Ecole, autant que Julien Sorel

1. Les Ecoles Centrales, organisées par une loi de brumaire de l'an IV, comportaient, pour un petit nombre d'années d'études, un programme plus étendu que celui de nos lycées.

parmi ses compagnons de séminaire. A la première sensation de liberté succédèrent bientôt la déception et les chagrins. Ces quelques années de vie scolaire qui auraient dû le modifier, s'il les eût absorbées dans l'état habituel, le laissèrent parfaitement intact. Nul de ses condisciples ni de ses maîtres n'entra en lui ou ne le fit sortir de lui-même. Telle était sa destinée : que la vie le maintînt ou le refoulât toujours sur son premier terrain d'émotion et de pensée.

- D'abord solitaire, puis isolé au milieu de compagnons étrangers, toujours sans lien avec sa famille, il lui advint l'histoire ordinaire : il se rejeta de tout son cœur sur les livres. Pour lire, il commença par voler dans la bibliothèque du grand-père Gagnon comme Mathilde dans celle du marquis de la Mole. Il dévora indistinctement tout ce que contenait cette bibliothèque, bientôt mise à son service, sans compter les livres de son père et ceux du bon père Morlon, le premier qui lui ait fait connaître Shakespeare. Florian et Rousseau,

Pline et l'abbé Prévost lui inspirèrent le même enthousiasme ingénu. Il lut Duclos et Saint- Simon, La Nouvelle Héloïse et Grandisson qui le faisait fondre en larmes; il lut aussi l'Arioste et les Contes de la Fontaine. Une fois même, par aventure, fouillant en cachette un tas de livres brochés que son grand-père avait relégués dans un coin, il tomba sur un roman libertin, Félicia ou Mes fredaines, qui le rendit, à son témoignage, absolument fou. Eternelle consolation des enfants sans joie! La lecture fut pour lui, comme pour beaucoup d'autres, le loisir et le travail, la conscience de soi-même et l'amitié. Mais ce n'est jamais impunément qu'on fait à travers les livres, et par eux seuls, l'apprentissage de la vie. La première conséquence fut l'éveil prématuré de la curiosité amoureuse. A quatorze ans, il s'éprit, et passionnément à l'en croire, d'une jeune actrice nommée mademoiselle Kably, qui jouait la comédie et chantait l'opéra-comique au théâtre de Grenoble. « Si quelqu'un la nommait devant moi, je sentais un mouvement singulier près du cœur ; j'étais âtir le point de tomber, y, Il ne lui parla jamais: et se sauva comme un fou un jour que,

se promenant sous les marronniers du jardin de ville, et « pensant à elle, comme toujours », il l'aperçut à l'autre bout de l'allée. Vers la même époque, il contracta un goût vif pour une jeune fille, Victorine Bigillion, dont les frères étaient ses condisciples. Mais, en relisant Henri Brulard, on pourra constater avec quelle netteté la différence entre les deux sentiments est marquée, et la comparaison fera saisir un autre effet de l'exaltation émotive et de l'habitude romanesque. Stendhal adolescent aimait passionnément mademoiselle Kably qu'il ne connaissait pas et qu'il ne voulait pas connaître, pressentant clairement que l'intensité de son amour était à ce prix. Il n'avait plus qu'une tendresse sage pour Victorine Bigiliion qu'il voyait à sa guise et familièrement. C'est que, chez lui, l'avidité amoureuse, formée ou forcée par la lecture, alimentée par la rêverie, dépendait de l'imagination seule. Son idée de l'amour, toute fictive, ne pouvait s'étendre librement que dans le domaine de la fiction. Par le contact de la réalité, par la substitution de la personne vivante à l'être imaginé, cette illusion sentimentale devait fatalement se

trouver ou contrariée ou déçue. Il était ainsi destiné, par son éducation même, à n'éprouver que des amours de tête ou plutôt, ce dernier terme étant pris ordinairement dans un autre sens, que des passions de tète, et la même influence éducative qui déterminait son idée de l'amour fixait dans un sens analogue sa conception du monde et de la fortune. Sur les données des romanciers et des poètes, les seuls qui fussent à sa portée, il construisait complaisamment des destinées imaginaires et une société illusoire. Une phrase fera sentir plus vivement que toute analyse ce mélange d'imagination livresque et de rêverie attendrie. Du monde où il allait bientôt pénétrer, il attendait « la joie pure de Shakespeare dans ses comédies, l'amabilité qui règne à la cour du duc exilé dans la forêt des Ardennes ».

Stendhal a prétendu qu'il n'avait été sauvé dans cette éducation que par le goût de la volupté et par ce qu'il nomme « l'espagnol isme ». Dans Henri Brularcl, un personnage — sa grand'tante maternelle, Elisabeth Gagnon — a pour mission spéciale de représenter « les grands sentiments espagnols », c'est-à-dire le dégoût de ce qui est

bas ou commun, le mépris de l'argent ou des affaires, la générosité, la notion de Fhonncur telle qu'on la trouve dans le Ciel. Mais il est parfaitement inutile d'imaginer que ce penchant noble procédât, par hérédité ou par influence, de la tante Elisabeth. Le danger des éducations heureuses est que l'enfant recueille sans contrôle les opinions et les habitudes de son milieu; par un effet symétrique, les enfances contrariées développent comme un besoin d'universelle contradiction. Ce que Stendhal appelle son espagnolisme ne fut que cette réaction brutale d'une personnalité fortifiée par la solitude et la contrainte contre les idées du milieu familial. En toute matière, à tous égards, il prit aveuglément le contrepied de Chérubin Beyle et de tante Séraphie; il se plaça délibérément aux antipodes de leur façon de penser, de leurs façons d'agir. Il avait probablement, de naissance, le goût de la générosité et le sentiment de l'honneur; cette tendance innée se fortifia du fait que Chérubin Beyle était mesquin et tenait chichement sa parole. Les Beyle étaient des bourgeois; leurs soucis, leurs jugements, leurs habitudes sentaient la bourgeoisie : il n'en fallut pas

davantage pour qu'il contractât l'horreur de « tout ce qui est bas et plat dans le genre bourgeois ». Horreur est trop noble, dira-t-il lui-même, mal au cœur serait plus juste, et ce sentiment demeurera assez susceptible pour lui faire prendre en dégoût toute une partie du comique de Molière. Les Beyle avaient le souci tenace de l'argent et du bien : Stendhal, bien qu'apte aux affaires, tint dès lors, et sa vie durant, pour une bassesse tout acte où peut se traduire la préoccupation d'un intérêt. Son père était dévot et sa tante Séraphie bigote; ses premiers maîtres, et le dur Raillane entre autres, portaient la soutane: il devint donc irréligieux, avec la haine et l'obsession du jésuite, avec la conviction désormais enracinée que la religion n'est qu'un moyen de gouvernement fondé sur l'intérêt des prêtres et la crédulité des hommes. Cette opinion n'était alors qu'un lieu commun, qu'il aurait pu tirer directement de Voltaire. Mais Voltaire, qu'il avait lu de bonne heure, ne lui plaisait point; le Vicaire savoyard et sa religiosité romantique l'avaient touché davantage, et la religion eût, sans nul doute,

attiré d'abord l'enfant souffrant et tendre

qu'il était, sans ce tout-puissant besoin de s'opposer et de contredire. De même on .le sent aristocrate de tempérament, ainsi que luimême s'en est clairement rendu compte ; «t pourtant, vivant entre des parents royalistes, il affecta tout aussitôt des sentiments de révolutionnaire et de patriote. Il essaya, par le moyen d'un faux papier, de se faire enrôler dans un des « bataillons d'espérance », sorte de bataillons scolaires formés d'enfants républicains. La mort de Louis XVI est un de ses souvenirs heureux, et il eut peine à cacher sa joie lorsque son père fut porté sur la liste des suspects. Enfin, se sentant ou se croyant environné de sentiments faux, d'intrigues captieuses, il contracta la haine de l'expression ambiguë ou du raisonnement tortueux; il acquit ou fortifia en lui le besoin de tout ce qui est droit, certain, incontestable, et, sans le moindre don naturel, il se jeta dans les mathématiques où, du moins, l'hypocrisie n'est pas possible.

M. Emile Faguet a marqué avec son énergie d'accent habituelle cette manière récalcitrante et contredisante : « Il était imperméable. Nous subissons tous une multitude d'in-

fluences ; Stendhal ne peut pas en subir une. Il résiste de tout son cœur et de tous les points de son corps... C'est passion de révolte et manie d'antipathie... » Encore est-ce subir une influence et se laisser déterminer par le dehors que résister indistinctement et contredire de parti pris. Cependant rien n'est plus exact et plus fort que les formules de M. Faguet, sous la réserve d'une distinction capitale. La résistance, chez Stendhal, est un résultat acquis, non une tendance innée. En réalité, une éducation plus affectueuse et mieux adaptée eût façonné un homme différent. Le fond du caractère, sans doute, n'eût pas été atteint, car les soins les plus justement appropriés y échouent. Mais il n'était nullement impossible de procurer l'équilibre, de modérer certaines tendances dans leur croissance exclusive et démesurée. Lui-même a senti qu'avec un peu plus de tendresse on eût fait de lui « un niais comme tant d'autres ». Surtout, il se trouva meublé, par cet effort de réaction automati que, d'une abondance de goûts, d'opinions, df préventions qui pouvaient être différents dr ce qu'ils furent, car leur choix ne dépend pas nécessairement du caractère, et, dans l'es-

pèce, ne s'accordait qu'assez médiocrement avec le sien. Pourtant, il n'en changea plus guère, étant demeuré identique à lui-même dès son contact effectif avec la vie, et cette discordance entre la tendance naturelle et l'opinion acquise par contradiction n'est pas ce qui déroute le moins dans sa personne enchevêtrée.

Pour composer une image plus distincte du jeune Stendhal, tel qu'il arriva de sa province en brumaire an VIII, tentons de rassembler tous ces traits épars. Au physique, des yeux étincelants, une grosse tête lourde et crépue sur un corps malingre. Ce garçon de dix-sept ans avait l'apparence et la fragilité d'une fillette de quatorze. Au moral, « l'expérience d'un enfant de neuf ans et l'orgueil du diable ». Il n'a imaginé le monde qu'à travers les romans et il est incapable de s'adapter au monde réel, à la fois par manque d'usage et par défaut de clairvoyance, car le jugement ne peut se former sans cette « éducation des autres » à laquelle ses parents l'ont soustrait. Il est à la fois conliant et méliant à l'excès : confiant par nature, par illusion romanesque, par besoin d'expansion, d'admiration, d'ado-

ration; méfiant par politique, par nécessité de défense, par habitude de chercher l'arrièrepensée intéressée derrière le conseil qu'on lui donne ou dans la lecture qu'on lui propose. Les hommes méfiants par système sont généralement les plus exposés à l'erreur. Mais quelle source infinie d'écoles et de déceptions quand la méfiance se complique d'abandons juvéniles et se combine avec une totale inexpérience! Plus on calcule, plus l'on se trompe, et c'est l'histoire de Julien Sorel au séminaire. Par-dessus tout, une grande opinion et une constante préoccupation de soimême, nées l'une et l'autre delà vie contractée et solitaire, un appétit de bonheur qui n'était qu'un immense besoin de détente, de l'enthousiasme, une aspiration candide vers les tâches nobles, le dégoût du mensonge, de la platitude et de la courtisanerie, et cette sensibilité maladive qui se blesse au sang de ce qui ne fait qu'effleurer les autres... C'était de quoi beaucoup souffrir.

Pourquoi venait-il à Paris et comment les

34 STENDHAL ET LÉ BEYLISxME

Bcyle avaient-ils consenti à ce voyage? Le prétexte fut apparemment la nécessité de subir sur place l'examen de l'Ecole Polytechnique. Depuis deux ou trois ans déjà, il avait conçu « l'idée de génie » que les mathématiques pourraient le tirer de Grenoble. Il s'y était donné avec acharnement, à grand renfort de répétiteurs dont l'un — c'était un jeune homme du nom de Gros — laissa dans son souvenir une marque indélébile. Ce Gros fut un des quelques hommes que Stendhal adora « au point de leur déplaire », et son cas pourrait suffire à prouver que dans le récalcitrant universel de M. Faguet il y avait l'étoffe d'un disciple. Les leçons de Gros l'avaient mis en état d'obtenir un premier prix à l'Ecole centrale et très probablement d'être reçu à l'Ecole polytechnique. Mais, en fait, il ne se présenta pas aux épreuves d'admission, et, dès son arrivée à Paris, on le voit abandonner résolument ses études. Les mathématiques l'avaient tiré de Grenoble; il n'en attendait pas d'autre office.

La vérité est qu'il arrivait à Paris dans cet état d'ambition, ou, pour mieux dire, d'aspiration indistincte, qui devait être celui de

tant de héros romantiques. Il allait enfin con* naître l'amour. Paris était plein de jeunes Kably qu'il oserait approcher cette fois et qui reconnaîtraient la beauté de son âme. Paris était la ville de l'aventure. Une femme dont la voiture verserait près de lui ou qu'il tirerait de quelque péril partagerait la passion sans bornes qu'elle lui aurait inspirée. Il mêlait en lui la curiosité effrénée de Chérubin, l'enthousiasme lyrique de Saint-Preux, l'application calculée de Valmont, car il avait lu les Liaisons, écrites à Grenoble à ce qu'on assure, et d'après des originaux qu'on lui avait lésignés du doigt. Personne encore ne Pavai* connu, mais il allait livrer son secret. Il méritait d'être aimé, il méritait de plaire, il méritait la gloire. Il serait bienvenu, fêté, au milieu d'une société qui « respirerait la joie pure de Shakespeare dans ses comédies » et 4ui subirait aussitôt le charme de son esprit. Cette préoccupation du monde et de l'effet .ju'il comptait y produire était si vive qu'elle lui faisait oublier parfois jusqu'à son désir d'amour. Dans co monde illusoire et ravissant, il ne lui suffisait pas qu'un le recherchât comme un comparse aimable. Il y voulait te-

nir un rôle plus important., celui du personnage célèbre dont le nom seul cause un émoi. Comment un adolescent dont la lecture fut l'unique passion n'aurait-il pas rêvé d'écrire? Faire des livres à Paris, avec cent louis de rentes, a toujours été sa notion du bonheur suprême. Il avait déjà composé des vers. Il possédait déjà, « sur le beau littéraire », les idées qu'il conserva toujours. Pour tout dire, il se croyait du génie sans pouvoir encore décider si c'était pour le roman ou pour le théâtre., pour le métier de Molière et de son bien-aimé Shakespeare ou pour le métier de Rousseau.

Au lieu de cette ville enchantée, il trouva des rues boueuses, cernées dans un horizon bas et qui le désola tout aussitôt par sa platitude. L'absence de montagnes fut sa première déception. Son compagnon de voyage l'avait déposé dans un hôtel garni de la rue de Bourgogne. Il quitta l'hôtel, par économie, et prit une chambre sur le quinconce des Invalides. Il y traîna une existence d'étudiant gêné et mal nourri. Les quelques Dauphinois qui avaient été reçus, l'année d'avant, au concovrs de l'Ecole polytechnique, le tiraient par-

fois de son gîte pour le promener dans Paris. Mais la ville lui semblait mesquine; les arbres taillés des jardins publics lui faisaient norreur; les cloches mômes, à quoi il était si vivement sensible, le blessaient par un son criard. Il croisait dans leurs voitures rapides des inconnus qui ne s'apercevaient pas qu'il existât. Il n'oublia jamais « le profond ennui des dimanches ». Dans l'illusion que le métier dramatique s'apprend comme une suite de théorèmes,, il avait acheté l'ouvrage d'un obscur esthéticien du temps, Y Art de la Comédie, mais il y, cherchait vainement les recettes pour confectionner un livret d'opéra-boufife ou une comédie en vers. Nulle aventure de femme n'était venue visiter sa vie. Bien loin de là, il lui fallait subir les récits de ses camarades dauphinois, affreux pour une âme romanesque, leurs débauches vénales ou leurs bonnes fortunes de hasard. Quelques semaines après son arrivée, la déception, la nostalgie, et les mauvais dîners qu'il mangeait seul dans « sa chambre économique » provoquaient une crise d'estomac. Un ex-chirurgien militaire, établi dans le quartier, le soigna fort

mal. « Il me donna des médecines noires que

je prenais seul et abandonné dans ma chambre qui n'avait qu'une fenêtre de sept à huit pieds d'élévation, comme une prison. Là,, je me vois tristement assis à côté d'un poêle de fer, ma tisane posée par terre. » Enfin, son cousin Noël Daru prit pitié, lui conduisit le fameux médecin Portai, et l'emmena loger dans son hôtel de la rue de Lille.

Dès son arrivée, il avait rendu ses devoirs aux Daru qui, sans nul doute, avaient représenté pour lui « le monde », mais sa déception de mondain n'avait pas été moins dure que ses mécomptes de poète ou d'amant. Il avait fait deux découvertes également pesantes : l'une que la maison Daru était ennuyeuse, l'autre que son agrément et son mérite y passaient cruellement inaperçus. Noël Daru, le père, était un bourgeois rigide et digne qui traitait son hôte en gamin paresseux et ne concevait pas que ses parents pussent lui laisser ainsi la bride sur le cou. Le fils aîné, Pierre Daru, celui qui devait être le comte Daru et l'intendant général de la grande armée, était un bourreau de travail, d'un naturel fort rébarbatif, et qu'absorbaient ses fonctions au ministère de la guerre. Le fils cadet,

Martial, avait un caractère affectueux et facile, mais sa liaison avec Stendhal ne commença qu'un ou deux ans plus tard, et, de toutes façons, cet élégant d'ancien régime ne pouvait être« le cœur ami » qui lui manquait. Les femmes de la maison, c'est-à-dire madame Daru la mère et ses filles mariées — Pierre Daru étant encore célibataire — ne lui montraient qu'une bienveillance sèche et cérémonieuse. Aussi se tenait-il coi dans le salon et, du dîner entier, n'ouvrait pas la bouche. Il se sentait « inférieur et gauche en tout » dans une société qu'il jugeait « triste et maussade ». Etait-ce là Paris? N'y avait-il pas de société plus aimable, et où un être comme lui fût compté ? Enfin, pour achever, M. Daru l'avertit un jour, d'un ton péremptoire, que Pierre le conduirait travailler aux bureaux de la Guerre. Ne pouvant tolérer davantage l'oisiveté bougonne du jeune provincial, le? Daru, d'autorité, avaient fait de l'amoureux prédestiné un bureaucrate, et du poète de génie un gratte-papier. On connaît l'anecdote qu'il a reproduite dans le Rouge et le Noir. A la première lettre que Pierre Daru lui dicta, il écrivit cella, avec deux /, au lieu de cela.

« C'était donc là ce littérateur, ce brillant humaniste qui avait remporté tous les prix à Grenoble! » L'humiliation" et la déchéance ne pouvaient guère aller plus loin.

Ajoutons cependant une désillusion bien mesquine, mais qui dut mettre sa part d'amertume dans ce cœur de dix-sept ans. Une fois aux bureaux de la Guerre, il aurait pu, par le crédit des Daru, entrer comme adjoint dans le cadre des Inspecteurs aux Revues, et, dans ce cas, il eût porté l'uniforme, un charmant uniforme rouge avec le chapeau brodé. Mais la place lui échappa, tandis qu'un jeune homme de son âge, Edmond Cardon, servi par les intrigues d'une mère habile, était nommé sur la recommandation des Daru et de Joséphine. Stendhal n'était pas envieux, mais il dut regre'tter l'uniforme. Il se consola trois mois plus tard, en en revêtant un autre, moins coquet. En mai 1800, il passa les Alpes pour aller rejoindre l'armée de Réserve et les Daru. 11 arriva à Milan, au lendemain de Marengo, comme il était arrivé à Paris au lendemain de Brumaire. Il fut soldat, d'abord maréchal des logis, puis sous-lieutenant de dragons. Ce passage dans la vie militaire est fort important

pour la critique, en ce sens que Stendhal romancier devait en tirer plus tard une matière abondante. M. Arthur Chuquet a démontré par exemple que le Waterloo de la Chartreuse de Parme fut composé en partie avec les souvenirs de la campagne de décembre 1800 sur le Mincio. Maison se méprendrait gravement en exagérant la part du soldat dans la formation de l'homme et du personnage. Tout compte fait, on pourrait retrancher ces dfxhuit mois de campagne sans que rien s'en obscurcit, ni dans l'œuvre, ni dans le caractère. Sans doute, Julien Sorel a rêvé la gloire militaire; sans cloute Stendhal lui-même parle des beaux régiments de dragons qu'il voyait passer, enfant, et qu'il suivait d'un œil d'envie; sans cloute, il a fait suivre son pseudonyme, sur le premier livre où il l'adopta, des mots : ancien officier de cavalerie. Cependant, il ne fut jamais un soldat ; à aucun moment, il ne donna ou n'emprunta rien de lui-même à la vie militaire. Qu'on relise ses lettres à sa sœur Pauline durant son séjour en Italie; il n'y est question que de paysages qu'il décrit ou de lectures qu'il conseille. Son Journal, à la môme date, est d'une sécheresse particu-

lière : il parle de sa santé, des opéras italiens et de ses progrès sur la clarinette, mais jamais un mot ne sent le soldat. Il est certain que le métier lui déplut. Stendhal était naturellement brave, cent incidents de sa vie en témoignent, mais d'une bravoure froide, sans élan, sans tapage, et il eut toujours l'horreur de certaines formes brutales et spéciales du courage guerrier, D'autre part, s'il avait de la bravoure, sa sensibilité et sa susceptibilité physique étaient extrêmes; les fatigues, ou, pour mieux dire, l'inconfort de la vie de soldat durent le rebuter autant que certains contacts, et sa santé s'en accommodait mal. Le souvenir de la garnison de Bagnolo, près de Brescia, où l'on manquait absolument de tout, et même de polenta, pesa sans doute sur sa décision quand il se détermina à quitter le service. Pourquoi l'eùt-il quitté d'ailleurs s'il y avait eu en lui lame d'un soldat, ou s'il avait été mordu, comme tant d'autres, par l'ambition de devenir un jour maréchal de l'Empire? A dix-sept ans. il était sous-lieutenant de dragons: à dix-huit, aide de camp du général en chef qui l'avait pris en amitié. Ces débuts faciles, la protection des Daru,

dont l'importance croissait chaque jour, ouvraient des perspectives illimitées. Mais la vérité est qu'un seul genre de vie le tentait : celle de l'homme aimé dans une société prévenante; un seul genre de succès : ceux de l'écrivain. Aussi, dès la fin de 1801, était-il résolu à donner sa démission. Il s'ennuyait, se portait mal, et ne songeait qu'à trouver des sujets de pièces dans ses lectures. Les Beyle le rappelèrent à Grenohle. Il y passa trois mois, assez gaîment semble-t-il, puis Paris à nouveau l'attira. Dans une des notices nécrologiques qu'il a lui-même rédigées, il a prétendu qu'il avait quitté Grenoble pour suivre à Paris une jeune fille qu'il aimait. Il n'en est rien J; cette fois comme la première, il allait à Paris pour réussir à sa façon, c'est-à-dire, pour aimer, écrire et plaire.

Le fait important n'est donc pas que Stendhal ait porté l'uniforme de dragon dix-huit mois durant, c'est qu'il ait passé ces dix-huit mois en Italie. Après sa première déception parisienne, peut-être eût-il docilement ac-

1. Il ne pourrait s'agir en effet que de Victorine Mou. nier, et le Journal tenu pendant son séjour à Grenoble prouve qu'elle ne l'occupait qu'assez médiocrement.

cepté sa vie de bureau,, ou fût-il retourné sagement dans sa province, sans ce bain fortifiant qui rafraîchit ses inclinations essentielles. L'Italie lui en avait fourni, en quelque sorte, la vérification par l'exemple. Il rapportait celte triple conviction, fondée cette fois sur le fait et non plus sur l'illusion des lectures, que la beauté est réalisable, que l'amour romanesque existe, que le plaisir dans la société est possible. Il ne semble pas qu'il eût beaucoup regardé les tableaux du Brera; plus tard seulement, il devint amateur de peinture. Mais il avait vu les lacs, les montagnes de Bergame; il avait fréquenté la Scala. Le lac de Corne ou le lac Majeur, avec leurs molles collines volupteuses et leurs graves arrière-plans, les opéras italiens et les ballets à grand spectacle l'avaient enchanté du premier coup comme la réalisation concrète, tangible, de ses rêves. Son cousin Martial et l'ordonnateur Joinville l'avaient introduit à Milan dans un monde libre et charmant, où Ton ne redoutait que le cant et l'ennui. Dans les premières pages de la Chartreuse, \\x\même a retracé le tableau de la société milanaise après l'arrivée libératrice des Fran-

;ais et ce vertige d'un peuple fou de joie. L'insouciance française et l'ardeur italienne, la gaîté désinvolte et la volupté sérieuse s'étaient mêlées par une sorte d'amour. On ne vit jamais, à Milan, de fête plus complète que les bals masqués de ce carnaval. Enfin Stendhal lui-même avait aimé. Il s'était épris d'une madame Angela Pietragrua, exemplaire parfait de cette beauté lombarde dont le souvenir ne le quitta plus, facile sans doute, mais sincère et passionnée. Moins heureux en cela que Martial Daru ou que Joinville, il avait aimé sans récompense. Il était trop sensible et voulait trop faire le roué; le Saint-Preux et le Valmont qu'il portait en soi s'étaient fâcheusement contrariés l'un l'autre. D'ailleurs, il manquait d'argent et n'avait qu'un seul habit, parfois décousu, comme celui du lieutenant Robert. Sa peine avait été dure d'assister en spectateur aux succès de Martial, quand lui, qui valait mieux et aurait su mieux aimer, restait méconnu. Du moins avait-il éprouvé qu'Angola était capable d'inspirer l'amour et de le comprendre. Il ne lui avait manqué, pour réussir, que l'expérience, ou encore un

état plus brillant qui fixât sur lui les yeux.

Ainsi l'épreuve italienne qui l'avait, sans nul doute, formé et dégrossi, qui avait mué l'adolescent en jeune homme, avait en même temps ravivé tous les appétits, toutes les exigences de son cœur. A ses chimères une fois trompées, l'Italie avait fait entrevoir comme une matérialisation possible. Cette crise de croissance avait laissé intact l'équilibre premier du caractère et n'avait fait que consolider, avec les autres forces de son être, sa capacité d'attente et d'émotion.

11 ne siérait pas de pousser les choses au tragique. Stendhal n'est pas le premier jeune homme qui soit venu de sa province chercher à Paris le plaisir ou le succès. Considéré du dehors, son cas est le même que celui de Didtrot, de Marmontel ou de cent autres, et le xvnie siècle abonde en débuts de carrière qui pourraient sembler pareils au sien. Mais an Marmontel, ou même un Diderot, en dépit de sa magnifique dignité, sont des conque rants soumis d'avance aux lois du mondr qu'ils vont conquérir. Bourgeois de province

introduits dans la société parisienne, ils s'adaptent à ses usages et s'y tiennent à . leur rang. Rousseau lui-même — et ce trait blessa toujours Stendhal — se sent flatté quand le Duc et Pair dont il est l'hôte reconduit jusqu'au bout du jardin l'ami qui était venu lui rendre visite. Depuis lors, les tempéraments individuels et la société elle-même s'étaient modifiés par l'effet du plus puissant cataclysme de l'histoire. Le flot révolutionnaire était passé. Toutes les conditions se trouvaient, en théorie, nivelées, tous les espoirs semblaient permis parce que toutes les barrières semblaient abattues, et de grands exemples montraient qu'il n'était plus de mesure ni de borne à la récompense du mérite personnel. Les jeunes gens de la génération de Stendhal trouvaient dans leur héritage des fiertés indisciplinées, des ambitions plus exigeantes, puisqu'elles se liaient au sentiment d'un droit, une susceptibilité plus irritable, puisqu'elle avait son origine et sa justification permanente dans le dogme nouveau de l'égalité. Ils ne se bornaient pas à revendiquer une place dans le monde, mais leur place, leur place égale, ou même leur place privilégiée, puis-

que toute hiérarchie devait résulter du mérite et qu'ils avaient conscience de valoir davantage. Avec cette génération commence, en réalité, le grand vol aventurier, le grand départ des héros de proie, des ambitieux dévorants dont Balzac chantera les triomphes cyniques ou les chutes misérables. Et du choc de ces énergies effrénées contre une société qui se refait, naîtront en retour les grandes ondes qui se propagent durant le siècle presque entier, les grandes crises du droit collectif et de la conscience individuelle, l'inquiétude morale, le doute religieux, la révolte sentimentale.

Chez Stendhal, la sensibilité seule est ambitieuse, et cette ambition trop spéciale devait fatalement se heurter au plus mesquin, mais au plus malaisément surmontable des obstacles, c'est-à-dire aux habitudes et aux conventions du monde, à une certaine notion purement mondaine, ou même, suivant lui, purement française, du mérite et de l'agrément. Dans le Paris révolutionnaire, cette habitude mondaine avait momentanément disparu, avec les autres vestiges de l'ancien ordre social. Alors, l'individu humain appa-

raissait à nu. De grandes occupations avaient interrompu les petits jugements, et c'est ud des motifs, sans nul doute, pour lesquels Stendhal demeura si obstinément jacobin.

« Gomme il n'y avait pas de société, dira-t-il au début de sa Vie de Napoléon, les succès dans la société, chose si principale dans le caractère de notre nation, n'existaient pas. » Mais, pendant ces premières années du Consulat qu'il faut tenir à bien des égards pour la Restauration véritable, la reconstitution déjà ébauchée au milieu des folies du Directoire venait de se dessiner avec une netteté croissante. Le mouvement passionné de retour vers les idées anciennes, que Chateaubriand a marqué si fortement dans les Mémoires d'outre-tombe, conduisait aux salons comme aux églises une société rassurée. De toutes parts, on voyait émerger comme de petits îlots d'Ancien Régime. La maison Daru, maison de grands bourgeois alliés à des nobles et à des soldats, est le type de ces salons isolés qui allaient bientôt s'englober dans la Cour Impériale. Ces salons étaient fort ouverts, comme il était naturel après la crise où tous les états et toutes les catégories avaient élé

si cruellement brassés. Ils engageaient par une facilité d'accueil qui tenait à l'absence de délimitation précise et de hiérarchie. Mais, pour le jeune aspirant sensible qui n'attendait pas seulement d'être admis, qui exigeait^ gauchement d'être .choisi, compris, reconnu, cette facilité même contenait le plus décevant des pièges. Quand on n'a pas entrepris un de ces métiers actifs où le succès s'impose par des signes évidents, tels que les armes, la politique et les affaires; quand on ne domine pas par sa fortune ou par son nom; quand aucun 'signe extérieur ne dénonce en vous le génie; quand on ne possède pas ce don de flatterie méthodique et d'avancement servile qui exploite la société comme un commerce et franchit la hiérarchie des salons comme les étapes d'une carrière, on n'est jamais autre, chose dans le monde qu'un comparse indifférent, accueilli par négligence et toléré par politesse. Or, Stendhal n'avait ni grade, ni fortune, ni nom; il était ombrageux et susceptible.

Bien que ces petites sociétés encore hési tantes n'eussent pas recouvré le naturel parfait des salons du xvnie siècle, il est probable

que., durant son second séjour à Paris, Stendhal s'ennuya moins. La maison Daru était devenue plus avenante depuis que Pierre, le grand Daru, s'était marié. Il venait d'épouser cette même jeune femme qui est désignée dans les œuvres autobiographiques sous les noms « d'Alexandrine Petit » ou de « la comtesse Palfy » et qui exerça sur la vie de Stendhal une influence difficile à définir, mais assurément puissante. Depuis la campagne d'Italie, Martial le traite à la fois en protecteur et en camarade. Il fréquente chez les hauts fonctionnaires du régime, chez madame Cardon, une sorte de madame Campan, chez les Rebuffet, riches négociants alliés aux Daru et qui partageaient leur hôtel de la rue de Lille. Il entrevoit madame de Staël et pénètre dans le salon le plus élégant du moment, celui de madame Récamier. De concert avec Martial, il suit le cours de l'acteur Dugazon et « donne » des scènes de Molière ou de Fabre d'Eglantine. Au Théâtre Français, il devient le spectateur assidu du parterre et s'insinue peu à peu parmi les comédiens. Il approche Talma, se lie avec mademoiselle Duchesnois qui l'invite à sa maison de cam-

pagne. Xous sommes loin de la solitude du premier temps, des soirées désolées du quinconce des Invalides; c'est une vie diverse, animée, qui aurait pu contenter un esprit plus expérimenté et un cœur plus sage. Mais Stendhal a vingt ans, et cet appétit orgueilleux du bonheur qui ne comporte pas la sagesse. On l'accueille, mais le connaît-on ? Tient-il dans le monde la figure qu'il mérite? Pour les Daru, est-il mieux qu'un parent pauvre; pour les étrangers est-il autre chose qu'un provincial importun, gauche dans ses manières et silencieux par vanité? Quelle épreuve pour une susceptibilité que toutes les circonstances de la vie ont aggravée, qui s'alarme de toutes les comparaisons et se blesse de presque tous les contacts!

Il ne s'était pas installé chez les Daru; i avait loué vis-à-vis la colonnade du Louvre un logement qu'il quitta bientôt pour une chambre d'hôtel garni. Il lisait, prenait des notes sur ses lectures, étudiait l'anglais avec le bon père Jeky. Il s'accommodait de cette vie studieuse du jeune homme de lettres sous sa mansarde, bien qu'elle demeurât solitaire et qu'il n'eût pas trouvé d'ami de son âge et

de sa condition. TsTi Crozct, ni Félix Faure, ni Barrai ne sont pour lui le confident admiratif dont la présence est nécessaire à ce moment de la vie. Sous l'influence des comédiens qu'il fréquente, ses rêves d'avenir ont pris une allure plus précise. 11 sera poète de théâtre,, le poète comique dont la France attend la venue depuis Molière et Regnard. 11 a entrepris une grande comédie en cinq actes., Letellier ou les Deux Hommes dont il n'abandonnera le projet que fort avant dans sa vie et dont nous ne possédons pourtant que quelques fragments déplorables. Quand il aura terminé son Letellier, point de doute qu'il se trouve du coup riche et célèbre. Une bonne représentation au Théâtre Français donne cent louis, sur quoi l'auteur touche le douzième; sa part, pour une soirée, peut donc aller à deux cents francs. D'avance, il trace sa ligne de conduite. « Lorsque je débuterai dans la carrière poétique, me tenir aux filles de l'Opéra pour écarter absolument ce vernis d'infériorité que, depuis Racine et Boileau, cet art donne visà-vis le grand monde... Le matin dans un travail fructueux, le soir dans le plus grand monde. » A d'autres moments, le personnage

de l'écrivain amateur lui paraît plus séduisant que celui de l'homme de lettres professionnel. L'amateur doit être riche; aussi, dès la mort de son père, doublera-t-il, par des placements heureux, le bien qui doit lui revenir, et « il sera, dans le monde, Beyle, épicurien, riche banquier et s'amusant à faire des vers! » Voilà les chimères dont se nourrit une imagination de vingt ans, formée par les romans et la méditation solitaire: voilà comment elle organise et projette devant soi des vies illusoires, et l'on voit assez quelle place essentielle y tient « le monde. » On rêve ainsi, dans sa chambre silencieuse, au-dessus du livre qu'ont quitté les yeux. Mais en descendant de son logis, on descend aussi de son rêve. Le jeune homme chimérique se sent enclos soudain dans une réalité précise et hostile. Il s'aperçoit qu'il est vêtu à la mode de l'an passé ou qu'il n'a que vingt-six sous dans sa poche.

L'histoire de Stendhal à Paris, durant ce second séjour, est tout justement celle d'un long ennui d'argent. Aux Invalides et chez les Daru, il menait une vie d'étudiant, étroite et peu dispendieuse, et d'ailleurs le grand-

père Gagnon et l'oncle Romain l'avaient lesté de leurs économies avant qu'il prît le coche, Cette fois, il a franchi le cercle de famille pour pénétrer dans « le monde ». Il a besoin tout à la fois de livres et d'habits; les leçons de Dugazon coûtent cher. Les deux cents francs par mois qu'avait promis Chérubin Beyle ne suffisent pas à la dépense et, par surcroit, ne sont jamais payés exactement. Il faut compter, s'endetter, éviter les créanciers intempestifs, demander un jour une avance à Pierre Daru, un autre jour emprunter trois francs à Crozet. Le pire dommage de ces humiliations est que, peu à peu, on s'y accoutume. « Je ne suis presque plus humilié d'un petit emprunt comme celui-là qui, il y a un an, m'aurait fait mourir. » Un soir qu'on voulait le retenir à dîner chez les Daru, en même temps que madame Rebuffet et sa fille, il refusa, crainte d'avoir à reconduire « ces dames », et n'ayant pas de quoi payer le fiacre. Quand Chérubin Beyle diffère trop longtemps l'envoi de la pension, la gène touche à une sorte de misère. Stendhal tombe malade d'une lièvre lente pour avoir couru les pieds dans l'eau, faute de bottes, et pour avoir souffert

du froid, faute de bois. Aussi traite-t-il son père de barbare ou, plus couramment, de bâtard, et dans un passage célèbre du Journal le cite-t-il à comparaître devant un jury composé des « six plus grands hommes existants » pour s'entendre déclarer qu'il est « un vilain scélérat » et « un assassin ». On se doute qu'il n'a pas cessé de rêver aux femmes, et, depuis son arrivée à Paris, toute une suite d'aventures amoureuses se sont ébauchées dans son imagination. 11 a fait la cour à la fille d'un banquier et à sa femme, il a cru s'éprendre d'Adèle Rebuffet, qui n'était qu'une gamine perverse et pratique, mais qui s'appuyait sur son épaule en cachette et lui donnait de ses cheveux. Il a revu Victorine Mounier, il a connu chez Dugazon une jeune femme du nom de Méladie Louason, qui étudiait pour le théâtre après avoir débuté par la galanterie — ambition fréquente en tous temps — et qui, celle-là, devait tenir un rôle important dans sa vie. Pour trop de raisons, il s'était senti timide et maladroit auprès d'elle. Mais il consolait son amour-propre en rattachant sa timidité à sa seule pénurie. Avec un habit et de l'argent, se disait-il, j'aurais eu cette

femme. « Quand j'aurai joui pendant six mois de six mille francs de rentes, je serai assez fort pour oser être moi-même en amour. » Il souffrait particulièrement d'être mal vêtu, lui qui devait conserver toute sa vie une coquetterie de jeune homme, et ne pas se blaser sur la joie de sortir avec un habit neuf. Un seul habit, de drap léger bronze cannelle, qui par aventure allait bien, tient dans son Journal une place significative et touchante. Stendhal lui dut sans doute quelques instants de bonheur vrai.

Dans le monde, en dehors même de toute intention amoureuse, la conscience de sa gêne continue à le paralyser. Les êtres sensibles à sa façon n'ont jamais la démarche bien sûre et exigent qu'on vienne en tout au-devant d'eux. Mais l'habitude où il est de manquer d'argent a fatalement aggravé cette disposition naturelle. Il ne se sent jamais à l'aise en passant la porte de l'hôtel Daru, cet hôtel du faubourg Saint-Germain, « à la façade si plate, bâti vers le temps de la mort de Voltaire », où il s'est plu à loger le marquis de la .Môle. Il prévoit trop bien, dès qu'il aura pénétré dans le salon, quelle suite de menus suDDlices le

guette. L'accent dauphinois, dont il n'a pu se débarrasser, fait sourire, son aspect déplaît, ses gestes et son maintien sont gauches; il ne sait rompre un mutisme gênant que pour s'exprimer avec une ardeur impétueuse qui détonne. Mieux vaut encore se taire, et peut-être une âme d'élite, une âme sœur de la sienne, discernera-t-elle ce qu'il vaut au feu silencieux de son regard. Martial Daru, si doucement sûr de lui, si tranquillement à l'aise où qu'il se trouve, l'éblouit comme le jeune Norbert de la Môle éblouira Julien Sorel. Cette aisance supérieure de Martial, qui laisse percer le dédain, devrait le blesser. Mais il lui pardonne tout : Martial le mène parfois chez Clotilde, première danseuse à l'Opéra. « Quelquefois, — quels beaux jours pour moi! — je me trouvais dans sa loge, et devant moi, quatrième, elle s'habillait et se déshabillait. Quel moment pour un provincial! » Imaginez d'ici sa mine ébaubie, et peut-être ridicule, puisque à Paris il est toujours ridicule de s'étonner. Qu'il s'agisse d'une loge d'artiste ou d'un salon, il ne rencontre jamais le mot à dire, le compliment facile, le propos coulant qui fait avancer l'entretien. Il ne sait pas obéir au

rythme de la conversation; si, par aventure, une idée heureuse lui passe dans l'esprit, sa timidité lui fait manquer le moment juste, et il ne trouve le courage de parler que trois minutes trop tard. En revanche, sitôt sorti, sitôt libéré de la contrainte qui paralysait sa verve, toute une bouffée de mots fins et de réparties opportunes lui monte d'un coup à la tête. Pour des amours-propres faits comme le sien, il n'est pas de déception plus poignante que ces saillies à contre-temps ou cet esprit de l'escalier. Il passe pour un sot par excès de tension vers ce qu'il veut dire : il déplaît par un-souci constant de plaire. Il' est glacé par l'antipathie qu'il inspire; il est occupé à l'excès et comme obstrué par la sympathie qu'il éprouve. Un Parisien, né dans le monde, a contracté dès son enfance l'usage d'un certain babil, l'habitude des riens agréables el du badinage indifférent. Son goût à lui n'irait spontanément qu'aux sentiments forts ou aux conversations importantes, semblables à celles qu'il entretient avec lui-même, et sa nature est trop raide, trop susceptible pour s'adapter d'emblée à ce ton nouveau.

La cause profonde de ce malaise, et lui-

même ne s'y est jamais mépris, gît dans son ombrageuse et souffrante vanité. L'agrément mondain a pour principe le naturel, mais on n'est jamais naturel lorsqu'on est préoccupé de soi-même. Or, le jeune Stendhal, par une combinaison bien souvent notée d'inexpérience et d'amour-propre, vit dans l'obsession continuelle que tous les yeux sont braqués sur lui. L'usage de la vie ne lui a pas encore enseigné que les autres hommes, tout comme lui, se croient chacun le centre de l'univers, et que l'indifférence est la denrée du monde la mieux partagée. Il souffre de ne pas tenir assez de place dans l'estime ou dans l'amitié du prochain, mais croit occuper à lui seul toute son attention ou sa moquerie. Sa sensibilité persécutée souffre de tous les regards et de tous les sourires. Dans son anxiété de l'effet qu'il produit, il s'imagine naïvement que cet effet pourrait se préparer, se calculer par avance, et il recourt aux résolutions préméditées, à sa puérile tactique de roué. Mais cette préparation n'est qu'un aveu humiliant de faiblesse, car on ne se prépare pas d'avance aux choses de la vie où l'on se sent fort, et surtout elle cause infailliblement le défaut d'à-propos et

l'embarras. La gêne s'accroît à mesure qu'elle s'imagine être remarquée, et il ne reste plus qu'à rentrer chez soi, déçu et vaincu une fois de plus, et à écrire sur son cahier intime : « Je sens bien que ma manière naturelle ne saurait leur plaire, et que, cependant, je suis jaloux de leur plaire. Malheureuse vanité qui fait qu'en voulant plaire, je plais moins... Tâcher d'être moi-même : c'est le seul moyen qu'un homme ait pour plaire, » ou encore : « Je sais depuis longtemps que je suis trop sensible, que la vie que je mène a mille aspérités qui me déchirent; la fortune ne m'est pas nécessaire de la même manière qu'à un autre, et elle me l'est davantage, à cause de mon excessive délicatesse, de cette délicatesse que l'inflexion d'un mot, un geste inaperçu met au comble du bonheur ou du désespoir. »

Suivant les circonstances et l'humeur, cette humiliation renouvelée détermine deux effets contraires : la dépréciation pessimiste de soimême, ou le mépris misanthropique de l'hu manité. Certains soirs, en méditant sur son

échec de la journée, on se dit : Je ne vaux rien, et ils ont raison. Ils ont raison de m'éluder comme un être sans agrément et sans importance... C'est alors l'état que Stendhal devait prêter plus tard à Julien Sorel et définir, par une formule si frappante, le phénomène à: imagination renversée. L'imagination, nourrie par la lecture et le rêve, projette d'abord vers l'avenir une vie d'amour, de succès, de sympathies partagées; puis, devant la résistance du réel, comme le faisceau lumineux qui s'est heurté à un obstacle, elle se retourne de tout son élan contre elle-même. On cherche la cause de ses déceptions, et on la trouve dans ses propres tares, que l'imagination grossit et développe comme elle étendait tout à l'heure notre chance de félicité. On se déprécie à mesure qu'on s'examine. On s'abjure soimême en quelque sorte. On maudit ce par quoi l'on est différent et déplaisant, c'est-à-dire ce par quoi l'on est original. Quand, par exemple, on n'a pas la souplesse d'acquérir « cet esprit gai avec légèreté » ou même « les défauts contraires à la lourdeur provinciale », on s'atteste par là même un être dénué de tout mérite, que le monde rejette avec équité. L'er-

rcur de l'imagination est alors qu'elle s'exerce à. son propre désavantage. « Je suis au total un être bien plat, bien vulgaire, bien ennuyeux pour les autres, se disait Julien avec une pleine conviction... En pensant de nouveau aux adversaires qu'il avait rencontrés dans la vie, il trouvait toujours que lui, Julien, avait eu tort. C'est qu'il avait maintenant pour implacable ennemie cette imagination puissante, autrefois sans cesse employée à lui peindre dans l'avenir des succès si brillants. » Stendhal ajoute que cette erreur est d'un homme supérieur ; sans doute, mais l'état qu'elle crée est le pire, puisqu'il manque alors la grande consolation de l'orgueil.

A d'autres moments, l'orgueil prédomine.

Au lieu de garder la faute pour soi-même, on la rejette sur le monde avec une autorité belliqueuse. On se dit : Je suis tel que doit être un homme^et c'est le monde qui ne vaut rien. Tant pis pour lui s'il me méconnaît et mr rejette! Ses usages, ses conversations, tou* comme les façons de Chérubin Beyle et dr tante Séraphie, ne sont qu'un jeu de manigances hypocrites où se perdent la vérité de? Otres et la franchise des raDDorts. Ces a^ré-

ments de salon, dont on paraît faire tant d'état, dissimulent la servilité de l'esprit, la mesquinerie des intérêts, la faiblesse des caractères. La facilité des mœurs et cette poursuite illusoire du plaisir masquent l'incapacité de sentir et l'inaptitude aux passions vraies... Stendhal, si l'on peut dire, rentre ici dans les cadres connus de son caractère d'adolescent : le dégoût de l'hypocrisie, 1' « espagnolisme », l'intensité relative des émotions servant à classer les hommes et l'émotivité la plus forte conférant la noblesse véritable. Il convient qu'entre le monde et lui l'humeur est incompatible, mais ce n'est plus qu'il manque de mérite, c'est qu'une société énervée, qui ne sait même pas, comme les sociétés d'Ancien Régime, atteindre à la perfection dans le futile, est hors d'état de. reconnaître uu mérite singulier comme le sien. Le héros à'Armance, Octave de Malivert, que sa naissance appelait pourtant dans le monde, y passe pour un original incommode : « Avezvous remarqué, madame, dit à sa mère un observateur clairvoyant, que monsieur votre fils no dit jamais un mot de cet esprit appris qui est le ridicule de noire âge. Il dédaigne

de se présenter dans un salon avec sa mémoire, et son esprit dépend des sentiments qu'on fait naître en lui. C'est pourquoi les sots en sont quelquefois si mécontents et leur suffrage lui manque. Il faudra peut-être trois ou quatre ans aux nigauds de ce pays-ci pour comprendre Octave. » Pour comprendre Stendhal, né roturier, il leur faudra davantage, mais la raison véritable est précisément qu'ils soient des nigauds. Que les nigauds en conviennent ou non, les mérites singuliers et qui ne se modèlent pas servilement sur les modèles connus, sont les seuls mérites authentiques. Ils ont pour eux le temps, alors qu'avec le temps l'aisance mondaine elle-même devient une vulgarité, et c'est le sort qui guette toutes ces poupées de salon, tous ces beaux jeunes gens à moustaches. Ils tourneront au commun dès que leur platitude de copistes apparaîtra trop à vif. Au surplus, quiconque copie son esprit d'après la mode, se conforme à la notion mondaine de l'élégance et répète pour plaire ce qui a déjà plu, avoue la bassesse courtisane de son âme. Dire un mot de pur agrément est une bassesse. Les poètes qui ont plié leur génie aux usages d'une cour, à des conventions

quelconques de politesse, sont des courtisans. Flatter la mode est aussi haïssable que flatter le pouvoir. De là les formules connues : « Je méprise Racine ». ou « le plat Goethe ». Dans sa rancune contre les plaisants de société qui, dans les salons de Paris, et avant que lui-même eût de l'esprit, lui avaient volé le succès, Stendhal ajoute que le goût de l'anecdote, du mot pour rire, de la raillerie pour rien, est une petitesse purement française. Ainsi des tempéraments comme le sien restent forcément isolés, et, pour mieux dire, dépaysés au milieu de cette « nation de vaudevillistes » où, sans cœur ni caractère, on peut se tailler des réputations d'esprit.

Avec le moindre usage de Stendhal, on retrouve ici les thèmes dont son œuvre entière est la longue variation. Voilà donc l'amourpropre sauf; mais, en les décorant à son avantage, on ne détruit pas les raisons qu'on a de souffrir. Reste à préserver la sensibilité, ou, si on l'éprouve incurable, à l'épancher, et c'est le mobile essentiel qui fera de Stendhal un écrivain. Reste surtout à la dissimuler, car, en laissant apercevoir qu'on a souffert, on reconnaîtrait par là môme la victoire du monde.

Les vaincus doivent cacher leurs blessures. Livrer ses émotions ou trahir ses peines, c'est « avouer soi inférieur » comme dit, clans son joli patois nègre, le petit prince Korasoff. Il faut se faire un visage impassible et à mille lieues de la sensation présente. Toute la politique de protection et de dissimulation que Stendhal ébauchait jadis dans sa lutte contre les maîtres et les parents va resservir dans sa défense contre le monde. L'un après l'autre nous aurons donc vu fortifier par l'épreuve les éléments du caractère primitif : orgueil exalté, défiance de soi-même avivée, recours contre l'ennemi du dehors à une stratégie méthodique, et cependant vision de la vie toujours chimérique, variée vers un excès ou vers l'autre par les jeux alternés de l'imagination.

Ainsi se passèrent, comme a dit M. Paul Bourget, « ces neuf années de vie parisienne, de cette vie qu'il aperçoit avec cette âme singulière qui avait soif et faim de tous les raffinements de la société la plus délicate et à qui toutes les conditions de cette société faisaient horreur ». Cette dernière expression n'est peut-être qu'approchée. Les conditions

de la vie parisiene ne lui inspiraient nulle horreur théorique. Jamais, au grand jamais, dans son œuvre, on ne perçoit le ton du réquisitoire ou de la revendication sociale. S'il eût été en situation d'en profiter mieux, cette vie ne lui eût même pas déplu, et bien au contraire. Mais il n'y trouva qu'un accueil indifférent et parcimonieux dont il ne pouvait se contenter. Son avidité de jouissance, comprimée et surexcitée par l'éducation, ne commença même pas d'être satisfaite, et son grief véritable est d'être resté, si l'on peut dire, sur sa faim et sur sa soif. On ne lui avait pas fait sa place. Il n'avait pas trouvé le bien-être, le confort du cœur, en donnant à ces termes le sens complexe qu'ils contenaient pour un homme tel que lui : être aimé, recherché, plaire aux femmes, paraître beau, élégant, avoir autant d'argent que les autres et plus d'esprit, porter un nom qui, pour une raison quelconque, éveillât un petit frisson autour de son passage. Tout son malheur est d'être venu à Paris trop jeune, trop ardent, trop amoureux de l'amour, trop confiant dans l'évidence de son mérite, puis, avec ses vices do orononciation, ses vêtements mal coupés et

sa timidité présomptueuse, d'avoir fait l'effet d'un provincial balourd, mal vêtu ou endimanché. S'il avait fait son début comme Martial Daru ou comme son ami Edouard Mounier, nanti d'argent et d'un état flatteur, installé d'emblée et de niveau dans le monde, il aurait pu souffrir encore, mais il n'aurait rien imputé de sa souffrance à la société. Ses souvenirs les plus cruels resteront d'être entré gauchement dans un café ou d'avoir porté une mauvaise redingote, de s'être donné en spectacle ridicule à des témoins malicieux. La vie mondaine n'a pas choqué chez lui une conviction, un système moral; elle l'a blessé dans son amour-propre sensible. Elle a soumis à une perpétuelle alarme sa susceptibilité, sa peur d'être jugé, moqué. Elle a poussé jusqu'à un excès incurable sa préoccupation naturelle, ce sentiment de contrainte orgueilleuse et souffrante qui, plus tard, avec la maîtrise virile, deviendra mépris, ironie et cynisme. Elle a refoulé dans lo for intérieur ses accès d'effusion attendrie; c'est ainsi qu'elle a fixé l'homme, ou plutôt confirmé l'enfant dans l'homme, et préparé l'écrivain.

Il est vrai d'une vérité générale que le caractère se forme vite et varie peu. L'homme demeure essentiellement ce que l'a fait se jeunesse. Mais pourtant, dans le cas normal, on voit la sensibilité s'ordonner et se limitei peu à peu sous l'effet des nécessités de l'action. Entre trente et quarante ans, il vient un âge pratique, où les natures les plus ombrageuses comme les plus nonchalantes se tournent vers les occupations réglées de la vie, L'ambition, le métier, la famille deviennent les soucis communs autour desquels les tendances individuelles se disposent. L'habitude des mêmes devoirs, des mêmes contacts, des mêmes lieux compose comme un terrain artificiel où même le déraciné prend racine. Par la comparaison avec des intérêts plus pesants, ou simplement par l'effet de la régularité des actes, la sensibilité se discipline, assagit ses excès, réprime ses écarts. Pour les témoins d'une jeunesse généreuse, ce spectacle de la maturité modérée n'est pas toujours exempt de mélancolie. L'homme eûtil. par chance, préservé intacts son désinté-

ressèment ou sa faculté d'enthousiasme, il perd du moins sa promptitude à l'émotion et au chagrin, dépouille peu à peu cette fleur de souffrance qui est le charme périlleux des jeunes âmes. Stendhal, au contraire, a conservé jusqu'à sa mort cette sorte de virginité sensible. L'expérience lui a enseigné à s'en cacher ; elle ne l'a jamais flétrie.

Quelle que fût, à cet égard, sa vocation particulière, l'activité et l'ordre eussent pu l'aguerrir dans l'âge viril, comme l'entraînement physique dans son enfance. Mais, bien que Stendhal se crût digne de tout et porté à tout, il n'était pas doué pour l'action quand même. Il avait trop de hauteur d'âme et trop d'orgueil. L'orgueil voudrait toucher du premier coup de grands objets et ne se plie pas aux états subalternes qu'il faut traverser pour les atteindre. En 1793, on ne subissait pas ces gradations nécessaires. Les hiérarchies professionnelles étaient tombées en môme temps que les usages sociaux : on ne se heurtait ni aux règles du succès ni aux lois du monde; on pouvait être Saint-Just à vingt et un ans, Hoche à vingt-cinq. Mais, au temps de Stendhal, règles et lois se sont déjà sour-

dément reformées. Pour arriver, il faut obéir aux conventions du jeu. Le succès n'est plus une jouissance immédiate et substantielle; il devient un idéal, une sorte de direction vers l'avenir. L'orgueil ne consent pas à ces délais, et l'espagnolisme rejette comme une courtisanerie tout effort docile et ordonné vers un but. Stendhal, qui chérissait La Bruyère, a dû s'arrêter sur les phrases si belles : « On ne vole pas des mêmes ailes pour sa fortune que Ton fait pour des choses frivoles et de fantaisie. Il y a comme un sentiment de liberté à suivre ses caprices et, tout au contraire, de servitude à courir pour son établissement. Il est naturel de le souhaiter beaucoup et d'y travailler peu, de se croire digne de le trouver sans l'avoir cherché. »

Il existe pourtant une phase de la vie de Stendhal où il parut s'accommoder sans ennui à un ensemble de conditions matérielles et qui, par là même, présente un caractère unique d'organisation et de fixité. Il s'agit de la période qui s'étend entre 1809 et 1812, celle Tailleurs sur laquelle nous possédons le moins de renseignements, sans doute parce que Stendhal s'y sentit à peu près heureux et que

le bonheur ne se confesse pas. Il comptait de vingt-six à vingt-neuf ans et son existence sensible ou active n'avait été jusqu'alors qu'une suite d'épreuves et d'écoles, de va-et-vient matériels et de secousses intimes. Après les deux séjours à Paris et le passage abrégé dans la vie militaire, après l'apprentissage de bureaucrate et de soldat, les essais d'homme de lettres et d'homme du monde, il avait, en 1805, suivi à Marseille son amie Mélanie Louason qui venait d'y trouver un engagement. Il y était resté un an passé, gagnant sa subsistance chez un marchand de denrées coloniales. L'année suivante, son grand-père Gagnon l'avait remis en grâce chez les Daru que cette dernière fugue avaitindignés. On l'avait obligé, en revanche, à accepter, ou même à solliciter un emploi actif. Nommé adjoint au commissaire des Guerres, il avait rejoint la Grande Armée en Allemagne, et, de 1807 à 1808, résidé à Brunswick comme intendant des domaines impériaux !. On juge bien qu'il ne s'é-

1. La Nouvelle Revue Française a publié, dans son numéro J'avril 1914, un long fragment du Journal, relatif au sélour à Brunswick. Ce fragment, emprunté aux autographes Ihéramy, doit figurer dans l'édition nouvelle que prépare vi. Champion.

tait amalgamé ni à ses camarades de corps, ni même aux sociétés locales. Il était le fonctionnaire peu liant qui voyage avec une bibliothèque et qui, sitôt finie sa tâche officielle, préfère s'enfermer chez lui pour écrire ou pour rêver. Il avait ébauché quelques aventures, mais noué peu de relations. En 1809, il avait fait la campagne d'Autriche, et c'est à Vienne qu'avait commencé sa liaison avec madame Daru, la femme de Pierre.

Mais, vers la fin de cette année 1809, nous nous trouvons à l'improviste devant un fonctionnaire presque posé, devant un élégant presque à la mode. La bourse de son père s'est ouverte largement. Stendhal signe « M. de Beyle » et veut se faire constituer un majorât. Il possède deux chevaux, deux voitures et dîne en grand équipage au café Hardy qui est le cabaret à la mode de ce temps-là. Il entretient une petite chanteuse de POpéra-Bufïa et soupe avec elle, chaque soir, d'une perdrix et d'une bouteille de vin de Champagne. Son tour est venu d'éblouir par son air parisien les provinciaux de passage, et spécialement son beaufrère Périer-Lagrange, le mari de sa sœur Pauline. Surtout, ce qui est le point essen-

tiel, il remplit une fonction bien définie et vit dans une société précisément déterminée. Auditeur de première classe au Conseil d'Etat, section de la Guerre, et inspecteur du mobilier de la Couronne, il a place et rang dans la Cour Impériale. Une affection dont le caractère précis reste à établir — car les indications du Journal se contredisent et les autres papiers posthumes publiés jusqu'à ce jour ne sont pas probants — l'attache à la comtesse Pierre Daru. Il est incertain si l'amour de Stendhal fut partagé, ou jusqu'à quel point il le fut, et si, durant ce laps, la petite chanteuse le l'Opéra-Buffa servit de consolation ou de Daravent. Il est certain que Stendhal aima, ît que ce sentiment fut conçu par lui sous 'aspect de la gravité et de la durée. Ainsi, à .ous égards, métier, état mondain, occupaions sentimentales, sa vie semble fixée, organisée, et, si cette situation s'était prolongée, •ans doute la virilisation, la calcification du caractère ne se fût-elle pas fait attendre. Mai? 'ette situation ne se prolonge pas et elle reste parfaitement isolée dans toute son existence, iprès comme avant, sitôt que les circonstances ont paru disposer autour de lui un sem

blant de construction stable, le destin passe, et bouscule l'édiGce dessiné.

Dès 1812, après ce court palier, la vie nomade recommence : campagne de Russie, où il montra un si tranquille courage, campagne de Saxe, mission à Grenoble pour organiser la défense du Dauphiné envahi par les Alliés, et c'est le seul moment de la vie de Stendhal auquel M. Chuquet accorde une approbation sans réserve. Puis, avec l'Empire, disparaît toute possibilité de vie active. Il part pour l'Italie et il y passe presque toute la trentaine, coupant son séjour de courts voyages à Grenoble, en Angleterre ou à Paris. A l'âge critique où, dans les vies les plus longtemps différées, s'installent les devoirs fixes et les pensées utiles, il mène à Rome ou à Milan une existence vagabonde de voyageur ou de cicérone. Milan fut sa résidence préférée, parce qu'rl aimait la musique, qu'il aima Métilde Dembowska et que la société de Milan le mit parfaitement à l'aise. Les Italiens lui parurent, et sont en effet, moins attentifs que les Français à la manière d'être extérieure, et d'ailleurs, en pays étranger, on ne se soucie pas de paraître ou non à la mode, puisque l'on

est un étranger. Il s'abandonna donc à son naturel., et plut par là même à une société qui prise le naturel au-dessus des dons de l'esprit. Pour la première fois, ce que l'on pourrait nommer la sensibilité de l'accueil fut chez lui pleinement satisfaite,; £our la première fois, il eut conscience d'avoir conquis cette opinion de surface qu'il redoutait, méprisait et guettait à la fois. Tel est probablement le sens de Pépitaphe fameuse qu'il a lui-même rédigée : Arrigo Beyle, Milanese. Cette naturalisation posthume ne tient pas à un tenace souvenir d'amour; le vrai sens est que Milan, par le parfait bien-être et l'absence totale de contrainte, lui avait procuré la brève illusion d'une patrie, ou bien encore qu'il s'était senti itoyen-né dans un pays où les usages affectés du monde n'avaient pas éteint, comme en France, l'énergie des passions. Cependant, il ne peut se faire aimer de Métilde. La susceptibilité est sauve, mais le cœur n'est pas occupé, l'esprit reste en désarroi et on sent que, par une suite d'essais tâtonnants, il tâche à garnir le vide inconsistant de sa vie. Le besoin d'un métier devient parfois si pressant ju'il songe à s'établir banquier à Bologne. Il

s'est repris à l'envie d'écrire qui ne l'avait jamais quitté tout à fait *. Mais sera-t-il musicographe, critique d'art ou critique littéraire ? Ajoutons que la question d'argent se pose à nouveau pour lui, car la mort de son père, qui survint en 1819, l'avait laissé beaucoup moins riche qu'il n'avait cru. Ajoutons surtout, comme la Correspondance nous y autorise, que, tout Milanais qu'il se prétendît, Paris lui manquait et que, s'il pouvait être heureux à Milan, c'est à Paris seulement qu'il voulait être célèbre.

Il y revint en 1821, à trente-huit ans, un peu malgré lui, car il se trouvait au plus fort de sa passion pour Métilde. Une confuse histoire de carbonarisme et de police l'avait contraint à s'exiler de sa patrie d'élection. Il resta à Paris jusqu'à la fin de la Restauration, mais il n'avait fait que déplacer sa nostalgie. A Milan, il rêvait la notoriété parisienne; à Paris, il regrette Métilde et la facilité milanaise. A quatre reprises, il repassera les Alpes, sans préjudice des courses à Grenoble et d'un nouveau voyage en Angleterre. Ses habitudes à

1. Son premier ouvrage, les Vies de Haydn, de Mozart et de Métastase, est de 1814.

Paris, telles qu'il les a décrites dans les Souvenirs d'Egotisme avec un charme si simple, sont celles d'un vieux garçon solitaire et quelque peu maniaque, qui mange son petit revenu et ne sait trop comment tuer le temps. Il loge rue de Richelieu, à l'hôtel de Bruxelles, tenu par un certain M. Petit, le plus joli et le plus poli des Français. A dix heures et demie, il déjeune au café de Rouen d'une tasse de café et de deux brioches, puis il accompagne jusqu'à la Préfecture de Police son ami Adolphe de Mareste, chef de division dans cette administration redoutable. Il revient par le Louvre «t les Tuileries, entre au Musée, s'attarde à feuilleter Shakespeare sous les arbres, plutôt que de regagner sa chambre vide dont l'intérieur est affreux pour lui. A cinq heures, le dîner à l'hôtel de Bruxelles, en compagnie de Mareste, de deux ou trois camarades quotidiens et de « quelques originaux de table d'hôte, espèce qui côtoie le chevalier d'industrie d'un côté, et le conspirateur subalterne de l'autre ». Après le dîner, la traînerie du désœuvré : le café, la promenade sur le boulevard de Gand rempli de poussière en été. Deux ou trois fois la semaine, la soirée passée

chez les Tracy, chez Delécluze, chez les Olivier, chez madame Ancelot, chez madame Pasta où l'on jouait le pharaon, chez le cordial Lingay où l'on buvait de la bière fraîche. Quelques semaines après son arrivée, il a rencontré Martial, aimable à son ordinaire. Mais il n'est pas retourné chez les Daru, soit négligence, comme il le dit, soit rancune, soit crainte d'évoquer une image chère, la comtesse étant morte depuis six ans. Cette période de sa vie est celle où il écrit et publie le plus : six ouvrages en neuf ans, De V Amour, Racine et Shakespeare, la Vie de Rossini, Armance, Promenades dans Rome, le Rouge et le Noir, sans compter divers opuscules et les chroniques périodiquement adressées à une revue de Londres. Sa réputation d'homme de talent et d'homme d'esprit commence à germer dans quelques cercles, mais son mode de vie n'en est nullement affecté et ne sent à aucun moment l'homme de lettres professionnel. Point d'heures réglées, pas de table de travail où l'on s'installe. Ses livres, pour une bonne paru sont faits de notes griffonnées à la diable, n'importe comment, sur n'importe quoi, et tout juste classées au moment de les donner

LA. PERSONiNE DE STENDHaL 81

à la copie. Pour le surplus, ils sont écrits d'abondance sur un canevas improvisé, aussi librement que lorsqu'on note pour soi seul, au soir venu, les événements de la journée, la plume ayant peine à suivre le flot des émotions et des souvenirs.

En 1830, nouveau changement à vue. Comme beaucoup d'anciens agents de l'Empire, il rentre au service sous Louis-Philippe. Le comte Mole l'admet dans la carrière consulaire. Nommé à Trieste, puis l'année suivante à Civita-Vecchia, aux portes de Rome, il redevient le fonctionnaire mécontent que ses supérieurs offusquent, qui querelle ses subordonnés, que la tâche quotidienne et la résidence ennuient. Dès que le comte Mole est aux affaires, il demande un congé et court à Paris. De 1836 à 1839, il y passe trois ans d'affilée, ou peu s'en faut, ayant entrepris dans l'intervalle le voyage en France dont il rédigera le journal de route sous le titre : Mémoires d'un touriste. Il publie la Chartreuse, écrite par lambeaux, ^sans nul doute, pendant lésion-' gués soirées de Civita-Vecchia, et donne à la Revue des Deux-Mondes ses chroniques italiennes. Puis son protecteur, après un débat

célèbre, tombe enfin sous les coups de la Coalition, et force lui est de rejoindre son poste. Il recommence à quereller son chancelier et à signer des passeports. Des amis romains, et surtout les princes Caetani, mettent quelque agrément dans cette existence fastidieuse. Mais sa santé" s'est altérée; il souffre de la goutte, peut-être encore d'une autre maladie, et c'est pour raisons de santé, cette fois, qu'il demande un dernier congé. Quatre mois après son retour, comme il songeait enfin à se fixer, à s'installer dans une vie d'écrivain, une attaque d'apoplexie le frappe rue Neuve-des- Petits-Champs, qui est aujourd'hui rue des Capucines, à la porte du Ministère des Affaires Etrangères. Il meurt la nuit suivante, nuit du 22 au 23 mars 1842, dans sa chambre d'hôtel où on l'avait transporté sans connaissance.

Ainsi une vie vagabonde au point qu'il a fallu des travaux spéciaux pour établir ses itinéraires, jamais de tâche continue, ni celle à quoi le devoir contraint, ni celle que l'on s'impose à soi-même, jamais de métier fixe

et accepté, pas même celui d'homme de lettres, bien qu'il ait passé peu de jours sans écrire et que son seul goût durable, « avec Saint-Simon et les épinards », ait été de vivre à Paris dans un quatrième étage, écrivant un drame ou un livre. Qu'on se représente ici le sens réel que les mots contiennent : depuis son premier départ de Grenoble, à Paris ou en Italie, il n'a jamais eu « un chez lui ». Il n'a jamais possédé que des habits, des papiers et quelques livres, ce qu'on peut entasser dans deux coffres et promener à travers le monde avec soi. La maison qui vous attend, les meubles confidents où l'on se retrouve, les objets dont la permanence amicale assure la vie et l'empêche de se recommencer à neuf chaque jour, tous ces appuis, tous ces repères lui ont manqué. Etranger dans sa maison natale, il est resté partout passager. Il a vécu aux camps, dans des résidences étrangères, dans des logements garnis ou dans des chambres d'hôtel meublé, et il est mort comme il avait vécu, chez les autres.

Il n'a pas eu de ménage, il n'a pas eu d'enfant; on peut presque dire qu'il n'a pas eu de maîtresse. Ses amours durables ont toujours

été des amours malheureux qui ont occupé son imagination, mais non sa vie. Dira-t-on qu'il portait en lui-même la cause unique de cet isolement, qu'il était incapable des affections de foyer, de tout ce qui implique la familiarité et la constance? Non point; son penchant naturel allait à l'intimité. Qu'on relise l'adorable chapitre des Souvenirs d'EgotiS7ne, l'histoire des petites Anglaises, dans leur mince cottage de briques qu'on eût enfoncé d'un coup de poing. La douceur de ces petites prostituées, leur modestie ménagère inspire aussitôt à Stendhal comme une amitié d'enfance; le sentiment du home l'a gagné; durant tout son séjour à Londres, le voilà malheureux, toute idée d'amour mise à part, quand il ne peut passer sa soirée dans cette maison. L'exemple de sa sœur Pauline est plus frappant encore. Leur tendresse s'était formée de bonne heure, par la résistance commune aux persécutions de Séraphie, mais de Stendhal, non de Pauline, vient l'effort continu pour l'entretenir. De Paris, de Marseille, d'Allemagne, il écrit trois lettres pour une. Il est vrai que Pauline joue pour lui le rôle du confident de tragédie, parce que la

soliloque fatigue et que le journal intime ne suffit pas; pourtant, dans ses lettres, il interroge et conseille au moins autant qu'il se confie. Il voudrait la diriger, la former; il émet cent fois le vœu, évidemment sincère, de la marier à Paris et de passer sa vie auprès d'elle. Mais Pauline épouse un lourd bourgeois de Grenoble. Il cesse peu à peu d'écrire des lettres qu'elle ne sera plus seule à lire; l'intimité dans le présent n'est plus possible, les rêves d'avenir sont rompus.

De ses parents du sang, il n'avait aimé que Pauline; donc, après le mariage de Pauline, c'est-à-dire dès 1808, il est sans famille. Jusqu'à sa mort, il est sans amis. Sur ce point encore, on jugerait mal en imputant à sa seule humeur toute la faute. Il était fidèle; il n'a pas cessé de cultiver ses camarades d'enfance : Barrai, Romain Colomb ou Louis Crozet. Sans nul doute, il aima ses amis plus réellement qu'il ne fut aimé d'eux. Nous possédons à cet égard des preuves irrécusables, le fameux H. B. de Mérimée qui est un monument d'incompréhension, et la notice nécrologique de Colomb, qui n'est guère moins surprenante. Comment l'amitié vraie se méprendrait-elle à

ce point? Ils ne Font pas connu; ils n'ont pas atteint ce cœur qui se cachait, mais qui aurait trouvé tant de douceur à être forcé dans sa retraite. Aucun n'a percé jusqu'à ce « filet de sensibilité souffrante », comme a dit si bien M. Paul Bourget, que pourtant des yeux vraiment amis auraient vu, de loin en loin, affleurer à la surface. Loin de là, ils s'en sont tenus à cette camaraderie familière, et inconsciemment malveillante, des hommes que réunissent seulement des habitudes quotidiennes. Quand Stendhal sortait avec un habit neuf, ils auraient donné un louis, de bon cœur, pour qu'on jetât dessus un verre d'eau sale. Stendhal s'est senti seul au milieu d'eux; il ne leur a confié ni ses souvenirs, ni ses rêves, ni même ses idées, n'ayant jamais su leur faire partager ses sujets de conversation favoris. Dans le monde, quelques relations flatteuses, mais pas un salon dont il fût le centre, pas une maison où il se sentît nécessaire: des sociétés fortuites qui se forment, puis se disloquent en laissant seulement dans la mémoire « l'amertume des sympathies interrompues ». Sans doute, le grand séjour en Italie l'a reposé, détendu. Il a pris l'habitude

n'être plus jugé. La confiance en soi recouvrée, il a pu commencer d'avoir de l'esprit. On trouve qu'il parle bien depuis qu'il prend la parole sans savoir comment il achèvera sa phrase. Mais le pli de la sensibilité était pris vis-à-vis du monde. D'ailleurs, les occupations mondaines tiennent peu de place dans ses journées, et le succès mondain est un de ces biens qu'on envie plus qu'on ne les goûte. Comment la vie de société eût-elle suppléé à son oisiveté solitaire? Elle n'est jamais autre chose qu'un divertissement, un intérêt accessoire dans une vie qui puise ailleurs son aliment véritable. Dès qu'elle prétend être davantage, elle n'est plus rien.

Pour imaginer Stendhal sous l'aspect juste, il faut se replacer obstinément à ce point de vue. Il faut se rappeler cette vie éternellement vagabonde qu'il a, en partie, voulue, cette solitude ininterrompue qu'il n'a pas voulue et dont il a pâti, cette instabilité universelle qu'aucun lien, quel qu'il fût, n'a jamais attachée à rien. Sociable par essence et presque à l'excès, il n'a jamais fait corps avec aucun système social. La solitude dans un cloître aurait pu le modifier par l'étude et la

réflexion. Le mouvement de la vie l'a agité en le maintenant intact. Rien ne l'a distrait de ses émotions, de ses convictions originelles. La vie a pu les recouvrir, elle ne les a ni atténuées, ni redressées. Il a constamment vécu vis-à-vis de lui-même, avec ses premiers besoins et ses premières ressources. Ainsi s'explique ce qui est le trait caractéristique de l'écrivain, c'est-à-dire cette étonnante préservation des forces vives de la sensibilité. Toujours soustraites à l'action des disciplines, des habitudes, des devoirs, elles ont gardé msqu'au bout leur direction et leur intensité initiale. Stendhal aimait les comparaisons familières. Disons qu'il était resté, après cinquante ans, un vieux jeune homme, comme on voit, au quartier des Ecoles, de vieux étudiants. Ils ont vu partir depuis longtemps leurs camarades, ceux qui furent un instant jeunes avec eux. Avec mépris ou avec envie, selon les soirs, ils songent que ceux-là possèdent chacun son métier, sa famille, sa tâche d'homme et que les souvenirs d'autrefois, si quelque hasard les évoquait, leur paraîtraient aussi lointains que les récits d'un étranger. Pour eux, ces souvenirs sont la réalité même

puisqu'ils n'ont jamais installé leur vie, qu'ils ont conservé leur langage ou leur visage de vingt ans. Leur existence rêveuse et machinale fait du présent un passé qui se prolonge. Mais, l'une après l'autre, ils voient passer près d'eux les générations fraîches, et, séparés de leurs compagnons d'âge par la raison, ils se sentent tout proches des nouveaux venus par la jeunesse.

Stendhal et ses Personnages

Renouvelons une précaution déjà prise :

nous n'avons pas eu dessein de donner une biographie complète de Stendhal. En décrivant à grands traits sa vie vagabonde et interrompue, nous avons volontairement disposé notre récit autour de quelques faits essentiels. Nous avons voulu montrer que rien ne Pavait jamais distrait do lui-même, qu'en lui-même rien de stable ne s'était jamais organisé ni achevé, que sa force d'expansion initiale, son premier appétit du bonheur, sa première capacité de souffrance s'étaient, par le jeu des événements, toujours préservés intacts, qu'en un mot, jusqu'à sa mort, il avait senti battre sun cœur de jeune homme. Une maturité pré-

coce de pensée, une précocité de sentiment qui dure et que l'âge ne mûrit pas, tels sont les caractères propres de Stendhal, ceux qui composent l'aspect singulier de sa physionomie.

Tirons aussitôt de ces particularités les conséquences immédiates qu'elles comportent. Tout d'abord, l'ensemble d'idées, d'observations, d'attitudes qu'on a désignées sous le nom de beylisme ne peuvent représenter, et ne représentent en effet, qu'une mise au point constamment rectifiée, qu'une sorte d'agrandissement théorique de ses impressions d'adolescent. A. travers des écarts sans nombre, car Stendhal est un être de caprice et de primesaut, on en suit la trace continue, et la ligne brisée revient toujours à sa direction primitive. D'autre part, si la philosophie pratique de Stendhal est l'explication ou la correction systématique de ses émotions juvéniles, son œuvre romanesque n'est aussi que la mise en œuvre, à la fois réfléchie et dramatisée, de ses souvenirs. Elle représente comme un journal de jeunesse tenu après coup, sur des événements déjà distants, par un homme demeuré parfaitement identique à lui-même, et ainsi

s'explique, au surplus, que, par une rencontre à peu près unique, ses livres joignent la force pleine de la sensation présente à la lucidité du recul.

Les héros de ses romans — la remarque est banale, ou du moins devrait l'être — sont, sans exception aucune, de tout jeunes gens. Julien Sorel ne porte pas vingt ans quand il comparaît devant ses juges. L'histoire de Lamiel s'interrompt avant qu'elle ait cessé d'être une enfant, et celle de Lucien Leuwen avant qu'il soit devenu tout à fait un homme. Octave de Malivert, le principal personnage d'Armance, ne compte pas plus de vingt-cinq ans lorsqu'il s'empoisonne. Fabrice del Dongo a le même âge quand il quitte la citadelle de Parme, ce qui est la fin véritable du roman, et vingtsept ou vingt-huit ans quand il redevient l'amant de Clelia Conti. Passé la jeunesse, — et les derniers chapitres de la Chartreuse en sont la preuve, — Stendhal ne s'intéresse plus à ses héros. Si le plan du livre l'oblige à les faire vivre, il se débarrasse d'eux au plus court et les dépêche en de brefs épilogues. Les milieux, les pays, les conditions varient; cependant il a toujours écrit le même roman,

celui dont il entretenait en lui-même la matière toujours ardente : le roman de la formation, de l'apprentissage, du premier contact avec un monde où l'on se sent différent, le roman de l'émotivité dévoyée ou méconnue et de la virginité sentimentale gardée malgré soi. Sa sensibilité d'écrivain n'étant que sa sensibilité de jeune homme miraculeusement préservée au delà des temps, il n'a pu et voulu saisir que les chaleurs d'émotion de la jeunesse, ses finesses de souffrance. Entre ses héros règne une communauté plus intime que celle de l'âge et du moment. Sous la diversité des apparences, l'examen le plus rapide révèle un fonds d'âme commun, des besoins, des penchants et des répugnances identiques. Ses romans ne sont ainsi, dans leurs parties essentielles, qu'une sorte d'autobiographie rétrospective. Il a pris pour personnage unique le jeune homme qu'il avait été, qu'il n'avait pas cessé d'être, et dont son imagination s'est employée à varier les positions ou les travestissements.

« Homme dénué d'invention... » a dit Sainte- Beuve. Le critique s'exprime ainsi dans celui de ses articles où il a jugé Stendhal avec le

plus d'impatience et de rigueur, celui où l'on peut trouver par exemple la phrase que voici : « Ayant relu encore assez récemment ou essayé de relire ses romans tant préconisés, romans toujours manques, malgré de jolies parties, et somme toute détestables, il m'est impossible d'en passer par l'admiration qu'on professe aujourd'hui, etc. » De telles formules dénotent évidemment de l'humeur, et cette humeur, chez l'homme qui avait écrit Volupté, se conçoit sans trop de peine. A condition de s'entendre bien sur les mots, la remarque de Sainte-Beuve est pourtant exacte. Stendhal est dénué d'invention au sens où Balzac en abonde, c'est-à-dire qu'il n'est pas un inventeur de types, d'actions, de péripéties. Son personnel et son répertoire sont si pauvres qu'il compose à lui seul presque toute la troupe. Bien que le plus habituel chez les romanciers, le mode d'invention qu'on pourrait qualifier de dramatique, lui fait presque complètement défaut. Mais l'erreur de Sainte- Beuve est d'argumenter comme si la faculté d'inventer, c'est-à-dire l'imagination, ne pouvait affecter d'autres formes. L'imagination a pour fondement nécessaire l'observation, et

elle consiste essentiellement à développer, à projeter dans le possible les données que l'observation procure. Un fait quelconque, que le vulgaire envisage comme une réalité isolée, autonome, ou comme le point terminal de la série de causes qui le déterminent, devient au contraire, pour l'homme doué de la faculté imaginative, le point de départ d'une infinité de séries possibles. L'imagination voit un commencement où la raison constate un effet, et, de ce point initial, elle fait rayonner, comme d'un carrefour, une multitude d'avenues divergentes qu'elle embrasse et remonte d'un coup d'œil. Mais ce travail peut s'accomplir sur l'observation intime comme sur l'observation extérieure. Le fait sentimental, comme le fait matériel, peut féconder l'imagination,, lui suggérer des directions, des aventures, des découvertes. C'est en ce sens que Stendhal découvre; il possède au plus haut point la faculté d'invention qui part de l'examen personnel et que met en jeu la vie intérieure. Comme tous les hommes qui ont vécu penchés sur eux-mêmes, et que rien n'a distraits de cette contemplation, il emploie son imagination à développer en tous

sens les virtualités de son propre caractère. Il se soumet sans cesse à de nouvelles épreuves, à de nouvelles extensions. Il emprunte aux faits dont le hasard le rend témoin, ou qu'une lecture lui fournit, les éléments de biographies imaginaires. Il se transporte dans d'autres conditions ou d'autres temps; il se transportera même — et c'est la singularité du roman de Lamiel — dans un autre sexe. Il compose les circonstances où une nature comme la sienne se fût sentie le plus durement opprimée, les conditions où elle se fut développée le mieux à l'aise. C'est sa propre sensibilité qu'il fait rayonner en tous sens; il s'invente incessamment lui-même.

Pour le surplus, reconnaissons avec Sainte- Beuve que sa capacité d'invention est à peu près nulle. Les éléments dramatiques de ses romans sont choisis comme au hasard, en se fiant à la seule justesse de l'instinct, et combinés au petit bonheur avec les données de l'expérience personnelle. Faut-il rappeler, par exemple, les origines de la Chartreuse? Dans

l'été de 1832, à Païenne, Stendhal met la main sur un manuscrit du xvie siècle « moitié en patois napolitain, moitié en mauvais italien ». Ce manuscrit contient une suite de chroniques scandaleuses sur la famille Farnèse et particulièrement l'histoire de Vannozza Farnèse. Cette histoire l'enchante, car tout le séduit chez les Italiens de la Renaissance, le mélange de raffinement et de fureur, la brutalité primesautière des passions, le goût du risque, un amour farouche de l'art, tout ce qui est à l'antipode des mérites de salon et de l'agrément parisien. D'autre part, Stendhal professe un goût déterminé pour l'histoire, non pour l'histoire officielle qui flatte, trompe et ment, étant rédigée sur l'ordre des gouvernements par des courtisans à gages, mais pour l'histoire secrète, l'histoire des mémoires, des lettres, des documents de première main, qui livre involontairement la réalité des faits comme un sursaut instinctif livre la réalité d'un caractère. Duclos et Saint-Simon, les mémoires authentiques ou apocryphes sur le xvme siècle, les chroniques de la Renaissance imprimées ou manuscrites font une de ses lectures habituelles. Il y

guette, il y trouve de la vérité à l'état brut, de la pure substance de vie, et c'est l'histoire, bien plutôt que l'expérience quotidienne, qui sert d'aliment ou d'épreuve à sa science personnelle du cœur humain. Les aventures de Vannozza Farnèsefont sur lui une impression telle qu'il en expédie un long récit à son ami Romain Colomb dans une lettre du 27 août 1832. Qu'on reprenne cette lettre, on croira lire une analyse fidèle de la Chartreuse,

L'histoire se passe à Rome, vers 1450. Vannozza Farnèse, qui fut la femme la plus fantasque et la plus séduisante du temps, avait inspiré une ardente passion au cardinal Roderic Lenzuoli, neveu du pape Calixte III et vice-chancelier de l'Eglise. Roderic régnait sur l'esprit du pape; Vannozza régnait sur Rome. Mais la favorite, dans ses splendeurs, n'oubliait pas sa famille. Elle avait un frère, Pierre-Louis Farnèse, et ce frère avait un fils du nom d'Alexandre. Vannozza fit élever dans sa maison ce jeune neveu, qui lui ressemblait par l'esprit et par la grâce voluptueuse. Les fulles gâteries de Vannozza, la toute-puissance de Roderic tournèrent la tête au bel Alexandre qui se crut tout permis et étourdit Rome

de ses aventures. Un jour, tandis qu'il surveillait des fouilles près de Tivoli,, il vit passer dans un carrosse une femme dont la figure lui plut. Le carrosse est attaqué, la femme enlevée; les ouvriers employés aux fouilles prennent la fuite. Le sévère Innocent VIII, qui avait remplacé Calixte sur le trône pontifical, fait instruire l'affaire, et, malgré les manœuvres de Roderic, le bel Alexandre est arrêté quelques mois plus tard. On l'enferme au château Saint-Ange, dans la prison qui s'élève au-dessus dq la première plate-forme. Il est sévèrement gardé et sa vie court le risque le plus sérieux lorsque Roderic parvient à lui faire passer une corde. « Avec cette corde, Alexandre eut le courage de descendre du haut du château, où était sa chambre, jusque dans les fossés. La corde avait bien trois cents pieds de long; elle était d'un poids énorme ».

M. Adolphe Paupe, dans une note de la Correspondance, fait remarquer que Stendhal a reproduit dans la Chartreuse cet épisode de l'évasion. Il a reproduit bien autre chose. Toute l'action dramatique, tout le scénario de la Chartreuse est emprunté à l'histoire de la

Vannozza. La chronique napolitaine lui procure toutes les péripéties du roman; elle lui procure aussi ses personnages essentiels. Vannozza est la comtesse Pietranera; le cardinal Roderic est le comte Mosca ; le bel Alexandre est Fabrice del Dongo. Sans doute, sur cette donnée fournie par un hasard de lecture, l'invention de Stendhal s'est exercée, mais son travail d'imagination a suivi la direction habituelle. Il a accepté telle quelle l'histoire qui l'avait frappé,, sans l'enrichir sensiblement, sans l'étendre. Seulement, il s'y est logé lui-même. Il en a fait le cadre d'une biographie chimérique ; il a refait la vie de Fabrice en fonction de sa propre sensibilité. Il s'est dit : Qu'aurais-je éprouvé, comment aurais-je réagi contre le dehors si j'avais grandi dans une petite cour italienne, neveu l'une favorite charmante et protégé d'un ministre tout-puissant? Aurais-je cédé librement lia facilité des aventures? Aurais-je gardé lu malaise et de la mélancolie? Aurais-je limé?... Tandis que son rêve suivait cette j 'oie, une analogie inévitable l'a saisi. Le ype des grandes courtisanes de la Renais-

ance ne s'est pas perdu totalement en Italie.

Stendhal avait connu, à Milan, des femmes en qui survivait la liberté du caprice, le sens raffiné du plaisir, et cette franchise de passion à la fois fantasque et despotique. Par exemple, l'Angela Pietragrua qu'il avait aimée en 1800, et dont il était devenu l'amant en 1811, aurait fait figure aux cours galantes de Rome, de Ferrare ou de Naples. Vannozza Farnèse idolâtrait son neveu. Ahgela Pietragrua avait un fils qu'elle chérissait. Une lettre à Pauline 1 nous apprend qu'Antonio Pietragrua, alors âgé de quinze ans, et « sergent de son métier », était passé en France, apparemment pour prendre service dans l'armée impériale. Le type de Gina Pietranera, avec son nom à peine déformé, naît ainsi de la confusion d'Angela Pietragrua avec Vannozza Farnèse, et l'on voit apparaître l'origine des premiers chapitres du livre, du passage de Fabrice en France, de l'épisode de Waterloo. Le contenu sentimental du roman va se former à son tour par un mélange, ou plutôt par une sorte de transaction entre la donnée historique et l'aventure personnelle. Puisque

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