‹ Stendhal et le beylismeChapitre 4 sur 6 · Lettre du 8 ootobre · texte numérisé non relu

Lettre du 8 ootobre

Stendhal fut Pâmant de la Pietragrua, il y aura de l'amour entre Gina et Fabrice; puisque \lexandre était le neveu, le fils adoptif de Vannoza Farnèse, cet amour, vaguement teinté d'inceste, conservera quelque chose de latent et d'ambigu. Au reste, Angela Pietragrua n'était pas une femme que Stendhal put pleinement aimer : trop de rouerie persistait dans son esprit et trop de légèreté dans son caprice. A Milan même, il avait connu le digne objet d'un amour véritable, cette Métilde Dembowska, au visage de madone lombarde, à la fois si pure et si passionnée, que toutes ses instances, toutes ses souffrances n'avaient pu fléchir. A la folle Gina va s'opposer ainsi dans le roman une autre figure de femme, plus scrupuleuse, plus grave, sans doute plus amoureuse. Fabrice entre Gina et Clelia Conti, c'est Stendhal entre Angela Pietragrua et Métilde. Et que le rêve prenne ici sa revanche sur la réalité : donnons à Fabrice le bonheur qu'attendit vainement Stendhal; supposons qu'en un instant de péril mortel, Métilde ait pris le courage d'aimer, ou d'avouer son amour...

Voilà le travail d'invention presque achevé.

Il obéit toujours à la même loi : départ du passé vers le possible, emploi des données fortuites ou des souvenirs personnels à des constructions rétrospectives d'avenir. La vérité des sentiments est la seule à laquelle puisse prétendre un roman construit par de semblables procédés, et Stendhal en effet, bien qu'il ait eu l'histoire pour tremplin, y sacrifie sans hésiter jusqu'à la vérité historique. Une fois digérée par l'imagination, la chronique napolitaine s'est transformée en un roman personnel, un roman dont il devient lui-même le personnage central. Or, un personnage comme le sien est inconcevable, à quelque degré, en dehors du temps où il a réellement vécu, et, du coup, le roman devient un roman moderne. Lhistoire de Vannozza, de Roderic et d'Alexandre se transporte, en bloc, dans l'Italie de 1825. Stendhal s'est rendu compte que certaines façons de sentir n'étaient pas encore possibles à la fin du xve siècle, mais il ne se soucie pas un seul instant que certaines façons d'agir soient devenues impossibles au dix-neuvième. Dans le scénario fourni par le vieux chroniqueur, il ne prend même pas la peine de corriger les

détails que le déplacement des temps rend spécialement inadmissibles. Par un sentiment de reconnaissance pour son auteur, il place l'action à Parme, qui fut le domaine princier des Farnèse; et, comme il a besoin du château Saint-Ange pour l'épisode de l'évasion, il le fait voyager de Rome à Parme. Les licences qu'il prend avec l'histoire sont à peu près de même envergure... Comment s'expliquer que tant de critiques, parmi lesquels les plus pénétrants appréciateurs de Stendhal, aient vu dans la Chartreuse un produit de l'observation objective, le livre où il avait déposé sa longue expérience de la vie italienne? Même s'ils ignoraient, comme il semble, l'origine véritable du roman, comment leur est-il échappé qu'ils avaient devant eux des aventures et des tableaux de la Renaissance italienne, transportés arbitrairement dans l'âge moderne pour l'unique vraisemblance du personnage principal? Imagine t-on qu'une petite cour princièro d'Italie, même au temps de Metternich et de la Sainte-Alliance, ait pu ressembler à celle des Ranuce-Ernest? Toute la partie d'intrigue ôt de cabale est du temps de Machiavel; toute la partie d'action violente est du temps de

César Borgia. Le fureteur, Térudit a fourni la matière, non l'observateur. Vanter la Chartreuse comme un tableau fidèle de l'Italie de 1820 serait ménager d'étranges erreurs aux historiens de l'avenir. Un homme de notre temps s'est logé, avec toutes ses dépendances indispensables, dans un récit du quinzième siècle, parce que son tour propre d'imagination le portait à cette mascarade sentimentale, parce que sa rêverie solitaire, et concentrée chagrinement sur elle-même, goûtait une sorte de revanche à recommencer la vie sans cesse sur nouveaux frais.

Pour chacun des romans de Stendhal, on pourrait tenter une démonstration analogue. Il est indifférent à la pertinence, à la consistance des intrigues, de même qu'il est indifférent à la concordance des milieux. Pourvu qu'il reconstitue, avec cette justesse prodigieuse et presque offensante, la suite des états mentaux de Fabrice pendant la bataille, peu

lui importe d'emprunter ses vieux souvenirs du Mincio ou de Bautzen et de pla-

:er Waterloo dans une plaine lombarde ou

ilésienne. Pourvu qu'il s'y puisse situer sous

in aspect nouveau, pourvu qu'il y trouve un

adre, un éclairage aux émotions, acquises et

.ux actions possibles, toute aventure lui est

>onne ; il la prend où il la trouve, sans se

lonner la peine de l'aménager plus précisé-

nent à ses fins. Le roman inachevé dont Ro-

nain Colomb et Mérimée publièrent après sa

nort un fragment intitulé : le Chasseur vert*

t que Jean de Mitty édita sous le titre de Lu-

ien Leuwen, contient une collection parti-

ulièrement riche de notations ou d'imagi-

lations personnelles. Cependant, il paraît

•robable que Stendhal a emprunté l'intrigue,

es noms, les personnages accessoires, et tout

e qui n'est pas lui-même dans le personnage

>rincipal, à un roman manuscrit que le ha-

;ard avait mis entre ses mains. Une de ses

imies et correspondantes parisiennes, ma-

lame Jules Gaulthier, plus familièrement dé-

îommée madame Jules, sur qui MM. Chuquet

ït Cordier ont fourni de suffisants détails, lui

ivait adressé à Civita-Vecchia, pour lecture

it pour avis, un roman provisoiremment dé-

îommé le Lieutenant. Stendhal envoya le ju-

gement demandé, i»ui était sévère, mais il parait bien résulter de sa propre lettre l que le Lucien Leuwen qu'il commença d'écrire la même année n'est pas autre chose que le Lieutenant refait à sa façon. L'histoire conçue par madame Jules avait agi sur son imagination spéciale. Il s'était pris à rêver comment se serait passée sa jeunesse, s'il avait eu pour père un riche banquier, placé par sa fortune et son esprit au centre du monde politique. Quant à la source du Rouge et Noir, Colomb l'avait déjà signalée dans sa notice nécrologique et Casimir Stryienski l'a mise entièrement au jour il y a dix ans. Stendhal était amateur de documents judiciaires comme de curiosités historiques, et pour la même raison : la vérité s'y livre toute crue : le coup de sonde touche l'âme humaine jusqu'en soi tréfonds. Une cause célèbre du temps, le procès de l'ouvrier Lafargue, a hanté son espril

1 Cette lettre est du 4 mai 1834. Stendhal propose commf titre à madame Gauthier « Leuwen, ou l'Elève chassé d< l'Ecole Polytechnique ». Il ajoute : « Le caractère d'Edmond, ou l'académicien futur, est ce qu'il y a de plus neuf... » Edmond devient Ernest dans Lucien Leuwen, mais son caractère demeure intact. Sendhal conclu l : * Je sui* tout plein du Lieutenant que je viens de finir... »

avec une persistance dont M. Faguet s'est impatienté. Or, en 1827, il put lire dans la Gazette des Tribunaux le compte rendu de débats plus singuliers encore, d'autant plus frappants pour lui qu'ils s'étaient déroulés dans sa ville natale, devant la cour d'assises de l'Isère, et que la victime portait le nom d'un de ses amis.

Il s'agissait d'un crime commis par un séminariste à l'intérieur d'une église, et pendant la messe. L'inculpé, un jeune homme de vingt-cinq ans, nommé Antoine Berthet, avait ,ué d'un coup de pistolet, à bout portant, une certaine madame Michoud dont il avait élevé es enfants, après quoi il s'était tiré deux baies dans la bouche, sans autre résultat que le se défigurer. L'acte d'accusation retraçait a jeunesse du criminel. Né dans un village e la montagne dauphinoise, le même où s'éait passé le crime, fils d'un pauvre maréchal- ^rrand, Antoine Berthet avait manifesté de ; onne heure du goût pour l'étude, et d'ail- )urs sa constitution trop débile l'eût empêché le continuer le métier paternel. Les notables u cru prirent de l'intérêt pour lui; « leur

1 tiarité plus vive qu'éclairée songea à tirer le

jeune Berthet du rang modeste où le hasard l'avait placé et à lui faire embrasser l'état d'ecclésiastique »... Instruit d'abord par un vénérable curé, il entra au petit séminaire do Grenoble. Au bout de quatre ans, une maladie grave l'obligea à interrompre ses études et à regagner son village. Son père le reçut fort mal, mais le bon curé le recueillit et parvint à le placer chez M. Michoud, qui lui confia l'éducation de ses enfants. Madame Michoud était « une femme aimable et spirituelle, alors âgée de trente-six ans et d'une réputation intacte ». Antoine Berthet devint son amant, ou du moins il affirma dans sa défense qu'il l'était devenu, et l'examen des faits porte évidemment à le croire. Une servante congédiée dénonça l'intrigue à M. Michoud qui jeta Berthet à la porte. Le jeune homme entra au se minairede Belley et n'y put rester, fut admis ensuite au grand séminaire de Grenoble d'où les supérieurs le chassèrent encore. Il trouva enfin un emploi de précepteur dans une famille noble, chez un certain M. de Cordon. Mais, après un an, M. de Gordon le congédia pour des raisons imparfaitement connues ot qui paraissent se rattacher à une nouvelle in-

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trigue. Antoine Berthet voulut reprendre ses études sacerdotales, mais toutes les portes demeurèrent closes devant lui. C'est alors ju'ayant acheté à Lyon une paire de pistoets, il s'introduisit dans l'église du village, m dimanche matin, pendant la messe. Malame Michoud entra, accompagnée de ses leux enfants et de l'amie qui lui avait servi e confidente. Et pendant la communion,

lorsque tous les cœurs s'élevaient vers le »ieu présent sur l'autel, lorsque madame Mihoud prosternée mêlait peut-être à ses priées le nom de l'ingrat qui s'était fait son enemi le plus cruel », Antoine Berthet tira.

L'intrigue du Rouge et Noir est contenue ans ce compte rendu judiciaire encore plus sactement que le scénario de la Chartreuse ans la chronique napolitaine. Madame Miioud, la provinciale aimante, et jusqu'alors réprochahle, qui s'éprend du débile précepîur de ses enfants, c'est madame de Rénal, ous reconnaissons auprès d'elle madame 2rville, la fidèle confidente, Elisa la femme î chambre délatrice. Le vénérable curé Che

n tient son rôle et le charpentier Sorcl îre de Julien, n'a fait que changer de pro

fession. L'enfance, l'éducation, le préceptorat, la liaison amoureuse avec la mère de ses élèves, le séminaire, le passage dans une maison noble, le crime final, toute l'histoire de Julien Sorel est là. Il n'est pas jusqu'à son portrait physique qui ne soit emprunté au document, son apparence frêle, sa pâleur «contrastant avec de grand yeux noirs qui portent l'empreinte de la fatigue et de la maladie ». Berthet chez M. de Cordon, c'est Julien Sorel chez M. de la Mole et mademoiselle de Cordon a visiblement inspiré le personnage de Mathilde. Berthet, dans son interrogatoire, avait dû reconnaître, avec beaucoup d'hésitations délicates, qu'il avait inspiré à mademoiselle de Cordon un intérêt de la nature la plus tendre. Il avait un visage charmant, et la jeune fille vivait seule, entre son père et les enfants dont Berthet se trouvait chargé, dans un vieux château de la montagne. Elle suivit un jour le précepteur dans le bois où il allait rêver à madame Michoud, et les questions qu'elle lui fit ressemblaient beaucoup à des aveux. Jusqu'où l'aventure fut-elle poussée ? Berthet l'a tu. Mais en congédiant Berthet, M. de Cordon déclara « que les aveux

qu'il avait reçus de sa fille et le soin de son honneur exigeaient que Berthet ne restât pas plus longtemps sous son toit l. » En poussant jusqu'à leur terme naturel les amours de Julien et de Mathilde, Stendhal n'a fait que remplir un blanc. Il s'est souvenu d'ailleurs, en temps opportun, pour les détails précis que le document Berthet ne fournissait pas, d'une anecdote qu'on lui avait contée en Italie et qu'il avait déjà reproduite dans Rome, Naples et Florence : l'histoire de la jeune Lauretta et de don Nicola S..., les périlleuses amours nocturnes où l'amant montre tant d'audace intrépide et la jeune fille un si prodigieux sang-froid. Le roman est tout fait; il ne reste plus qu'à insérer dans le personnage la sensibilité même de Stendhal, cette âme de jeunesse toujours présente et pour qui l'imagination dispose sans cesse de nouveaux logis.

11 est si vrai que le roman est tout fait que, :ette fois encore, Stendhal ne le modifiera

1. Cette citation, comme les précédentes, est emprunte à des impressions d'audience, rédigées par un juré, lui ont été retrouvées dans les papiers de Stendhal et ubliées par M. Stryienski

plus. Il ne touchera même pas aux épisodes que la transposition du héros devait rendre invraisemblables ou absurdes. Fùt-on pénétré pour le Rouge et le Noir de l'admiration la plus ardente, il est impossible d'en accepter le dénouement. Quand M. Faguet le juge « bien bizarre, et, en vérité, un peu plus faux qu'il n'est permis » , il énonce un jugement auquel les stendhaliens les plus partiaux doivent souscrire, et qu'il a fortifié d'ailleurs par une invincible démonstration. Julien Sorel, installé à Paris chez le marquis de La Môle dont il possède la confiance et les secrets, est devenu l'amant de Mathilde, fille du marquis. Mathilde, enceinte, avoue la vérité à son père. Après un très court moment de colère, le marquis convient que le mariage est inévitable et ne s'inquiète plus que de le faire accepter au monde, en dotant Julien d'un grade et d'un faux état civil. Sur ces entrefaites, madame de Rénal, chez qui Julien, quelques années auparavant, avait joué le double rôle d'Antoine Berthet : précepteur des enfants, amant de la mère, écrit à M. de la Môle pour lui révéler cet antécédent. Pourquoi la lettre de madame de Rénal porte-

telle un coup si rude au sceptique et cynique marquis de la Môle? Pourquoi se résoud-il. de ce chef, à rompre brutalement un projet de mariage que tant de motifs majeurs font indispensable? Pourquoi Julien, sitôt mis au fait, au lieu de se précipiter chez le marquis et de lui remontrer sa folie, prend-il la poste pour le village de Franche-Comté où vit madame de Rénal et lui tire-t-il deux coups de pistolet? Nulle raison concevable, sinon précisément qu'Antoine Berthet avait tiré deux coups de pistolet sur madame Michoud. Mais, dans le cas de Berthet, les mobiles du crime s'expliquent. Il était jaloux, madame Michoud ayant pris un autre amant depuis son départ; il avait réellement souffert de persécutons effectives, ou du moins il avait pu rapporter à l'histoire Michoud, colportée par les commères et même par le mari, ses renvois ;uccessifs du séminaire, l'incapacité où il se rouvait de gagner son pain. Julien Sorel, au 'ontraire, n'a jamais souffert du fait des Réîal et n'a rien à craindre d'eux; la seule lecure de la lettre délatrice suffit à prouver que nadame de Rénal n'en est nullement responable et l'a écrite sous la dictée de son con-

fesseur. On ne conçoit de la part de Julien ni jalousie, ni désir de vengeance. Pourtant, Stendhal a tant d'indifférence pour ce qui touche l'arrangement dramatique et la vraisemblance extérieure qu'il a suivi jusqu'au bout, sans prendre la peine de l'adapter ou même de le justifier, le scénario fourni par le document.

L'analogie avec la Chartreuse est complète sur ce point, et la conséquence à tirer est du même ordre. Il ne faut voir chez Stendhal ni un inventeur de types, ni même — en dépit de la formule fameuse : « Le roman est un miroir qui se promène sur une grande route » — un observateur réaliste des mœurs. Le Rouge et le Noir n'est pas plus un tableau de la France de la Restauration que la Chartreuse n'est une restitution de l'Italie autrichienne et papaline. Les objections des commentateurs qui. comme Edouard Rod, n'ont voulu voir, dans ces soi-disant tableaux de mœurs, que de vagues et fantaisistes caricatures, s'expliquent ainsi tout naturellement. Le Rouge et le Noir est un journal de jeunesse raccordé chronologiquement, au moyen de retouches superficielles, avec le fait divers

qui devait lui servir de cadre. Les scènes provinciales, par exemple, sont fournies par les impressions de Grenoble, à peine rafraîchies ou enrichies, mais disposées autour de quelques idées du moment, telles que l'influence despotique de la Congrégation. Cette idée, en 1830, était à la portée du premier venu, et, dans l'emploi qu'en fait Stendhal, on sent l'influence de Béranger ou de Paul-Louis Courier plutôt que la vision ou la vérification personnelle. En fait, quels que fussent ses dons de clairvoyance et de curiosité, jamais le monde extérieur ne l'attacha par une attention désintéressée ou autonome. L'observation, chez lui, dépendait rigoureusement de l'émotion. Enfermé dans cette sorte de passé actualisé où il dura, il ne retenait des choses que ce qui se rapportait à lui, évoquait son souvenir, excitait son rêve, ce qui lui permettait de repasser ou de recomposer sa vie, et c'est cet infatigable exercice qui nous a valu la partie immortelle du livre, le personnage de Julien Sorel

Savoir dans quelle mesure Stendhal a voulu se peindre en ce personnage est la plus ancienne des controverses stendhaliennes. Luimême cependant avait tranché d'emblée la question : il déclarait couramment à ses amis parisiens que Julien Sorel n'était autre qu'Henri Beyle. Mais ses amis n'en voulurent rien croire et ne prirent son aveu que pour une forfanterie cynique ou pour une des mystifications froides dont il abusait volontiers ses familiers. Romain Colomb a toujours nié que Le Rouge et le Noir eût le caractère d'une autobiographie., sans quoi il eût hésité apparemment à traiter Julien de « mauvais garnement, dépravé par des études incomplètes auxquelles l'éducation de famille n'avait nullement préparé son intelligence. » Mérimée, dans une lettre écrite sur sa première impression de lecture, reproche à Stendhal d'avoir choisi un type impossible et qui se contredit à chacune de ses actions. Selon Sainte-Beuve, le personnage n'est pas un vivant, mais un automate ingénieusement construit. Les amis de Stendhal ne Pont donc pas reconnu, et la

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raison en est simple, c'est qu'ils ne le connaissaient pas. Les critiques de notre temps montrèrent plus de pénétration. Edouard Rod, E.-M. de Vogue, M. Paul Bourget, guidés par la seule lecture du texte et la seule intelligence de l'écrivain, mais n'étant plus égarés par une fausse idée de l'homme, ont clairement perçu l'accent de la confession personnelle. Ils ont compris qu'à l'exemple de ces peintres qui nous ont laissé leur portrait sous vingt oripeaux différents,, Stendhal avait une fois de plus reproduit ses propres traits sous un costume de caractère. Depuis lors est venue la preuve décisive, c'est-à-dire la publication des papiers posthumes, et pour qui se souvient du Journal, de Henri Brularcl, des lettres à Pauline, le doute n'est plus permis. Stendhal est entré de plain-pied dans la vie et dans la personne d'Antoine Berthet sans qu'il eût môme à fournir l'effort d'appropriation qu'avait exigé l'histoire des Farnèse. Tous les malheurs du jeune séminariste résultaient évidemment d'une enfance solitaire et contrariée. On devinait que, partout et toujours, il avait été victime de sa finesse physique, de son intolérance sensible, delà suscep-

tibilité de son cœur et de son corps. Dans son village natal, au séminaire, chez les étrangers où l'avait placé sa condition, il avait dû paraître singulier, différent des autres. Incompris de tous, il n'avait pu s'adapter à rien; sa supériorité sur son état, l'antipathie qu'il inspirait l'avaient isolé du monde. Deux femmes cependant avaient deviné la force d'amour que refoulait en lui cet enfant timide, deux femmes, pareilles à celles que Stendhal avait attendues en vain dans son logis d'étudiant pauvre, capables de lire dans un cœur difficile et de faire l'avance de leur amour. Tous ses souvenirs de famille, d'enfance, d'école s'intégraient spontanément dans ce cadre. Il ne restait plus qu'à transporter à Paris Berthet-Sorel, qu'à imposer l'épreuve du monde à ce provincial orgueilleux et dépaysé. Au séminaire, il était au-dessus des autres; dans le monde, il allait souffrir d'une inégalité contraire et toujours se sentir déplaisant et déplacé. Pour réunir les deux courbes, il suffisait que M. de Cordon, au lieu d'un noble de province, devînt un gentilhomme de cour, et que Julien Sorel, précepteur ou secrétaire, fût introduit sous cette espèce dans la société

du faubourg Saint-Germain. Les souvenirs de l'hôtel Daru trouvaient aussitôt leur emploi et ainsi, en le forçant d'un cran, d'un ton, le Journal donne d'avance toute la matière du Rouge et Noir. Sorel est un fils de paysan et non pas un fils de bourgeois comme Stendhal; chez les Rénal ou dans la maison de la Môle, il tient l'état d'un salarié, d'un mercenaire, et non pas seulement d'un hôte subalterne et d'un parent pauvre. Pour augmenter les distances, les la Môle s'élèvent eux-mêmes de quelques degrés sociaux au-dessus des Daru. L'intrigue amoureuse avec Malhilde de la Môle, fournie par le document Berthet, se dispose de telle façon que l'amour-propre le Julien y soit constamment intéressé, son imagination exaltée et « renversée » tour à tour. Voilà Julien condamné, comme Stendhal lui-même et dans des conditions plus cruelles encore, aux sautes alternées de l'orgueil et de l'humiliation, aux retours triomphants ou désolés sur sa destinée... Ainsi se construit une biographie quelque peu noircie ou tirée au lrame, sous l'attraction du fait-divers qui en î suggéré l'idée et du dénouement qui doit l'achever.

Ce qui a fait reculer devant l'évidence de cette vérification, ce sont peut-être les jugements indignés qu'a suscités, un demi-siècle durant, le personnage de Julien Sorel. S'il est vrai que Stendhal se soit peint en Julien Sorel, ne devait-on pas le tenir, sur l'autorité des experts, pour le plus bas scélérat, pour un monstre de dépravation et de cruauté? On vient de lire le jugement de Colomb. Mérimée parle à son tour du « type effrayant » de Julien, des « traits atroces qui font horreur ». Charles Monselet, dans une formule pourtant heureuse à bien des égards, dit : « C'est la mauvaise jeunesse de Rousseau qui recommence. » E.-M. de Vogue le tient pour « une âme méchante » et Caro pour « le plus infâme petit roué qu'il y ait au monde ». On pourrait multiplier les citations sans la moindre peine l; le difficile est de s'expliquer cette révolte et cette horreur. Mettant à part, comme on le doit, un dénouement factice et postiche, on cherche en vain où est le crime de Julien Sorel, où est sa faute. Pendant le cours entier de son histoire, chez les Rénal,

Il suffit, en effet, de se reporter au livre excellent de M. Ad. Paupe, Histoire des œuvres de Stendhal.

au séminaire, à Paris, il se conduit vis-à-vis des hommes avec une probité rigide, sans une déloyauté, sans une bassesse, sans causer volontairement une souffrance, sans trahir une confiance ou une amitié. On ne relève dans son histoire ni les friponneries de Rousseau, ni même les peccadilles banales de l'adolescence. Sa fidélité à sa parole est exemplaire;sa délicatesse sur l'argent scrupuleuse. Est-ce sa conduite à l'égard des femmes que l'on incrimine? Sans doute, étant précepteur des jeunes Rénal, il devient l'amant de leur mère. Mais qu'est-ce que la séduction d'une femme mariée et presque mûre par un gamin de seize ans? Cet enfant chaste, sur quelques impressions de lecture et de conversation, vient de concevoir pour la première fois les imaginations « que tout autre jeune homme de son âge aurait eues depuis longtemps ». Un soir, au jardin, tandis que la famille réunie prend le frais sous un grand tilleul, il touche, par le hasard d'un geste, la main de madame de Rénal appuyée au dos d'une chaise. Cette main se retire bien vite, mais une idée a envahi Julien, « l'idée d'un devoir à accomplir et d'un ridicule ou d'un sentiment d'infériorité

à encourir si l'on n'y parvenait pas ». L'âme de Julien tient tout entière dans cette phrase, et l'on voit que ce n'est pas une âme de méchant ni de roué. S'il attaque madame de Rénal il ne sera pas mù, comme Valmont, par une pensée de triomphe ou de saccage, par le besoin d'attester sa force, de souiller le spectacle offensant d'une vertu, mais par la peur d'être jugé trop innocent ou trop timide. Convaincu que chacun de ses actes attire les regards et défraie les conversations, il imagine un sourire de mépris, le propos de madame de Rénal à une amie : Le petit n'a pas osé!... Il a compris que son état le lui défendait!... Il ne supporte pas l'idée que l'inexpérience de son âge et sa condition dépendante le placent, vis-à-vis d'une femme, en infériorité sur tel bellâtre du pays. Nous pourrions récrire ici, de Julien, tout ce que nous avons énoncé sur Stendhal lui-même. Stendhal a connu, sans nul doute, ces troubles de l'amour-propre, parfaitement indépendants de l'amour. En face d'Adèle Rebuffet ou de Mélanie Louason, en face de madame Daru, — si l'on s'en rapporte à l'écrit posthume intitulé Consultation pour Banti, — il a éprouvé qu'une sorte de

sentiment d'honneur imposait l'audace et l'entreprise, que le geste hardi était parfois le geste attendu, qu'à ne pas oser on s'avouait indigne ou subalterne, et, pour ne pas encourir la moquerie, qui est le lot des timides, il s'est raidi contre sa timidité. La gêne et l'amour-propre mêlés peuvent inspirer ainsi les témérités les plus folles, et la différence entre Julien et Stendhal est que l'homme s'en est tenu le plus souvent au projet et au remords, tandis que le personnage de roman exécute. Il fait serment le lendemain, pendant que sonnera le dernier coup de dix heures, de reprendre la main de madame de Rénal et il tient parole, mais en se faisant « la plus forte violence » et « après un affreux combat que le devoir livrait à la timidité ». Cette timidité est telle que, pour vaincre, il est obligé de se condamner à mort en cas d'échec. Si, à dix heures précises, il n'a pas exécuté ce qu'il s'était prescrit, il montera dans sa chambre se brûler la cervelle. Quand il a repris la main de madame de Rénal, son âme s'inonde de bonheur, non qu'il aime ou que le vertige du succès le saisisse, mais parce qu'un affreux supplice vient de cesser. Le précepteur, bafoué

par les paysans et traité de haut par son maître, a risqué sa place et son pain, s'est vaincu lui-même pour ne pas s'exposer à une mine dédaigneuse de femme, pour être compté par le monde. A cet âge, conclut Stendhal du fond de son expérience personnelle, « l'idée du monde et de l'effet à y produire l'emporte sur tout ».

La perversité commencerait avec l'abus de cet avantage. Une fois la timidité rompue et l'orgueil sauf, si Julien, sans amour et froidement, s'acharnait à la conquête, il mériterait les anathèmes de Mérimée et de Garo. Mais ici intervient un facteur nouveau madame de Rénal aime pour la première fois de sa vie. Elle abandonne sa main glacée, guette Julien de sa fenêtre, défaille quand il quitte la maison, se ranime avec sa présence, et, sur une menace de départ, finit par lui avouer son amour. Quand Julien, après lui avoir annoncé sa venue, frappe à sa chambre à deux heures du matin, il ne trouve pas la porte fermée. Julien a réalisé d'un geste l'amour latent qui finit par le gagner. Est-il bien coupable d'y céder? Faut-il voir dans cet abandon un trait de caractère atroce et

la preuve d'une précoce scélératesse?... Les critiques impitoyables ont également oublié, sans doute, que Mathilde de la Môle prend toutes les avances à son compte, force pas à pas la résistance hautaine de Julien, finit par lui faire tenir une déclaration d'amour et par lui assigner un rendez-vous dans sa chambre. Devant ces provocations précises, l'abstention deviendrait le plus cruel aveu d'humilité. Un égal pourrait hésiter et morigéner l'imprudente héroïne. De la part d'un petit secrétaire du marquis, le refus signifierait : Je risque trop,... ou bien : Je suis indigne de votre choix ; comment avez-vous pu lever vos regards sur ma misérable personne?... Dans l'une ou l'autre hypothèse, on encourt le mépris des autres et l'on se dégrade à ses propres yeux. 11 ne faut pas juger selon les règles convenues les âmes nobles, les âmes à l'espagnole, que la vie a trop cruellement refoulées et qui gardent pour richesse unique un grand sentiment d'elles-mêmes. Sans doute — et, dans le fond, ce trait est celui qui rebute — on ne sent pas chez Julien d'impulsiun libre et abandonnée. Il demeure en lui tout à la fois quelque chose de lucide et de

sombre; en toute conjoncture il conserve la tête froide; on est gêné par la persistance de son calme et de sa réflexion. Lorsqu'il escalade l'échelle qui le conduira dans la chambre de Mathilde, on admire son courage; on s'irrite qu'avant de tenter l'aventure il l'ait gâtée par tant de précautions soupçonneuses. Mais n'oublions pas que Stendhal travaille sur des impressions anciennes, et. bien qu'admirablement vivaces, filtrées par le temps, isolées et ordonnées par le recul. La mémoire astreint à une logique rigoureuse ce qui. dans la sensation présente, demeurait confus et tumultueux. Nous cependant, par une habitude séculaire, nous confondons la passion et le désordre et taxons de froideur ou de sécheresse tout enchaînement de sentiments logiques et réguliers. Julien prévoit et calcule; cette première apparence suffit, et nous n'allons pas chercher plus profondément cette ardeur bouillonnante et spontanée qui, pourtant, fait craquer à toute occurrence une mince enveloppe de raison. N'oublions pas surtout que le Rouge et le Noir décrit le conflit sentimental d'un jeune homme avec le monde. Julien, gravissant son échelle, ignore s'il no

donne pas dans une ruse de guerre, si ses adversaires naturels, Norbert de la Môle et tous les beaux jeunes gens à moustaches, ne le guettent pas de quelque buisson. L'ennemi épie chacune de ses démarches, et lui-même se jugerait perdu, ce qui signifie dupe ou ridicule, s:il n'observait chaque mouvement et n'y répondait par la manœuvre appropriée. Ce n'est pas lui qui a ouvert les hostilités. Comme jadis Stendhal, que demandait-il autre chose, sinon de plaire et d'être aimé? Faisant campagne à son corps défendant, il oromène incessamment autour de lui le regard du cavalier en reconnaissance, et ne rendort que les armes prêtes et à portée de la nain.

Taine et Emile Zola sont peut-être *es preniers qui aient jugé Julien Sorel avec toute a sympathie d'une véritable intelligence, aine le traite de héros, déclare que sa force le volonté monte à chaque instant au sublime, ;Ue le caractère « montre de grandes actions, les pensées profondes, des sentiments puis-

sants ou délicats ! ». Zola voit plus profondément encore, car il ne perçoit pas seulement la grandeur du personnage, mais aussi sa tendresse et sa grâce chimérique : « Une noble-nature, sensible, délicate... Au fond, le plus noble esprit du monde, désintéressé, tendre, généreux. S'il périt, c'est par excès d'imagination; il est trop poète. » Pourtan l'injurieuse légende qui s'est formée autour du personnage a déjà pris tant de consistance que l'auteur des Romanciers naturalistes en subit l'effet presque malgré lui. Gomme les autres, il a dénoncé chez Julien le fanfaron de mensonge et de duplicité, l'hypocrite de sacristie. Il a supposé qu'il mentait tantôt par goût naturel et par une sorte de joie perverse à tromper les hommes, tantôt par in-

1. Ce jugement est emprunté à l'étude sur Stendhal pu bliée en 1864 dans la Nouvelle Revue de Paris et reproduite dans les Essais de critique et d'histoire. Mais on sait à quel point le système d'idées de Taine fut modifié, après 1371, sous l*influence de la Guerre et surtout de la Commune. 11 changea d'avis sur Julien Sorel comme sur beaucoup de sujets plus importants. 11 écrivait, le 8 juin 1886, à E.-M. de Vogue : « Sur Rouge et Noir, je suis à peu près de votre avis; Julien Sorel est trop odieux; tant pis pour ceux qui prennent ce roman pour le chef-d'œuvre de Beyle... »

térèt et parce que le mensonge était l'outil nécessaire à sa fortune. Au reste, dans l'opinion courante, ce trait de caractère, confirmé par le titre du roman, n'en désignerait-il pas l'objet même? Le Rouge et le Noir, cela ne signifie-t-il qu'après l'effondrement de l'Empire le règne ecclésiastique allait succéder au règne militaire et que, « les sacristies et les salons remplaçant les champs de bataille, l'hypocrisie allait être Parme toute-puissante des parvenus? »

Hypocrite, menteur, il semble malaisé de orotéger Julien contre ces épithètes dégralantes. Mais pour quoi, contre quoi son hypocrisie s'exerce-t-elle ? Enfant, son père le nattait et jetait d'un revers de main dans le uisseau le livre qu'il lisait avec trop d'arleur; ses frères raillaient brutalement sa lébilité corporelle. Il a menti pour éviter les :oups et les insultes, et, comme il avait l'âme ière, il a dissimulé ses chagrins et ses humiiations. Contraint par son père d'accepter hez autrui une position à demi servile, cette nême fierté l'a convaincu qu'il ne devait, ontre ses gages, que son travail et son temps nais qu'il restait seul maître de ses pensées.

Au séminaire, entre des camarades envieux et sournois, son hypocrisie est devenue une sorte de politique, bien puérile et bien maladroite, mais toujours dirigée vers le même but : ne livrer à la contrainte extérieure que ce qu'elle a droit d'exiger, l'obéissance apparente, la conformité littérale à la règle; refouler et resserrer jalousement au fond de soi ce qui n'appartient à nulle puissance, la vie intime, la pensée vraie, l'émotion secrète. Comme chez Stendhal, tout s'explique en lui par les conditions premières de l'éducation, par la précocité de la contrainte et de la souffrance. Quand on a durement appris ce qu'une imprudence peut coûter, quand la révolte franche est impossible ou n'aboutirait qu'à un asservissement plus brutal, on ne peut cependant choisir qu'entre la résignation et ce qu'on appelle l'hypocrisie, c'est-à-dire la discordance entre la manière d'agir et la manière de sentir. Les actes traduisent l'obéissance imposée, les sentiments traduiront la liberté que revendique, au cœur de lui-même, l'être vaincu, mais non soumis. L'hypocrisie marque ainsi le non-acquiescement au dehors, la révolte réservée; elle est la forme de l'in-

dépendance intérieure. C'est encore être hypocrite, si Ton veut, que de cacher un cœur saignant sous un visage impassible, que de s'interdire, comme une humiliation, l'aveu de la blessure, et le stoïcisme, en ce sens, n'est pas autre chose qu'une hypocrisie. Julien, comme Stendhal, est un de ces hommes dont l'amour-propre et la sensibilité sont des croies toutes livrées, que l'ennemi ou même 'indifférent touchent atout coup, mais qui ont issez de fierté stoïque pour ne pas se reconlaitre atteints par l'expression de leur soufrance. Constamment méconnus ou croyant être, vivant dans un monde hostile ou qu'ils imaginent tel, déçus dans tous leurs appels ers le dehors, ils sont privés de l'épanchelent, de la confidence. Quand, par miracle, s se trouvent en présence d'un être droit, tcapable d'une pensée mercenaire et dont cœur, même plus grossier, peut les com- •endre,- la franchise les soulage comme une Hivrance, et Julien connaît parfois cette dente heureuse avec madame de Rénal, avec n ami Fouqué, avec l'honnête et sombre )bé Pirard. Vis-à-vis des autres, quelle res-

urce reste-t-il, sinon de se dérober derrière

134 STEiNDHAL ET LE BEYLISME

une personne factice, de protéger par un rempart d'attitudes hypocrites une sensibilité incomprise ou persécutée, aussi prompte à se rétracter qu'à s'offenser.

Odieuse lorsqu'elle est un moyen d'acquérir ou de parvenir et qu'elle traduit la sécheresse du cœur, l'hypocrisie devient légitime et presque noble, lorsqu'elle est un moyen de se défendre et qu'elle correspond à un excès d( susceptibilité et de tendresse. Quand, en dépit de son allure, de son courage, de sa fierté, on conçoit Julien sous les espèces d'un Tartufe, quand on suppose que le sujet du Rouge et Noir est de montrer l'hypocrisie comme le mode de succès propre à l'état ecclésiastique, et cet état comme le seul qui, vers 1830, pût contenter l'ambition d'un jeune homme, on méconnaît donc gravement Julien Sorel et Stendhal. Sans doute, au début du livre, on nous avertit que le fils du charpentier Sorel avait résolu de prendre la soutane pour « faire fortune ». Mais Stendhal précise aussitôt ce que représente pour son héros l'expression « faire fortune ». Elle signifie seulement : quitter Verrières, quitter son père qui le frappe, ses frères qui jalousent sa jolie figure

et ses mains blanches, quitter une ville où personne ne sent à l'espagnole, où tout se tranche par l'utilité, par le fait de rendre ou non du revenu; gagner un endroit, quel qu'il fût, où l'on pourrait lire, rêver, jouir d'une émotion forte; puis, à l'horizon, comme récompense suprême, être présenté aux jolies femmes de Paris et attirer leur attention. Julien a conçu « l'idée de génie » que l'état ecclésiastique pourrait lui faire quitter Verrières, de même que les mathématiques devaient tirer Stendhal de Grenoble. Quelques mois plus tard, quand il vit chez madame de Rénal, aimé d'elle, presque amoureux, presque heureux, l'idée du séminaire a disparu avec son objet. Il y entre cependant, mais à son corps défendant, parce que les indiscrétions d'une femme de chambre, le scandale naissant, l'intervention du vieux curé qui l'instruisit l'obligent à quitter sa maîtresse. Julien Sorel alors se fait prêtre, par déception, par nécessité, nullement par ambition.

Au reste, c'est dans ce mot d'ambition que gît le malentendu véritable. Par une erreur parfaitement concevable, puisque Stendhal en fournissait lui-même tous les éléments, on a

tenu Julien pour le prototype de ce que nous appelons aujourd'hui « l'arriviste, » pour lo modèle ou le précurseur de ces aventuriers impitoyables qui sacrifient à leurs froids calculs tout mobile humain. Cette erreur remonte loin : en 1854, Sainte-Beuve signalait déjà, chez Julien, « cette disposition à faire son chemin qui semble désormais l'unique passion sèche de la jeunesse instruite et pauvre ». Taine, à son tour, parle couramment du « jeune ambitieux », et M. Paul Bourget luimême, qui a vu si clair dans ce livre comme dans l'œuvre entière de Stendhal, qui a si fortement montré, par exemple, « que le point de départ en avait été fourni à Beyle par une continue et dure expérience de la solitude intime », traite pourtant Julien de « bête de proie, allant à la chasse avec les armes de la civilisation ». Voilà précisément ce qui l'a fait haïr, et peut-être aussi ce qui l'a fait aimer, car la sympathie s'égare comme la haine. Quel est pourtant le caractère propre de l'ambition? L'ambitieux n'est pas l'homm qui désire, mais celui qu'aucune satisfaclio ne contente, qui recule incessamment son objet, celui surtout que ne rebute aucun des

moyens dont la possession de l'objet parait dépendre. A cela se reconnaît l'ambition. Elle ne se mesure pas à la grandeur du but, sans quoi les rêveurs et les poètes seraient les pires ambitieux, mais à la nature de ce but, à la constance de l'effort qui doit y mener, à l'acceptation et à l'emploi de tous les procédés jugés utiles. Julien se borne à désirer ; ce que l'on appelle son ambition n'est que l'exigence d'une sensibilité avide, que l'imagination nourrit de mirages enchantés. Il se croit né pour jouir de tout, pour recueillir le suc ies êtres, la fleur des choses; il se tient pour ie convive de choix qui mérite la meilleure Dart du festin. Mais que lui offrira le sort j'il l'exauce? Uo rang flatteur, la fortune, la Puissance? Non pas, des sourires de femmes it les voluptés émouvantes du cœur. Ces vouptés, il est plus apte à les concevoir qu'à les posséder, ayant, dans le fond, plus de chimère it d'envol que d'appétit et de capacité sensuelle. 11 les espère, les attend, s'y offre, mais îe s'efforce pas pour les obtenir. Il n'est qu'un infant sauvage et ramené sur lui-même qui, lans son coin solitaire, sur quelques phrases

le livres, a construit le rêve du bonheur.

Ambitieux, Julien eût vendu au Ministère, contre une place, les secrets du marquis de la Môle. Il eût composé avec les agents de la Congrégation, avec l'abbé Castanède et le grand-vicaire de Frilair, au lieu de se compromettre avec ce janséniste d'abbé Pirard et de partager sa disgrâce. L'arrivisme ne connaît pas ces imprudences généreuses. Qu'est-ce qu'un ambitieux qui méconnaît son avantage matériel, qui se rebelle contre les puissants, qui ne suit que son penchant et sa sympathie? Julien se concerte ou dissimule pour se protéger contre le monde, pour arrêter les jugements blessants ou la pitié humiliante; il ne calcule jamais son intérêt. Pour éclairer pleinement le caractère, il suffirait de le comparer soit au dilettante sadique du Disciple, soit aux (( bêtes de proie » de Balzac. Il est incapable, comme Robert Greslou, d'instituer, par pure et froide curiosité, une expérience inutile sur la chair vivante; il ne se forme pas, comme de Marsay ou de Trailles, comme Rastignac après les leçons de Vautrin, une idée toute matérielle de la fortune, et il répugnerait à l'asseoir sur des cadavres et des ruines. Le Henri Mauperin des Goncourt, avec ses

précautions méticuleuses et son air glacé de doctrinaire, lui aurait inspiré le même dégoût. Julien n'a jamais cherché à réussir, au sens ■ où l'entendaient ces ambitieux authentiques, et il n'était pas armé pour cette réussite-là. A. la rigueur, il eût été l'homme d'un coup de force, non d'une manœuvre tenacement suivie. Il était trop indocile, trop rebelle à certaines formes de bassesses, trop intolérant de l'ennui. Nulle considération de fortune ne l'eût fait acquiescer à un propos grossier, à une action vile, ou sourire complaisamment à un sot. Pour suivre une pensée d'amour, ou pour calmer un scrupule d'orgueil, il eût interrompu l'intrigue la plus profitable.

Une action toujours calculée et tendue vers l'intérêt, sans un instant de rêve, de rémission, d'oubli du rôle, exige des caractères froids que nulle émotion n'absorbe. Qu'on se rappelle l'épisode des lettres à madame de Fervacques. Cette belle dévote pourrait, d'un mot, faire Julien évoque; cependant, il recopie sans y penser les lettres qu'il lui adresse, possédé qu'il est de son amour pour Mathilde, et c'est miracle s'il n'est pas victime de sa distraction. Il contraint à chaque instant sa

voloaté et sa force, mais, eût-il livré la bataille, on le voit trop sensible, trop complètement possédé par l'idée dû bonheur intime, pour n'être pas d'avance un vaincu. Des sursauts de révolte et de sincérité eussent, au moment décisif, bouleversé son plan de manœuvre. Il est moins différent que ne l'a cru M. Faguet du héros de Sainte-Beuve et, tout comme l'Amaury de Volupté, on le sent teinté d'une certaine langueur « rêveuse, attendrie et énervée ». Il aurait pu changer sans doute, avec le temps, et l'on observe de ces métamorphoses. L'expérience aurait pu le fortifier et l'endurcir, ramener vers les voies communes son énergie occupée par Pépanchement juvénile du sentiment, faire de lui l'homme d'action banal et véritable. Mais le charme éternel de la figure, sa vérité originale, sa poésie, c'est précisément que l'écrivain Pait saisie au moment où toutes les crédulités, toutes les exigences de la jeunesse subsistent encore, où le mépris des hommes traduit plus d'inexpérience que de cynisme, où le calcul et la politique recouvrent seulement la tendrese friable du cœur, où la méchanceté même est passionnée, au moment où les aspirations nées

lu premier sentiment de soi-même et du prenier contact hostile avec le monde restent mcore pénétrées par la naïveté fraîche de la eunesse, par son ardeur désintéressée, par ;on enthousiasme devant la grandeur et la )eauté.

On pourrait appliquer cette analyse, sans ien modifier de ses lignes directrices, à la ingulière héroïne du roman du Lamiel. Laliel n'est autre chose que Julien Sorel en juons. Une enfance méconnue, puis une vie épendante au milieu de gens du monde qui aillent son patois et ses manières, mais suissent peu à peu son ascendant, telle est, au ref, l'histoire inachevée de Lamiel. L'éducaon et l'épreuve ont avivé par la contrainte )n énergie naturelle; la contradiction, la faction contre des milieux mesquins ou sorides ont nourri sa notion castillane de l'honeur; les nécessités de la défense personnelle îi ont enseigné la politique et la manigance, ous ces traits nous sont devenus familiers ■ peut-être est-ce dans Lamiel que Stendhal,

amusé par ce déguisement imprévu, a reproduit le plus fidèlement les souvenirs de sa propre jeunesse. Deux sentiments dominent Lamiel, la peur d'être méprisée, la conviction que tout acte généreux est interprété faussement et finit par nuire : l'un procédant de l'infériorité de la condition et des obsessions de l'amour-propre; l'autre de l'incompatibilité constatée avec les êtres ambiants, c'est-à-dire d'une misanthropie précoce qui généralise imprudemment les résultats d'expériences malheureuses. Pour le mépris, Lamiel prend les devants; elle annule préalablement, par uae condamnation systématique du monde, les jugements que redoute sa susceptibilité. Pour le surplus, elle applique à son tour la méthode de Julien Sorel et s'étudie à ne livrer à la société que ce qu'elle attend, ce que sa morale convenue est capable de comprendre. On ne fait pas d'objections aux règles du whist; ayant éprouvé à ses dépens le coût de tout acte original ou spontané, Lamiel s'entraîne à jouer docilement les règles du jeu. Elle aussi fait donc l'hypocrite, si l'on doit taxer d'hypocrisie la réserve invincible de sa pensée ou de sa peine. Elle aussi, d'ailleurs.

trop de caprice ou de sincérité pour surveil- 3r bien exactement sa mécanique. Le peronnage n'est pas exécuté dans des couleurs ussi fraîches et aussi tendres que celui de ulien ; le portrait est à la fois plus romanesuc et plus âpre. Chez Lamiel, la nature est npure, maligne; le satanique médecin de ampagne qui se plaît à la dépraver ne fait uère que cultiver une tendance originelle, n ne retrouve pas en elle les grands repos e Julien, ses elfusions libératrices, ses molents d'admiration pure ou de haine sainte. Hte enfant farouche, qu'un bedeau de village recueillie dans un hospice, que le hasard inoduit au château ducal de Miossens et qui, près avoir enlevé le jeune duc, devait, dans

plan de Stendhal, finir en compagnie de )leurs de grande route, exhibe les caprices ntasques et les duretés gratuites d'une giine de Mérimée. Pourtant, le caractère, dans >n essence, ne diffère pas de celui de Julien, ; qui revient à dire que sa position vis-à-vis î la société est identique. Lamiel esquisse la ivanche d'une fille du peuple, d'uno enfant ouvée, sur un monde qui ne sait plus 1© 'ix de l'énergie, qui ne goûte que les poupées

de saions et les conteurs badins d'anecdotes. Gomme dans le Rouge et le Noir, cette revanche ne vise ni les honneurs, ni l'argent, ni les satisfactions d'ordre varié que l'action procure; elle reste, si l'on peut dire, purement sensuelle ou sentimentale. Comme Juliem Lamiel n'est ambitieuse que par l'appétit d'émotions et par le cœur.

Il importait d'autant plus d'éclaircir cette confusion que, des personnages de Stendhal, elle s'est étendue à Stendhal lui-même. Une formule saisissante de M. Barres a fait fortune : Stendhal professeur d'énergie. « Si les œuvres de Balzac et de Beyle, a-t-il dit plus explicitement dans un article sur Lucien Leutoen, sont de si excellents bréviaires où la jeunesse, depuis un quart de siècle, fortifie sa volonté, c'est qu'elles sont pleines de l'énergie que Bonaparte, pendant quatorze années, a dépensée avec le concours de tous les Français, sur le monde... » Le rapprochement avec Balzac suffirait seul à marquer la divergence de nos points de vue. Stendhal professe l'énergie, mais l'énergie dans l'émotion plutôt que dans l'action, et l'action elle même n'est énergique à son gré que lorsqu'elle est désin-

éressée, lorsqu'elle traduit, sans nul espoir

e récompense, une émotion pleine ou une

assion forte. Le crime de l'ouvrier Lafargue,

) coup de couteau d'un transtévérin jaloux,

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