fr. à 5 pour 100 sur terres. . . . i.ooo
Et sur fonds perdu actuel i .600
Total 9.100
(( Je m'abonnerai bien à avoir sept mille francs
Dans la suite, avec sept mille francs de rente, faut-il vivre à Paris ou à Milan? » '
La préoccupation constante de Beyle fut l'amour, l'amour sans phrases. Somme toute, dégageant ce mot amour de toute sa sentimentalité, le prenant sans aucune épithète : filial, paternel, maternel, etc., c'est le rapprochement d'un homme et d'une femine; que vous l'appeliez processus avec 31. Pailleron, ou royaume de Dieu avec M. Ptenan, il a connue objectif la satisfaction d'un besoin physique, l'assouvissement d'un appétit charnel. Il n'y a pas d'exemple dans l'histoire qu'une femme eût été amoureuse d'un eunuque : il est certain que si Héloïse n'avait connu Abélard qu'après l'opération indélicate qui fut pratiquée sur le malheureux philosophe par le chanoine Fulbert, elle n'aurait pas ressenti pour son amant cette passion violente dont le souvenir fait encore vibrer les âmes non bla-
' Correspondance inédite, 1, p. 128.
sées qui de nos jours, au Père La Chaise, vont en pèlerinage aux tonil)es vicies des infortunés amoureux.
On pratique l'amour plus qu'on ne l'analyse; deux lignes de dictionnaire suffisent amplement à sa définition : ce que l'on ajoute est de la théorie ou de la pornographie. Et cependant, Stendhal, si positif en choses d'amour, a consacré un volume entier à ce sujet préféré.
J'avoue que ce fut pour moi une des raisons qui pendant un fort long temps me fit croire que l'imagination, pauvre chez Stendhal, était ce qui, en fait d'amour, travaillait le plus chez lui. La connaissance plus intime que j'ai faite de Beyle par l'étude de sa correspondance, les appréciations de ses amis et les grandes faiblesses (sic) que dévoile son journal personnel, me montrent clairement qu'il ne se payait pas de vains mots ni de plaisirs dont le cerveau seul faisait les frais, mais qu'il lui fallait des réalités et que ce ne fut nullement un homme mièvre. Si après des découragements momentanés, comme en i8i3, Beyle put écrire, d'après sa propre expérience, le chapitre des Fiasco, estimé des amateurs, Beyle retrouvait une force rare après ces éclipses passagères : c'était un vrai mâle, dont le génésique, pour employer le langage de Brillât- Savarin, était un des sens, sinon le plus utile, du moins le plus utilisé. Il causait, il frôlait, il touchait, et avec de l'audace, sait-on où s'arrête le langage des gestes?...
On aurait pu être tenté de croire que l'iionnue qui s'observait avec tant de soin, qui notait avec scrupule
ses moindres impressions et recueillait avec empressement tontes ses pensées; que l'homme qui a codifié pour ainsi dire l'amour, et montré dans ses écrits et dans les actes de sa vie tant de scepticisme, était profondément blasé au sujet de la femme. Rien de la sorte. Beyle, autant, sinon plus que les autres hommes, a souffert non seulement de tous les bouleversements que peut causer une intense passion, mais encore de toutes les douloureuses préoccupations que produisent souvent les affections passagères. Mérimée dit : « Je ne l'ai jamais vu qu'amoureux ou croyant l'être, mais il avait eu deux amours-passions (je me sers d'un de ses termes) dont il n'a jamais pu guérir. L'un, le premier
en date, je crois, lui fut inspiré par M'"'^ C , alors
dans tout l'éclat de sa beauté. Il avait pour rivaux bien des hommes puissants, entre autres un général fort en faveur, qui abusa un jour de sa position pour obliger Beyle à lui céder sa place auprès de la dame... Son autre amour-passion fut pour une belle Milanaise , ^1""*^ G... [elle] le trahissait indignement. »
Beyle eut toujours de ces femmes et de ces amours le souvenir le plus vivace. Dans la Chartreuse de Parme, il met dans la bouche de Gina cette phrase qui montre la durée de ses sentiments, puisqu'il prouvait encore son amour à M™*^ C quand elle avait quarante-sept ans : « Une femme de quarante ans n'est plus c[uelque chose que pour les hommes qui l'ont aimée dans sa jeunesse! » Mais ces amours-passions ne pouvaient suffire à ses désirs, et l'on pourra voir
ET SES AMIS. ol
dans nos pages comme dans les biographies de Stendhal le nombre incalculable de ses aventnres.
« iO octobre 1815, (c Heconcilidtion and I believe last time, la visite à Brera avec le général me dégoûta entièrement. Le 22 décembre insolence. Je ne la revois que plus de six mois après en juillet 1816. Alors je regrette de n'être plus amoureux. Pour elle, elle m'a traité comme Turenne. La monnaie de M. de T.... She lias 5 o/' 6 lover s *. »
« 12 septembre 1816.
« M™^ Dudeffand , la coriphée du bon ton français. Mais s'ennuyer n'est-il pas le pire des maux. Bientôt je serai à toi, ô mon amour M »
« 11,80 I 358 1/3 I 43oo fr.
« Ah quelle sottise! Mais elle me sauve perhaps oi'the
MyM
« 29 mars 1818*. ).
« Familles riches de Milan, pour me reconnaître dans ces noms étrangers) :
Arconati.
Annoni, a failli épouser la P''*" Pauline sur la proposition de Moccati.
^ Molière, III.
^ Molière, V.
^ Lisez Miser y.
* Molière, III.
Arese.
Arthiiiti.
Borroiiieo.
Beliiioso.
Litta.
3Iellerio '.
Au commencement de 1828, Beyle venait d'être expulsé de Milan , ce fut son année terrible : il était amoureux et sans argent. Son ami, Colomb, qui était obligé de s'absenter de France à cause du mauvais état de sa santé, choisit l'Italie pour se rétablir, et c'est naturellement à Stendhal qu'il s'adressa afin d'avoir des renseignements exacts sur le pays qu'il se proposait de visiter :
(c Alalgré une fièvre assez incommode, mon ancien ami, le brillant et spirituel B.., me dicte cinquante pages d'itinéraire à mon usage. Ce précieux secours en poche, nous nous embrassons, et il me souhaite bon voyage -. » Colomb resta absent depuis le milieu de mars jusqu'à la fin de juin, et il nous a laissé de son
' Molière, III.
- Journal d'un voi/age en Italie et en Suisse pendant l'année 1828, par M. R. C. Paris, Vcrdière, 1833, in-8°, p. 1. — Si Colomb est médiocre comme appréciation, il a certainement le sentiment de l'exactitude, car dans l'appendice à son Voijage, il prend le plus grand soin de marquer, non seulement son itinéraire, avec les distances parcourues, le chiffre des dépenses, la liste des hôtels, mais encore il donne une bibliogra[)hie des livres relatifs à lltalie! et, chose plus inouïe encore pour l'époque, un index alphabétique sous forme de Table générale des matières! !
ET SES AMIS. o3
voyage une relation qui ne rappelle en aucnne façon, par l'originalité, les Promenades dans Rome que son illustre ami écrivait en ce inornent même. Quand Colomb rentra en France, Beyle était plongé clans la plus noire mélancolie. Résultat de ce profond marasme : une avalanche de testaments. Colondj écrit dans la biographie de son ami : « L'année 1828 est probablement celle pendant laquelle les pensées tristes dominèrent le plus, il songea même au suicide. J'en ai trouvé la preuve dans quatre testaments écrits en parfaite santé, du 26 août au 4 décembre. Dans celui du i4 novembre, il me demande pardon de l'embarras qu'il va me donner et me supplie surtout de n'être pas triste à l'occasion d'un événement inévitable. Par celui du 4 décembre, il me priait de termhier les Promenades dans Rome, de les corriger même, et de surveiller l'impression déjà commencée. »
(c Cette tristesse, ce dégoût de la vie n'étaient pas sans quelques motifs sérieiix. Une portion essentielle de ses moyens d'existence consistait dans la rétribution d'articles littéraires envoyés en Angleterre et insérés dans le New Monthly Magazine; le célèbre libraire Colburn, qui dirigeait cette revue, avait d'immenses affaires et ne mettait pas toujours une grande exactitude dans l'envoi des fonds. Beyle en éprouvait une extrême contrariété, et fut souvent sur le point de rompre ses engagements avec lui. Cependant, comme la chose avait de l'importance, il patienta jusqu'au moment où Colburn cessa définitivement de payer.
Ainsi les l)esoins se multipliaient chaque jour, et il était aisé d'entrevoir l'époque prochaine où les ressources ne seraient plus en rapport avec leurs exigences. Heureusement le cœur était alors très occupé; cette diversion le détourna insensiblement des projets sinistres qui l'obsédèrent pendant une paitie de l'année i^^S. w
]Mérimée termine son étude sur Beyle par les réflexions suivantes :
« Il ne craignait pas la mort, mais il n'aimait pas à en parler, la tenant pour une chose sale et vilaine plutôt que terrible. Il a eu celle qu'il désirait, celle que César avait souhaitée : Repentinam inopinatamque. »
Mérimée se trompe, Beyle pensait continuellement à la mort; les notes de ses journaux manuscrits le prouvent d'une manière surabondante :
« 9 mars 1816.
a I thought of death this morning. ^ »
« 2 août 1816.
« Quand j'ai mal aux nerfs, les palpitations, l'engourdissement à gauche, je crains la mort, je remarque l'âge des gens de lettres dont je lis la vie.
(c Avec la santé me revient le mépris de la mort. Depuis quatre jours, je suis guéri par la S. P. \ »
* Molière, IV.
^ Molière, I.
ET SES AMIS. p5
Une antre preuve de la préoccupation constante de la mort chez Beyle est cette manie de l'aire des testaments presque tous les ans; en 1828, il en fit quatre, nous a dit Colomb plus haut!
Je tire de ma collection particulière les deux spécimens suivants qui témoignent de sa monomanie :
a Testament de Henri Beyle né à Grenoble le 23 janvier i783.
ce Je donne tout ce dont je puis disposer et tout ce que j'aurai au jour de mon décès à Madame Pauline veuve Périer. Je la prie de payer à M. Louis Crozet ingénieur un legs de trois mille francs. Je donne à M. Louis Crozet tous mes manuscrits et tout ce que M. Didot a imprimé pour moi. Ma sœur Pauline donnera des livres à mes amis.
« Paris le 28 mai i817.
(( H. Beyle.
« Signé comme témoin.
(( L. G. DE Baural. »
et au dos :
« Testament de M. Henri Beyle, propriétaire à Grenoble, H. Beyle. « M* Rousse, notaire, Croix des Petits-Champs. »
« Rome, le 8 février \83b.
« Testament de M. Marie-Henri Beyle, consul de France à Civita Vecchia.
« Je donne et lègue tout ce que je possède en France à Madame Pauline Beyle ma sœur, veuve de M. Périer Lagrange, et si M"^*" Périer Lagrange décédait avant moi, je donne et lègue tout ce que je possède en France à M. R. Colomb, rue Godot de Mauroy, à Paris. Si l'on trouve quelques volumes après mon décès, je prie de donner quelques volumes à MM. Louis Crozet, le comte de Barrai, Fiori, M. Fétis, J'^^ Bernard, ancien député, faubourg du Roule 98, Favre, Lolot, Hôtel de Bruxelles rue de Richelieu, et mes armes et gravures si j'en ai, à M. Prosper Mérimée, maître des Requêtes. Je lègue 10 ou i5 volumes anglaisa M. Prosper Mérimée. Je lègue à chacun des amis dévoués ci-dessus, un exemplaire de ceux de mes ouvrages que j'ai en nombre. Je lègue le restant de mes livres à M. R. Colomb, et mes manuscrits à M"''" Périer Lagrange ainsi que ce qui pourra m'être dû pour traitement de Consul ou pension à la guerre.
a Rome le huit février mil huit cent trente-cinq.
« H. Beyle.
ce Codicile.
« Je lègue un exemplaire de mesouvrages et une gravure à Madame la Comtesse Curial (Rue Louis-le- Grand (Martini) (Marché d'Aguesseau) (Sophie Gaulthier) (de Vizille) à Grenoble. S'il ne se trouve pas de gravure présentable à mon décès mon héritier achètera trois exemplaires de la gravure des Cignes (gravées par Porporati d'après le Corrège) et les enverra aux dames ci-dessus nommées, sans dire de quelle part, avec des exemplaires de l'histoire de la Peinture et de Haydn, les seuls ouvrages, je crois, dont j'ai des exemplaires. Je lègue la propriété de mes ouvrages publiés sous le nom de Stendhal (par prudence j'habitais Milan et voulais y retourner jusqu'en i825), et les manuscrits de ma main à M'"*' Périer Lagrange et après elle à M. R. Colomb.
« Rome, le 8 février 1835.
a H. Beyle. »
fc Testament.
« Je donne et lègue tout ce que je possède en France, à ma sœur Mad. Pauline Beyle, veuve Périer Lagrange, à Paris, et si je lui survis, je donne tout ce que je possède en France à M. R. Colomb mon cousin, rue Godot de Mauroy, n° 35, à Paris.
ce Rome, le 20 mars 1835.
« H. Beyle.
o8 STENDHAL
ce Je prie d'envoyer un souvenir à chacun de mes amis, sans dire de quelle part afin de ne pas causer de tristesse inutile.
« H. Beyle.
« l.e buste (le Tibère et le volume Napoléon relié par Philippe, à dos rouge, seront envoyés sans dire de quelle part à IM. le comte Mole rue Ville-rEvesque. 31. Constantin les enverra d'Italie.
« H. Beyle. »
« Testament.
« J'ignore la forme prescrite par le code. Je donne et lègue tout ce que je possède en France à ma sœur Madame Pauline Beyle, V*' Périer Lagrange, et si je lui survis je donne tout ce que je possède en France, les arrérages de mes app. propriété de mes ouvrages, etc., à M. R. Colomb mon cousin, rue Godot de Mauroy n^^ 35.
« Rome, le 1" jqjq i83o
« H. Beyle. »
(c Je donne tout ce que je possède en France à M™^ Pauline Beyle veuve Périer Lagrange et après elle à M. Colomb.
« Rome, le 7 septembre 1835. « H. Beyle. »
Ces derniers testaments sont rédigés sur les trois premières pages d'une feuille de papier à lettre in-4°, le
premier sur la première page; le codicille surla seconde, avec le dernier testament (7 sept.) écrit en marge et en travers; les autres pièces sur la troisième page*.
Beyle témoigna la plus vive admiration de la révolution qui plaça la branche cadette de la maison de France sur le trône de Charles X. Il est même délirant : « Paris, défendu par l'enthousiasme actuel, ne céderait pas à deux cent mille Russes »... « L'admirable La Fayette est l'ancre de notre liberté. »
D'ailleurs il prépare une proclamation en faveur du nouveau roi :
ce Concitoyens, le prince illustre qui est à la tête de notre jeune liberté vient de le dire à la Chambre de vos députés :
« Tous les droits doivent être solidement garance tis, toutes les institutions nécessaires à leur « plein et libre exercice doivent recevoir les dé- « veloppements dont elles ont besoin. »
Que désirait Beyle? sans aucun doute une préfecture. Le 26 septembre i83o, il était nommé consul à Trieste qu'il ne connaissait pas, aussi trois mois plus tard, écrivait-il :
« Je suis comme Auguste ^ j'ai souhaité l'empire.
* Mon confrère distingué et homonyme, M. Auguste Cordier, auteur d'un roman remarquable, la Bague noire, qui était fort lié avec la famille de Colomb, possède plusieurs autres testaments de Beyle,
mais, en le souliaitant, je ne l'ai pas connn. Je erève d'ennui, et personne ne se conduit mal avec moi; cela aggrave le mal. »
La Correspondance inédite de Stendhal contient une lettre de Trieste, 17 mars i83i, adressée au baron de -M , à Paris, dans laquelle on lit :
« J'écris à A et à ^Madame d'A pour les supplier de prier mon chef de ne pas me faire de mal. La cause qui a tout gâté pour moi, dans l'esprit de M. Gui-
zot, dira à R que je suis un impie, un homme qui
prend la liberté au sérieux, etc., etc. R, sera là
deux ou trois mois, mais il peut me nuire w
A oici sans doute la lettre à laquelle Beyle fait allusion :
« Monsieur et cher ami,
(c Le 5 mars dernier j'ai perdu le tiers de mon petit avoir, j'ai été nommé Consul à Civita-Vecchia. Pourriez-vous écrire à M. de Sainte-Aulaire *, ambassadeur à Rome, pour qu'il ne me fasse pas de mal.
(c Vous savez. Monsieur, qu'un jour M. Guizot était fort bien pour moi, deux jours après il était indifférent, vingt-quatre heures plus tard hostile.
« Donc j'ai u/i ennemi dans la société doctrinaire. On a toujours permis au Consul de Civita-Vecchia d'avoir un pied à terre à Rome. La tempête me poussa en
' Louis Clair de Beaupoil, comte de Sainte-Aulaire, né le 9 avril 1778 à Saint-Méard-de-Dromme, Périgord; mort le 12 novembre 18o4; membre de l'Académie française.
1817, à Civita-Veccllia. Cela est un peu plus grand que Saint-Gloud et la fièvre y règne deux mois de l'année. Il n'y a que i4 lieues de ce beau port de mer à Rome. Aussitôt l'arrivée à Trieste de M. Lavasseur mon successeur, je partirai pour Rome. M. le comte Sébastian! m'annonce qu'il envoyé mon brevet à l'ambassadeur du Roi à Rome, avec prière de me le transmettre directement à Civita-Veccllia, aussitôt qu'il aura été revêtu de l'exequatur du gouvernement pontifical.
« Si nous pouvons obtenir que M. de Ste-Aulaire ne me fasse pas de mal, ce sera un grand point. Au bout de quelques mois nous pouvons avoir un chargé d'affaires non doctrinaire, non hostile à mon chétif individu. M. de Latour-Maubourg par exemple eût été excellent pour moi; il n'est point écrivain et écrivain dans le genre emphatique.
« Je vous remercie sincèrement de ce que vous avez fait pour la X. Je vous demande votre bienveillance auprès du successeur, qui peut être ne tiendra pas au Globe dont j'ai eu le tort de me moquer. Je lis vos œuvres avec grand plaisir dans le Moniteur. Je vous félicite de la croix donnée à ce pauvre diable de Corréard et autres naufragés.
ce Agréez mes remerciements et mes respects.
(( H. Beyle.
« Trieste, le 17 mars 1831. »
En décembre i833, Beyie rencontra George Sand et Alfred de Musset à Marseille. Les deux amants étaient en route pour l'Italie. Paul de Musset raconte dans la bio<i;rapIiie de son frère que la première lettre d'Alfred à sa famille était datée de Marseille; le poète se louait beaucoup de la rencontre de Stendhal, qui s'en allait à son consulat de Civita-Vecchia et dont l'esprit caustique avait égayé le voyage. Dans un album de dix dessins au crayon faits par Alfred de ]Musset pendant ce voyage en Italie, se trouvent deux portraits de Stendhal de la main de l'auteur de Rolla : l'un d'eux^ fort drôle, représente notre consul exécutant un pas de danse fantaisiste devant une fille d'auberge. Cet album fut vendu le 6 avril i883 à l'hôtel Drouot, et je crois que ^Madame Lardin, sœur de Musset, s'en est rendue acquéreur au prix de 800 francs.
Tout en rendant justice à la grande valeur de Stendhal, George Sand paraît l'avoir moins goûté : (( Sur le bateau à vapeur qui me conduisait de Lyon à Avignon, je rencontrai un des écrivains les plus remarquables de ce temps-ci, Beyle, dont le pseudonyme était Stendhal. Il était consul à Civita-Vecchia et retournait à son poste, après un court séjour à Paris. 11 était brillant d'esprit et sa conversation rappelait celle de Delatouche, avec moins de délicatesse et de grâce, mais avec plus de profondeur. Au premier coup d'œil, c'était un peu aussi le même homme, gras
et d'une physionomie très fine sous un masque empâté. Mais Delatouciie était eml)elli, à l'occasion, par sa mélancolie soudaine, et Beyle restait satirique et railleur à quelque moment qu'on le regardât. Je causai avec lui une partie de la journée, et le trouvai fort aimable. Il se moqua de mes illusions sur l'Italie, assurant que j'en aurais vite assez, et que les artistes à la recherche du beau en ce pays étaient de véritables badauds. Je ne le crus guère, voyant qu'il était las de son exil et y retournait à contre-cœur. Il railla, d'une manière très amusante, le type italien, qu'il ne pouvait souffrir et envers lequel il était fort injuste. Il me prédit surtout une souffrance que je ne devais nullement éprouver, la privation de causerie agréable et de tout ce qui, selon lui, faisait la vie intellectuelle, les livres, les journaux, les nouvelles, l'actualité, en un mot. Je compris bien ce qui devait manquer à un esprit si charmant, si original et si poseur, loin des relations qui pouvaient l'apprécier et l'exciter. Il posait surtout le dédain de toute vanité et cherchait à découvrir dans chaque interlocuteur quelque prétention à rabattre sous le feu roulant de sa moquerie. Mais je ne crois pas qu'il fût méchant : il se donnait trop de peine pour le paraître.
« Tout ce qu'il me prédit d'ennui et de vide intellectuel en Italie m'alléchait au lieu de m'effrayer, puisque j'allais là, comme partout, pour fuir le bel esprit dont il me croyait friande.
(c Nous soupâmes avec quelques autres voyageurs de choix, dans une mauvaise auberge de village, le pilote
du bateau à vapeur n'osant franchir le pont Saint- Esprit avant le jour. Il fut là d'une j>aieté folle, se grisa raisonnablement, et dansant autour de la table avec ses grosses bottes fourrées, devint quelque peu grotesque et pas du tout joli.
« A Avignon , il nous mena voir la grande église, très bien située, où, dans un coin, un vieux Christ en bois peint, de grandeur naturelle et vraiment hideux, fut pour lui matière aux plus incroyables apostrophes. Il avait en horreur ces repoussants simulacres dont les Méridionaux chérissaient, selon lui, la laideur barbare et la nudité cynique. Il avait envie de s'attaquer à coups de poing à cette image.
« Pour moi, je ne vis pas avec regret Beyle prendre le chemin de terre pour gagner Gênes. Il craignait la mer, et mon but était d'arriver vite à Rome. Nous nous séparâmes donc après quelques jours de liaison enjouée; mais, comme le fond de son esprit trahissait le goût, l'habitude ou le rêve de l'obscénité, je confesse que j'avais assez de Uii et que s'il eût pris la mer, j'aurais peut-être pris la montagne. C'était, du reste, un homme éminent, d'une sagacité plus ingénieuse que juste en toutes choses appréciées par lui, d'un talent original et véritable, écrivant mal, et disant pourtant de manière à frapper et à intéresser vivement ses lecteurs \ »
J'ignore si le souvenir d'Alfred de Musset dicta à
• George Sand, Histoire de ma Vie. Paris, Calmann-Lévy, pp. 184-186.
Stendhal cette lettre d'éloges adressée à Paul de Musset :
(c Je pense bien, Monsieur, qu'il vous est assez égal de plaire à un lecteur de plus, mais permettezmoi de me donner le plaisir de vous dire combien je suis enchanté d'un Regard ^ . Cela est délicieux et ce me semble parfait. Dans \n\ sujet si scabreux, et prêtant tellement à l'emphase, il n'y a pas une de ces lignes sublimes qui inspirent si bien au lecteur la volonté de fermer le livre. M"' Rachel a su charmer le public, parce que dans le siècle de L'exagéré elle a su marcjuer la passion sans l'outrer. Votre conte de ce matin présente exactement le même mérite. Si vous avez le courage de continuer, et de ne jamais tomber dans l'emphase, vous atteindrez sans nul effort et sans nulle image exagérée à une place qui se trouvera à peu près unique dans notre littérature.
« Mais quel besoin avais-je de cette lettre, direzvous.^ C'est moi, Monsieur, qui avais le besoin de vous dire combien je suis 'étonné d'une telle absence d'emphase, et peut-être y a-t-il bien mille personnes à Paris qui pensent comme moi. Osez rester simple.
« On paraît froid quand on s'écarte de l'affectation à la mode, mais aussi rien de plus ridicule que le {jnot illisible) de l'an passé et l'homme ([ui ose le braver a un vernis charmant d'originalité. Je pense
» Vn regard, par Paul de Musset. (Revue de Paris, Nouvelle Série. — Année 183!). t. VI, juin, pp. 73-88).
que bien souvent vous êtes tenté par l'apparition de quelque heWe p /ira se emphatique, songez alors qu'il y a bon nombre de gens ([ui aiment le simple, le naturel, le stile des Lettres de Pline traduites par M. de Sacy. Depuis J.-J. -Rousseau tous les styles sont empoisonnés par l'emphase et la froideur.
ce Agréez les hommages et les compliments de
« Coton ET.
ce Monsieur Paul de Musset, « Chez M. Bonnaire , c( N° -10, rue des Beaux-yJrts. »
Le timbre de la poste porte la date du lo juin 1889 ^
La nouvelle de Paul de Musset est curieuse en effet. Un Regard débute ainsi :
« Si le plus solide argument contre l'athéisme consiste dans la croyance universelle des peuples de tous les temps en la divinité, n'avons-nous pas les mêmes raisons de croire au monde fantastique?...
ft Ce qu'on va lire me fut raconté un soir de cet hiver...
« — Je gage bien, nous dit le jeune comte de S ,
* Cette lettre fait partie de ma collection particulière ; je l'ai achetée le 6 avril 1 883 à la vente des Musset (N° 103). M. Charles Henry l'a déjà puhliée, — quelques fautes d'impression, — dans La Yo[iuc,\\° k^ 2 mai 1886, pp. 130-131. — M.Charles Henry a également donné dans la. Gazette anecdotique, publiée par G. d'Heylli, lo déc. 1882, des Variétés fort intéressantes intitulées : Réflexions inédites de Stendhal.
que jamais mariage ne fut rompu d'une manière plus bizarre que celui que j'ai mancjué l'aunée dernière. Apprenez qu'un revenant est sorti de la tombe pour s'opposer à mon établissement. »
Paul de Musset^ éclipsé par son jeune frère, n'a pas eu tout le succès auquel pouvait le faire prétendre son talent; je crois donc bien faire en rapprochant des éloges de Stendhal une lettre dans laquelle le grand peintre Delacroix compare Paul de Musset à Mérimée ;
ce Mon cher Musset, je n'étais pas à Paris quand vous m'avez redemandé les revues que vous aviez eu la bonté de me prêter; depuis que je vous ai vu j'ai été repris par une grippe opiniâtre qui a mis l'embargo sur ma voix, et qui dure encore. Je reviens de la campagne et suis désolé si ce retard vous a été nuisible. Je prends acte de la promesse que vous me faites de la réunion de vos articles. Croyez que ce sont des choses les plus remarquables de ce temps-ci, ce qui n'est pas beaucoup dire, mais aussi de tous les temps. Mérimée que vous paraissez admirer comme je le fais aussi est simple mais a un peu l'air de courir après la simplicité en haine de l'horrible emphase des grands hommes du jour. Chez vous nul effort, toujours le goût le plus fin et rien de trop. Tout ceci est bien sincère ainsi que les amitiés et remerciements que je vous envoie.
ce Eug. Delacroix.
« Ce liiiidi.
a Le lia/.ard m'a fait tomber entre les mains d'autres articles sur le théâtre de Naples et autres de votre suite et dont j'ai été également charmé.
« Monsieur P. de Musset,
ce quai Foliaire^ 21 *. »
Très curieuses furent les relations de Balzac avec Beyle; Balzac nous raconte comment elles commencèrent : ce J'avais rencontré deux fois M. Beyle dans le monde, en douze ans, jusqu'au moment où j'ai pris la liberté de le complimenter sur la Chartreuse de Parme en le trouvant au boulevard des Italiens ^ » Je suis assez porté à croire qu'il y a erreur ou manque de mémoire de la part de l'auteur de la Peau de chagrin.
Ces relations eurent plutôt pour origine le besoin qu'avait Stendhal d'écrire à ceux de ses confrères dont il prisait le talent et de les féliciter des œuvres qui lui avaient plu; de là à un échange d'ouvrages et à des rapports suivis d'amitié il n'y a qu'un pas : c'est ce qui eut lieu pour Balzac et Stendhal.
Balzac, comme on le sait, était loin d'être indifférent
' Collection Henri Cordier.
* Revue parisienne, p. 341.
aux éloges, et puis il retrouvait évidemment dans Beyle certaines des qualités qui devaient lui plaire. Nature exubérante, prime-sautière, ne craignant ni l'exagération ni le ridicule, Balzac avait cependant quelque parenté intellectuelle avec Beyle, et leurs affinités se trahissent tantôt par des ouvrages comme V Amour et la Physiologie du Mariage, tantôt dans le caractère de personnages, comme Palla Ferrante et Michel Chrestien. Au sujet même de ces deux créations de leur génie, Balzac écrit : « Si j'ai sur M. Beyle l'insignifiant avantage de la priorité, je lui suis inférieur par l'exécution » '.
Jamais écrivain ne s'entendit louer de son vivant par un confrère avec autant de chaleur que Beyle par Balzac. Au milieu de ses innombrables travaux personnels, ce dernier avait trouvé le temps de créer pour son usage propre une petite revue, la Revue parisienne^ dans la(|uelle il célébra par un article de plus de 60 pages, tous les mérites de la Chartreuse de Parme. Ce morceau de critique est d'ailleurs fort curieux : Balzac divise la littérature en trois classes : 1° la littérature des images ou romantique, qui comprend comme genres le lyrisme et l'épopée et comme auteurs : Victor Hugo, Tiamartine, Barbier, Théophile Gautier, Sainte-Beuve, Alfred de Vigny; 2° la littérature classique ou des idées, avec Beyle, Alfred de Musset, Mérimée, Béranger, qui a pour caractéristique sa vigueur;
* Revue -pansienne, p. 3i6.
3" réclectisnie littéraire, représenté par Walter Scott, M'"'' de Staël, George Sand, Fenimore Cooper, et lui, Bal/ac.
La classification des genres littéraires est certainement moins singulière que le groupement des auteurs; dans tous les cas, cet essai critique, je devrais dire plutôt cette fantaisie, a permis à Balzac de formuler en deux lignes son opinion sur le maîtrelivre de Stendhal : « La Chartreuse de Parme est dans notre époque et jusqu'à présent, à mes yeux, le chefd'œuvre de la littérature à idées ^ ».
Beyle répondit par une longue lettre à l'éloge dithyrambique de Balzac.
Je note quelques lettres écrites par l'auteur de la Chartreuse au créateur de la Comédie humaine :
(( Mon Portier par lequel je voulais vous envoyer la Chartreuse comme au Roi des Romanciers du présent siècle, ne veut aller rueCassini n" i,il prétend ne point comprendre mon explication : aux environs de l'Observatoire, en demandant voilà ce qu'on m'en a dit.
« Quelquefois vous venez. Monsieur, en pays chrétien, doiniez-moi donc une adresse honnête, par exem-
• Revue "parisienne, p. 278.
pie chez un libraire (vous direz cjiie j'ai l'air de chercher une épigranie.)
« Ou bien envoyez prendre ledit Roman.
Rue Godot de Mauroy
JN" 3o Hôtel Godot de Mauroy.
(( Si vous médites que vous l'enverrez quérir je le mettrai chez mon Portier. Si vous le lisez dites m'en votre avis bien sincèrement.
« Je réfléchirai à vos critiques avec respect.
« Votre dévoué