FREDERICK
« Vendredi 27.
« Rue Godot de Mauroy N'' 3o. »
Cette lettre du vendredi 27 [17 mai] 1889 ne resta pas sans réponse.
Balzac écrivait de VilIe-d'Avray, 20 mars \/ire mai]
« Monsieur, j'ai déjà lu dans le Constitutionnel un article tiré de la Chartreuse , qui m'a fait commettre le péché d'envie. Oui, j'ai été saisi d'un accès de jalousie, à cette superbe et vraie description de bataille que je rêvais pour les Scènes de la vie militaire, la plus difficile portion de mon œuvre; et ce morceau m'a ravi, chagriné, enchanté, désespéré. Je vous le dis
naïvement. C'est fait comme Borgognone et Woiiwernians , Salvator llosa et Walter Scott. Ainsi ne vous étonnez pas si je saute sur votre offre, si j'envoie chercher le livre, et comptez sur ma probité pour vous dire ma pensée, Ia^ fragment va nie rendre exigeant , et avec vous on peut tirer des lettres de change de curiosité sans trop de crainte K
Plus tard , l'illustre romancier ajoutait à la date du 1) avril 1889 : « Il ne faut jamais retarder de faire plaisir à ceux qui nous ont donné du plaisir. La Chartreuse est un grand et beau livre: je vous le dis sans flatterie, sans envie, car je serais incapable de le faire, et l'on peut louer franchement ce qui n'est pas de notre métier. Je fais une fresque et vous avez fait des statues italiennes. Il y a progrès sur tout ce que nous nous devons. Vous savez ce que je vous ai dit sur le Rouge et le JSoir. Eh bien , ici , tout est original et neuf.
« Mon éloge est absolu , sincère. Je suis d'autant plus enchanté de vous écrire ce qui est dans cette page, que beaucoup d'autres, tenus pour spirituels, sont arrivés à un état complet de sénilité littéraire
« Cela posé , voici non pas les critiques mais les observations :
ce Vous avez commis une faute immense en posant Parme; il fallait ne nonuner ni VEtat, ni la ville, laisser l'imagination trouver le prince de Modène et
* Carrespondance, 1819-1850. Paris, C.-Lévy, 1882, p. 328.
son ministre, ou tout autre w « Il y a des longueurs; je ne les blâme pas, ceci ne regarde pas les gens d'esprit, les hommes supérieurs; ils sont pour vous, et ça leur va; mais je parle pour le pecus : il s'éloignerait. Il n'y a plus de longueurs passé le premier volume * )).
« Fabrice a passé plusieurs fois et se trouve bien marri de quitter Paris, sans voir monsieur de Balzac. Cet homme aimable est prié de se souvenir qu'il a un admirateur, et l'on ose ajouter un ami, à Civita-Vecchia. »
« Civita Vecchia, 4 avril 1841.
« Mon cher grand romancier,
M. Colomb, n° 35, rue Godot de Mauroy, à 5 heures, a une longue lettre à vous adressée par ma reconnaissance en Octobre i 84o. Il ne peut vous trouver. Il vous remettra un charg. pour moi de pages blanches qui demande vos réflexions.
« Fabrice del Dgo ».
« M. Colomb^ /î° 35, rue Godot de Mauroy ou au
* Correspondance, ihid., pp. 329-330.
Bureau de comptabilité , diligences^ /i° 12, rue Notre- Da ine-des- Victoires . »
Beyle ajoute au recto de la page suivante :
« M. R. Colomb, rue Notre-Dame de Grâces^ rf 3, ou rue Godot de Mauroy, /i°35.
(c Mon cousin M. Colomb vous recommandera quand vous partirez par les diligences de la rue Notre-Damedes-Victoires. »
Puis au verso l'adresse :
« Monsieur « Monsieur H. de Balzac
« auteur du père Goriot etc., etc.
a Chez M. Alphonse Karr.
« A'° 46, rue Neuve Vivienne, 46.
« Paris. »
Cette pièce fait partie de la collection de M. le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul.
Stendhal n'eut pas plus que Balzac le sentiment de la poésie. Mérimée a écrit * : « Pour Beyle la poésie était lettre close. Souvent il lui arrivait d'estropier en
les citant des vers français. Il ne connaissait ni le mètre ni l'accentuation des vers anglais et italiens, et cependant il était réellement sensible à certaines beautés de Shakspeare et du Dante , qui sont intimement unies à la forme du vers. Il a dit son dernier mot sur la poésie dans son livre de l' yÉmour : « Les vers furent inventés pour aider la mémoire; les conserver dans l'art dramatique, reste de barbarie. »
J'ai retrouvé les premiers vers faits par Stendhal , ils sont datés de Brescia , messidor an IX ; ils furent perpétrés en trois heures pour un conte erotique resté inachevé dont je ne puis donner pour cause que le début héroïque : il s'agit de l'assaut d'un lupanar :
l'honneur français *.
Conte.
« De ses pèiles flambeaux la hine vagabonde Éclairant Brescia et le reste du monde, De onze coups égaux les clochers raisonnants Appelaient aux combats les fortunés amants ; Dans le chemin obscur nous marchions en silence Nous allions aa b....l chercher la jouissance. Le fils à l'œuil hardi le premier s'avançait D'un pas délibéré le père le suivait, Le grand Égypthien, Beyle à lamine noire, Quesnel dont les exploits personne ne veut croire, Formaient le corps d'armée )>
L'amitié de Stendhal pour Balzac ne se démentit ja-
' Grenoble, rayon supérieur, R. o896.
mais. Dans ses nombreux testaments, l'auteur de la Chartreuse recommande à son exécuteur testamentaire de donner un souvenir de ses œuvres à ceux qui lui ont témoigné de l'affection pendant sa vie. La lettre suivante montre que l'auteur de la Comédie humaine ne fut pas oublié :
« iMonsieur,
« Jedoisà M'. Peytel l'avantage de pouvoir satisfaire à une des clauses du testament de M. Beyle, par laquelle il me charge de donner un livre, comme souvenir, aux personnes qui de son vivant lui ont témoigné de l'affection.
« Vous avez. Monsieur, des droits bien réels à ce legs; et je vous prie de m'excuser si, malgré tout le désir que j'avais de vous le remettre, il ne vous arrive, à mon grand regret, qu'aujourd'hui seulement.
« Permettez-moi de joindre à cet envoi l'expression des sentiments distingués avec lesquels j'ai l'honneur de me dire, Monsieur,
« Votre très humble et très obéissant serviteur.
R. Colomb.
Paris, le 10 mars 1845. «
Rue N.-D. de Grâce ^ n° 9.^ près de la Madeiaine ^ »
* Cette lettre fait partie de la collection de M. le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul.
S'il faut en croire Sainte-Beuve, méchante langue, mais souvent bien renseigné, il paraîtrait que le grand article de Balzac dans la Revue Parisienne ne resta pas sans paiement, ce L'anecdote qu'on va lire, » dit le critique des Lundis^ « est authentique et je la tiens d'original. On sait que Balzac admirait Beyle à la folie pour sa Chartreuse de Parme et qu'il l'a loué à mort dans sa Revue Parisienne. Beyle, vers ce temps, revenait de Rome, de Civita-Vecchia, à Paris, et dans le premier moment, craignant le ridicule, il fut tout confus d'un pareil éloge si exorbitant : il ne savait où se cacher. Cependant il vit Balzac et ne lui sut pas mauvais gré d'avoir été ainsi bombardé grand homme. Vers ce temps, Beyle vendait à la Revue des Deux- Mondes une série de nouvelles italiennes qu'il se proposait de faire et dont il n'y eut qu'une ou deux d'achevées. Il reçut pour cela la somme de 3,ooo fr. Or, à sa mort, on trouva dans ses papiers la preuve que ces 3,000 fr. avaient été donnés ou prêtés par lui à Balzac, qui fut ainsi payé de son éloge; un service d'argent contre un service d'amour-propre. M. Colond), ami intime de Beyle, et qui eut à mettre en ordre ses papiers, a lui-même certifié le fait. — Et moi je n'ajouterai qu'un mot qui est celui du poète de la Métromanie :
(c Ce mélange de gloire et de gain m'importune* ».
* Sainte-Beuve, Causeries du Limdi, t. IX, p. 398.
Si l'on jugeait de Stendhal par l'opinion qn'ont exprimée sur sa personne et sur ses écrits les purs littérateurs, ses confrères, on formulerait sur lui une fausse appréciation; on trouve en effet dans la plupart de leurs jugements une méfiance profonde, voire une apparence de jalousie, à l'égard d'un homme dont ils ne semblent pas avoir compris la complexe individualité.
Stendhal n'était pas seulement écrivain; il était également soldat, administrateur et homme du monde. Ce titre surtout d'homme du monde, — qui fait tant d'envieux, — peut paraître élastique, et cependant il ne l'est pas. Un duc de la vieille roche n'est pas nécessairement homme du monde, et un bourgeois même de Molinchart le peut être : ce titre n'emprunte rien à la naissance, au rang, à la science, à l'honnêteté, aux qualités du cœur : être homme du monde est chose essentiellement physique, essentiellement de tact, déforme, je souligne le mot; le parler, la coupe des vêtements, la façon de porter ces mêmes vêtements, la manière de vivre : tout cela constitue l'homme du monde, tout cela n'est rien, et tout cela est tout. L'homme du monde va au club, mais ne fréquente ni le café ni la brasserie; il fait partie de l'Académie, et n'appartient à aucune société populaire; on le voit dans un bal privé, jamais dans une réunion publique; à une vente de charité, rarement à une fête de bienfaisance. Son amabilité
ne tombe pas dans la familiarité; il a du laisseraller, mais il ne connaît pas le débraillé. S'il a un moment d'abandon, ce ne sera jamais qu'entre intimes : les simples connaissances seront toujours exclues des réunions dans lesquelles il peut s'oublier. Ses faits et gestes seront ignorés ou mal racontés par ceux qui tiennent ce qu'on appelle aujourd'hui la plume du chroniqueur.
Stendhal était donc un être multiple, se rattachant à quelques groupes divers qui pouvaient lui garder rancune de ne pas leur appartenir exclusivement. Balzac, qui le loue à outrance, pas plus que Ch. Monselet qui lui est singulièrement hostile et Sainte-Beuve qui semble choisir un plus juste milieu dans sa critique, ne sont ses pairs. Balzac aurait pu l'être, mais il était trop occupé et trop exubérant : il fut homme du monde par intermittence. Eugène Sue eut toutes les élégances d'un faux homme du monde, aussi se trouva-t-il dans le plus cruel embarras lorsqu'il fut mêlé par hasard à une société qui ne tarda pas d'ailleurs à le rejeter de son sein. Eugène Sue, après avoir été lion, eut le mauvais goût de tomber dans la démagogie : personne ne pouvait en être surpris '.
Les amis de Stendhal étaient Victor Jacquemont, le plus intéressant peut-être de tout le groupe, Prosper Mérimée, foux sceptique, qui passa sa vie à obliger tous lesquémandeurs, Jean-Jacques Ampère, fils du pluspoé-
1 Voir dans le supplément du Figaro, du samedi 24 avril 1886, le curieux article de M. le comte G. de Contades : Eugène Sue clubman.
tique des savants, lui-iiuMiie le plus savant des prosateurs. Ces hommes, qui oecupent une si grande place dans l'aristocratie intellectuelle de l'époque, ne se contentaient pas du simple titre de voyageur, de poète, de romancier. Désireux de plaire à un petit nombre, ils allaient chercher les quelques suffrages qu'ils briguaient, ])artout où ils rencontraient des gens capables de les comprendre; de là, un cosmopolitisme qui, an fond, ne prit jamais la place du patriotisme, mais qui leur permettait de se trouver à l'aise aussi bien à Madrid et à Londres, à Rome et à Pétersbourg, qu'à Paris ; l'un d'eux alla même mourir à Bombay. Ce monde infiniment petit, le monde littéraire, aussi étriqué dans sa sphère, que le sont dans la leur les différents corps de métiers, ne sait pas toujours comprendre l'esprit ou la conduite de ceux qui ne lui appartiennent pas exclusivement, de ceux qui portent des manchettes de dentelle, comme Buffon pour Laver les tripailles de M. de Daubenton, un costume de sénateur comme Mérimée, pour écrire la Chambre bleue ^ et se déguisent en consul comme Stendhal, pour signer la Chartreuse de Parme.
Beyle ne paraît pas avoir conservé ses amis de la première heure ; Edouard Mounier ', avec qui il entre-
' Un paquet de lettres inédiles de Stendhal (Henri Beyle). Nouvelle Revue, 15 sept. 1885, pp. 22o-2o0; 1«'' oct. 1885, pp. 482-498. — Ces lettres adressées à Claude-Philippe-Édouard Mounier vont de 1802 à 1807.
M. F. Corréard a ajouté une introduction à cette publication.
tint un commerce épistolaire si régulier pendant les premières années de l'Empire, « lus everlasting friend », semble l'avoir abandonné. Peut-être faut-il tracer cette indifférence apparente au peu de sympathie qu'il trouve en général, en raison sans doute de la bizarrerie de son caractère et de sa conduite, chez ceux qui connaissaient son pays et sa famille. On sait que Beyle ne fit jamais montre d'un grand amour filial à l'égard d'un père qui lui témoignait avec usure les mêmes sentiments d'indifférence. Il avait sept ans lorsqu'il perdit sa mère; son grand-père, le docteur Gagnon, et sa tante, M"*" Elisabeth Gagnon , furent les affections de son enftmce; sa sœur Pauline fut la joie de sa vie entière.
En vérité, l'ami vraiment sérieux de Stendhal fut Colomb , qui a fait construire sa tombe et lui a consacré une notice biographique intéressante. Sa véritable amitié, à lui Stendhal, fut sa sœur Pauline. Dans sa vie agitée, Pauline est en réalité le seul être qui le rattache à la famille, partant au pays natal. Pauline devrait être la note attendrie de cette existence troublée ; au milieu de ces amours sans nombre, de ces souvenirs de femmes nommées et innommées , de ces sensations perçues et immédiatement oubliées, dans cette négation de la religion et souvent dans l'indifférence de la patrie, ce nom de Pauline reparaît constamment dans sa correspondance et dans ses souvenirs de faux blasé; mais je n'y trouve pas, dans cette correspondance et dans ces souvenirs, soit cette franchise qui doit descendre du
cœur, soit cette gaieté qui réjouit l'âme dans les épreuves
82 ST KM) Il AL
de la vie, soit iiièine ces conseils i^éiicreiix dans lesquels, faisant hon marché de son propre individu, on se sert de son expérience personnelle pour garder les autres des dangers que l'on a courus.
Quand il écrit à cette sœur, qu'il n'oublie dans aucun de ses testaments, ni dans aucun des actes sérieux de sa vie, ce n'est plus un militaire, un diplomate, un artiste qui parle : c'est un sérieux professeur, un pédant même; ce n'est plus un frère, mais un oncle grognon. Quand il écrit à sa sœur, il ne conseille pas, il ne gronde pas, car il n'y a pas matière à gronderie, il ronchonne; tranchons le mot : ([uand il écrit à sa sœur, il est mortellement ennuyeux. Aussi cette correspondance avec sa sœur, qui sera publiée prochainement \ ne formerat-elle pas un de ces ouvrages que le délicat de lettres exhume pour s'en délecter devant les flambées solitaires d'hiver ou dans les clairs de lune rêveurs d'été, c'est, dirait un de nos romanciers actuels, un document humain, document pour servir à l'histoire d'une époque difficile, et à celle d'un esprit bizarre.
Et cependant, combien cet homme nous laisse entrevoir « l'humour » qu'il aurait pu déployer s'il n'avait pas eu peur pendant cinq minutes seulement de voir paraître devant lui le fantôme flottant du ridicule. 11 parle àeV Esprit des Lois k cette gamine qu'il traite quelfjues instants plus tard de [)etite imbécile; il l'ap-
' Chez M. Caïman n-Lovy. Une des lettres (1804) de cette correspondance a été publiée dans la Revue rétrospective, premier semestre, juillet-décembre 1884, p. m.
pelle petite bringue après l'avoir rasée avec Montaigne. Mais riiommeest ainsi fait d'antithèses, et quand il ne veut pas être lui-même, il grossit encore ses contradictions apparentes. Stendhal, qui adorait le vrai, a voulu se montrer trop souvent artificiel : il est peut-être plus curieux, mais étant moins génial, il diminue d'ampleur.
Je tire de ma collection particulière trois lettres de Beyle à sa sœur; elles sont écrites dans vm style plus simple que les autres :
« Hé bien ma chère Pauline, oii en es-tu donc? Tu deviens d'un silence horrible. Je quitte ce trou pour un petit voyage, j'attendais toujours une de tes lettresavant que de partir. Elle n'arrive point, et je veux te la demander avant que de monter à cheval. Je crois pour moi qu'un prêtre, un oui, 3 mots latms vont faire de toi une heureuse femme, j'espère, mais il faut en finir. Apprend s- moi en détail où en est cette affoire et dis mille choses tendres et fraternelles à ton mari.
<c Qui plus est. Il paraît que je vais aller en Espagne, c'est-à-dire en Afrique. Fais-moi faire des chemises de bonne toile de Voiron, pas trop grosse cependant, plus quelques mouchoirs. Je ferai prendre tout cela en allant vous embrasser. Parle to our great ftither of
84 STKMUIAL
letters Avliicli i liavo [illisible] to ÎMistress. D. the iiiotlier and to the great sir D.
(c Adieu embrasse tout le monde et donne-moi des nouvelles de Grenoble f|ui est aussi inconnu pour moi depuis i8 mois que le faubourg Péra.
« Henri. »
« A Monsieur « Beyle pour Mademoiselle sa fille aînée.
« Grenoble.
[1806] « Isère. ))
ir.
« Je pars anjourdhuy jour de Noël à 5 h. du matin pour Paris. Je t'écris cela bien pour que tu aye à m'écrire bien vitte à Paris, rue de l'ille n° 55.
a Je devais partir il y a 8 jours mais le Gouverneur et rintendaut ont voulu attendre des matériaux plus étendus pour ma mission.
« Tous les préparatifs du voyage sont enfin finis, il fait un tems affreux mêlé de pluie, de grêle et de neige, il fait noir comme dans \n\ four, le vent éteint les bougies dans les lanternes de la voiture. Hier à 7 h. du soir je ne pensais plus à ce voyage; il aura ses peines et ses plaisirs, revoir tant de personnes si chères! mais les quitter au bout de 8 jours!
« .le t'écrirai dès que j'aurai mis le pied en France à Mayence. Je vais par Cassel, Fulde, Francfort. Les postes sont si indignement servies que nous ne recevons point de lettres directement. Peut-être celles que nous écrivons ont-elles le même sort. D. est en bonne santé et en route de Posen sur Varsovie.
« Porte-toi bien et aime-moi et écris-moi. Dis à nos connaissances comme ]\F Mornay que je saisis l'occasion delà nouvelle année pour l'assurer que quoique galopant de Brunswick à Paris je ne l'en aime pas moins que lorsque Colomb et moi allions faire la partie chez elle.
« Ainsi de suite, n'oublie pas
Henri. »
« Monsieur Bejle ce Pour Mademoiselle Pauline Beyle sa fille
« a Grenoble.
« Isère.
« Brunswick, 25 déc. 1807. »
« Hé bien, petite bringue, tu mériterais bien que je renouvelasse pour toi ce terme élégant et antique.
« Peut-on être pins mole que toi , depuis 4 mois tu ne m'écris pas un mot. Je n'apprends des nouvelles de Grenoble que par les papiers publics. Donnemoi les nouvelles de famille que je ne puis trouver dans les papiers publics. Mon père recevra incessamment un premier envoi de graines. Il y en a une entr'autres qui n'est que sublime, dis-lui mille choses de ma part et envoyé moi enfin trois empreintes du cachet de mon père. Je suis obligé de cacheter une acceptation de dîner avec l'Aigle impérial. C'est trop pour un petit rien comme moi. Celui qui pourrait me faire quelque chose est à Cassel depuis 4 jours et sera ici vers le 28 janvier, tems auquel il y aurait 25 ans que je t'aime si je n'avais pas l'honneur d'être l'aîné. Quoiqu'aîné je te permets cependant de te marier la première. Fais vite cette bonne affaire là, mais rappelle-toi bien que si jamais ton mari connaît la terrible vérité que tu as plus d'esprit que lui, il te hait à jamais, et malheureusement quelque soit ton mari cette vérité sera vraie.
«Adieu, aime-moi et prouve le moi en écrivant, cela n'est pas difficile tous les amans voudraient en être là. Je voudrais bien que tu connusses assez M"^ V. pour lui demander quelques conseils envers le cher époux et maître. Songe surtout à te faire humble comme Epliestion à la Cour d'Alexandre. Uji mot de réponse et dedans des cachets.
(c Embrasse pour moi ma bonne ta tan Charvet, dislui que je voudrais bien aller manger des cerises à
Saint-Egreve. Si Barrai est à Grenoble envoyé lui la
carte ci-jointe.
Mais écris.
« Le 19 janvier 1808.
« A Monsieur « Monsieur Beyle, pour mademoiselle sa fille aînée « rue de Bonne
(.(. Grenoble.
« Isère. »
Une existence tourmentée, de longs séjours hors de France, les changements de gouvernement, avaient fait de Stendhal presque un étranger à Paris, lorsqu'il y rentra après son expulsion de Milan par les Autrichiens. Un grand nombre de ses anciens amis ou collègues étaient morts; d'autres s'étaient ralliés aux Bourbons; beaucoup d'exilés avaient retrouvé une place d'où les avaient chassés la Révolution et le premier Empire. Beyle, dont l'esprit fut si libéral , avait comme fonctionnaire un vif goût pour l'autoritarisme et un penchant très marqué pour cette forme d'autoritarisme qui s'appelle le bonapartisme. Il eut donc, à son retour d'Italie, à se faire dans le monde des salons,
dans le monde de la politique comme dans celui des arts et des lettres, une place que son originalité, son extrême indépendance, ses antécédents et ses nombreuses pérégrinations n'avaient pu lui réserver d'avance.
C'est à cette époque qu'il fît la connaissance de Mérimée, de Jacquemont et des trois ou quatre autres amis qui devaient être ses correspondants et ses confidents.
Victor Jacquemont, enlevé prématurément à ses amis et à la science, à l'âge de trente et un ans, est une de ces figures poétiques qui laissent derrière elles une traînée lumineuse et un souvenir attendri dont peuvent être jaloux bien d'autres savants ou écrivains , plus profonds dans leur savoir, plus distingués dans leur style, plus illustres par leur génie. Son nom est placé dans la mémoire des esprits délicats à côté de ces raffinés de lettres, Gilbert, Millevoye, Charles Dovalle, fauchés par une mort cruelle avant que d'avoir donné en entier la mesure de leur talent. Jacquemont ne fut jamais avec Beyle dans les mêmes termes d'intimité, — de confiance, dirais-je, — dont il usait à l'égard de Mérimée. Sa correspondance pendant son séjour dans les Indes en fait foi; il écrit souvent à Mérimée, il n'écrit qu'une fois à Beyle, et encore n'estce qu'une réponse à une ligne et demie de l'élégante et illisible écriture àe notre auteur; le voyageur ajoute : a Vous devez prendre en considération ma besogne grande, et trouver tout naturel que je n'écrive guère
qu'à ceux de ma famille. » Et cepeudaut Jacquemoiit fut un de ceux dont Beyle rechercha le jugement avant de livrer ses ouvrages aux hasards de l'impression. Il nous est resté une trace de la sincérité et de l'indépendance des opinions de Victor dans la longue lettre qu'il adresse à Stendhal à propos du manuscrit de
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ri^-.>r-Ca ^>"si:
Grenoble.
C Amour qui lui avait été envoyé par l'auteur. JNul doute que si Jacquemont eut remis le pied sur le sol natal, il ne fût devenu un des plus importants confidents littéraires du consul de Civita-Vecchia.
Plus longues et partant plus intimes furent les relations de Prosper Mérimée^ et de Stendhal ; aussi est-ce
1 Simple lettre de ma coUeclion :
« Par suite d'événements imprévus, notre dîner de demain est devenu si
dans ce que nous dit ^lériniée de son ami, et surtout dans ce qu'il ne nous en dit pas, qu'il faut cherdifficile qu'on propose de le transporter à mercredi de la semaine prochaine. J'espère que vous n'aurez pas d'objections. Aurez-\ous le moyen d'envover gratis un in-8*' à Home? Si oui. veuillez m'écrire un mot.