‹ Stendhal et ses amis; notes d'un curieuxChapitre 13 sur 16 · MÉRIMÉE · texte numérisé non relu

MÉRIMÉE

« Jeudi matin.

« Monsieur H. Beyle,

« Uàtcl de Nantes « 78, rueN^ des Petits Champs. «

« M. Beyle et M. Mérimée, malgré leur profond sérieux, ont je ne sais quoi d'ironique et de narquois dans la manière avec laquelle ils posent les faits. Chez eux le comique est contenu. C'est le feu dans le caillou ». (Balzac, Revue Parisienne, p. 276.) — « M. Mérimée a connu de bonne heure M. Beyle et tient de lui; mais il est plus élégant et plus facile ». {Ibid., p. 341.)

(i Lorsque Mérimée rencontra pour la première fois Beyle chez Madame Pasta, il avait dix-huit ans, c'est-à-dire l'âge où l'on est facilement séduit. Beyle en avait, au contraire, plus de quarante. Par son esprit "brillant, il n'eut pas de peine à réduire sous son influence une nature au fond assez faible. » {Prcsper Mérimée, par le comte d'Ilaussonville. Paris, C.-Lévy, 1885, gr. in-18, pp. 32-33.)

M. Joseph Bertrand, en recevant M. d'Haussonville, à l'Académie française, le 13 décembre 1888, a vigoureusement et justement vengé Mérimée de dédains qui ne nuiront en rien à la renommée de l'auteur de Mattco Falcone :

« Vous avez traité Mérimée moins favorablement encore que Dalembert. Vous croyez, c'est une de vos raisons pour étudier l'auteur de Colomba, qu'on l'a trop sévèrement jugé.

« Le souvenir laissé par Mérimée à ses amis n'a rien de sévère. Si, comme vous le supposez, il était né sensible, vaniteux et timide , il a réservé, comme c'était son droit, sa sensibilité pour les occasions qu'il choisissait; sa vanité, plus cachée encore, n'a jamais froissé personne, et quant à sa timidité, je ne saurais en juger : lorsque j'ai eu l'honneur de me rencontrer avec lui, il n'était pas le plus intimidé des deux.

« Mérimée conservait dans sa bibliothèque, brûlée tout entière dans les in-

clier de nouveaux éléments pour se former une opinion sur le caractère si complexe de Beyle.

Stendhal et Mérimée avaient dans le caractère de grands points de ressemblance; ils étaient gens de bonne compagnie, avides du suffrage de ce qu'on appelle le monde, dédaigneux des succès populaires, soignés dans leur tenue, affectaut une recherche de bon ton qu'ils puisaient moins en France que chez les étrangers, particulièrement chez les Anglais. Mérimée est bien supérieur à son ami par le style : l'un est élégant et facile; l'autre, tourmenté, souvent précieux, n'hésitera pas à écrire un mot faux qui donnera cependaut la note vraie dans la phrase. Beyle l'emporte par la profondeur de la pensée et Mérimée ne se rapproche de lui que dans la Double Méprise.

cendies de la Commune, un exemplaire des Orientales remontant, ou bien peu s'en faut, à cette brillante époque qu'on a nommée le printemps du siècle, lorsque le jeune Musset le comparait à Calderon, et que le vieux Gœthe, devinant une énigme facile, rapprochait dans une même admiration les deux mots : Gazul et Guzla.

« Sur la première page du volume on lisait : « A P. Mérimée, notre maître à tous. )■> Mérimée montrait rarement ces deux lignes dont la seconde qui ne contenait que deux lettres ; V. H., ajoutait un singulier prix à la première.

« Une vanité qui se refuse de telles satisfactions n'est pas le trait saillant d'un

caractère.

a Mérimée, après ses premières publications, n'était plus, dites-vous, un inconnu. L'exagération dans la louange est un écueil. Vous l'évitez avec trop de soin. Mérimée, qui n'a rien étudié sans l'approfondir, qui n'a jamais rien su médiocrement, disait Cousin, débutait comme le maître des maîtres. Il est permis de chercher un autre guide, on peut, je le comprends, pour la bibliothèque des enfants, pour celle même des adolescents, si on est libre de la composer, préférer d'autres livres à ses œuvres complètes : personne pourtant ne songe à en bannir Horace. Sa morale ressemble à celle de Mérimée. Horace, direz-vous, était un païen; Mérimée aussi était un païen, et, comme Horace, un fort honnête homme. »

Il semblerait d'ailleurs que Beyle n'ait jamais attaché une grande importance à la forme ' : il creusait l'idée, mais il ne savait pas travailler la phrase destinée à la représenter. Les deux amis eurent comme caractéristique commune une ironie contenue , je dirais même un certain cynisme, plus apparent d'ailleurs que réel, qui leur servait à cacher leur manque d'imagination. En effet Beyle et Mérimée étaient l'un et l'autre dépourvus d'imagination : l'œuvre dans laquelle Stendhal paraît en avoir montré le plus : le Rouge et le Aoir, ne repose, somme toute, que sur un fait divers qui s'est passé dans le Dauphiné, son pays, et auquel il a même emprunté nue quantité surprenante de détails'. C'est à cette absence d'imagination que nous

* « Le côté faible de cette œuvre est le style, en tant qu'arrangement de mots, car la pensée éminemment française soutient la phrase. Les fautes que commet M. Beyle sont purement grammaticales... Il écrit à peu près dans le genre de Diderot, qui n'était pas écrivain; mais la conception est grande et forte; mais la pensée est originale, et souvent bien rendue. Ce système n'est pas à imiter. Il serait trop dangereux de laisser les auteurs se croire de profonds penseurs. » Balzac, Revue parisienne, p. 338.)

- Voir l'article dans le Curieux par Charles Nauroy (n° 23, déc. 1883), et la réponse de la famille mise en cause dans cet article, même recueil (n° 28, avril 1886). — Paul-Émile Daurand, Forgues, a donné sous son pseudonyme û'OldXick, l'explication du titre de ce roman dans te National, du i8 avril 1842:

(c. Le titre du roman de M. Beyle nous avait longtemps donné à penser. Que voulait-il dire? Comment se rattachait-il au sujet du livre, qui est l'histoire très poétisée d'un jeune homme exécuté à Grenoble en 1818 ou 19? Questions insolubles, véritable énigme jetée inutilement aux sphinx delà critique.

« Certain jour, après bien des circonlocutions, un de nos amis s'avisa de questionner l'auteur sur ce point. La réponse passa par nos mains et sous nos yeux, et nous lûmes avec avidité l'explication suivante :

« Le Rouge signifie que, venu plus tôt, Julien (le héros du livre) eût été soldat; mais à l'époque où il vécut, il fut forcé de prendre la soutane, de là Le Noir. »

devons ce nombre invraisemblable de notes que Beyle nons a laissées, car dès qu'une idée lui paraissait bonne, il l'inscrivait immédiatement sur un papier quelconque, de peur de l'oublier, et se bâtait de l'emmagasiner, dans la crainte de ne pas en retrouver une autre à point nommé : si une pensée nouvelle jaillit de son cerveau , il s'empresse de la noter en marge de son journal , sur la garde d'un volume , sur une note d'hôtel : il ne se fie pas à sa mémoire et il économise ses frais d'imagination. Cette idée, il la travaille longtemps; il y ajoute le résultat de travaux antérieurs accumulés sur ses bouts de papier; ce n'est qu'après de laborieux efforts que Beyle arrive, non pas à une forme définitive, mais à un premier essai qui est aussi éloigné de la rédaction finale que lui-même l'est de la conception première.

Sans aucun doute , on eût trouvé chez Mérimée une non moins grande abondance de matériaux sans emploi, si l'incendie de la Commune n'eût détruit son appartement de la rue du Bac; mais si dans les manuscrits et les notes de Beyle, on trouve des anecdotes, des théories, des pensées, jetées à la hâte sur le papier, on rencontre très rarement des morceaux de longue haleine : il formait une réserve de documents destinés en cas de besoin à suppléer à une grande pauvreté d'imagination. iVussi ces deux écrivains mettent-ils avec soin de côté les produits de leur fantaisie et ne les prodiguent-ils pas au hasard des quatre vents; par suite, leur correspondance, loin d'être exubérante,

comme celle d'Alexandre Dumas, par exemple, est concise, plutôt sèche, et rappelle les lettres d'hommes d'affaires. Au lieu de la pointe, du trait piquant qu'on croit y découvrir, souvent on n'y lit qu'un mot, n'ayant aucun rapport au sujet, parfois qu'une obscénité qui emporte le morceau.

Oserai-je dire que ce même manque d'imagination se retrouve chez nos deux grands romanciers Zola et Daudet, qui le cachent par une surabondance de recherches et d'études : chez l'un, il y a plus de lecture, chez l'autre plus d'observation.

Mérimée et Beyle avaient une même haine pour le clergé et la religion. A propos de Joseph de Maistre, Stendhal entama un jour une longue discussion que nous a rapportée Delécluze * ; je note en courant quelques-unes des phrases à effet que notre écrivain lança dans le feu de la conversation : « M. de Maistre est un

homme qui écrit bien, mais c'est un coquin » « Un

homme qui commence par me parler de la conscience! Qu'est-ce que la conscience, je vous prie? Il n'y a qu'un hypocrite qui s'adresse à des sots, pour en iaire des dupes, qui se permette, aujourd'huy d'aller invoquer

le témoignage de la conscience » « Si nous croyons

à la conscience, ici, prenez que je n'ai rien dit et passons à un autre point : j'ai vu décomposer et reconiposer de l'eau , je l'ai vu, vu de mes yeux, ce qui s'appelle

* Etienne Jean Delécluze, né à Paris en 1781 ; t 1863. Voir ses Souvenirs inédits dans l'intéressante Revue rétrospective publiée par MM. Paul Cottin et Georpes Berlin.

Vil. Or, je ne suis pas le seul en Europe, et personne, aujourd'huy, ne doute de ce phénomène. Que voulezvous que je pense de M. de Maistre, qui, dès les premières pages de son livre, commence à mentir comme un lâche ou un coquin? Je sens qu'il veut me tromper,

donc c'est un coquin. » « Et c'est justement ce dont

je me plains. Il fait ce que font tous les gueux de prêtres, qui mettent des idées vagues à la place des faits, parce que les faits ne sont pas si complaisants que les idées. Les faits, on les toise, on les mesure, on les prouve! » (c Aussi, tous ces gens-là sont-ils des coquins, quand ils ne sont pas des bêtes. C'est l'histoire des prêtres de tous les pays et de tous les temps : ils ont été bêtes ou méchants, il n'y a pas de terme moyen. D'où je conclus que les gouvernements ont tort de les payer * »...

Ce petit groupe d'amis se réunissait alors dans les salons à la mode; on les voyait chez le baron Gérard, chez Madame Récamier, chez Cuvier, chez Madame Ancelot, rue Neuve St-Roch. Madame Récamier, qui eut tout ce qu'il fallait pour inspirer des passions et rien pour y satisfaire, avait à la fin de sa vie pour ornement naturel de son salon M. de Chateaubriand, vieux paon sans queue, dont la pose insupportable le fit surnommer

^ Revue rétrospective, l^-- juin 1889, pp. 278 et seq.

par Beyle le grand Lama. Beyie avait la haine vigoureuse : Sophie Gay eut aussi toute son antipathie. Madame Ancelot le rencontra chez le baron Gérard; lorsqu'elle se décida, après de longues hésitations, à l'inviter, Beyle se fit annoncer sous le nom de César Bombet. iMadame Ancelot a d'ailleurs conservé d'excellentes relations avec son hôte fantaisiste et elle lui a consacré un aimable souvenir dans ses Salons de Paris ^ :

(( M. Mérimée et M. Beyle avaient ensemble des entretiens inimitables par l'originalité tout à lait opposée de leur caractère et de leur intelligence, qui faisait valoir l'un par l'autre et élevait par la contradiction, à leur plus grande puissance, des esprits d'une si haute portée! Beyle était ému de tout et il éprouvait mille sensations diverses en quelques minutes. Rien ne lui échappait et rien ne le laissait de sang-froid, mais ses émotions tristes étaient cachées sous des plaisanteries, et jamais il ne semblait aussi gai que les jours où il éprouvait de vives contrariétés. Alors quelle verve de folie et de sagesse! Le calme insouciant et légèrement moqueur de jM. Mérimée le troublait bien un peu et le rappelait quelquefois à lui-même; mais, quand il s'était contenu, son esprit jaillissait de nouveau plus énergi-^

que et plus original Il est impossible de donner une

idée complètement juste de l'originalité et des boutades de Beyle. »

A propos des relations de ^Madame Ancelot, de Sten-

* Les salons de Paris, foyers éteints par M"^" Ancelot. Deuxième édition. Paris, Jules Tardieu, pp. 61 et 65.

dlial et de Mérimée, je trouve dans ma collection particulière une lettre écrite par ce dernier et signée Cotonet jeune * :

(( Mardi.

« Madame,

« Celle-ci est pour vous faire savoir comme quoi je ne suis pas mort ainsi que vous pourriez le croire. Je ne suis qu'enrhumé comme dix loups, et j'ai le nez gros comme un concombre, mais d'une couleur bien différente. Cela m'empéclie de me montrer.

ce Vous avez su probablement comment moi, soixante millième, j'ai sauvé la patrie mercredi dernier, de cinq ou six cents gamins la plupart pâtissiers et bossus qui voulaient la républicaniser. Pour prix de mon héroïsme, j'ai attrapé ce rhume et ce nez.

(c J'ai reçu hier une lettre de W de Stendahl {sic). Elle n'est point datée, ce seigneur dédaignant cette attention vulgaire. Au reste il résulte de cette lettre qu'il est à Trieste et il ne paraît pas que l'empereur ait rien fait pour le troubler dans son état. 11 s'ennuie, non l'empereur mais le consul. Il vous regrette, mais son orgueil s'en indigne, il vous supplie de lui écrire. Il cherche cependant à se consoler car il me demande une recette du D'^ Koreff, fort utile pour préserver du mal d'aimer. Ecrivez-lui par pitié et dites-lui des nouvelles du rouge et du îioir.

^^' « COTONET JELNK. «

' Le timbre de la poste porte la date du 29 décembre 1830.

Partageant le iiiènie goût pour les arts, Beyle et]Mériniée se rendirent nuitnellenient service : IMériniée donna à Beyle la connaissance des monuments historiques de la France, et Beyle fit connaître à Mérimée le mouvement artistique et littéraire à l'étranger; une similitude de goûts et d'habitudes ne put toutefois modifier la nature de ces deux hommes : Beyle resta renaissance et italien, avec une teinte germanique, Mérimée, gothique et gaulois.

Chose qui paraîtra curieuse seulement à ceux qui ne se rendent pas compte de la multiplicité des éléments disparates qui concourent à former une individualité, Beyle et Mérimée furent tous les deux fonctionnaires, et fonctionnaires excellents, ce qui vient à l'appui de ma théorie de leur peu d'imagination d'esprit. La pensée n'était chez eux que le résultat d'un emportement subit ou d'un entraînement de peu de durée; elle n'était pas la résultante d'un état d'esprit naturel ou permanent; on peut dire que sa naissance n'était chez eux qu'accidentelle. Aussi rien ne pouvait les empêcher d'accepter un travail régulier : Mérimée était inspecteur des monuments historiques et ses fonctions convenaient assez à sa nature d'archéologue plutôt que d'artiste, d'écrivain plutôt que de poète. Aussi n'est-il obligé à aucun effort lorsqu'il envoie de la même écriture correcte un rapport sur ses missions officielles, ou luie correspondance amoureuse dans laquelle tout se trouve, hormis le cœur.

Beyle, qui, au début de sa carrière, avait été commissaire des guerres, fut dans ce poste extrêmement brillant; il montra même, dans la campagne de 1808, lors d'une révolte dans une petite ville d'Allemagne, une grande énergie et un rare sang-froid dans des circonstances que nous a rapportées son ami Colombo

Sous la monarchie de juillet, Beyle fut constd à Civita-\ ecchia, et quoi qu'on en dise, un fort bon consul. Il passait certainement une grande partie de son temps à Rome, mais il n'en remplit pas moins les devoirs de sa charge avec une exactitude qui ferait honneur à beaucoup de nos agents actuels ^ D'ailleurs

1 « Beyle était abandonné avec les malades et les approvisionnements dans une petite ville dont la garnison avait été jugée plus utile ailleurs. Ce dépôt était placé sous sa responsabilité, à lui, comme officier d'administration. Le pays était mal disposé à notre égard, et n'attendait qu'une occasion pour nous le iaire sentir. A peine la garnison avait-elle quitté la ville, qu'une insurrection formidable s'organisa, le tocsin sonna, toute la population se leva. Il ne s'agissait de rien moins que de massacrer les malades à Thùpital, et de piller ou brûler les magasins. Privés de troupes, les ofliciers militaires de la place ne savaient où donner de la tête. Cependant l'émeute devenait plus menaçante. Les abords de l'hôpital s'encombraient, les cris de mort se faisaient entendre; au péril de ses jours, Beyle se jette dans ces rues abandonnées à une multitude de furieux, et pénètre dans l'hôpital. Les convalescents, les malades, les blessés, tout ce qui peut un instant se tenir debout ou à peu près, il fait tout lever, il arme tout. Les plus impotents, il les met en embuscade aux fenêtres, qui, garnies de matelas deviennent des meurtrières; les autres, cavalerie, infanterie, toutes les armes confondues cette fois sous l'uniforme lugubre de l'hôpital, il en fait un peloton; il ouvre les portes et se précipite sur l'émeute. A la première décharge, tout se dissipa. » (Revue des Deux-Mondes du 15 janvier 1843, p. 266).

2 Voir : Dernières années de Stendhal, d'après des documents inédits. {Revue du monde latin, 7« année, t. XVIII, 5^ liv., 1" juillet 1889, pp. 3bl-36o). — Les débuts diplomatiques de Stendhal. — Le conclave de 1829 et le consulat de Trieste. {Revue générale, 7^ année(n° 19), n° 149, l^"" octobre 1889, pp. ol4-ol9). — Stendhal diplomate, d'après sa correspondance inédite. La révolte des

Boyle aimait radniinistration, et l'amour du panache causa certainement presque autant de souci à cet

Romagnes , l'Italie du Nord et Florence en d 83 1 , par Louis Farges [Revue bleue, 7 sept. 1889). —M. L. Farges prépare également un travail pour la Eeuue historique.

M. Marcellin Pcllet, jadis consul à Livourne, a adressé au Directeur du Temi-s (le Temps, 17 août 1888) la lettre suivante qui confirme nos dires :

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