TREIZIÈME CAHIER
22 pluviôse. — Je suis sorti à midi moins un quart avec un habit neuf (bronze-cannelle) de drap léger. J'étais plein de sensibilité tamisée, quifaitqu'on s'amuse dans lemonde et qui est la base du talent de l'homme aimable.
En approchant de chez Dz., je me sentais oublier tout ce que hier et ce matin je sentais que j'avais à dire à Louason, tant est grande la force de l'habitude en bien et en mal; il y avait aussi un peu de trouble. Je ne suis qu'artiste chez Dz. ; m'accoutumer à y être souriant et parleur; au bout de trois séances, l'habitude serait prise, je la cultiverai pendant quinze jours, et alors je serai porté.
Je n'ai trouvé que Wagner et MUo Felipe. W. est plus lié avec elle que moi, pour deux raisons :
i° Parce qu'il a l'âme plus de niveau ;
20 Parce qu'il parle plus que moi.
Mlle Louason est arrivée comme je disais Philinte; elle est venue au bout d'un instant se mettre à coté de Dz., vis-à-vis de moi. J'ai, je crois mis beaucoup d'esprit dans le grand couplet :
Il faut parmi le monde une vertu traitable.
et elle l'a, je le crois, bien vu.
Dz.m'a ensuite fait dire la grande scène du Métromane J'ai commencé à me posséder d'après la réflexion de ce matin ; l'habitude n'est pas encore prise ; je l'ai jouée avec un grand nerf, une verve et une beauté d'organe charmantes. J'aurais rempli le théâtre. J'aurais beaucoup mieux joué, si je m'étais possédé davantage. Dz. a dit en souriant : « Bien, bien ! » et a dit quelques mots à Louason sur moi, qui finissaient par:« Quelle chaleur ! » L'autre a répondu, comme persuadée: « Oui, il en a beaucoup ; » elle a même dit ça avec verve. J'avais une tenue superbe de fierté et d'enthousiasme et d'espérance en disant mon rôle.
Aujourd'hui, elle ne me regardait point avec intérêt, elle était froide avec moi, cela venait probablement de deux choses : elle a, je crois, il marchese, elle a été malade ces deux jours; et ensuite Pacé est arrivé, qui s'est mis à la traiter comme une actrice qu'on a eue, n'étant presque retenu que par la décence due au salon de Dz. ; elle recevait tout ça avec embarras, sans oser se défendre ; il lui donnait des coups de cravache pendant qu'elle jouait Monime, tout cela comme Fleury dans le Cercle (1) ; il l'a embrassée, il était charmant ; Dz. a cru, ou lui a voulu faire croire qu'il le croyait, et le lui a dit par le ton de sa voix en lui faisant cette question : « Pourquoi ne venez-vous plus les samedis ? » (chez Goinville, je crois).
Louason se défendait de tout cela comme une femme aimable qui a été eue. Pacé avait l'air d'être et était réellement harassé et ennuyé, il n'en était pas moins brillant. Je l'étais un peu.
Je lui ai dit qu'il l'avait eue, il m'a dit que non, je l'ai prié de presser notre partie chez Lprr., en lui expliquant que la reconnaissance d'elle et moi serait très plaisante.
(1) De Poinsinet. (Str.)
Je ne mets ici que les faits de la conversation, le squelette, sans grâce ni gaieté.
L. a dit que si elle ne réussissait pas aux Français, son parti était pris, qu'elle savait où aller. D'elle à moi des mots rares ; j'étais, malgré moi, froid et fier, et bien malgré moi, par mauvaise habitude. Sa maladie la dérangeait toute. Je l'ai accompagnée.
En passant devant un magasin de modes, au bout de la rue des Fossés-Montmartre, près la place des Victoires, elle a remarqué une robe brodée étalée, et m'a dit : « (Test une
chose singulière que Tait qu'on a à Paris pour étaler »
Ça sort absolument du ton ordinaire de notre conversation. Est-ce embarras, détraquement ou envie d'avoir un présent? Plus loin, dans la rue des Petits-Champs, elle a regardé des bonnets étalés chez une marchande de modes, avec un air qui voulait dire la même chose.
Elle m'a dit devant le ministère des Finances qu'elle était allée voir il y a deux jours sa petite fille, qui, en accourant à sa rencontre, était tombée de deux ou trois marches, et que cela arrivant dans ce temps, l'avait troublée et rendue malade ; elle a appuyé là-dessus. C'était me dire bien clairement que, lois de ma visite, elle avait il marchese.
Nous sommes arrivés à sa porte, je l'ai quittée au bas de son escalier, elle a dû en être étonnée.
La nigauderie de ma conduite les jours précédents et ma timidité me l'ont fait quitter sans peine, mais dès que j'ai été hors de sa porte, je ne savais plus où j'allais. J'étais comme un homme qui vient de faire avec effort un grand sacrifice et qui se livre à toute sa faiblesse. Je ne savais plus réellement où j'étais ; je me reprochais de l'avoir quittée. Enfin, la pluie m'a empêché d'aller voir Cheminade (i), je suis rentré et me suis mis à écrire.
Dans ma visite de deux heures de vendredi, elle eut un moment de volupté et de tendresse, les larmes aux yeux.
(t) Un des amis de Beyle, il était dans le commerce. (Str.)
la rougeur, etc., dont, spirituellement, je ne sus pas profiter; il me semble évident qu'elle m'a voulu dire aujourd'hui : J'avais il marchese ; alors, si c'est exprès, ça ne peut vouloir dire que : Sans cela, tu m'aurais eue. S'il en est ainsi, j'ai bien fait de ne pas monter chez elle. Mais il faudra lui marquer beaucoup d'amour mercredi , et je n'aurai besoin que d'oser dire ce que je sens. J'ai été sur le point d'avoir une tendre (1) passion pour elle, et je n'en suis pas guéri. J'adorais en elle la volupté elle-même, tous les plaisirs réels de l'amour, dégagés du triste et du sombre de cette passion. tout le réel de l'amour. Et puis le rapport de nos positions était si grand ! J'en veux faire absolument mon amie. Je rougirai en lisant ceci clans un an, si je découvre que ce soit une fille? Je sais depuis longtemps que je suis trop sensible. que la vie que je mène a mille aspérités qui me déchirent ; ces aspérités seront levées par 10.000 francs de rente, la fortune ne m'est pas uécessaire comme (de la même manière) à un autre, et elle me l'est davantage, à cause de mon excessive délicatesse, de cette délicatesse que l'inflexion d'un mot, un geste inaperçu met au comble du bonheur ou du désespoir. Je cache cela sous mon manteau de housard.