DIX-SEPTIEME CAHIER
20 ventôse an XIII. Lundi. — J'ai désiré aujourd'hui, pour la première fois de ma vie, de la fortune. Je l'avais bien désiré souvent vaguement, mais aujourd'hui, mon désir était assez vif pour me faire soumettreà plusieurs années de travail dans un bureau.
Si j'avais eu de l'argent, je l'aurais eue aujourd'hui, cela
est certain, et ma journée aurait peut-être été charmante, au lieu d'être toute triste.
Voici peut-être la raison qui fait que je n'avance pas mes affaires auprès d'elle ; je l'aime tant, que, lorsqu'elle me dit quelque chose, elle me fait tant de plaisir, qu'outre que je n'ai plus de perception, et que je suis tout sensation, quand même j'aurais la force de percevoir, je n'aurais pro- S bablement pas la force de l'interrompre pour parler moi-même. Ce quelle fait m'est trop précieux. Voilà peut- . / être pourquoi les véritables amants souvent n'ont pas leurs / /\ \ belles.
Voici l'histoire d'hier et d'aujourd'hui : — D'abord, je ne sais si c'est l'absence de Mante, mais tout le temps que je ne suis pas avec elle, je sens un vide insupportable qui se tourne bientôt en fond de tristesse. Le superbe temps qu'il a fait hier et aujourd'hui m'est odieux. Le manque d'argent contribue à cela ; cependant, il me semble que, quand même j'en aurais, le vide subsisterait toujours. C'est Mante que je crois.
Hier, 22 ventôse, mardi, j'allai chez Dz., à une heure et demie, en cravate noire. J'y trouvai Felipe et Wagner. Je dis, pour la première fois, Sosie; pris une fort mauvaise leçon. Elle ne vint pas. Dz. arrangea qu'il n'y aurait de leçon que le dimanche.
J'allai chez elle, à deux heures et un quart, en sortant d'avec Wagner, qui est décidément lourd et bête, exactement ce qu'on entend par Allemand. La bonne me dit qu'elle n'y est pas ; à deux heures trois quarts, même réponse ; j'y vais à trois heures, elle m'ouvre ; sa vue me ravit :
— Queje suis malheureuse !
— Vous gêné-je, je m'en vais.
— Non pas, non pas, entrez ; je viens d'envoyer chercher M. Le Blanc pour me mener promener. Si j'avais su que vous vinssiez, je ne l'aurais pas fait. Queje suis malheureuse !
Ce que je suis malheureuse était tout ce qu'elle pouvait
dire de plus tendre ; ça augmentait encore mon ravissement.
Je ne me souviens pas de ce que 'je lui dis ; tout ce que je sais, c'est que je lui dis ce que je sentais, et que je l'aimais plus que moi-même. Elle dut voir mon amour.
Ce que je suis malheureuse, répété souvent, était dit avec l'intonation la plus vraie et la plus large. Je lui disais : « Puisque je vous vois, je suis trop heureux ! » La conversation nous conduisit à expliquer ce que je suis, etc.
— Comment l'entendez-vous, me dit-elle. Je me souvins de la scène de Deschamps et je fis semblant de l'entendre mal.
— Que je suis malheureuse de vous voir, dit-elle; oh non!
Tout pesé, il me semble que ce que je suis, etc., était d'amour. Je m'arrêtais trop à jouir de ce que je sentais, je n'osais pas l'embrasser, j'eus peut-être tort. Je connais si fort le jeu des passions que j'ai besoin de me tenir à quatre pour n'être pas soupçonneux et que je ne suis jamais sûr de rien, à force de voir tous les possibles.
Rien ne me retient demain ; à la première fois que je la verrai chez elle, tête-à-tête, proposer les caricks, ferme insister; faire de cela le sujet de la conversation, le ramener.
Tout pesé, je £suis une bête, elle ne Ta pas repoussé dimanche; je fus une bête lundi, car hier et aujourd'hui l'occasion a manqué.