TROISIEME CAHIER
28 nivôse.
Son vers auiiitieux se nourrit d'hyperbole.
Ce vers m'est venu tout fait en allant à Louvois, il y a quatre jours. Réminiscence peut-être.
3o nivôse. — Nous, Français, nous pensons en français. Je crois que, lorsque nous pensons très vite, nous glissons sur les verbes et pesons sur les adjectifs. Voilà, je crois, comment pensent les âmes froides. Moi, je vois les choses.
L'armée de Cambyse, ensevelie dans les sables voisins du temple de Jupiter Ammon par le vent du midi. Grand spectacle.
9 pluviôse. — Faire pour m'amuser un petit livre de piété en quelques chapitres, dans le genre suave de l'Imitation, parfaitement écrit. Les vierges de Raphaël pour frontispice.
21 pluviôse. — Je dois chercher à me donner beaucoup de temps pour le travail; pour cela, m 'appliquer à en perdre le moins possible en bagatelles, m 'accoutumer à creuser des sujets lorsque je suis forcément oisif comme à la queue (i), par exemple.
29 pluviôse. — Je reconnais, en lisant Buffon à vingt ans, les cicatrices des préjugés qu'il m'ôta lorsque je le lus à quatorze.
4 ventôse. — Commencé, le 2 ventôse, à suivre le cours de Legouvé au Collège de France ; continué, aujourd'hui 4 ventôse, bon cours; court un peu après l'esprit; L. déclame supérieurement.
29 ventôse. — Quel est mon but ?
D'acquérir la réputation du plus grand poète français, non point par intrigue, comme Voltaire, mais en la méritant véritablement; pour cela, savoir le grec, le latin, l'italien, l'anglais.
Ne point se former le goût sur l'exemple de mes devanciers, mais à coup d'analyse en recherchant comment la poésie plaît aux hommes, et comment elle peut parvenir à leur plaire autant que possible.
Voilà de quoi occuper une longue vie; cependant craindre, ne f.ùt-ce que pour ma réputation, de mener la vie de
(1) Les maigres ressources de Beyle ne lui permettaient pas d'aller aux bonnes places. Plus loin, il a soin de noter quand il va aux fauteuils ou dans les loges. (Str.)
Boileau ; il manque de grâces et son vers sent la lampe.
Etudier les hommes dans l'histoire et dans le monde.
Faire une comédie et une tragédie pour me donner mon entrée dans le monde, de la confiance en mes talents, l'art de faire les vers.
Ensuite la m, œuvre du reste de ma vie.
Eviter d'être amoureux d'une femme du monde, là j'aurais le dessous; d'ailleurs, comme dit Mouuier:
Hœ nnrjœ séria dacant in mala.
Ces mala sont pour moi des pertes de temps.
20 germinal. — En général, m 'éclairer en comparant souvent la poésie à la peinture. Je vois dans la peinture le funeste effet îles manières; donc, point de manière en poésie ; former mon ^oût sur Sophocle, Euripide, Homère. Virgile, Sénèque, Alfieri, Shakespeare. Corneille, Racine et Crébillon. Travailler beaucoup à cela pendant mon séjour à Claix.
Ne pas oublier que la seule qualité à rechercher dans le style est la clarté. Étudier les beaux endroits de Corneille, sa franchise est sublime.
Avoir horreur des maximes.
26 germinal. — M. Daru répète souvent que le sio-ne le plus assuré de médiocrité que puisse donner un homme, c'est de trouver à chaque projet qu'on propose des objections qui le rendent impraticable.
— Molière a eu l'art d'avilir les personnages aux dépens desquels il veut nous faire rire.
7 floréal. — Si je veux réussir dans la société, il faut analyser tout ce qui s'y fait. Je trouverai alors que l'art de conter et de ne parler jamais de soi forme presque tout l'homme aimable.
8 floréal. — Ne me serait-il pas avantageux que per sonne, hors moi, ne connût Helvétius?
i5 floréal. — Une femme ne peut rien faire directement (dans nos mœurs), il faut qu'elle fasse tout faire.
Faire une tragédie morale sur le pouvoir du fanatisme : un druide faisant massacrer un roi.
20 floréal. — Il faut que je sois parvenu au comble de l'insouciance pour ne pas faire tout de suite les Deux Hommes (i). Je manque de tout ; cette pièce faite, j'aurai tout en abondance. Société, argent, gloire, rien ne me manquera, j'aurai mes entrées. Dès que je serai arrivé à Glaix, me jurer à moi-même de ne lire que l'Iliade de Pope, le troisième volume de Racine, la Nouvelle Héloi'se, le cinquième volume d'Alfieri, et les dictionnaires de langues, des rimes et des synonymes ; ainsi, en trois mois je ferai ma pièce. J'aurai lout le temps de polir le style dans l'intervalle de la réception et delà représentation. Lorsque La fond voulut entrer aux Français, il partit de Bordeaux avec vingt-cinq louis et jura que si, les vingt-cinq louis mangés, il n'était pas reçu, il se brûlerait la cervelle.
— Me faire un dictionnaire de style poétique; j'y mettrai toutes les locutions de Rabelais, Amyot, Montaigne, Malherbe, Marot, Corneille, La Fontaine, etc., que je puis m'approprier. Je veux que dans trois cents ans l'on me croie contemporain de Corneille et Racine. C'est dans nos vieux auteurs que je trouverai le génie de la langue.
4 prairial. — Si j'étais riche, faire un voyage en France et m'arrèter six mois dans chaque ville, non pas précisément comme Astolphe et Joconde, car je ne suis pas roi, et Mallein ni moi ne sommes pas beaux, mais pour voir ce qu'il en arriverait; ce ne pourrait être que de l'expérience; considérer Grenoble comme une de ces villes.
8 prairial. — Quand je voudrai traduire en vers français l'Ugolin de Dante, me laisser souffrir de la faim après m'être échauffé avec du café.
17 prairial. — Le Cid me plaisait plus en l'an VII qu'en l'an XI, parce que, élevé dans une famille pleine de l'honneur monarchique, je n'étais que bon sujet d'un monar-
(1) Pièce de Beyle. (Str.)
que; aujourd'hui, je suis beaucoup plus citoyen que sujet et je dois tendre à devenir, sans cesse, meilleur citoyen.