CHAPITRE XVIII
l'espagnolisme
Quand je demandais de l'argent à mon père, par exemple, parce qu'il me l'avait promis, il murmurait, se fâchait, et au lieu de six francs promis m'en donnait trois. Cela m'outrait, comment n'être pas fidèle à sa promesse?
(1) Comtesse P... y du Journal. (Sir.)
(a) Louis Crozet, l'un des plus fidèles amis de Beyle. (Str.)
(3) Fort dominant Grenoble. (Str.)
Les sentiments espagnols communiqués par ma tante Elisabeth me mettaient dans les nues, je ne songeais qu'à l'honneur, qu'à l'héroïsme. Je n'avais pas la moindre adresse, pas le plus petit art de me retourner, pas la moindre hypocrisie doucereuse (ou tejé).
Ce défaut a résisté à l'expérience, au raisonnement, au remords d'une infinité de duperies où, par Espagnolisme, j'étais tombé.
J'ai encore ce manque d'adresse; tous les jours, par espagnolisme, je suis trompé d'un franc ou deux en achetant la moindre chose. Le remords que j'en ai, une heure après, a fini par me donner l'habitude de peu acheter. Je me laisse manquer une année de suite d'un petit meuble qui me coûterait douze francs par la certitude d'être trompé, ce qui me donnera de l'humeur, et cette humeur est supérieure au plaisir d'avoir le petit meuble.
J'écris ceci debout sur un bureau à la Tronchin fait par un menuisier qui n'avait jamais vu telle chose, il y a un an que je m'en prive par l'ennui d'être trompé.
Ce caractère faisait que mes conférences d'argent, chose si épineuse entre un père de... (i) ans et un fils de quinze, finissaient de ma part par un accès de mépris profond et d'indisposition concentrée.
Quelquefois, non par adresse mais par hasard, je parlais avec éloquence à mon père de la chose que je voulais acheter, sans m'en douter je Y enfiévrais (je lui donnais un peu de ma passion) et alors, sans difficulté, même avec plaisir, il me donnait tout ce qu'il fallait. Un jour de foire, place Grenette, pendant qu'il se cachait (2), je lui parlai de mon désir d'avoir de ces caractères mobiles percés dans une feuille de laiton grande comme une carte à jouer, il me donna six ou sept assignats de quinze sols, au retour j'avais lout dépensé.
(1) En blanc. (Str.)
(2) Sous la Terreur. (Str.)
— Tu dépenses toujours tout l'argent que je te donne.
Comme il avait mis à me donner ces assignats de quinze sols ce que dans un caractère aussi disgracieux on pouvait appeler de la grâce, je trouvai son reproche fort juste. Si mes parents avaient su me mener, ils auraient fait de moi un niais comme j'en vois tant en province. L'indignation, que j'ai ressentie dès mon enfance et au plus haut point à cause de mes sentiments espagnols, m'a créé en dépit d'eux le caractère que j'ai. Mais quel est ce caractère? Je serais bien en peine de le dire.
Peut-être verrais-je la vérité à soixante-cinq ans, si j'y arrive.
Cet espagnolisme m'empêche d'avoir le génie comique.
i° Je détourne mes regards de tout ce qui est bas.
2° Je sympathise, comme à dix ans, lorsque je lisais l'Arioste. avec tout ce qui est contes d'amour, de forêts (les bois et leur vaste silence), de générosité.
Le conte espagnol le plus commun, s'il y a de la générosité, me fait venir les larmes aux veux, tandis que je détourne les veux du caractère de Chrysale de Molière.
Ces espagnolismes communiqués par ma tante Elisabeth me font passer, même à mon âge, pour un enfant privé d'expérience, pour un fou de plus en plus incapable d'aucune affaire sérieuse, ainsi que dit mon cousin Colomb (dont ce sont les propres termes), vrai bourgeois.
La conversation du vrai bourgeois sur les hommes et la vie, qui n'est qu'une collection de ces détails laids, me jette dans un spleen profond, quand je suis forcé par quelque convenance de l'entendre un peu longtemps.
Voilà le secret de mon horreur pour Grenoble vers 1816, que, alors, je ne pouvais m'expliquer.
Je ne puis pas encore m'expliquer, aujourd'hui à 26 X 2 ans, la disposition au malheur que me donne le dimanche. Cela est au point que je suis gai et content, et que, si au bout de deux cents pas dans la rue, je m'aperçois que les boutiques sont fermées — c'est dimanche, me dis-je.
M l.NDHAL
A l'instant toute disposition intérieure au bonheur s'envole.
Est-ce envie pour l'air content des ouvriers ou bourgeois endimanchés ?
J'ai beau me dire, mais je perds ainsi cinquante-deux dimanches par an. La chose est plus forte que moi.
Ce défaut — mon horreur pour Ghrysale — m'a peutcire maintenu jeune. Ce serait donc un heureux malheur, comme celui d'avoir eu peu de femmes (des femmes comme Bianca Milai, que je manquai à Paris, un matin vers 1829, uniquement pour ne m'être aperçu de l'heure du berger. Elle avait une robe de velours noir, ce jour-là, vers la rue du Helder ou du Montblanc).
Comme je n'ai presque pas eu de ces femmes-là (vraies bourgeoises), je ne suis pas blasé le moins du monde à 26 X 2. Je veux dire blasé en moral, carie physique, comme de raison, est émoussé considérablement, au point de passer très bieu quinze jours ou trois semaines sans femme; ce carême-là ne me gène que la première semaine.
La plupart de mes bêtises apparentes, surtout la bêtise de ne pas avoir saisi au passage l'occasion qui est chauve, comme dit D. Japhet d'Arménie, tous mes désespoirs en achetant, etc., etc., viennent de ÏEspac/nolisme communiqué par ma tante Elisabeth, pour laquelle j'eus toujours le plus profond respect, un respect si profond qu'il empêchait mon amitié d'être tendre, et, ce me semble, de la lecture de l'Aiioste faite si jeune et avec tant de plaisir.
En moins d'une heure, je viens d'écrire ces douze pages, et en m'arrêtant de temps en temps pour tâcher de ne pas écrire des choses peu nettes, que je serais obligé d'effacer.
Comment aurais -je pu écrire bien pliysiquement, M. Colomb?— Mon ami Colomb, qui m'accable de ce reproche dans sa lettre d'hier et dans les précédentes, braverait les supplices pour sa parole, et pour moi ; il est né à Lyon vers 1785; son père, ancien négociant fort loyal, se retira à Grenoble, vers 1788. M.Romain Colomb a 20 à 25.ooofr.
de rente, et trois filles, rue Godot-de-Mauroy, Paris. Justification de ma mauvaise écriture : les idées me galopent et s'en vont si je ne les écris pas. Souvent, mouvement nerveux de la main.