CHAPITRE XX
Mon âme délivrée de la tyrannie commençait à prendre quelque ressort. Peu à peu je n'étais plus continuellement obsédé de ce sentiment si énervant : la haine impuissante. Ma bonne tante Elisabeth était ma providence. Elle allait presque tous les soirs faire sa partie chez Mmes Colomb ou Romagnier. Ces excellentes sœurs avaient de belles âmes, chose si rare en province, et étaient tendrement attachées à ma tante Elisabeth.
Souvent, de chez ces dames, je l'accompagnais jusqu'à la porte de l'appartement et je redescendais en courant pour aller passer une demi-heure à la promenade du Jardin de Ville qui, le soir, en été, au clair de lune, sous, de superbes marronniers de quatre-vingts pieds de haut, servait de rendez-vous à tout ce qui était jeune et brillant dans la ville.
Peu à peu je m'enhardis, j'allais au spectacle, toujours au parterre, debout.
Je sentais un tendre intérêt à regarder une jeune actrice nommée Mlle Kably. Bientôt j'en fus éperdument amoureux; je ne lui ai jamais parlé.
C'était une jeune femme mince, assez grande, avec un nez aquilin, jolie, svelte, bien faite. Elle avait encore la maigreur de la première jeunesse, mais un visage sérieux et souvent mélancolique.
Tout fut nouveau pour moi dans l'étrange folie qui, tout à coup, se trouva maîtresse de toutes mes pensées. Tout autre sentiment s'évanouit pour moi. Je reconnus à peine le sentiment dont la peinture m'avait charmé dans la Nou-
relie Héloïse, encore moins était-ce la volupté de Félicia. Je devins, tout à coup, indifférent et juste pour tout ce qui m'environnait, c'est l'époque de la mort de ma haine pour ma tante Séraphie.
Mlle Kably jouait dans la comédie les rôles de jeunes premières, elle chantait aussi dans l'Opéra-Comique.
On sent bien que la vraie comédie n'était pas à mon usage. Mon grand-père m'étourdissait sans cesse du grand mot: la connaissance du cœur humain. Mais quepouvaisje savoir sur ce cœur humain ? Quelques prédictions tout au plus, accrochées dans les livres, dans Don Quichotte particulièrement, le seul presque qui ne m'inspirât pas de la méfiance, tous les autres avaient été conseillés par mes tyrans, car mon grand-père (nouveau converti, je pense) s'abstenait de plaisanter sur les livres que mon père et Séraphie me faisaient lire.
11 me fallait donc la comédie" romanesque, c'est-à-dire le drame peu noir, présentant des malheurs d'amour et non d'argent (le drame noir et triste s 'appuyant sur le manque d'argent m'a toujours fait horreur).
MUe Kably brillait dans Claudine de Florian.
Une jeune savoyarde, qui a eu un petit enfant au Montanvert d'un jeune voyageur élégant, s'habille en homme et, suivie de son petit marmot, fait le métier de décrotteur sur une place de Turin. Elle retrouve son amant qu'elle aime toujours, elle devient son domestique, mais cet amant va se marier.
L'acteur qui jouait l'amant, nommé Poussi, ce me semble, — ce nom me revient tout à coup après tant d'années — disait avec un naturel parfait : Claude! Claude! dans un certain moment où il grondait son domestiqne qui lui disait du mal de sa future. Ce ton de voix retentit encore dans mon âme, je vois l'acteur.
Pendant plusieurs mois, cet ouvrage, souvent redemandé par le public, me donna les plaisirs les plus vifs, et je dirais les plus vifs que m'aient donnés les .ouvrag'es d'art, si,
VIE DE HENRI BIICLARD 1 o3
depuis long-temps, mon plaisir n'avait été l'admiration tendre, la plus dévouée et la plus folle.
Je n'osais pas prononcer le nom de MUe Kably; si quelqu'un la nommait devant moi, je sentais un mouvement singulier près du cœur, j'étais sur le point de tomber, il y avait comme une tempête dans mon sang*.
Si quelqu'un disait la Kably, j'éprouvais un sentiment de haine et d'orreur 1 1), que j'étais à peine maître de me contenir.
Elle chantait de sa pauvre petite voix faible dans le Traité nul, opéra de Gaveau (pauvre d'esprit, mort fou quelques années plus tard).
Là. commença mon amour pour la musique qui a peutêtre été ma passion la plus forte et la plus coûteuse, elle dure encore à 26 X 2 ans, et plus vive que jamais. Je ne sais combien de lieues je ne ferais pas à pied, ou à combien de jours de prison je ne me soumettrais pas pour entendre D. Juan ou le Mairimonio Segreto, et je ne sais pour quelle autre chose je ferais cet effort.
J'appris par cœur, et avec quels transports! le filet de vinaigre continu et saccadé qu'on appelait le Traité nul.
Un acteur passable, qui jouait gaiement le rôle du valet (je vois aujourd'hui qu'il avait la véritable insouciance d'un pauvre diable qui n'a que de tristes pensées à la maison, et qui se livre à son rôle avec bonheur) me donna les premières idées du comique.
jVle Kably jouait aussi dans l'Epreuve villageoise de Grétry, infiniment moins mauvaise que le Traité nul.Ynç situation tragique me fit frémir dans Raoul, sire de Créqui, en un mot, tous les mauvais petits opéras de 1794 furent portés au sublime pour moi, par la présence de M1'9 Kably — rien ne pouvait être commun ou plat dès qu'elle jouait.
-J'eus, un jour. l'extrême courage de demander à quelqu'un
(1) Voilà l'orthographe de la passion : orreur! (Note de Beyle.)
où logeait Mlla Kably. C'est probablement l'action la plus brave de ma vie.
— Rue des Clercs, me répondit-on.
J'avais eu le courage, auparavant, de demander si elle avait un amant; à quoi l'interrogé me répondit par quelque dicton grossier, il ne savait rien sur son genre de vie.
Je passais par la rue des Clercs à mes jours de grand courage, le cœur me battait, je serais peut-être tombé si je l'eusse rencontrée; j'étais bien délivré quand, arrivé au bas de la rue des Clercs, j'étais sûr de ne pas la rencontrer.
Un matin, me promenant seul au bout de l'allée des grands marronniers, au Jardin de Ville, et pensant à elle comme toujours, je l'aperçus à l'autre bout du jardin contre le mur de l'intendance, qui venait vers la terrasse (i).
Je faillis me trouver mal et enfin je pris la fuite, comme si le diable m'emportait, le long de la grille. J'eus le bonheur de n'en être pas aperçu. Notez qu'elle ne me connaissait d'aucune façon. Voilà un des traits les plus marqués démon caractère, tel j'ai toujours été (même avant hier) (2). Le bonheur de la voir de près, à cinq ou six pas de distance, était trop grand, il me brûlait et je fuyais cette brûlure, peine fort réelle.
Cette sing-ularité me porterait assez à croire que pour l'amour j'ai le tempérament mélancolique de Cabanis.
En effet, l'amour a toujours été pour moi la plus grande des affaires, ou plutôt la seule. Jamais je n'ai eu peur de rien que de voir la femme que j'aime regarder un rival avec intimité.
Auprès de l'Empereur, j'étais attentif, zélé, ne pensant nullement à ma cravate, à la grande différence des autres.
Je ne suis ni timide, ni mélancolique en écrivant et m'exposant au risque d'être sifflé, je me sens plein de courag-e et de fierté quand j'écris une phrase qui serait repous-
(1) Plan très détaillé du Jardin de Ville. (Str.)
(2) 1" janvier i836. (Str.)
sée par l'un de ces deux géants (de i835) : MM. de Chateaubriand ou Yillemain.
Sans doute, en 1880, il y aura quelque charlatan adroit, mesuré, à la mode,[ comme ces messieurs aujourd'hui. Mais si on lit ceci on me croira envieux, ceci me désole ; ce plat vice bourgeois est, ce me semble, le plus étranger à mon caractère.
Réellement, je ne suis que mortellement jaloux dès que je fais la cour à une femme que j'aime bien, bien plus, je le suis môme de ceux qui lui ont fait la cour, dix ans avant moi.
Je trouve sans doute beaucoup de plaisir à écrire depuis une heure, et à chercher à peindre bien juste mes sensations du temps de Mlle Kablv, mais qui diable aura le courage de lire cet amas excessif àe je et de moi (cela me paraît puant à moi-même). C'est là le défaut de ce genre d'écrit, et d'ailleurs, je ne puis relever la fadeur par aucune sauce de charlatanisme, oserais-je ajouter : comme les confessions de Rousseau? Non, malgré l'énorme absurdité de l'objection, l'on va me croire encore envieux ou plutôt cherchant à établir une comparaison, effroyable par l'absurde, avec le chef-d'œuvre de ce grand écrivain.
Je proteste de nouveau et une fois pour toutes que je méprise souverainement et sincèrement M. Pariset, M. de Sa'lvandy, M. Saint-Marc de Girardin et les autres hâbleurs pédants gagés et tejé du Journal des Débats (i),mais pour cela je ne m'en crois pas plus près des grands écrivains. Je ne me crois d'autre garant de mérite que de peindre ressemblante la nature qui m'apparaît si rlairement à de certains moments; je suis sûr de ma parfaite bonne foi, de mon adoration pour le vrai, et du plaisir que j'ai à écrire.
(1) Dès 1817 Beyle avait cette haine du Journal des Débats; dans une liste inédite qu'il fait des personnages auxquels on doit envoyer Home, Naples et Florence,'û note : rien pour les rédacteurs des Débats. (Str.)
IOÔ STENDHAL
Mais revenons à Mlle Kably, que j'étais loin de l'envie et de songer à craindre l'imputation d'envie et de songer aux autres de quelque façon que ce fût dans ce temps-là ! La vie commençait pour moi.
Il n'y avait qu'un être au monde : MIle Kably, qu'un événement : devait-elle jouer ce soir-là, ou le lendemain ?
Quel désappointement quand elle ne jouait pas, et qu'on donnait quelque tragédie !
Quel transport de joie pure, tendre, triomphante quand je lisais son nom sur l'affiche ! Je la vois encore cette affiche, sa forme, son papier, ses caractères.
J'allais successivement lire ce nom chéri à trois ou quatre des endroits auxquels on affichait ; les caractères un peu usés du mauvais imprimeur qui fabriquait cette affiche devinrent chers et aimés pour moi, et, durant de longues années, je les ai aimés mieux que de plus beaux.
Même je me rappelle que, en arrivant à Paris, en novembre 1799, la beauté des caractères me choqua; ce n'étaient {dus ceux qui avaient imprimé le nom de Kably.
Elle partit, je ne puis dire l'époque. Pendant longtemps je ne pus plus aller au spectacle. .