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CHAPITRE XXVI

Mon départ fut arrangé avec un M. Basset, connaissance de mon père, et qui retournait à Paris où il était établi.

Ce que je vais dire n'est pas beau. Au moment précis du départ, attendant la voiture, mon père reçut mes adieux au Jardin de Ville, sous les fenêtres des maisons faisant face à la rue Montorge.

Il pleuvait un peu. La seule impression que me firent ses larmes furent de le trouver bien laid. Si le lecteur méprend en horreur, qu'il daigne se souvenir des centaines de promenades forcées aux Granges avec ma tante Séraphie, des promenades où l'on me forçait, pour me faire plaisir.

C'est cette hypocrisie qui m'irritait le plus et qui m'a fait prendre ce vice en exécration.

L'émotion m'a ôté absolument tout souvenir de mon voyage avec M. Basset de Grenoble à Lyon, et de Lyon à Nemours.

C'était dans les premiers jours de novembre 1799, car à Nemours, à vingt ou vingt-cinq lieues de Paris, nous apprîmes les événements du 18 brumaire (9 novembre 1799), qui avaient eu lieu la veille.

Nous les apprîmes le soir, je n'y comprenais pas grand' chose, et j'étais enchanté que le jeune général Bonaparte se fit roi de France.

Mon idée fixe, en arrivant à Paris, l'idée à laquelle je revenais quatre ou cinq fois le jour en sortant, à la tombée de la nuit, à ce moment de rêverie, était qu'une jolie femme, une femme de Paris, bien autrement belle que M"e Kablv ou ma pauvre Victorine, tomberait dans quelque grand danger duquel je la sauverais, et je devais partir de là pour être son amant. Je l'aimerais avec tant de transports que je dois la trouver !

Cette folie jamais avouée à personne a peut-être duré six ans. Je ne fus un peu guéri que par la sécheresse des dames de la cour de Brunswick, au milieu desquelles je débutai, en novembre 1806.

M. Basset me déposa dans un hôtel à l'angle des rues de Bourgogne et Saint-Dominique ; on voulait me mettre près de l'Ecole Polytechnique, où l'on croyait que j'allais entrer.

Je fus fort étonné du son des cloches qui sonnaient l'heure. Les environs de Paris m'avaient semblé horriblement laids; il n'y avait point de montagnes! Ce dégoût augmenta rapidement les jours suivants.

Je quittai l'hôtel, et par économie, pris une 1 hambre sur le quinconce des Invalides. Je fus un peu recueilli et guidé par les mathématiciens qui, l'année précédente, étaient entrés à l'Ecole. Il fallut aller les voir.

Il fallut aller voir aussi mou cousin Daru.

C'était exactement la première visite que je faisais de ma vie.

M. Daru, homme du monde, âgé de quelque soixantecinq ans, dut être bien scandalisé de ma gaucherie et cette gaucherie dut être bien dépourvue de grâce.

J'arrivais à Paris avec le projet arrêté d'être un séducteur de femmes, ce que j'appellerais aujourd'hui un Don Juan (d'après l'opéra de Mozart).

M. Daru avait été longtemps secrétaire général de M. de Saint-Priest, intendant du Languedoc.

M. Daru, sorti de Grenoble, fils d'un bourgeois prétendant à la noblesse, mais pauvre par orgueil comme toute ma famille, était fils de ses œuvres, et sans voler avait peutêtre réuni quatre à cinq cent mille francs. Il avait traversé la Révolution avec adresse, et sans se laisser aveugler par l'amour ou la haine qu'il pouvait avoir pour les préjugés, la noblesse et le clergé. C'était un homme sans passion autre que Y utile delà vanité ou la vanité de l'utile, je l'ai vu trop d'enbas pour découvrir lequel. II avait acheté une maison rue de Lille, n° 5o5, au coin de la rue Bellechasse, dont il n'occupait modestement que le petit appartement au-dessus de la porte cochère.

Le premier au fond de la cour était loué à Mn>e Rebuffel, femme d'un négociant de premier mérite, et homme à caractère et à âme chaude, tout le contraire de M. Daru.

M. Rebuffel, neveu de M. Daru, lequel s'accommodait, par son caractère pliant et tout à tous, de son oncle.

M. Rebuffel venait, chaque jour, passer un quart d'heure avec sa femme et sa fille Adèle, et du reste vivait rue Saint- Denis à sa maison de commission, commerce avec M"e Barberen son associée et sa maîtresse, fille active, commune, de trente ou trente-cinq ans, qui m'avait fort la mine de faire des scènes et des cornes à son amant.

Je fus accueilli avec affection et ouverture de cœur par l'excellent M. Rebuffel, tandis que M. Daru le père me reçut

VIE DE HENIU BRULAHD I Og

avec des phrases d'affection et de dévouement pour mon grand-père qui me serraient le cœur, et me rendaient muet.

M. Daru était un grand et assez beau vieillard avec un grand nez, chose assez rare en Dauphiné ; il avait un œil un peu de travers et l'air assez faux. Il avait avec lui une petite vieille toute ratatinée, toute provinciale, qui était sa femme, il l'avait épousée jadis à cause de sa fortune, qui était considérable et du l'esté elle n'osait pas souffler devant lui.

M10e Daru était bonne au fond, et fut polie, avec un petit air de dignité convenable à une sous-préfète de province. Du reste, je n'ai jamais rencontré d'être qui fût plus complètement privé du feu céleste. Rien au monde n'aurait pu émouvoir cette àme, pour quelque chose de noble et de généreux. La prudence la plus égoïste, et dont on se glorifie, occupe chez ces sortes d'âmes la possibilité, la place de l'émotion colérique ou généreuse.

Cette disposition prudente, sage, mais peu aimable, formait le caractère de son fils aîné, M. le comte Daru, ministre, secrétaire d'état de Napoléon, qui a tant influé sur ma vie, de Mlle Sophie, depuis Mme de Baure, sourde, de Mme Le Brun, maintenant Mme la marquise de

Son second fils, Martial Daru, n'avait ni tête, ni esprit, mais bon cœur, il lui était impossible de faire du mal à quelqu'un.

Mme Cambon, fille ainée de M. et Mme Daru, avait peutêtre un caractère élevé, Mais je ne fis que l'entrevoir, elle mourut quelques mois après mon arrivée à Paris.

Est-il besoin d'avertir que j'esquisse le caractère de ces personnages, tel que je l'ai vu depuis. Le trait définitif, qui me semble le vrai, m'a fait oublier tous les traits antérieurs.

Je ne conserve que des images de ma première entrée dans le salon de M. Daru.

Par exemple, je vois fort bien la petite robe d'indienne rouge que portait une aimable petite fille de cinq ans, la petite-fille de M. Daru, et de laquelle il s'amusait, comme le vieux et ennuvé Louis XIY de Mme la duchesse de Bour-

gogne. Cette aimable petite fille, sans laquelle un silence morne eût régné souvent clans le petit salon de la rue de Lille, était Mlle Pulehérie Le Brun (maintenant Mme la marquise de B. . . d) fort impérieuse, dit-on, grosse comme un tonneau, et qui commande à la baguette à son mari, M. le général de B... d, qui commande lui-même le département de la Drôme.

M. de B...d est un panier percé qui se prétend de la plus baute noblesse, descendant de Louis le Gros, je crois, hâbleur, fînasseur, peu délicat sur les moyens de restaurer ses finances toujours en désarroi. Total caractère de noble pauvre, c'est un vilain caractère et qui s'allie d'ordinaire à beaucoup de malheurs. (J'appelle caractère d'un homme, sa manière habituelle d'aller à la chasse du bonheur, en termes plus clairs, mais moins liquihcsitih, Y ensemble de ses habitudes morales.

Mais je m'égare.

Ce que je vois aujourd'hui fort nettement, et qu'en 1799 je sentais fort confusément, c'est qu'à mon arrivée à Paris deux grands objets de désirs constants et passionnés tombèrent à rien, tout à coup. J'avais adoré Paris et les mathématiques.

Paris sans montagnes m'inspirait un dégoût si profond qu'il allait presque jusqu'à la nostalgie. Les mathématiques ne furent plus pour moi que comme l'échafaudage du feu de joie de la veille.

J'étais tourmenté par ces changements dont je ne voyais, à seize ans et demi, bien entendu ni le pourquoi ni le comment.

Dans le fait je n'avais aimé Paris que par dégoût profond pour Grenoble.

Quant aux mathématiques, elles n'avaient été qu'un moyen. Je les haïssais même un peu en novembre 1799. car je les craignais.

J'étais resté à Paris à ne pas me faire examiner comme firent ces sept ou huit élèves qui avaient remporté le pre-

mier prix après moi à l'Ecole Centrale, et qui tous furent reçus. Or, si mon père avait pris quelque soin, il m'eût forcé à cet examen, je serais entré à l'Ecole, et je ne pouvais plus vivre à Paris en faisant des comédies .

De toutes mes passions, c'était la seule qui me restât.

Je ne conçois pas comment mon père ne me força pas à me faire examiner. Probablement il se fiait à l'extrême passion qu'il m'avait cru pour les mathématiques. Mon père d'ailleurs, n'était ému que de ce qui était près de lui. J'avais cependant une peur du diable d'être forcé d'entrer à l'Ecole, et j'attendais avec la dernière impatience l'annonce de l'ouverture des cours. En sciences exactes, il est impossible de prendre un cours à la troisième leçon.

Venons aux images qui me restent.

Je me vois prenant mon dîner seul et délaissé dans une chambre économique, que j'avais louée sur le quinconce des Invalides, à deux pas de cet hôtel de la liste civile de l'Empereur où je devais, quelques mois plus tard, jouer un rôle si différent.

Le profond désappointement de trouver Paris peu aimable m'avait embarrassé l'estomac. La boue de Paris, l'absence des montagnes, la vue de tant de gens occupés, passant rapidement dansde belles voitures àcôtéde moi, comme des personnes n'ayant rien à faire, me donnait un chagrin profond .

\Sa médecin qui se fût donné la peine d'étudier mon état. assurément peu compliqué, m'eût donné de l'émétique et ordonné d'aller tous les trois jours à Versailles ou à Saini- Germain.

Je tombai dans les mains d'un inique charlatan et encore plus ignorant, c'était un chirurgien d'armée, fort maigre, établi dans les environs des Invalides, quartier alors fort misérable et dont l'office était de soigner les blennorrhagies des élèves de l'Ecole Polytechnique. Il me donna des médecines noires que je prenais seulet abandonné dans ma chambre, qui n'avait qu'une fenêtre à sept ou huit pieds

d'élévation, comme une prison. Là, je me vois tristement assis à côté d'un petit poêle de 1er, ma tisane posée par terre.

Mais mon plus grand mal en cet état était cette idée qui revenait sans cesse : Grand Dieu ! Quel mécompte! mais que dois-je donc désirer?

Il faut convenir que la chute était grande. Et c'était un jeune homme de seize ans et demi, une des âmes les moins raisonnables et les plus passionnées que j'aie jamais rencontrées qui l'éprouvait!

J'étais clans les rues de Paris, un rêveur passionné, regardant au ciel, et toujours sur le point d'être écrasé par un cabriolet.

J'étais constamment, profondément ému. Que dois-je donc aimer, si Paris ne me plaît pas? Je me répondais : « une charmante femme, nous nous adorerons, elle connaîtra mon âme. »

Mais cette réponse, étant du plus grand sérieux, je me la faisais deux ou trois fois le jour, et surtout à la tombée de la nuit, qui souvent pour moi est encore un moment d'émotion tendre, je suis disposé à embrasser ma maîtresse, quand j'en ai une, les larmes aux yeux.

Mais j'étais un être constamment ému. Oserai-jele dire? Mais peut-être c'est faux, fêtais un poète. Non pas, il est vrai, comme cet aimable abbé Delille que je connus deux ou trois ans après par Cheminade (rue des Francs-Bourgeois, au Marais), mais comme le Tasse, comme un centième du Tasse, excusez l'orgueil. Je n'avais pas cet orgueil en 1799, je ne savais pas faire un vers. 11 n'y a pas quatre ans que je me dis qu'en 1799 j'étais bien près d'être un poète. Il ne me manquait que l'audace d'écrire, qu'une cheminée par laquelle le génie pût s'échapper.

Après/>op/e voici le génie, excusez du peu.

Sa sensibilité est devenue trop vive: ce qui ne fait qu'effleurer les autres, le blesse jusqu'au sang. Tel j'étais en 1799, tel je suis encore en i836, mais j'ai appris à

cacher tout cela sous de l'ironie imperceptible au vulgaire, mais que Fiori a fort bien devinée.

Les affections et les tendresses de sa vie sont écrasantes et disproportionnées, ses enthousiasmes excessifs l'effarent, ses sympathies sont trop vives, ceux qu'il plaint souffrent moins que lui.

Ceci est à la lettre pour moi.

Je n'ai jamais cru que la société me dût la moindre chose, Helvétius me sauva de cette énorme sottise ; la société paye les services quelle voit.

L'erreur et le malheur du Tasse fut de dire : « Comment, toute l'Italie, si riche, ne pourra pas faire une pension de deux cents sequins à son poète! »

J'ai lu cela dans une de ses lettres.

Le Tasse ne voyait pas, faute d'Helvétius, que les cent hommes qui sur dix millions comprennent le Beau qui c'est pas imitation ou perfectionnement du Beau, déjà compris par le vulgaire, ont besoin de vingt ou trente ans. pour persuader aux vingt mille âmes les plus sensibles après les leurs que ce nouveau Beau est réellement beau.

Je n'ai donc jamais eu l'idée que les hommes fussent injustes envers moi. Je trouve souverainement ridicule le malheur de tous nos soi-disants poètes, qui se nourrissent de cette idée, et qui blâment les contemporains de Cervantes et du Tasse.

Il me semble que mon père me donnait alors cent francs par mois, ou cent cinquante francs, c'était un trésor; je ne songeais nullement à manquer d'argent, par conséquent je ne songeais nullement à l'argent.

Ce qui me manquait, c'était un cœur aimant, c'était une femme.

Les filles me faisaient horreur. Quoi de plus simple que de faire comme aujourd'hui, prendre une jolie fille pour un louis, rue des Moulins?

Mais le sourire d'un cœur aimant! mais le regard de M1'"- Victorine B. !

Tous les contes gais exagérant la corruption et l'avidité des filles, que me faisaient les mathématiciens, qui alors me tenaient lieu d'amis, me faisaient mal au cœur.

Ils parlaient des pierreuses, des filles à deux sous, sur les pierres de taille à deux cents pas de la porte de notre maison .

Un cœur ami, voilà ce qui me manquait. M. Basset m'invitait à dîner quelquefois, M. Daru aussi, je suppose, mais je trouvais ces hommes si loin de mes extases sublimes, j'étais si timide par vanité, surtout avec les femmes, que je ne disais rien.

Une femme? Une Jille? dit Chérubin. A la beauté près, j'étais Chérubin, j'avais des cheveux noirs très frisés et des jeux dont le feu faisait peur (i).

J'avais un souvenir tendre de MUe Victorine, mais je ne doutais pas un instant qu'une jeune fille de Paris ne lui fût cent fois supérieure. Toutefois, le premier aspect de Paris me déplaisait souverainement.

Ce déplaisir profond et ce désenchantement me rendirent, ce me semble, assez malade. Je ne pouvais plus manger.

M. Daru me fit-il soigner dans cette première maladie?

Tout à coup, je me vois dans une chambre, au troisième étape, donnant sur la rue du Bac; on entrait dans ce logement par le passage Sainte-Marie (2).

Il faut que je fusse bien malade, car M. Daru père m'amena le fameux docteur Portai, dont la figure m'effraya; elle avait l'air de se résigner en voyant un cadavre. J'eus une garde, chose bien nouvelle pour moi.

J'ai appris depuis que je fus menacé d'une hydropisie

(1) « Est-on sérieusement, fatalement laid, quand on a, comme l'avait Stendhal, deux yeux parlants, deux vrais diamants de feu et d'intelligence?» Arnould Frémy, Souvenirs sur Stendhal, Revue de Paris [ier septembre i853.) (Str.)

(2) Plan de cette chambre; — plan de l'Esplanade des Invalides ; — et plan du passage Sainte-Marie. (Str.)

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de poitrine. J'eus, je pense, du délire, et je fus bien trois semaines ou un mois au lit.

Félix Faure venait me voir, ce me semble. Je crois qu'il m'a conté et, en y pensant, j'en suis sûr, que, dans le délire, je l'exhortais, lui qui faisait fort bien des armes, à retourner à Grenoble et appeler en duel ceux qui se moqueraient de nous, parce que nous n'étions pas entrés à l'Ecole Polytechnique.

Je vois deux ou trois images de la convalescence.

Ma garde-malade me faisait le pot-au-feu, près de ma cheminée, ce qui me sembla bas, et l'on me recommandait fort de ne pas prendre froid; comme j'étais souverainement ennuyé d'être au lit, je prenais garde aux recommandations. Les détails de vie physique de Paris me choquaient.

Sans aucun intervalle, après la maladie, je me vois loué dans une chambre au second étage de la maison de M. Daru.

Cette chambre donnait sur quatre jardins, elle était assez vaste, un peu en mansarde ; elle me convenait fort. Je pris un cahier pour écrire des comédies.

Ce fut à cette époque, je crois, que j'osai aller chez M. Cailhava pour acheter un exemplaire de son Art de la comédie, que je ne trouvais chez aucun libraire. Je déterrai ce vieux garçon dans une chambre du Louvre, je crois. 11 me dit que son livre était mal écrit, ce que je niais bravement. 11 dut me prendre pour un fou.

Je n'ai jamais trouvé qu'une idée dans ce diable de livre, et encore elle n'était pas de Cailhava, mais bien de Bacon. Mais n'est-ce rien qu'une idée dans un livre?. Il s'agit de la définition du rire.

Ma collaboration passionnée avec les mathématiques m'a laissé un amour fou pour les bonnes définitions, sans lesquelles il n'y a que des à peu près.

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