‹ StendhalChapitre 27 sur 95 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

Je mourais de contrainte, de désappointement, de mécontentement de moi-même. Oui m'eût dit que les plus grandes joies de ma vie devaient me tomber dessus, cinq mois après !

Tomber est le mot propre.

M. Daru, en homme exact, ne comprenait pas pourquoi je n'entrais pas à l'Ecole Polytechnique, ou si cette année était perdue, pourquoi je ne continuais pas mes éludes pour me présenter aux examens de la session suivante, septembre 1800.

Ce vieillard sévère me faisait entendre avec beaucoup de politesse et de mesure qu'une explication entre nous, à cet égard, était nécessaire. C'était précisément cette mesure et cette politesse si nouvelles pour moi, qui m'entendais appeler monsieur par un parent, pour la première fois de ma vie, qui mettaient aux champs ma timidité et mon imagination folle.

J'explique cela maintenant. Je voyais fort bien la question au fond, mais ces préparations polies et insolites me faisaient soupçonner des abîmes inconnus et effroyables dont je ne pourrais me tirer. Je me sentais terrifié par les laçons diplomatiques de l'habile ex-préfet auxquelles j'étais bien loin alors de pouvoir donner leurs noms propres. Tout cela me rendait incapable de soutenir mon opinion de vive voix.

L'absence complète du collège faisait de moi un enfant de dix ans pour mes rapports avec le monde. Le seul aspect d'un personnage si imposant et qui faisait trembler tout le monde chez lui, à commencer par sa femme et son fils aîné, me parlant en tête à tête et la porte fermée, me mettait dans l'impossibilité de dire deux mots de suite. Je vois aujourd'hui que cette figure de M. Daru père, avec un œil un peu de travers, était exactement pour moi,

Lasciale ogni speranza, voi ch'intrate.

VIE I>E EfENttl ISKLLAUD liy

Ne pas la voir était le plus grand bonheur qu'elle pût me donner.

Le trouble extrême chez moi détruit la mémoire. Peutêtre M. Daru, le père, m'avait-il dit quelque chose comme : mon cher cousin, il conviendrait de prendre un parti d'ici à huit jours.

Dans l'excès de ma timidité, de mon angoisse et de mon désarroi, comme on dit à Grenoble, et comme je disais alors, il me semble que j'écrivis d'avance la conversation que je voulais avoir avec M. Daru.

Je ne me rappelle qu'un seul détail de cette terrible entrevue. Je dis en termes moins clairs :

— Mes parents me laissent à peu près le maître du parti à prendre.

— Je ne m'en aperçois que trop, répondit M. Daru, avec une intonation riche de sentiment et qui me frappa fort chez un homme si plein de mesure et d'habitudes périphi'asantes et diplomatiques.

< le mot me frappa ; tout le reste est oublié.

Plus je me promenais dans Paris, plus il me déplaisait. La famille Daru avait de grandes hontes pour moi, MmB Cambon me faisait compliment sur ma redingote à l'artiste, couleur olive, avec revers en velours. — Elle vous va fort bien, me disait-elle.

Mn,e Cambon voulut bien me conduire au Musée avec une partie de la famille et M. Gorse ou Gosse, gros garçon commun, qui lui faisait un peu la cour. Elle mourait de mélancolie pour avoir perdu, un an auparavant, une fille unique de seize ans.

On quitta le Musée, on m'offrit une place dans le fiacre, je revins à pied dans la boue, et amadoué par la bonté de M"le Cambon, j'ai la riche idée d'entrer chez elle. Je la trouve en tète à tète avec M. Gorse.

Je sentis cependant toute l'étendue ou une partie de l'étendue de ma sottise.

— Mais pourquoi n'êtes-vous pas monté en voiture ? me disait Mrae Cambon étonnée.

Je disparus au bout d'une minute. M. Gorse en dut penser de belles sur mon compte. Je devais être un singulier problème dans la famille Daru ; la réponse devait varier entre : c'est un fou et cest un imbécile.

Il faut que la maladie, qui fit grimper le docteur Portai dans mon troisième étage du passage Sainte-Marie, eût été sérieuse car Jje perdis tous mes cheveux. Je ne manquai pas d'acheter une perruque, et mon ami Edmond Cardon ne manqua pas de la jeter sur la corniche d'une porte, un soir, dans le salon de sa mère.

Cardon était très mince, très grand, très bien élevé, fort riche, d'un ton parfait, une admirable poupée, fils de Mme Cardon, femme de chambre de la reine Marie-Antoinette.

Quel contraste entre Cardon et moi ? et pourtant nous nous liâmes. Nous avons été amis du temps de la bataille de Marengo ; il était alors aide-de-camp du ministre de la guerre Carnot, nous nous sommes écrits jusqu'en i8o4 ou 5. En i8i5, cet être élégant, noble, charmant, se brûla la cervelle en voyant arrêter le maréchal Ney, son parent par alliance. Il n'était compromis en rien, ce fut exactement folie éphémère, causée par l'extrême vanité de courtisan de s'être vu un maréchal et un prince pour cousin. Depuis i8o3 ou 4 il se faisait appeler Cardon de Montigny, il me présenta à sa femme, élégante et riche, bégayant un peu, qui me sembla avoir peur de l'énergie féroce de ce montagnard allobroge. Le fils de cet être bon et aimable s'appelle M. de Montigny et est conseiller ou auditeur à la Cour royale de Paris.

Ah ! qu'un bon conseil m'eût fait de bien alors ! Que ce même conseil m'eût fait de bien en 182 1 ! Mais du diable, jamais personne ne me l'a donné. Je l'ai vu vers 1826, mais il était à peu près trop tard, et d'ailleurs il contrariait trop mes habitudes. J'ai vu clairement depuis que c'est le sine

</ua non à Paris, mais aussi il y aurait eu moins de vérité et d'originalité dans mes pensées littéraires.

Quelle différence si Mrae Daru ou Mme Cambon m'avait dit en janvier 1800 :

« Mon cher cousin, si vous voulez avoir quelque consistance dans la société, il faut que vingt personnes aient intérêt à dire du bien de vous ; par conséquent choisissez un salon, ne manquez pas d'y aller tous les mardis (si tel est le jour), faites-vous une affaire d'être aimable, ou du moins très poli pour chacune des personnes qui vont dans ce salon. Vous serez quelque chose dans le monde, vous pourrez espérer de plaire à une femme aimable quand vous serez porté par deux ou trois salons. Au bout de dix années de constance, ces salons, si vous les choisissez dans votre rang- de la société, vous porteront à tout. L'essentiel est la constance : être un des fidèles tous les mardis. »

Voilà ce qui m'a éternellement manqué. Voilà le sens de l'exclamation de M. Delécluze (des Débats, vers 1828) : si vous aviez un peu plus d'éducation î

Il fallait que cet honnête homme fût bien plein de cette vérité, car ilétait furieusement jaloux de quelques mots qui, à ma grande surprise, firent beaucoup d'effet; par exemple, chez lui : Bossuet... c'est de la blague sérieuse.

En 1800, la famille Daru traversait la rue de Lille et montait au premier étage chez Mme Gardon, laquelle était tout aise d'avoir la protection de deux commissaires des guerres aussi accrédités que MM. Daru.

J'étais donc, ou plutôt il me semblait d'être, très bien reçu dans le salon de Mme Cardon, en janvier 1800.

On y jouait des charades avec déguisements.

M. Daru (depuis ministre) venait de publier la CAéopédie, je crois ; — un petit poème dans le «enre jésuitique, c'est-à-dire dans le genre des poèmes latins faits par les jésuites vers 1700. Gela me sembla plat et coulant, il y a bien trente ans cpie je ne l'ai lu.

M. Daru, qui au fond n'avait pas d'esprit (mais je devine

cela seulement en écrivant ceci), était très lier d'être président à la fois de quatre Sociétés littéraires. Ce genre de niaiserie pullulait en 1800, etn'était pas si vide que cela me semble aujourd'hui. La société renaissait après la terreur de 93, et la demi-peur des années suivantes. Ce fut M. Daru, le père, qui m'apprit avec une douce joie cette gioire de son fils aîné.

Comme il revenait d'une de ces Sociétés littéraires, Edmond déguisé en fille alla le raccrocher dans la rue à vingt pas de la maison. Cela n'était pas mal gai. Mme Cardon avait encore la gaîté de 1788, — cela scandaliserait notre pruderie de i83o.

M. Daru, en arrivant, se dit suivi dans l'escalier par la fille qui détachait ses jupons.

— J'ai été très étonné, nous dit-il, de voir notre quartier infesté.

Quelque temps après il mè conduisit à une des séances d'une des Sociétés qu'il présidait. Celle-ci se réunissait dans une rue qui a été démolie pour agrandir la place du Carrousel .

Il était sept heures du soir, les salles étaient peu illuminées. La poésie me fit horreur — quelle différence avec l'Arioste ! cela était bourgeois et plat (quelle bonne école j'avais déjà), mais j'admirais fort et avec envie la gorge de Mme Constance Pipelet, qui lut une pièce de vers. Je le lui ai dit depuis, elle était alors femme d'un pauvre diable de chirurgien herniaire, et je lui ai parlé chez Mm8 la comtesse Beugnot, quand elle était princesse de Salm-Dyck je crois, — je conterai son mariage, précédé par deux mois de séjour chez le prince de Salm, avec un amant, pour voir si le château ne lui déplaisait point trop, et le prince nullement trompé, sachant tout et s'y soumettant — et il avait raison. J'allai au Louvre chez Regnault, l'auteur de l'Education d'Achille, plat tableau, gravé par Berwick, et je fus élève de son Académie. Toutes les étrennesà donner pour cartables, droits de chaise, etc., m'étonnèrent fort, et j'ignorais

profondément tous ces usages parisiens et, à vrai dire, tous les usages possibles. Je dus paraître avare.

Je promenais partout mon effroyable désappointement. Trouver plat et détestable ce Paris, que je m'étais figuré le souverain bien ! Tout me déplaisait, jusqu'à la cuisine, qui n'était pas celle de la maison paternelle, cette maison qui m'avait semblé la réunion de tout ce qui était mal.

Pour m'achever, la peur d'être forcé de passer un examen pour l'école me faisait haïr mes chères mathématiques.

Il me semble que le terrible M. Daru le père me disait : — Puisque d'après les certificats dont vous êtes porteur, vous êtes tellement plus fort que vos sept camarades qui ont été reçus, vouspourriez même aujourd'hui, si vous étiez reçu, les rattraper facilement dans les cours qu'ils suivent.

M. Daru me parlait en homme accoutumé à avoir du crédit et à obtenir des exceptions. Une chose dut, heureusement pour moi, ralentir les instances de M. Daru, pour reprendre l'étude des mathématiques. Mes parents m'annonçaient sans doute comme un prodige en tout genre ; mon excellent grand-père m'adorait et d'ailleurs j'étais son ouvrage, au fond je n'avais eu de maître que lui, les mathématiques excepté.

Sans les auteurs lus en cachette, j'étais fait pour avoir l'esprit du père jésuite dont je refaisais les vers — la mouche dans du lait — et pour admirer la Cléopédie du comte Daru et l'esprit de l'Académie française. Aurait-ce été un mal? J'aurais eu des succès de i8i5 à 1 838, de la réputation, de l'argent, mais mes ouvrages seraient bien plus plats et bien mieux écrits de ce qu'ils sont.

Mais je m'égare ; nos neveux devront pardonner ces écarts, nous tenons la plume d'une main et l'épée «le l'autre (en écrivant ceci j'attends la nouvelle de l'exécution de Fieschi et du nouveau ministère de mars i83o, et je viens, pour mon métier, de signer trois lettres adressées à des ministres, dont je ne sais pas le nom).

Un des malheurs de mon caractère est d'oublier le succès et de me rappeler profondément mes sottises. J'écrivis vers février 1800 à ma famille :

« Mme Cambon exerce l'empire de l'esprit et Mme Rebuffel celui des sens. »

Quinze jours après, j'eus une honte profonde de mon style et de la chose.

C'était une fausseté, c'était bien pis, une ingratitude. S'il v avait unlieu oùje fusse moinsgêné et plus naturel, c'était le salon de cette excellente et jolie Mme Rebuffel qui habitait le premier étage de la maison ; ma chambre était audessus du salon de Mme Rebuffel.

Ma cousine avait une fille, Adèle, qui annonçait beaucoup d'esprit, il me semble qu'elle n'a pas tenu parole. Après nous être un peu aimés (amours d'enfants), la haine et puis l'indifférence ont remplacé les enfantillages et je l'ai entièrement perdue de vue depuis 1804. Le journal de i83o m'a appris que son sot mari, M. le baron Auguste Pétiet (1 ), le même qui m'a donné un coup de sabre au pied gauche, venait de la laisser veuve avec un fils à' l'Ecole Polytechnique.

Quel océan de sensations violentes j'ai eu en ma vie et surtout à cette époque !

J'en eus beaucoup au sujet du petit événement que je vais conter, mais dans quel sens ? que désirais-je avec passion ? Je ne m'en souviens plus.

M. Darufîls aîné (je l'appellerai le comte Daru, malgré l'anachronisme) était en 1800, secrétaire général du ministre de la guerre. Use tuait de travail, mais il faut avouer qu'il en parlait sans cesse et avait toujours de l'humeur en venant dîner. Quelquefois, il faisait attendre son père et toute la famille, une heure ou deux. Il arrivait enfin avec la physionomie du bœuf, excédé de peine et des yeux rouges. Souvent il retournait le soir à son bureau; dans le

(1) Fils île M. Pétiet, gouverneur de la Lornbardie, dans les bureaux duquel Beyle allait entrer, sur la recommandation de M. Daru. (Str.)

fait tout était à réorganiser et l'on préparait en secret la campagne de Marengo(i).

Je vais naître, comme dit Tristam Shandy : et le lecteur va sortir des enfantillages.

Un beau jour, M. Daru, le père, me prit à part et me dit — : « Mon fils vous conduira travailler avec lui au bureau de la g-uerre. » Probablement, au lieu de remercier, [je restai dans le silence farouche de l'extrême timidité.

Le lendemain matin je marchais à côté du comte Daru, que j'admirais, mais qui me faisait frémir — jamais je n'ai pu m'accoutumer à lui, ni, ce me semble, lui à moi.

Je me vois à ma place, à ma table, et à un autre bureau, M. Mazoyer. auteur de la tragédie de Thésée, pâle imitation de Racine.

Au bout du jardin étaient des malheureux tilleuls taillés de près. Ce furent les premiers amis que j'eus à Paris. Leur sort me fit pitié : être ainsi taillés! je les comparais aux beaux tilleuls de Claix, qui avaient le bonheur de vivre au milieu des montagnes.

Mais aurais-je voulu retourner dans ces montagnes ?

Oui, ce me semble, si j'avais dû n'y pas retrouver mon père, et y vivre avec mon grand -père, à la bonne heure, mais libre.

Les tilleuls du ministère de la guerre rougirent par le haut; — M. Mazoyer, sans doute, me répéta le vers de Virgule :

iVanc ernbescit ver.

Enfin ils eurent des feuilles, je fus profondément attendri, j'avais donc des amis à Paris !

M. Daru m'établit à un bureau et me dit de copier une

(i) Sainte-Beuve (Causeries du lundi, IX) : « Il (le comte de Daruj ('•tait de ces forts tempéraments d'esprit qui ne sont contents et bien portants, qui ne respirent, pour ainsi dire, à l'aise, que quand ils ont toute leur charçe et que leur capacité d'application est remplie. Dans la paix comme dans la guerre, il justifia ce mot de Napoléon sur lui : C'est un lion pour le travail. » (Sir.)

lettre ; il découvrit que j'écrivais cela par deux 11 : cella.

C'était donc là ce littérateur, ce brillant humaniste qui discutait le mérite de Racine et qui avait remporté tous les prix à Grenoble 1!

J'admire aujourd'hui, mais aujourd'hui seulement, la bonté de toute cette famille Daru.

Que faire d'un animal si orgueilleux et si ignorant ?

Et le fait est pourtant que j'attaquais très bien Racine' dans mes conversations avec M. Mazoyer. xNous étions là quatre commis, et les deux autres, ce me semble, rn 'écoutaient, quand j'csearmouchais avec M. Mazoyer.

M. le comte Daru, si immensément supérieur à moi et à tant d'autres, comme homme de travail, comme avocat consultant, n'avait pas l'esprit qu'il fallait pour soupçonner la valeur de ce fou orgueilleux.

M. Mazoyer qui, apparemment, s'ennuyait moins de ma folie mélangée d'orgueil que de la stupidité des autres commis à 2.5oo francs, lit quelque cas de moi, et j'y fus indifférent. Je regardais tout ce qui admirait cet adroit courtisan nommé Racine, comme incapable de voir et de sentir le vrai beau qui, à nos yeux, était la naïveté d'imogène (i ) s'écriant : « Salut, pauvre maison, qui te gardes toi-même. »

Les injures adressées à Shakespeare par M. Mazoyer, et avec quel mépris en 1800 ! ! m'attendrissaient jusqu'aux larmes en faveur de ce grand poète. Dans la suite, rien ne m'a fait adorer madame Dembowsky (2), comme les critiques que faisaient d'elles les prosaïques de Milan.

Pour peu que le lecteur ait l'âme commune il s'imaginera que cette digression a pour but de cacher ma honte d'avoir écrit cella. Il se trompe; je suis un autre homme. Les erreurs de 1800 sont des découvertes que je fais, la plupart, en écrivant ceci. Je ne me souviens, après tant d'années et d'événements, que du sourire delà femme que j'aimais. L'autre joui-, j'avais oublié la couleur d'un des uniformes

(1) Dans Ct/mbeline. (Sir.)

(2) Métilde! (Str.)

que j'ai portés. Or, avcz-vous éprouvé, ô lecteur bénévole, ce que c'est qu'un uniforme dans une armée victorieuse, et unique objet de l'attention de la nation, comme l'armée de Napoléon ?

Le bon Martial Daru était toujours avec moi sur le ton plaisant. Il venait souvent au bureau de la Guerre ; c'était la cour pour un commissaire des guerres.

Toutes les vanités de ce corps étaient en ébullition pour la création du corps, et bien plus, pour la fixation de l'uniforme des Inspecteurs aux Revues.

Il me semble que je vis alors le général Olivier, avec sa jambe de bois, récemment nommé Inspecteur en chef des Revues. Cette vanité, portée au comble par le chapeau brodé et l'habit rouge, était la base de la conversation dans les maisons Daru et Cardon. Edmond Cardon, poussé par une mère habile et qui flattait ouvertement le comte Daru, avait la promesse d'une place d'adjoint aux Commissaires des guerres.

Le bon Martial me fit bientôt entrevoir la possibilité pour moi de ce charmant uniforme.

Mes relations avec M. Daru, commencées ainsi en février ou janvier 1800, n'ont fini qu'à sa mort, en 1829. Il a été mon bienfaiteur, en ce sens qu'il m'a employé de préférence à bien d'autres, mais j'ai passé bien des jours de pluie, avec mal à la tête, à écrire de dix heures du matin à une heure après minuit, et cela sous les yeux d'un homme furieux et constamment en colère parce qu'il avait toujours peur.

C'étaient les ricochets de son ami Picard, il avait une peur mortelle de Napoléon et j'avais une peur mortelle de lui.

On verra à Erfurt, 1809, le nec plus ultra de notre travail. M. Daru et moi, nous avons fait toute l'intendance générale de l'armée pendant trois ou huit jours. Il n'y avait pas même un copiste. Emerveillé de ce qu'il faisait, M. Daru ne se fâcha peut-être que deux ou trois fois par jour ; ce fut une partie de plaisir. J'étais en colère contre moi d'être ému

par ses paroles dures. Cela ne faisait ni chaud ni froid à mon avancement, et d'ailleurs je n'ai jamais été fou pour l'avancement. Je le vois aujourd'hui, je cherchais le plus possible à être séparé de M. Daru, ne fût-ce que par une porte à demi fermée. Les propos durs sur les présents et les absents m'étaient insupportables.

Quand j'écrivais cela par deux 11, au bureau delà guerre, j étais bien loin de connaître encore toute la dureté de M. Daru, ce volcan d'injures.

Ce qui me désolait, c'était la conversation incessante des commis, mes compagnons/qui m'empêchait de travailler et de penser !

Pendant plus de six semaines, arrivé à quatre heures, j'en étais hébété.

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